Mutisme

Dissimulation (1989)
J'appréciais d'autant plus les vacances que je passais traditionnellement avec mes grands-parents dans les Pyrénées que ces instants lumineux me soustrayaient pour quelques semaines de la compagnie de ma mère, avec laquelle mes rapports étaient devenus chargés de tension et de suspicion mutuelle.
Elle interprétait la moindre remarque de ma part, même anodine, comme une attaque personnelle (« Encore à faire du mauvais esprit ! » me lançait-elle d'un ton méchant), et j'avoue que je n'étais guère d'humeur conciliante. Ce climat de discorde devint tel qu'en 1988, je pris la décision de ne plus rien dire à mes parents. Par plus rien dire, j'entends, ne plus m'ouvrir à eux, ne plus en faire mes confidents, ne plus leur raconter le contenu de mes journées, ne plus leur déballer ce qui me passait par la tête, comme je l'avais toujours fait sans honte auparavant. C'était un choix conscient, délibéré, catégorique, motivé autant par une volonté de représailles que par un réflexe d'autoprotection.
« Je dis très peu de choses à mes parents parce que j'estime qu'il y a des choses qu'ils ne peuvent plus comprendre » écrivais-je dans une lettre à Laurence en 1989 (une ancienne camarade de l'école primaire qui venait de reprendre contact avec moi).
En 1989, à Gruchy
Et puis ma mère m'avait frappé, un soir au dîner, pour un mot que j'avais prononcé du bout des lèvres (« merde », en l'occurrence !), et je pense que son geste fut la brutalité de trop qui décida de mon mutisme. Lorsque j'étais enfant, elle n'avait jamais hésité à me flanquer des claques chaque fois que je lui résistais ou que je manifestais de l'agressivité. Maintenant que j'étais devenu aussi grand et costaud qu'elle, elle ne put guère me faire mal, de sorte que ce fut surtout mon amour-propre qui ressortit blessé de son accès de colère. Mais je ne pouvais plus le supporter. Je ne pouvais plus supporter la mauvaise humeur de ma mère, son dirigisme, sa manière de nous culpabiliser, moi, mes sœurs et mon père, de nous infantiliser, et les reproches continuels qu'elle nous adressait, pour les choses les plus insignifiantes qui soient.
A partir de ce jour là, j'ai lu le journal pendant les repas, ne prêtant plus qu'une oreille distraite à ce qui se disait à table. Une personne extérieure, invitée à déjeuner chez nous, aurait peut-être été choquée par mon attitude, d'autant plus que ma mère est une hôtesse agréable et attentionnée, mais sur ces questions familiales et domestiques, il ne faut pas porter de jugement trop hâtif. La famille est une structure, où chacun adopte un comportement qu'il est délicat de dissocier de celui des autres.

En 1991, avec Laurence
En relisant récemment certaines lettres que j'ai écrites à Laurence à cette époque, j'ai pu prendre la mesure des métamorphoses qui ont affecté ma personnalité vers l'âge de mes 14 ou 15 ans. Ce besoin subit que j'ai eu de me montrer désinvolte et décomplexé (en fumant des cigarettes à la sortie du collège, en faisant le malin en cours d'EMT, ou en émettant des opinions très tranchées sur la société) était en réalité proportionnel à mon immaturité et à ma profonde timidité. Lorsque je ne me taisais pas, j'étais ironique et moqueur. Je voulais me grandir, me donner un genre, alors qu'il n'y avait pas moins dégourdi que moi.

Il est possible que ma mère n'ait pas supporté de me voir changer dans une telle mesure. Quelle différence, quel abîme, entre le petit garçon charmant, vif et gai dont elle s'était occupée quelques années auparavant, qu'elle avait tant aimé, et dont elle avait été si fière dans les réunions de famille, et l'espèce de grand nigaud péremptoire et maladroit, plein de morgue, d'acrimonie et de sébum, qui lui faisait la tronche à table, et dont elle devait continuer à laver les slips et les chaussettes !

En 1990, avec mes sœurs, mes parents, et des amies à eux
Je ne lui demandais plus son attention. Je ne lui posais plus de question. Je ne sollicitais plus son avis. Je ne réclamais plus son affection. Je lui demandais seulement un peu d'argent, de temps en temps, un peu d'argent pour m'acheter des maquettes en modèle réduit ou, quelques mois plus tard, pour payer mes cafés au bistrot.
Inconsciemment, le sentiment qu'elle éprouva à mon égard fut peut-être aussi amplifié par l'espèce de répugnance ambiguë que les individus du sexe masculin lui ont toujours inspirée (et qu'elle m'a plus ou moins laissé en héritage, soit dit en passant). Car je ne me contentais pas de grandir, je me changeais manifestement en homme, avec un corps d'homme. Un duvet de poils s'était invité au dessus de mes lèvres, et je me plaignais de ce que les sous-vêtements qu'elle m'achetait au supermarché étaient toujours trop petits.

Tandis que ma mère s'affaire pour préparer le repas de noël, mon père se dissimule habilement derrière son journal
Au fond, ce que je regrette, c'est que ma mère n'ait pas fait d'analyse.
Je ne sais pas si cela m'aurait épargné celle que j'ai tenté de mener longtemps plus tard, mais son attitude aurait peut-être été moins ambivalente vis à vis de nous, ses enfants ; si elle nous avait davantage fait confiance, au lieu de nous infantiliser, et si elle avait mieux pris conscience des rênes invisibles avec lesquelles elle nous retenait à la maison, dans cette maison si douce et si tranquille, à l'abri des haines, des laideurs et des vicissitudes extérieures, j'aurais peut-être plus vite intégré l'idée que je n'étais pas sur cette Terre pour la contenter et la conforter, et j'aurais peut-être mieux assumé mes transformations pubertaires et mes désirs adultes, lesquels n'étaient, et ne sont là, en aucune manière, pour lui faire plaisir.
Je ne charge pas ma mère en tant que telle (quoi de plus facile que d'accuser ses parents) : je veux pointer du doigt sa névrose, sa névrose particulière dont je porte maintenant la marque, et qui accorde une telle place à la culpabilité qu'elle en fait presque une monnaie d'échange dans les rapports avec ceux que nous aimons : je te rends coupable de ça, tu me rends coupable de ça...
Et mon père alors ? Lui, c'est une autre histoire. Le mutique, c'est lui justement, et c'est un peu lui que j'imite. C'est lui qui fait le dos rond, qui se cache, qui louvoie, et c'est qui lui répond à ma mère, au travers de son silence et de sa placidité : cause toujours. C'est encore lui que j'imite quand, dans ma vie de tous les jours, je m'abstiens de m'exprimer ouvertement, afin d'éviter d'entrer en conflit avec quelqu'un, une attitude soumise et pleutre qui ne fait parfois qu'entraîner un conflit larvé à la place. Se taire, c'est se protéger... jusqu'à un certain point.