Collège

Lundi 9 septembre 1985. 8h50

Le moment tant redouté est arrivé : je fais ma rentrée au collège Barbey d'Aurevilly de Rouen. Ma mère m'accompagne, le temps de vérifier avec moi que mon nom apparait bien sur les listes d'élèves affichées dans la cour.
Je suis en 6ème 3. Rendez-vous devant la salle 3.
La sonnerie retentit. Ma mère me dit « A ce soir » et s'en va rapidement, tandis qu'une frénésie s'empare de la cour, où les derniers retardataires cherchent encore leur salle. Je vois ma mère s'éloigner avec regret.

Il y a trois anciens camarades d'école primaire dans ma classe : Patrick, Bruno et Nicolas. On ne se fréquentait pas trop, eux et moi, mais aujourd'hui on s'adresse volontiers la parole. Dans l'adversité, on ne fait pas le difficile.
Une petite bonne femme avec plein de taches de rousseur sous les yeux surgit devant la salle où je me tiens avec mes camarades. Elle nous ordonne de tous nous mettre en rang.
Nous sommes une trentaine d'élèves. Tout le monde se dévisage mutuellement.

Photo des profs
Nous entrons. C'est une salle de rez-de-chaussée, très sombre, aux murs tous nus, qui résonne beaucoup. Ça me paraît bien triste. Je m'assois à côté de Patrick.
La prof se présente, elle s'appelle Mme Libis, elle sera notre professeur d'anglais, mais surtout notre professeur principale, tout au long de l'année. Elle nous explique brièvement en quoi son rôle consistera. Ça va, elle n'a pas l'air trop méchante.
Elle se lance dans l'appel. « Vous répondez par Présent, ou Présente, lorsque vous entendez votre nom ». Certains chuchotent entre eux, ils semblent déjà se connaître.
Elle nous donne ensuite le programme de la matinée.
Un élève fait un commentaire tout haut, qui fait rire toute la classe, et même la prof sourit, en plissant démesurément des yeux. Il n'a pas l'air intimidé. C'est normal, c'est un redoublant.
Commence ensuite la distribution du "matériel de classe" : les cahiers de correspondance, les formulaires à remplir, les cartes en tout genre... Certains sont à faire signer par les parents, et devront être ramenés au prochain cours ; c'est assez compliqué, et la prof doit répéter les instructions à plusieurs reprises. Bon, maintenant, les demi-pensionnaires, levez la main !
Comme à l'école primaire l'année précédente, Patrick et Nicolas sont externes. Horreur, je vais me retrouver tout seul à la cantine.

Je vous épargne la suite : la remise de l'emploi du temps, la visite du bahut... Une longue liste de consignes et de procédures à respecter : horaires et fonctionnement de la cantine, localisation des salles et des toilettes, usages (comme de se lever de son siège lorsque entrent dans la salle M. Pasquier, le Principal, ou Melle Aujol, la CPE), lieux autorisés, lieux interdits, etc.

A l'heure du déjeuner, j'essaye d'échanger quelques mots avec d'autres élèves de la classe. L'un d'eux me répond laconiquement en m'observant à la dérobée, un sourire en coin, d'un air presque moqueur. D'autres me semblent plus courtois, mais ils ont l'air aussi plus sérieux et plus fayots. Je mémorise leurs visages, afin de repérer la présence de ma classe plus facilement, les jours suivants, dans les méandres de ce collège où j'aurai vite fait de me perdre, et où je ne redoute rien tant que d'arriver en retard en cours.

Je montre cette photo de classe, qui, bien que n'étant pas la mienne (on trouvera un peu plus loin mes propres photos de classe), montre la cour principale du collège tel que je l'ai connu (il sera complètement rénové dans les années 90), avec ce beau marronier au centre, sans doute l'une des rares jolies choses de ce collège
Ce collège Barbey d'Aurevilly est vraiment vétuste. Il est constitué d'un bâtiment central de briques et de bois, datant du 19ème siècle peut-être, avec des parquets usés par des générations de collégiens, des laboratoires et des salles d'expérimentation d'une autre époque (où il règne une ambiance de vieux musée d'histoire naturelle) complétés de bâtiments en béton d'après-guerre jamais rénovés depuis leur construction. Ce doit être un cauchemar du point de vue des normes de sécurité, et les exercices d'évacuation anti-incendie seront fréquents dans ce collège particulièrement mal fichu, situé en plein cœur de la ville.
L'escalier B est un escalier circulaire avec un grand espace central, encadré d'une simple rambarde métallique, où il est facile de basculer. On raconte qu'un élève y est un jour tombé, et s'y est fracassé le crâne. Quant à l'escalier D, il est strictement interdit aux élèves. Personne n'a jamais su pourquoi. De même, il est interdit de traîner dans les couloirs durant les interclasses, ou pendant la pause du midi. Et gare à celui qui se ferait pincer par Melle Aujol !
Car s'il y a bien une chose que tout nouvel arrivant comprend rapidement, dans ce collège plein d'interdits, c'est que la CPE n'est pas du tout, mais alors pas du tout facile.

Je n'apparais pas davantage sur cette photo, qui date d'une autre génération, on le voit bien, mais qui a l'avantage de montrer, au second plan, l'entrée de ces fameuses toilettes si traumatisantes !
(Et à l'extrême-droite, avec la fenêtre ouverte, c'est la salle de ping-pong...)
Les toilettes de la cour sont objectivement repoussantes, aussi sales que des toilettes publiques, avec des portes vermoulues qui ferment mal, des murs couverts de graffitis obscènes, des urinoirs dégoutants, des lavabos à peine éclairés, le tout baignant dans des odeurs de pisse et de tabac froid. Des parents d'élèves s'en émeuvent, et il sera décidé un jour d'affecter systématiquement un surveillant à l'entrée de ces "sanitaires", durant les interclasses, afin de permettre aux plus jeunes élèves d'aller satisfaire leurs besoins naturels, ce que certains n'osaient même plus faire.

Le réfectoire est une grande salle toute en longueur, composée de deux rangées de tables de 8 places, où des dames de service déposent les plats au fur et à mesure du repas, comme à l'école primaire. Pas de self ici, pas de second choix possible. Si vous n'aimez pas le céleri rémoulade, tant pis pour vous.

Car je suis demi-pensionnaire. J'ai donc une carte de sortie de couleur verte, qui ne me permet pas de quitter le bahut le midi. Les externes, eux, ont une carte de sortie blanche, qui leur en donne le droit.
Ce collège, pour moi, c'est la prison.