Mon voisin

Etendu dans mon lit, les yeux fermés, c'est la fin de la nuit, et je dors à moitié.
Soudain, je reconnais le bruit de ses petits pas cadencés qui montent l'escalier, le bruit de sa clef qu'il introduit dans la serrure, le bruit de sa porte qu'il repousse derrière lui, le bruit de son verrou qu'il tourne consciencieusement. Trois fois.
Clac. Clac. Clac.

Il est rentré.

Mais d'où est-ce qu'il est rentré ? Où a-t-il passé la nuit encore ?
Presque chaque samedi soir maintenant, c'est pareil : je l'entends quitter son studio vers deux heures du matin, dans le grand silence de notre immeuble. Il revient à l'aube, alors que les rues de Paris, paisibles, sont déjà remplies d'une douce lueur, grise argentée.

Parfois, il n'est pas tout seul, car j'entends deux fois plus de pieds cogner contre les marches de l'escalier.

Un dimanche midi, alors qu'il quittait son domicile en compagnie de sa créature nocturne (avec qui il venait probablement de passer une folle nuit d'ivresse, tandis que je dormais, seul, dans mon vieux pyjama de supermarché), j'ai soulevé un coin de rideau pour les voir traverser la cour. Et c'était deux garçons !  J'en étais sûr ! Il couche avec des garçons !

Au départ, je n'avais pas prêté beaucoup d'attention à cette symphonie de bruits de pas, de cliquetis de serrures et de claquements de porte, qui permettent de deviner qui fait quoi dans l'immeuble. Les voisins, de toute façon, je les croise rarement.
Lui, pourtant, je l'avais rencontré, un beau jour, alors que Pierre et moi nous nous échinions à faire passer dans l'escalier une machine à laver. Il nous suivait, un sac Monoprix dans une main, le courrier du jour dans l'autre, il grimpait les marches de son petit pas cadencé, et l'on s'est dit : « Bonsoir ».

Bonsoir.

Oh la la, mais il a l'air mignon, celui-là !

Petit à petit, j'ai réalisé qu'il y avait dans mon immeuble un locataire qui s'enfuyait dans la nuit, chaque week-end, et qui revenait aux aurores, accompagné d'un beau garçon. Parfois même, à l'aube, il regagnait sa petite piaule tout seul, mais il en repartait l'instant d'après, comme mû par un impossible désir, un désir sauvage, un désir impétueux...
Mais où allait-il ?

Quelle folie !

Un samedi après-midi, alors que je remontais l'escalier avec mes courses, j'entendis la voix torturée de Bjork s'échapper par le dessous de sa porte, pour venir se répandre dans la cage d'escalier comme une plainte mélancolique, une longue mélopée amoureuse...
C'en était trop : le lendemain, à l'heure du thé, au terme de milles allées et venues angoissées dans mon studio, je grimpai les cinq petites marches tordues qui séparent ma porte de la sienne, et je sonnai.
Cela a fait un bruit incroyable, cela a fait trembler tout l'immeuble.
Tout l'immeuble savait que je venais de sonner chez mon voisin.
Comme je ne reçus aucune réponse, je suis redescendu, mi-tranquillisé, mi-dépité : il avait dû partir, tant pis, j'essaierai une autre fois.

Et puis il y eut ce petit rectangle de papier qui fut glissé, par un beau matin, dans toutes les boîtes aux lettres de l'immeuble. Le studio que je loue est bien étroit, était-il écrit sur le mot, et si vous entendez parler de quelque chose à louer dans le quartier... faîtes-moi signe, je vous en serai reconnaissant.
Cela se concluait par un numéro de téléphone, et un prénom : François.
Comme sous le coup d'une étrange intuition, je savais déjà qu'il en était l'auteur.

Je lus et relus trois fois l'étrange message, le bénis, le pliai en deux, et le glissai dans un buisson de paperasses qui avait poussé par hasard sur une de mes étagères, dans un bouquet de flyers et de relevés de prestations sociales.

Et puis des week-ends passèrent.
Et puis des mois, même, passèrent.

Jamais je ne le croisais dans l'escalier – savais-je encore à quoi il ressemblait ? L'avais-je même vraiment su un jour ? Je m'illusionnais peut-être sur sa vie, sur sa personnalité, après tout !

Un samedi soir pourtant, tard dans la nuit, alors que venaient de s'éteindre les dernières lumières de mon studio, et qu'un épais silence s'était posé sur tout l'immeuble, je perçus des bribes de voix traversant la cour. Puis j'entendis des pas résonner dans l'escalier, des pas qui se rapprochaient. Mais ce n'était pas deux, ni quatre pieds qui cognaient contre les marches, c'était six, huit, peut-être dix pieds qui martelaient la tomette, un régiment entier !
Il y eut quelques rires étouffés, suivi d'un « chuuuut » énergique. Le cliquetis de sa serrure. Puis le claquement sec de la porte, comme un couperet qui tombe. Un doux fond de musique techno s'installa. Mon cœur se mis à battre un peu plus fort, mais je restai immobile, tétanisé, dans le noir et dans mon vieux pyjama.

Certains soirs, pourtant, il ne sortait pas : j'avais veillé sur le clavier de mon ordinateur une bonne partie de la nuit, et il n'avait pas mis le nez dehors, je le savais, car je n'avais décelé aucun bruit suspect. Ces soirs là, je me sentais étrangement serein : je n'étais pas seul, ni seul à être seul, puisqu'il était là, à quelques pas de moi : ces soirs là, je ne m'endormais pas tout seul.

Un jour, par hasard, je retombai sur son petit mot cordial, que je relus avec attention. A vrai dire, je ne l'avais jamais vraiment oublié, ce petit rectangle de papier. Mais il me prit l'étrange idée de vouloir y répondre, là, des mois après. Je le retournai, pris un stylo, mais constatai avec horreur que j'y avais crayonné plusieurs numéros de téléphone, des numéros d'obscurs amants dénichés sur Internet probablement, et déjà donnés à l'oubli.
Je trouvai une gomme, et je fis place nette pour pondre un message assez stupide, du genre : je te réponds bien tard, François, mais j'espère que tu finiras par trouver un gentil logement à ta taille...
Et hop, dans sa boîte aux lettres.

Le lendemain soir, alors que j'arrosais soigneusement mon hibiscus, j'entendis sa porte s'ouvrir.
Mon cœur se mit à battre.
Clac. Le voilà qui descend l'escalier. Et là, soudain, ma sonnette qui déchire le silence. Mon Dieu, mon Dieu, dans quoi me suis-je fourré encore ?
Je pose tranquillement la bouteille d'eau qui me sert d'arrosoir, je prends une mine décontractée, et j'ouvre la porte avec simplicité.
Il se tient là, debout, comme un prince, un peu gêné, mais charmant, dans une demi pénombre.

Que nous sommes-nous dit ? Je ne me souviens plus très bien, je crois qu'il s'inquiétait qu'il y ait eu un reproche voilé dans mon message, quant aux éventuels bruits qu'il aurait pu faire dernièrement, sinon il s'en excusait déjà, et puis nous avons échangé de menues considérations sur le voisinage, les loyers, et puis je l'ai invité à entrer prendre un verre, mais il s'excusa, car il était « attendu ».
Attendu ! C'est vrai qu'à l'époque, je le soupçonnais d'avoir un petit copain à peu près stable – ces temps derniers, j'avais même croisé dans l'escalier, à plusieurs reprises, une espèce de blondinet timide qui rasait les murs, et qui venait régulièrement sonner chez lui.

Mais peu importe, quel bonheur en tout cas, quelle bénédiction d'avoir enfin pu entrer en contact avec lui !
A partir d'aujourd'hui, rien ne serait plus comme avant. Nous nous étions parlés, nous nous étions tutoyés, nous avions jeté les bases de quelque chose de nouveau et de prometteur.

Bien sûr le quotidien reprit, et je ne le croisais toujours pas dans l'escalier.
Vint cette petite soirée que j'organisai pour mon anniversaire, et j'oubliai de sonner chez lui pour lui proposer de venir prendre un verre. Où avais-je la tête ?

Mais comme toujours, du lundi au vendredi, je l'entendais partir, vers huit heures du matin, tandis que je somnolais encore, enroulé dans la fraîcheur de mes couettes tendres et douillettes. Clic, clac.

Il invita quelques personnes chez lui certains soirs, et il ne pensa pas non plus à venir sonner chez moi pour me proposer de prendre un verre.

L'été passa, et mes plantes vertes se portèrent à merveille.

Mais un jour d'octobre, je trouvai dans ma boîte aux lettres un accusé de réception de la Poste, qui lui était destiné. Une distraction du facteur, probablement. Sans trop savoir pourquoi, je gardai avec moi ce petit papier quelques jours durant, hésitant quant à ce que je pourrais en faire. Aurai-je le courage d'aller sonner chez lui pour le lui remettre ?
Se souviendrait-il seulement de moi ?
Oui, sûrement, mais est-ce que la tactique n'est pas trop grossière ?

Et puis... étais-je vraiment si intéressé par ce garçon, dans le fond ? N'était-ce pas une espèce de house-techno d'un genre des plus vulgaires que j'avais entendu l'autre jour, passer sous sa porte pour se répandre dans la cage d'escalier, comme une odeur de cuisine ? Et la semaine dernière, quand j'ai soulevé un coin de rideau pour le regarder traverser la cour, n'avait-il pas l'air un peu dodu ? Et cette habitude qu'il a de porter une casquette, quelle drôle d'idée !
Oui, mais non, enfin, ne soyons pas si critique, il faut connaître les gens avant de les juger. Toi, Baptiste, peut-être t'épanouiras-tu avec un compagnon tellement différent de ce que tu es et de ce que tu aimes, que tu n'imaginais même pas que cela pouvait exister !

Bref, je choisis de remettre l'accusé de réception dans sa boîte aux lettres, accompagné d'une sobre sentence lui rappelant que ma porte lui était toujours grande ouverte pour un thé dominical...
Il me répondit aussi succinctement, le lendemain, en m'écrivant que je serai toujours le bienvenu. Il me rappelait aussi son numéro de portable.

Le week-end suivant, dans la nuit du samedi au dimanche, il s'échappa vers deux heures du matin, fidèle à son habitude. En traversant la cour, il jeta négligemment une bouteille dans les nouveaux conteneurs à verre. Tiens, il se saoule tout seul.
Il rentra vers onze heures du matin, par un clair et frais dimanche, déjà annonciateur de l'hiver.
« Il a dû dormir chez quelqu'un d'autre. Je préfère encore qu'il dorme chez quelqu'un d'autre. Comme ça, je ne peux pas m'imaginer qu'il est en train de baiser, à seulement dix mètres de chez moi. »

Un soir que je me sentais seul, brutalement, je l'appelai, comme ça, sur un coup de tête.
Pas de réponse. Dépité, mais encore optimiste, je laissai un message agréable sur son répondeur.
Pas de réponse, ni dans les minutes, ni dans les jours qui suivirent.
J'étais déçu, presque humilié. Je l'avais appelé sans lubricité, sans calcul, obéissant à la simple envie de communiquer.
« Oh il n'est pas si gentil que ça, finalement. »

Et la vie continua, imprévisible, complexe, absurde, injuste.

Un samedi de janvier, je fus réveillé par la sonnerie de mon portable. Il était déjà presque midi, mais comme l'air de mon studio semblait toujours aussi glacé, je restai placidement allongé sous la colline de couvertures et de vêtements recouvrant mon lit, comme une grosse tortue somnolente.
On laissa un message.
C'était lui (« oui, c'est François »), qui s'excusait, mais il venait juste de retrouver mon numéro dans son portable. Et il se demandait en riant qui diable je pouvais bien être, mais peut-être était-ce une erreur – dans ce cas, pas de problème, je t'effacerai de mon répertoire, voilà tout. Hi hi hi.
Tel était, en substance, le curieux message.

Je laissai s'écouler une petite demi-heure, histoire d'émerger de mon engourdissement nocturne, le temps d'avaler un bol de café, de rassembler des pensées cohérentes.

Il ne répondit pas. Les sonneries retentirent implacablement, et la messagerie se déclencha automatiquement.
Et malgré tous les efforts que je fis pour m'exprimer d'une voix claire et engageante, je ne produisis qu'un brouet sonore sec et pâteux à la fois, où je l'invitais, avec une insistance peu raffinée, à me rappeler.

Mais de nouveau, pas de réponse.

Alors, rageur, je lui envoyai un SMS assez tranchant, lui demandant s'il m'avait finalement effacé de son répertoire, et lui conseillant de venir prendre un thé avec moi « plutôt que d'aller voir tes amants du dimanche ».

Toujours pas de réponse.
Incroyable.

Les jours qui suivirent, lorsque soudain j'entendais miauler sa serrure, puis claquer sa porte, puis résonner ses petits pas dans l'escalier, je m'en prenais à moi-même : mais mon pauvre Baptiste, comment as-tu pu te conduire d'une façon aussi inélégante ? Le malheureux a dû être effrayé par ce message grossier d'un voisin qu'il ne connaît même pas, et qui lui parle de ses amants du dimanche. Comment peut-on être aussi cruche et aussi gauche pour envoyer un texto pareil ?

En tout cas, j'avais renoncé à reprendre le moindre contact avec lui, désormais. Du reste, j'avais l'impression qu'il était de moins en moins souvent fourré chez lui. Et puis, les beaux jours allaient revenir, et – tiens ! – quelques anciens amants me rappelaient même.

Mais le pire restait à venir.

Ce samedi de mars, je m'étais couché vers quatre du matin, seul, complètement seul, dans un lit glacial comme un linceul. Certes, j'avais fait la rencontre d'un garçon ce soir là, d'un garçon qui m'avait déjà relancé plusieurs fois par téléphone, mais qui s'était avéré aussi séduisant qu'un morceau de tofu, et j'étais donc rentré passablement déprimé.

Vers huit heures, je l'entendis rentrer. C'est que j'ai le sommeil si léger que je l'entends presque toujours rentrer. Mais ce matin là, je devais dormir à poings fermés car je n'entendis pas l'épisode préalable des pas dans l'escalier, juste le claquement de sa porte. Au bout d'un temps indéfini – dix secondes, dix minutes peut-être ? – il fit de nouveau jouer sa serrure.
Il s'en allait.
Il faisait ça parfois, oui, c'est vrai, je l'ai déjà dit d'ailleurs : frustré, incapable de s'endormir sans avoir satisfait sa chair concupiscente, il s'en retournait en chasse, en chasse dans les rues grises et ensommeillées de la capitale. Mais quelle énergie, quel fol courage, dans le cœur de ce garçon intrépide, pensais-je dans un demi-sommeil, tandis qu'il commençait à descendre les marches de l'escalier.

Mais ses pas se sont arrêtés. Il se tient derrière ma porte.
Il sonne chez moi.

Mon Dieu.

Qu'est-ce qu'il lui prend ?

Comme je suis vêtu de mon abominable vieux pyjama troué et dépareillé, je passe seulement ma tête par l'entrebâillement de la porte.
D'abord, je ne le reconnais pas. J'ai l'impression de dévisager un type avec qui je suis sorti un soir – il y a quelques mois de cela – un type assez sympa, originaire d'un pays de l'Est. Je cligne des yeux, mais non, il s'agit vraiment de mon voisin. Lui non plus ne semble pas me reconnaître. Il avance sa tête vers moi, comme une poule, en levant les sourcils :
– Baptiste ? C'est toi, Baptiste ?

Il m'explique qu'il héberge des amis qui lui ont piqué son lit.
– T'aurais pas, tu vois, un matelas, un sofa, enfin, quelque chose où je pourrais dormir ?
– Ah... Euh, écoute, euh, je n'ai que mon lit... enfin, si tu veux... Bon allez, entre...

Et je m'enfuis précipitamment vers mon lit. Pendant qu'il s'allonge sur mon matelas, je me blottis pudiquement sous ma couette pour cacher mon pyjama difforme.
J'ai l'impression de vivre un rêve, au premier degré.

Etrangement, bien qu'un garçon en caleçon et en tee-shirt, étendu sur mon lit constitue en soi une agréable vision, je ne me sens pas très attiré par lui. Mais je suis content qu'il soit là : nous allons pouvoir potiner, faire connaissance, dans les demi-teintes de l'aube.

On échange quelques paroles. Il s'excuse mollement de son sans-gêne, du fait qu'il n'avait pas donné signe de vie après mes derniers appels téléphoniques. L'intonation est soudain plus relâchée, plus familière. Complètement avinée surtout.
– Je reviens du Dépôt, ajoute-t-il en faisant une affreuse grimace de dégoût. Je déteste cet endroit.

Il met une drôle d'emphase pour dire les choses les plus banales, il insiste sur les syllabes « dé-teste ».
Il me regarde à peine.
En quelques phrases, je comprends que j'ai affaire à une personne assez simple, sans grande finesse. Tiens, ce n'était pas le personnage que je m'étais imaginé !
Mais bon, ce n'est pas le plus important, et puis, j'en ai vu d'autres !

Les yeux fermés, il me demande d'une voix traînante :
– Et puis c'est quoi c't'histoire d'amants parisiens du dimanche ?
– Ah, eh bien, c'était pour te provoquer, te piquer un peu...
– Waouh, waouh, j'aurais pas dû venir alors...

Je ris, je bredouille, un peu décontenancé par le ton qui devient un tantinet agressif.
– Ah ouais, j'aurais pas dû venir alors...
Il a brusque mouvement de recul, comme piqué par un moustique.
Je ne comprends pas très bien ce qu'il veut dire. Un drôle de climat s'installe.

On se caresse vaguement.
Il se saisit soudain de ma main, qu'il glisse entre ses fesses. Je l'y laisse un peu pour ne pas le contrarier, puis la retire.

Il se retourne, pour me montrer enfin son visage boursouflé, et, les yeux mi-clos, il me présente son bout de chewing-gum, un chicot qu'il rumine depuis qu'il est arrivé. Je le saisis avec ma bouche et je commence à le mâcher à mon tour.
Beuh, je crois que je n'ai jamais goûté à un chewing-gum aussi gorgé d'alcool. On dirait qu'une bouteille entière de gin l'a imbibé. Mais je me retiens bien de faire le moindre commentaire.

Silence.

J'essaye de poser quelques questions, sur un ton enjoué.
Il répond lentement, en articulant chaque syllabe, et en faisant une vilaine mimique :
– Tu sauras rien sur moi.
Je prends ses répliques cinglantes avec humour, et sans me laisser décontenancer, je continue :
– Tu sors où sur Paris ?
– Putain, je vais me casser de cette putain de ville, en juin, je s'rai plus là ! »
– Ah, tu iras où ?
Je m'allonge doucement sur lui, et je le regarde avec patience.
Il ne répond pas, mais il me fait de nouveau une affreuse grimace, sans raison.

Régulièrement il dirige ma main vers son cul, et régulièrement je l'en enlève.

Il me regarde, et déclare :
– T'es pas mal. Moi je suis gros comme un loukoum.
Comme c'est assez exact, je suis pris au dépourvu et je ne sais pas quoi répondre. Mais le voilà qui ajoute, comme pour me tirer d'embarras :
– Par contre, toi, putain qu'est-ce que t'es maigre !
– Je suis mince.
– T'es MAIGRE, t'entends ?

Il essaye un peu de m'embrasser, j'essaye un peu aussi.
Il arrête tout de suite, s'éloigne de nouveau de moi sans raison, et me demande :
– Tu fais quoi dans la vie ?
Je me rapproche de lui, et d'une voix cajoleuse :
– Eh bien, je suis développeur Internet...
Il me postillonne à la figure :
– Plplplplplp... quel métier de merde !
Il referme les yeux, sans un sourire.

– Moi je vais me casser de cette putain de ville, parce que je suis en train de gagner un MAX de tune, carrément, un MAX de blé.
– Ah ?
– Ouais, carrément...

Il glisse de nouveau ma main entre ses fesses. Je la retire.

– T'as un copain ? me demande-t-il.
– Non, hélas. Et toi ?
– Moi ? Il se tourne vers moi, fait semblant de compter sur ses doigts et articule, lentement mais fièrement :
– Douze.
– Vraiment ? Tu es polygame !
– Ouais.

Silence.

– T'as un nez bizarre.
– Pardon ?
– Carrément. Putain, mais il est pas très beau. Le reste est bien, mais ça, qu'est-ce que c'est pas beau.
– Ah ?
– A ta place, je me ferais opérer. Avec tout le MAX de fric que je vais gagner, à ta place, moi je pourrais me payer une opération.
– Tu sais, je n'y suis pas pour grand chose, et puis, personne n'est parfait.
– Ah ouais mais putain, il est carrément pas bien.

Le voilà qui attrape mon nez avec ses doigts, et qui le pince. J'enlève sa main. Mais il la rapproche, et me pince de nouveau le nez. Je repousse sa main, il la remet, et ainsi de suite.
Je lui demande d'arrêter en souriant, mais il continue. Il continue, dix fois, vingt fois, trente fois, il essaye de me saisir le pif.
Il fait ça sans plaisanter, par automatisme, et puis le voilà qui ajoute même, en posant sa main sur mon cou :
– Je vais te tuer.

De plus en plus dégoûté par le personnage, et passablement inquiet, je continue à l'interroger, pour créer une diversion, et le faire arrêter avec sa main. Le personnage de Virginia Woolf me vient soudain à l'esprit, peut-être à cause de son physique, et de son nez justement.
– Tu as vu le film The Hours ?
Il tourne lentement son visage vers moi, me lance un regard assassin, glisse son index dans sa bouche, le ressort et le pointe silencieusement vers le ciel, pour me faire un abominable doigt d'honneur.
– Si tu savais ce que j'en ai à foutre...
Je m'éloigne de lui en bredouillant, mortifié.

Silence.

Il ouvre la bouche, et il me redemande, dans un souffle, en observant les poutres au plafond :
– Tu fais quoi dans la vie ?
Après un instant d'hésitation, le coup du « métier de merde » me revenant en mémoire, je lui réponds :
– Je suis musicien.
– Pffff... tu gagnes pas un rond avec ça.

Silence.

Il recommence à me pincer mon nez. Je repousse sa main, et je lui demande d'arrêter. Il recommence, et je l'en empêche, et ainsi de suite, sans discontinuer... Je ne comprends pas très bien comment je parviens à garder mon calme. La léthargie du dimanche matin peut-être. Un accès de sagesse infini. Un gigantesque élan de bonté et de charité pour l'humanité, ou quelque chose d'approchant.

Mais ma patience a raison de lui : il finit par s'endormir.
Je le regarde et je m'étonne d'avoir pu m'enticher d'un visage aussi banal et aussi dénué du moindre charme. Et si mon nez ne lui plaît pas, je trouve le dessin de sa bouche vraiment vilain – en rapport, sans doute, avec ce qu'elle prononce.

Sentant le froid gagner tout mon corps, je voudrais me couvrir de ma couette, mais sa grosse masse a tout immobilisé. Et comme je ne veux surtout pas le réveiller, je me protège comme je peux, en ramenant contre moi les quelques vêtements qui me tombent sous la main, en me félicitant du fait qu'au moins, il ne ronfle pas.

Vers midi, je me lève, et je me dirige lentement vers la cuisine.
Groggy, incapable du moindre raisonnement subtil, je mastique mes corn-flakes en observant passivement le gros insecte qui est toujours allongé sur mon lit. Je ne pense à rien.
Je ne regrette ni ne désire rien. Le monde m'est égal.
Après une incursion dans la salle de bain où j'essaye de reprendre vie sous la douche, j'allume mon portable, qui m'annonce joyeusement un nouveau message : c'est Pierre qui m'invite à faire une promenade sur Versailles, en ce beau dimanche printanier. Quel aubaine ! Voilà qui va me tirer d'affaire.

J'ouvre progressivement les rideaux, je mets de la musique. D'abord, un doux, un imperceptible fond de musique classique.
Mais il ne bouge pas, il est comme momifié. Et je n'ose pas le toucher. Peur de toucher une divinité ou peur de toucher du caca ?

Je mets un disque de Divine Comedy.

I would like to live in Sweden.
Please don't tell me why...

Mais pas un seul de ses orteils n'a bougé.
Je me vois contraint d'agiter doucement la chose.
– Alleeeez, on se ré-veille... Je vais m'en aller... Alleeeez, François...
Pas de réaction.
– Alleeeez... Tu prends du lait avec ton petit déjeuner ?

Un grognement se fait enfin entendre.

Une idée lumineuse jaillit alors dans mon esprit : laver les draps. Il faut absolument laver les draps des miasmes nauséabonds qu'y a probablement répandu cet agglomérat répugnant...
Et pris d'un accès mystique et violent de purification rédemptrice, me voilà ôtant frénétiquement les couettes et les oreillers de leurs housses, faisant voler la poussière dans tout l'appartement, une poussière bleue qui se met à scintiller dans la lumière diaphane du printemps. Je vais te la faire mordre, crois-moi.

Trente secondes plus tard, il n'a plus rien pour se protéger – la machine à laver a tout avalé – et il est allongé sur le matelas, nu comme un gros ver. Il se retourne enfin vers moi, alors que je me tiens debout dans une intense et éclatante lumière, vêtu d'un ravissant petit pull marin, et je le toise sans un mot, superstar.

Il se met à râler.
– T'es vraiment dégueulasse...
– Allons, allons, tu ne peux pas dire que tu aies beaucoup à marcher avant de retrouver ton lit !
– C'est su-per-loin !
– Mais puisque je te dis que je dois m'en aller, je dois retrouver des amis !
– C'est dégueulasse ce que tu fais !

Finalement, après quelques palabres, je le vois, avec une indicible satisfaction, quitter la frontière de mon studio, s'avancer en titubant vers l'escalier, et grimper péniblement les cinq marches qui le séparent de son royaume.

Je ferme la porte, je mets en route la machine à laver, et je m'enfuis à Versailles.

Trois jours plus tard, alors que cet individu avait déjà quitté mes pensées (un peu comme les poubelles, qui finissent toujours par disparaître, emportées par les services de la voirie), il revient sonner à ma porte pour s'excuser de sa dernière intrusion dominicale.
C'était un personnage affable, souriant, l'œil vif et alerte qui se tenait devant moi.
– Oui, je suis vraiment désolé... Ça ne se fait pas de sonner chez un voisin comme ça, un dimanche matin, je n'aurais pas dû...
– Mais non, rassure-toi, c'était plutôt rigolo !
– T'es sûr ?
– Oui, comme ça, nous avons fait connaissance.
– J'espère que je n'ai pas été trop encombrant quand même...
– Non, mais tu avais bien bu avant de venir en tout cas !
– Oui, j'avais beaucoup bu, et puis peut-être aussi que j'avais pris quelques trucs pas très sains...
– Tu ne te souviens pas ?
– Non, je ne me souviens quasiment de rien, à part le dimanche matin, quand tu m'as tèj. Je suis rentré chez moi et je me suis rendormi immédiatement.
– Tu m'as dit de drôles de choses, quand même...
– Comment ça ?
– Oh, des choses un peu vexantes...
– Oh non, c'est pas vrai ? Je t'ai dit quoi ?
– Un peu vexantes... mais bon, ce n'est pas grave, oublions ça.
– Oh mince, ça c'est tout moi. Quand je bois parfois... J'ai dit quoi ? Des trucs du genre que t'es pas mon style ?
– Non, oui, non, enfin bon, on en reparlera une autre fois, autrement qu'entre deux portes.
– Oh faut m'excuser... Mais si tu le prends avec le sourire, alors je suis rassuré.

La discussion a continué, de façon charmante, sur nos métiers respectifs, son futur déménagement – Paris est une ville qui m'a rendu un peu dingue, m'a-t-il confié – et sur l'avantage indéniable, quand même, qu'il y a à loger en centre ville.

J'ai regardé avec incrédulité son visage lisse et tout dégonflé, son air gêné et ses manières courtoises : on aurait dit son frère, un cousin, un fantôme. Nous avons conclu en nous promettant de prendre un verre ensemble un de ces quatre, et il est parti en déclarant :
– N'hésite pas à venir sonner chez moi ! Tu es le bienvenu ! Je te dois bien ça !

Le dimanche suivant, à l'aube, quatre pieds cognèrent contre les marches de l'escalier, et me tirèrent fugitivement de mon sommeil.