Latex

Il m'avait appelé en début d'après-midi, alors que je marchais rue Meslé pour regagner mon bureau, après la pause-déjeuner :
– Baptiste ? Ca y est, je suis prêt, tu peux venir !
– Pardon ?
– Oui, chez moi, rue de Ménilmontant...
– Mais qui es-tu ?
– Bin tu sais, on s'est rencontré sur gayboy. Mon pseudo, c'est Latex.

En fait, il n'avait rien compris.
Nous avions rendez-vous chez moi, le soir même, à 20h.
Il a paru tout perturbé de ma réponse, il m'a fait de plates excuses d'une voix fluette, et il a raccroché presque aussitôt.
Il a rappelé quelques heures plus tard, un peu calmé, pour suggérer de déplacer notre rendez-vous à 21h.
– Comme ça, tu vois, on aura le temps de dîner tranquillement avant de se voir.

Dîner ?

Finalement, il est arrivé vers 22h15.
– Excuse-moi, j'ai couru...

Il était vêtu d'un treillis camouflé bleu pâle, d'une paire de rangers, et d'un pull en coton bleu marine cintré, qui laissait deviner de jolis pectoraux. Son visage trentenaire était assez élégant, et je reconnaissais les yeux bleus clairs que j'avais pu apercevoir sur ses photos.

Latex était médecin.
– Je viens de suivre une semaine de formation d'urgentiste absolument fan-ta-stique ! Notre médecin formateur, je peux te dire qu'il dégageait quelque chose, c'était phénoménal ! En fait, tu vois, il travaille dans un hôpital militaire, et tu vois, par rapport aux civils, les médecins militaires sont moins hystériques, ils se contiennent beaucoup mieux.

A peine arrivé, il parlait déjà beaucoup, son verre d'eau à la main.

– Pour nos séances de formation, on a utilisé des mannequins qui possédaient un cœur, des poumons en marche, qui réagissaient aux électrochocs, et qui avaient même des narines !
– Des poupées Barbie, quoi ?
– Voilà, exactement, des poupées Barbie !

Au bout d'un moment, il a enfin sorti son attirail en latex de son sac. Mais ce qui était extraordinaire, c'est qu'il continuait à bavasser sur le même ton, avec le même débit.

– Tu vois, si tu veux acheter du latex, ne va pas rue du Poitou, c'est vraiment trop cher. Le mieux, c'est de commander sur Internet. Evidemment, il faut comparer les prix, faire attention à l'épaisseur...
– Comme le papier d'aluminium ?
– Oui, un peu comme le papier d'alu.

Il a commencé à se déshabiller, tandis que je me dirigeai vers mon armoire, en lui demandant s'il souhaitait me voir dans une tenue particulière. Curieusement, il a semblé n'en avoir cure :
– Oh l'essentiel, c'est que tu sois à l'aise.

Pendant que j'essayais péniblement de rassembler les différents éléments qui composent ma tenue de policier (il me manquait un gant), il se talquait :

– Attends, je vais pousser ton tapis, parce que je ne voudrais pas te faire des traces. Le talc, tu vois, c'est indispensable pour entrer dans une tenue en latex.

Et le voilà le sexe à l'air, enfilant le bas de sa tenue, dans un petit nuage de poussière blanche.

– Ne fais pas comme moi : achète plutôt une combinaison. On en trouve de très belles chez Bob, à Londres. C'est d'ailleurs là où je me suis fait faire des chaps sur mesure, tu sais, mes chaps rouges, que tu as dû voir en photo. Oh, c'est à peine plus cher que de les acheter déjà toutes faites.

Son corps musclé se retrouvait élégamment dessiné dans sa tenue en latex, quoique plus très luisante à cause du talc qui avait volé un peu partout. Je me concentrais sur ses formes, en essayant d'oublier son bavardage, auquel je ne répondais plus que par des « Ah ? » et des « Mmm.. »

– Par contre, s'il y a une chose qu'il faut savoir, c'est que ça tient très chaud !

Finalement, nous avons commencé à nous tripoter. J'appréciais le contact de ses rangers, sa façon d'embrasser, humide et retenue à la fois. Mais il avait tellement joué les professeurs que je me sentais paralysé, statufié comme un petit écolier en début d'année, coincé dans un costume de policier.
A force de concentration cependant, j'ai commencé à me détendre… quand soudain :
– Attends, il faut que j'aille chercher quelque chose dans ma veste...

Tiens, il va déjà chercher un préservatif ?

– Quoi donc ?
– Mince, je n'ai pas mon médicament avec moi.
– Hein ?
– Oui, il faut que je te dise, je suis migraineux, et là, je sens une migraine qui s'annonce, et il faut absolument que je prenne mon médicament tout de suite. Oh, c'est vraiment trop bête.

Il commençait un peu à perdre les pédales, car il s'est mis à bégayer fébrilement qu'il fallait qu'il s'en aille au plus vite, et d'ailleurs le voilà déjà qui essaye d'ôter sa tenue archi-moulante :
– Tiens, tu ne veux pas m'aider ?

Je ne savais pas trop quoi dire, ni sur quel ton. Un peu amusé au début, je comprenais qu'il ne rigolait pas avec son histoire de migraine – même si je me demandais s'il n'en rajoutait pas un peu.
– Ce n'est pas à cause de toi, vraiment, aïe, mais vraiment, mais…aïe, il faut vraiment que… Tiens, tu ne veux pas m'aider encore, avec la fermeture éclair ?
– C'est héréditaire ?
– Oui, toute ma famille. Ma mère, ma sœur, tous font des migraines aussi. D'habitude, j'ai toujours un médicament sur moi, mais je l'ai laissé à la maison, ce... Je dois rentrer le prendre tout de suite, avant que... »

Il semblait paniqué.

Je ramassai son trousseau de clefs, qui venait de tomber par terre.
– Oh merci. Tiens, tu n'aurais pas un peu d'aspirine, ou du paracétamol, ou... »

Mais une fois le verre en main :
– Oh, je ne vais pas pouvoir tout boire... Mon Dieu, cette nausée...

Il posa le verre sur la table, se saisit de son sac, et se dirigea vers la porte, presque chancelant, tête baissée, le regard plongé dans le vide :
– Vraiment, je suis vraiment désolé...

Dans l'entrebâillement, et alors qu'il commençait à descendre les premières marches de l'escalier, je lui chuchotai :
– Comme tu es médecin, je n'ai pas de conseils à te donner, si tu sens que ça ne va pas, hein ?

Mais je crois qu'il ne m'entendait déjà plus.

Alors j'ai lancé avec ferveur, presque trop joyeusement un « Courage ! », avant de claquer ma porte.