Une vie rouennaise (1995)

Entre les mois de mars et d'août 1995, mon journal s'interrompt. Je fais un break.

Que se passe-t-il durant cet intervalle ?
Des événéments scolaires, essentiellement. D'abord, je me plie aux examens universitaires. Avec bonheur et fierté, je décroche le DEUG A, option Mathématiques et Informatique.
Je passe ensuite un entretien à Brest, dans l'espoir d'entrer en Maîtrise des Sciences et Techniques filière Image et Son, mais je ne suis pas sélectionné, à mon plus grand scandale.

Ménilmontant
Ménilmontant
A Noisy-le-Grand, je tente le concours d'entrée de la formation Ingénieur du son de l'école Louis Lumière, en même temps que des tas de taupes fraîchement sortis de classe prépa, bien mieux armés que moi pour répondre aux interminables QCM d'électronique et de mécanique. Alix est venue aussi passer l'examen, et elle le rate tout autant que moi. La nuit précédant la journée d'épreuves, nous dormons chez Karim, dans son studio de Ménilmontant, au fond de ce qui m'apparaît alors être une cour des miracles, sale et misérable. C'est que l'habitat parisien m'est encore peu familier.
Je dépose un dossier pour entrer en licence d'informatique à la fac de Rouen.
J'envoie un dossier d'inscription à l'INSAS de Bruxelles, une école d'art avec une formation d'ingénieur du son, mais je me rétracte avant même de passer le premier entretien, par crainte de quitter Rouen, ma ville natale, autant que par le pressentiment que mes parents ne pourront, de toute façon, jamais subvenir à mes besoins là-bas.
En juin je reçois ma feuille de route pour passer mes trois jours à Cambrai, un moment pénible que je m'empresse d'oublier.
Je descends à Vernet-les-Bains, où je me repose seul quelques jours.
J'écoute alors un disque de pièces pour orgue d'Arvo Pärt, Annum per annum, très planant et mélancolique.
A la rentrée, ma candidature en licence d'informatique est acceptée, mais j'opte finalement pour la licence de mathématiques (je me demande encore pourquoi).

Jeudi 31 août 1995

Opale
Alix a de nouveau débarqué ici hier. M'a emprunté 700 F, pour son sale trafic d'héro. Les reverrai-je un jour, mes 700 F ? Ceux que je ne devrais normalement pas revoir, c'est Osgur et Yvan (Osgur, c'est le vrai nom d'Hassan, car monsieur joue au grand bandit), Alix leur ayant avoué que je les trouvais « vulgaires, moches et cons ».

Elle a passé la nuit ici, et terminé le pain de campagne.

Potins sur l'art moderne avec elle. Mes références en la matière ne sont déjà pas faramineuses, mais elle, c'est pire que tout. Je lui montre un bouquin sur la peinture hyperréaliste : « C'est hyper-laid »
Un autre sur Warhol : « C'est toujours la même chose ».
Un autre sur Liechtenstein : « Mouais, c'est à peine mieux... »
Moi même, à la fin, en parcourant quelques dessins de David Hockney, je me suis soudain senti un peu déprimé, comme si, après avoir fait l'apologie du moderne, j'en réalisais brutalement toute la vanité.

J'ai été chez le coiffeur et j'en suis ressorti avec une nouvelle coupe, et une espèce de houppette sur le devant. Ce n'était pas exactement ce que je désirais, mais je commence à m'y faire, et je joue aux top-models en me regardant dans la glace toutes les cinq minutes.
« Ça fait petit minet » dit Alix.
Bah, si j'arrive à faire des pêches avec cette tête, pourquoi pas ?

Déjeuner chez papi et mamie, avec Sarah.
Mamie qui joue à la sociologue, quel pensum. « Ah, mes pauvres enfants... ». Je préfère les entendre parler de leur passé, ça pique ma curiosité. Mais je n'arrive pas à comprendre comment, étant des personnes intelligentes et cultivées, ils trouvent le moyen, parlant de société, de sortir les poncifs dignes de n'importe quels vieux schnocks.

A table, j'ai attaqué mon gâteau, un truc très sec, en éclaboussant mon pull de miettes. Puis j'ai vu Sarah faire la même chose avec sa part, et je me suis mis à pouffer dans ma serviette, tandis que papi et mamie continuaient, imperturbablement, leur baratin. J'étais tout rouge, mais il faut dire que papi me gavait de son porto et de son cru bourgeois.
Papi : « Nous avons visité une petite église près d'Arles...
Mamie :  - Très laide, oui.
 - Pas du tout, c'était très joli.
 - Oh je n'ai pas aimé.
Papi s'impatiente :  - Mais le porche est d'un roman magnifique ; le reste, simplement, a été saccagé par les protestants, et reconstruit par... »
 - Eh bien je n'y remettrai pas les pieds.
 - J'y retournerai, ce portail est vraiment superbe, et...
 - Tu iras seul. »

Je n'arrivais plus à avaler mon gâteau, et je me tortillais comme un asticot sur ma chaise.

Lundi 11 septembre 1995

Moi en 1995
Vendredi, j'ai été rendre une visite surprise à Christelle qui passe actuellement ses examens de septembre. Elle habite avec sa sœur une affreuse petite maison à Sotteville, à côté d'un terrain vague, près de la gare de triage.
Quand je suis arrivé, elle se débattait avec sa porte d'entrée qui ne ferme pas bien, et qui claque avec le vent  (il faisait un temps épouvantable ce jour là), et bien sûr je lui fait peur, quand j'ai débarqué brusquement avec mon pack de bière et ma nouvelle coiffure.

Dans sa chambre, pleine de papiers éparpillés à même le sol, elle bûche des piles de cours de pharmacie, en s'accordant de petites pauses avec mauvaise conscience. Ce serait dommage, en effet, qu'elle repique.
« Tu te rends compte ? Je n'aurais plus rien à faire l'année prochaine : j'ai déjà tous les cours, j'ai validé mes T.P. Et puis mes parents, tu imagines ? C'est sûr, ils ne me laisseraient même pas partir quelques mois à l'étranger. Parce que tu sais, il y a parfois des étudiants en Pharma, qui ont redoublé, et qui.... »
Et bla bla bla, et bla bla bla...

Et donc elle travaille des cours ennuyeux de biologie végétale ou de statistiques à son bureau, en surveillant du coin de l'œil une petite araignée qui a élu domicile dans sa chambre, et qui, quand je suis arrivé, s'était tapie précipitamment dans un coin du plafond.

Soudain Claire téléphone, pour demander quelle quantité de spaghetti il faut cuire pour cinq personnes, parce que sa maman est sortie et qu'elle se retrouve toute seule dans la cuisine avec l'eau qui bout.
« Moi, je suis très téléphone. » m'avoua-t-elle un jour en riant. Et en effet Claire peut appeler, archi-saoule, des gens à deux heures du matin, pour leur demander des nouvelles, ou leur apprendre qu'elle s'amuse comme une folle. C'est ce que j'aime chez Claire : son côté un peu gamine, un peu casse-pieds, et plus elle a bu, plus je trouve ça rigolo.

Bref, pour en revenir à Christelle, eh bien, elle en a assez, d'autant que son Jérôme l'a quitté, et que les travaux dans sa maison ne sont toujours pas finis (on installe toilettes et salle de bain).

A part ça, j'ai fait un grand chambardement dans ma chambre, et fichu à la poubelle un nombre invraisemblable de vieux papiers (j'ai retrouvé un brouillon de lettre que j'avais projeté d'envoyer à Antoine – c'était il y a deux ans – et dans laquelle je lui avouais toute ma flamme. Un tissu de pleurnicheries prétentieuses)

Dimanche 17 septembre 1995

Hier soir, avec Christelle et Alix.
Avons débarqué chez Sophie, une copine de Christelle. Un appartement décoré avec soin : d'élégantes reproductions de peinture punaisées sur des murs blancs, quelques fauteuils en osier, un joli cendrier en terre cuite, quelques bibelots en bois – mais pas trop, une ou deux bougies dans des lanternes en fer forgé, de la musique sympa. Et gna gna gna.
Quand nous sommes arrivés, elles étaient assises, quatre filles, quatre bourgeoises sans le sou, assises là, à commérer sur leur mec respectif en buvant de la bière : les chiens, ils nous ont lâchement abandonnées. Alors ce soir, elles voulaient faire les folles ensemble – on va pas se laisser abattre quand même – et donc elles ont téléphoné dans divers bars et boîtes, jusqu'à ce qu'elles trouvent un endroit où on les laisse entrer gratis.
Sont parties toutes les quatre au Queen, une boîte homo de la région.

Christelle, Alix et moi avons ensuite erré dans les rues de Rouen, en espérant s'incruster quelque part. Peine perdue.

Mardi 19 septembre 1995

Le p'tit bar
Hier je me suis levé tard, comme souvent ces derniers temps. Il a fait un temps exécrable et j'étouffais ici, dans la maison où l'on est jamais tranquille, ou bien dans ma chambre – là on y est tranquille, mais elle finit par prendre des allures de prison – et dans mon pyjama aussi j'étouffais.

Bref, hier soir, j'ai été prendre un verre au P'tit Bar avec Christelle et deux types sans grand intérêt.
Bertrand, par exemple (je crois que c'est son nom), il est gentil et bavard, il vous parle bière – il aime la bonne bière belge, et il l'aime crémeuse bien sûr, et il vous raconte qu'un jour il s'est brûlé ses longs cheveux dans la flamme d'une bougie, et en disant ça, il se recoiffe et ajoute que quand ses cheveux ondulent, cela signifie qu'il pleuvra demain. Mais le voilà qui entame la discussion avec un bonhomme au comptoir, il discute sérieusement à présent, il lui propose de venir jouer dans son groupe, et quand on parle musique, on est sérieux évidemment.
Puis il revient vers vous en rangeant un numéro de téléphone dans sa poche revolver, et vous demande si vous n'êtes pas intéressé par un appartement rue Bouvreuil, il cherche à le sous-louer car il s'en va répéter « avec des potes » dans une petite maison près de Limoges.

Sarah et Juliette ont débarqué, saoules, surexcitées comme chaque soir qu'elles sortent. Elles rient en criant, crient en riant, se mettent à chuchoter, se montrent du doigt un mec qu'elles ont repéré dans le bar, soutirent quelques cigarettes par ici, une gorgée de bière par là, rient en criant à nouveau, se moquent de Bertrand parce que, sérieux Bertrand, se moque d'elles.
Soudain Juliette a mal au ventre, elle s'assoit sur un petit radiateur électrique, et sort discrètement une bouteille de bière de sa veste, dont elle boit une gorgée, glou-glou, et elle se met à rire en criant n'importe quoi.
Sarah se sent gênée, et vient me demander à l'oreille : « t'es sûr qu'on ne dérange pas ? »
Juliette, qui s'est relevée comme un diable, s'adresse maintenant à moi, me parle de ses problèmes, m'avoue qu'elle me trouve très intelligent, qu'elle se sent ridicule à côté de moi, ajoute qu'elle n'est pas heureuse avec les mecs avec qui elle sort, « parce que je me sens toujours supérieure à eux », se désole parce qu'elle ne s'intéresse à rien, sinon à son physique (elle lit des livres en se regardant dans la glace), et m'envie : « Oui, toi, tu t'es toujours passionné pour plein de choses... » ou cite encore l'exemple de sa mère : « Elle a beaucoup d'imagination. Par exemple, tu sais, nos chats, à la maison, ils font caca et pipi partout. Eh bien, quand elle en dessine un, et qu'il vient de laisser une crotte derrière lui, elle le dessine sur des patins à roulettes, parce que le caca des chats, ça lui fait penser à des patins... »

Sarah et Juliette étaient accompagnées – bien malgré elles – par un petit bonhomme, un hurluberlu au crâne rasé et à la voix suraiguë, qui a des yeux perçants, presque diaboliques, qui lit dans les lignes de la main, qu'on croirait un peu sorti d'une secte.
En fait, il est assez ridicule, et il est là à s'incruster partout, à taquiner, à raconter des histoires pas drôles, et quand il a fait tomber par terre trois verres, gling gling, tout le monde dans le bar s'est retourné et l'a appelé M. Propre. C'était la plaisanterie que Bertrand essayait de faire comprendre au patron du bar ; il lui disait : « C'est pas nous, les verres cassés, c'est M. Propre. », en pointant du doigt le gars au crâne rasé.
Mais il ne regardait pas dans la direction du doigt, le patron, il regardait Bertrand droit dans les yeux, et il devait le prendre pour un peu crétin, à appeler quelqu'un qui a cassé des verres M. Propre.

Et puis Juliette s'est énervée, elle a voulu faire des claquettes en piétinant les petits bouts de verre épars, ça faisait critch-critch, tout en chantant en roulant les r.

Moi je ricanais bêtement avec Christelle, tout en regardant de temps en temps un mec au comptoir, que j'avais remarqué, car il était assez mignon de profil, et il avait l'air sensible (il se rongeait un peu les ongles) et parfois il me regardait à son tour.
« J'espère qu'il ne sort pas avec la nana à qui il parle. », voilà tout ce qui m'a traversé l'esprit hier soir.

Samedi 23 septembre 1995

Avec Christelle, Alex et Sophie (la fille à l'appartement décoré avec soin), au P'tit Bar.
Sophie : la fille taquine, pas du genre à se casser les pieds, un peu flemmarde quand même, ouverte.
Alex : elle a déjà la tête qu'elle aura à quarante ans, et elle donne ainsi l'impression de cultiver sa maturité, mais n'allez pas croire qu'elle ronchonne, non non non. Simplement, elle doit avoir quelques idées arrêtées sur elle-même ou sur les autres – en tout cas, elle sait ce qu'elle veut – et elle n'a pas vraiment envie de s'embêter. Mais elle est rigolote.

Au P'tit Bar, j'ai rencontré Sarah et Juliette, plutôt calmes ce soir, ainsi qu'Etienne et Arnaud, qui sirotaient paisiblement au comptoir – on n'avait pas grand-chose à se raconter, et puis Etienne me regardait fixement sans mot dire (sans méchanceté, il est gentil Etienne), lui d'habitude si confidences confidences, ça m'a mis mal à l'aise (ils avaient dû fumer quelque chose), et donc je me suis éclipsé.
Dehors, j'ai dit bonjour à Maîtrise, qui passait par là (de son vrai nom, Renaud). Claire et moi l'appelons ainsi parce que la première fois que je l'ai rencontré, il m'a tenu la jambe vingt bonnes minutes à propos de ses études universitaires, et parce qu'à chaque fois qu'Alix parle de lui – ils ont flirté un temps ensemble – elle le présente toujours sous son jour le plus excellent : il a suivi cette année deux maîtrises de math à la fois, il a décroché la mention très bien, etc.
Bref, j'ai dit bonjour à Maîtrise, qui s'est d'ailleurs fait  une coloration – je voulais lui en faire la remarque, mais une copine à lui – complètement idiote – a surgi, accaparé toute son attention, et l'a embarqué.
Je disais donc que ses cheveux châtains clairs ont viré récemment au cuivre jaune, de ce blond très à la mode ces temps-ci. Et comme c'est une couleur un peu douteuse pour un mec, je me suis posé des questions. Alors bien sûr Alix m'a appris qu'il avait une copine, mais ce n'est pas la première fois que je me surprends à penser que, hein hein, les mecs, ça pourrait aussi l'interpeller.
De toute façon, il m'a confié qu'il allait partir étudier à Paris l'année prochaine, ce qui m'a affligé, car après tout je l'apprécie, Maîtrise, j'aime bien ce contraste entre l'étudiant brillant et le néo-hippie.

A part ça, Anne est arrivée avec des connaissances à elles au P'tit Bar (Anne, c'est une petite bourgeoise hautaine, avec une frimousse pas désagréable, que j'avais rencontrée dans l'appartement meublé avec soin de Sophie, l'autre soir).
Et parmi ses connaissances se détachait un grand type, 1m90 facile, cheveux courts et châtains, mince, pas mal de visage. Moi, avec mes yeux-périscope, je l'ai remarqué immédiatement, et quand j'ai demandé à Christelle et Alix à propos de quoi elles chuchotaient ensemble, elles m'ont glissé qu'il était « homo ». J'ai fait : « Ah bon ? ».
Il s'était procuré un paravent, une potiche : une bonne copine qui - j'en suis sûr - est folle amoureuse, mais voilà, elle n'est pas désirable pour lui, il préfère les garçons, elle vit ce drame au quotidien, mais elle reste là quand même, à ses côtés, parce qu'elle espère qu'un jour il la prendra dans ses bras, ou peut-être parce que, compatissante, elle se dit que c'est dur à vivre pour lui.
Enfin, tout ça, c'est ce que je m'imagine !
Toujours est-il qu'ils ne se sont pas détachés une seconde l'un de l'autre, et qu'ils n'étaient pas très sociables tous les deux.

Sommes allés tous ensemble à la Luna, bar-boîte ambiance latino, plein de bonshommes avec des nattes de rasta, des noirs en costard-cravate. Et derrière le bar, des Espagnols aux cheveux gominés qui vous demandent votre consommation, et qui vous font répéter, pour faire semblant qu'ils n'ont pas bien compris. Le tout sur du reggae, ou de la musique Zouk, ou « une nouveauté qui nous vient tout droit d'Amérique du Sud » comme lançait parfois le DJ dans son micro. Des trucs genre Compagnie Créole.
Et donc nous sommes restés là, debout, interdits, un peu surpris. Christelle et moi avons commandé une bière pour deux. Et puis nous avons été danser.

Naturellement, je n'ai pas cessé de loucher sur le grand-mec-bien-fichu-aux-traits-fins. Il avait quelque chose d'un peu féminin dans ses différentes expressions, et plus je le remarquais, plus ça me troublait. Il marchait en se tenant raide comme un balais, et rebondissait à chaque pas comme un ressort. Il me semblait qu'il me regardait danser (je crois l'avoir suffisamment reluqué pour me faire repérer) et j'avoue que j'y prenais plaisir, à me montrer, j'essayais d'avoir une mine épanouie et subtile à la fois, et comme j'étais entièrement vêtu de noir, j'espérais donner une apparence un peu sophistiquée, un peu glamour.

Finalement, il s'est approché pour venir danser avec nous, accompagné de sa potiche.

Ce fut le clou du spectacle : car le voilà qui s'avance en se déhanchant, enlève son pull, qui laisse découvrir un tee-shirt blanc très moulant, et le voilà qui se dandine, qui fait glisser ses mains sur son corps, se contorsionne avec grâce, et s'agite, s'agite, refait glisser ses mains sur son corps – il s'agit d'être sexy – et ondule encore, comme une nymphe, une sirène vêtue d'un tee-shirt en coton blanc moulant. Sur une chanson des Gypsy-King.
C'était un peu grotesque, mais j'avoue que je mordais à l'hameçon, j'étais parfaitement excité.

Naturellement, je me posais des questions : que pense-t-il ? Je l'attire ? Je le laisse indifférent ? Ou se méfie-t-il ? Parfois je m'imaginais que je me l'intéressais pas, alors je me faisais semblant à moi-même de m'en soucier comme d'une guigne, de ce blanc-bec, et je me tournais vers Christelle, na.
Celle qui m'embêtait, c'était sa potiche, toujours là à voleter autour de lui, à me cacher la vue. De toute façon, il me semblait impensable de tenter quoi que ce soit, cela aurait été remarqué de sitôt par toute la clique, et comme la réputation du bonhomme était faite, la mienne l'aurait été immédiatement, et je ne me sentais pas le cran de l'assumer devant toutes ces filles à potins.
Donc, une fois sortis de la boîte, tout le monde est parti dans son coin. D'ailleurs, je l'ai vu s'éloigner (toujours accompagné de sa potiche), émoustillé, main dans la main avec un inconnu.

J'ai raccompagné Christelle en voiture chez elle à Sotteville, et m'en suis rentré ici, sans cesser de penser à lui.

Dimanche 24 septembre 1995

Rouen by night

Samedi, je suis encore sorti et, ma foi, ce ne fut pas à se taper les mains contre les cuisses.
D'abord, rendez-vous fut donné au P'tit Bar, vers 18 heures.
Christelle tardait à arriver, mais sa sœur Delphine potinait avec une copine, au comptoir. Delphine ne semblait pas excessivement ravie de me voir arriver, elle d'habitude si bavarde, si prompte à raconter milles bêtises. J'ai attendu dans mon coin l'arrivée de Christelle.
Dehors, il pleuvait.
Plus de tabourets de libres, et j'avais mal au ventre.
Après Christelle, il a fallu attendre Sophie, qui a fini par téléphoner, elle avait oublié le rendez-vous.
Bon, elle nous rejoint enfin, avec Anne.
Prenons la voiture pour Buchy, en pleine campagne, où Alex nous attendait avec ses patates et ses merguez, son feu de bois et son mulot (un mulot s'est introduit dans sa maison, et elle envisage d'utiliser un chat pour l'en débarrasser).

Au départ, c'était une soirée chez Anne qui était prévue, et j'étais tout ravi à l'idée que David (le grand-mec-aux-traits-fins) serait peut-être de la partie. Mais voilà, mademoiselle Alex ne voulait pas souffrir la présence de trop de monde chez elle, et nous nous sommes donc retrouvés tous les trois  scotchés aux canapés d'Alex – Anne est partie de se coucher rapidement, et d'ailleurs le torchon brûle entre elle et Alex, qui en a marre de cette « petite bourgeoise » - bref, scotchés à regarder la télévision, des clips débiles sur M6 en plus, et personne ne s'en importunait, de vrais loques, et je n'arrêtais pas de penser au grand mec, à ma solitude, au plaisir que ça doit être d'avoir plein de petits copains, etc.
Le frère d'Alex a débarqué avec des amis à lui et un sac rempli de champignons hallucinogènes, qu'ils ont savourés tout de suite en infusion, et puis on a regardé « Le Péril Jeune », film que je voyais pour la seconde fois, et que je déteste.

Au moment de partir, étourdi et imbibé d'alcool que j'étais (mais pas gai pour autant, ouh là, non), j'ai laissé tomber une bouteille de bière sur le pavé. Elle a explosé.
Les petits bouts de verre à ramasser, la serpillière pleine de petits bouts de verre, les petits bouts de verre sous le canapé, dans la pelle en plastique, de minuscules bouts de verre qui collent et qui ne se détachent pas, et bien sûr la peur de me couper avec tous ces petits bouts de verre.
Des petits bouts de verre partout, au moment de s'en aller, juste au moment de partir enfin, des petits bouts de verre à ramasser accroupi, à jeter dans un sac en plastique d'hypermarché, et tout seul, bien sûr, j'étais tout seul à nager dans ce cauchemar des petits bouts de verre - Alex, Sophie et Christelle continuant de regarder la télévision comme si de rien n'était, molles, si molles qu'on aurait dit des torchons jetés sur des canapés.

Rentré finalement à six heures du matin.

Ce midi, déjeuner familial chez papi et mamie, avec de leurs amis.
Un repas de vieux, avec des propos de vieux, de la bouffe de vieux, des plaisanteries de vieux, un rythme de vieux, et moi je n'en voulais pas, du vieux, mais pas du tout, je voulais du neuf, quelque chose de vivant, un truc qui me change de l'ordinaire, me fasse frissonner. Affreux. Ce fut horrible. Je me suis levé de table pour aller pleurnicher dans les toilettes.
Et j'avais devant moi ces visages de vieux, ces visages ravagés par le cours inexorable du temps, et je me disais : « voilà ce qui t'attend », et moi je ne voulais pas vieillir, non, je voulais que tout s'arrête, qu'on me fiche la paix.
Enfin, ce repas fut un calvaire – je crois qu'il est tombé à un bien mauvais moment.

Avec Sarah, ensuite, nous avons été nous promener entre les étalages couverts de saloperies d'une foire à tout, dans le quartier de la Madeleine, quartier qui fiche le bourdon. Acheté un « Que sais-je » sur la photographie.
Sommes rentrés assez vite, la bimbeloterie nous saoulait.

Dimanche 8 octobre 1995

Une des rues que j'emprunte régulièrement, entre Rouen et la maison de mes parents...
Samedi après-midi, en rentrant du Bretagne, alors que j'approche de mon quartier, j'aperçois une vieille femme aux yeux un peu fous, derrière sa fenêtre ouverte, qui me fait signe d'approcher. J'hésite une seconde, et puis je vais à sa fenêtre. Elle me parle lentement : « On m'a enfermé ici » dit-elle. Pour la rassurer (et entrer dans son jeu), le lui conseille d'appeler la police. « Mais je ne peux pas » répond-elle. « Elle est là, elle m'en empêchera. »
« Oh elle me veut du mal. Demandez donc au bon Dieu » ajoute-t-elle en pointant le ciel avec son doigt.
Puis elle me demande de sonner à sa porte, « Comme ça, vous la verrez, et je pourrai m'enfuir... »
Mais soudain j'entends des pas dans la maison, qui s'approchent.
« La voilà !! » me chuchote-t-elle, en me faisant signe de  m'éloigner.
Et j'entends une voix féminine, douce mais sévère, demander niaisement : « Alors, on a ouvert la fenêtre ? »

Samedi soir, j'ai été acheter un peu d'alcool à Continent (je bois tout seul des bières dans ma chambre) et puis je suis descendu au P'tit Bar retrouver Alix et Christelle, pour la Happy Hour de 6 à 8. L'habitué que j'aime bien ne manquait pas à l'appel, mais j'avais l'impression qu'il me regardait moins souvent que l'autre soir. Puis avons été mangé une salade de riz et au thon chez Christelle.
Puis, pendaison de crémaillère chez Alex et Aurélie, dans leur nouvelle maison, près du bar de l'Orbe, avec poutres apparentes et escalier tordu. Au début je m'amusais bien, et puis l'étourdissement de l'alcool a pris un vilain tour, et curieusement, en l'espace d'une heure, tous ces gens qui au début me montraient un visage plein d'aménité sont devenus froids et méchants dès qu'ils se tournaient vers moi. Même Christelle m'ignorait, me répondait du bout des lèvres.
Je suis rentré agacé et triste, après avoir raccompagné Alix chez elle. Je me disais, seul dans la voiture, seul dans la nuit : « Il n'y a vraiment pas à se désespérer. Tu ne t'es pas senti à l'aise ce soir avec tous ces gens ? Regarde autre part alors... »

« Il ne faut pas s'arrêter à ça, il faut aller plus loin, encore plus loin... »

Aujourd'hui il a fait un temps magnifique. En déambulant dans les rues silencieuses de Rouen, j'ai fini par atterrir au Bretagne. Camille, une amie de Sarah, a fait son arrivée. Elle raconte la sournoiserie et l'indifférence des profs d'hypokhâgne. Parle de Paris, des poubelles scellées à cause des attentats, des bibliothèques entre lesquelles elle passe son temps à courir, des Monoprix où elle fais ses courses et dont elle se laisse. Parle philo, des classiques aux phénoménologues, comme Merleau-Ponty, son petit chéri.

Mardi 10 octobre 1995

Le Lauréat
Fac de sciences fermée jusqu'à lundi. Le doyen en a assez de quémander des rallonges budgétaires chaque année.
Aujourd'hui, grande manifestation de la fonction publique (ça fera les pieds à Juppé).

Pour ma part, j'ai été acheté des gélules « 11 vitamines – 10 minéraux » dans l'espoir qu'elles me redonnent un peu d'aplomb.

Samedi 14 octobre 1995

Semaine passée à ne rien faire.
Jeudi : chez les grands-parents (papi, posé et maniaque, alterne calembours et souvenirs ; mamie, distraite et radoteuse, comprend de moins en moins ce qu'on lui raconte)
Puis je suis descendu faire un peu de courrier au Bretagne, encore étourdi par le cru-bourgeois de papi.

Vendredi : oh bah vendredi, je suis monté à la fac emprunter quelques bouquins à la bibliothèque (dont une « Anthologie de chants de troubadours » - une véritable trouvaille)
Et puis la soirée a commencé au P'tit Bar, plein de jeunes nonchalants à craquer (à propos, le patron, gros bonhomme placide qui avale tous ses mots dans des hoquets, ne veut plus qu'on boive dehors, si bien que tout le monde s'agglutine à la porte, et c'est intenable)
Alix et moi avons ensuite été mangé chez Christelle, encore une salade, et un yaourt velouté aux framboises qui m'a emmené au paradis, tout en buvant des bières et du muscadet.
Enfin tous les trois nous avons envahi la petite maison d'Alex et d'Aurélie (elle est très gentille, Aurélie, sensible et rigolote, un peu comme Sylvie A.)
Grande discussion sur l'intelligence des animaux. Alex affirmait que les animaux ne pouvaient être qualifiés d'intelligents. Aurélie soutenait fermement le contraire, tout en jouant avec Pacos (son chat) sur les genoux.
Christelle a trouvé Alex lunatique et renfrognée hier soir. Moi je la trouve tout le temps comme ça.

Petits potins entre Vincent et moi. Dire qu'il se lance dans la danse contemporaine ! Franchement on l'imagine plutôt faire de la boxe (il en a fait d'ailleurs) ou jouer des solos grinçants de rock expérimental ! Mais c'est très bien, la danse contemporaine !
Aujourd'hui, Claire, Christelle et moi avons reniflé toutes sortes de parfums chez Douglas (Claire voulait faire un cadeau à son Sébastien, qui se démoralise tout seul dans sa chambre d'hôpital à Amiens ; il a eu un très grave accident de voiture mercredi dernier et son pied gauche est maintenant tout ratatiné. C'est affreux parce qu'il est gentil, Sébastien). Bref, nous sommes ressortis du magasin en exhalant à dix mètres à la ronde un horrible mélange de parfums chics et capiteux. Claire a ensuite chapardé une bague dans une petite bijouterie. Café dans un affreux bistrot (genre fausses chaises de jardins, imitations de tonnelles sur les murs, tons roses pastels...)
Puis Christelle et moi avons filé à Kiloshop sous le ciel de l'été indien, où j'ai trouvé un grand manteau gris en laine pour une miche de pain.
Ce soir, au bar du Palais, avec Christelle, Alix et les Tourtel. Parties de belote. Puis au Concombre Masqué, où C. m'a entretenu du « groupe » -  Alex, Sophie, Anne, Thierry, Pierre, etc. – qui, selon elle, s'entendent très bien en soirée, ou dès qu'il s'agit de rigoler. Mais aux dernières Transmusicales, à Rennes, les mecs sont tous partis en voiture, et ont couché chez des amis à eux, laissant leurs copines se débrouiller avec des chambres d'hôtels.

A propos, j'ai reçu une lettre de Laurence, qui s'en va se cloîtrer un an dans un trou à rat paumé d'Allemagne de l'Est en tant qu'assistante dans un collège... Elle est folle !

Samedi 21 octobre 1995

Semaine vide, vide comme un discours d'entrée à l'Académie Française (rendons à César : la métaphore est de Tardi)
Les cours n'ont toujours pas repris : la question de la Fac de Sciences de Rouen fait même l'objet de reportages aux journaux télévisés. Les étudiants séquestrent le président de l'Université. C'est bien fait, il est grognon.

Rouen by night

Jeudi soir, apéro au Concombre Masqué avec Alix, avant de rejoindre Claire, Christelle, et Maïté à Pizza Paï, où se tenait un repas de bizutage. Quand nous sommes arrivés, des bouts de pizza froides traînaient tristement dans les assiettes, et tous les étudiants étaient déjà montés sur les chaises, à hurler les chansons grivoises traditionnelles de Pharma. Et puis soudains ils se tous enfui, partis en boîte, à l'Exo 7.
Claire, Christelle et Maïté étaient complètement bourrées, et moi non, ce qui n'a rien de très agréable (on a dû faire un peu de bruit dans une rue, car les clients d'un hôtel ont passé leur tête dehors et nous ont aspergé d'insultes)
Maïté conduisait comme une folle, en dansant et en braillant. On est rentré à l'œil, mais je ne suis pas resté longtemps, je m'ennuyais à mourir, ainsi à jeun, tandis que Claire et Christelle vaquaient, de gens de Pharma en gens de Pharma ; je ne connaissais personne, et l'on se souciait de moi comme d'une guigne.

C'est affreux : je ne m'amuse pas sans alcool.

Hier, vu les Tourtel au Bar du Palais, avant de rejoindre le P'tit Bar, où Sarah et Juliette faisaient les enfants. J'ai commencé à discuter avec un type, très imbibé, qui s'agglutinait à moi et me postillonnait dans les oreilles. Puis cet habitué des lieux qui a mes faveurs s'est approché, m'a dit quelque chose à l'oreille que je n'ai pas compris, j'ai marmonné je ne sais plus quoi en réponse, et Sarah m'a appelé, de loin, pour me tirer de ses pattes, croyant bien faire, en apercevant mon air gêné. Comme je ne voyais vraiment pas de quoi il me parlait, et que j'étais très mal à l'aise, je me suis éloigné et je n'ai pas assuré du tout.
Mais comment faire la part, aussi, du pressentiment et de l'imagination ?

Suis rentré ici affreusement frustré.

Dimanche 22 octobre 1995

Hier soir, avec Christelle, Claire et Alix. Au Concombre Masqué, puis au Charles, affreux bar, prétentieux et glacial comme un vent d'hiver.
J'adore le côté gamin de Claire, ses ricanements un peu méchants, cet humour absurde que nous partageons  ensemble (ainsi, lorsque je me suis mis à construire des petites haltères avec des pics à apéritif et des mégots de cigarette, on ne tenait plus en place, elle et moi, tellement ça nous faisait glousser)

Aujourd'hui, déjeuner familial au Havre, pour l'anniversaire de ma tante Catherine.
Avec les cousins, avons regardé de vieilles photos de famille (Daniel, jeune, mais qu'est-ce qu'il était mignon !). Sylvie qui s'écrie, apercevant un cliché de mamie à quarante ans : « Quelle horreur, on dirait un chimpanzé ! »
C. se porte-t-elle mieux ? S'entend-elle mieux avec D. ? J'en doute. Elle a la voix pâteuse des antidépresseurs.

Annick est passée, moins joviale qu'à l'accoutumée, qui raconte – sourire continu aux lèvres pour cacher sa peine peut-être – les déboires de Christelle, prof de français dans un collège « à risques » de la banlieue parisienne.
En fait, personne ne rayonnait franchement.
Sauf mon cousin Stéphane, gai comme un pinson, toujours à raconter un peu n'importe quoi, parlant d'Heidegger avec le recul d'un très vieux sage, avant de rire aux larmes avec Sylvie parce que, apercevant un cheveux dans le plateau de fromages, elle lui a chuchoté que c'était peut-être un poil de bique.
Il y a sans doute un petit jeu sur l'apparence de sa part, mais je l'imaginais avec ses petits copains, dépourvu de frustrations, libre comme l'air.

Le Havre.
Avec tout ce que cette ville comporte de symboles pour moi, des Noëls d'autrefois à l'étrange personnalité de Stéphane, des séjours joyeux que nous passions là-bas, ma sœur et moi, à la fascination qui me surprend lorsque je tente d'imaginer l'adolescence des mes cousins et cousines, passée dans cette cité pourtant sans attraits, mais une adolescence que je suppose tellement plus épanouie et plus heureuse que la mienne, je ressens quelque chose de pesant, de grave, en moi – la gravité du temps qui a passé et qui n'est plus, la gravité de l'enfance.

Samedi 28 novembre 1995

« Du fric, pas les flics ! »
« Du fric, pour la fac ! »

Poétiques allitérations des étudiants bêlants, qui défilent encore dans les rues de Rouen, et les cours n'ont toujours pas repris.

Hier j'ai assisté avec Christelle à la réunion d'information de la troupe de théâtre « La Réplique ».
Les jeunes qui font du théâtre ont au moins un point commun : ce sont de beaux-parleurs, fiers de leur activité, et toujours prêts à vous foutre le grappin dessus. Mais ils sont ouverts à tout. Mais, franchement, moi, est-ce que j'ai une tête à faire du théâtre ? C'est la proposition d'Ingrid, grande blonde aux cheveux longs, qui, comme toute passionnée de théâtre qui se respecte, passe son temps la bouche ouverte.

On verra.

Samedi 4 novembre 1995

Ma photo de la gare de Rennes
Jeudi, j'ai été au labo-photo de St Sever avec Alix pour y développer quelques clichés (elle me prévient : « Tu sais, c'est long, on n'aura pas le temps d'en tirer plus de trois ou quatre... ». Mais il faut voir aussi à quel rythme elle travaille, et comme elle est tâtasse. Genre : « Oh ! Attends ! Il y a une impureté dans le révélateur ! »)
Bref, je suis reparti du labo avec en poche un petit agrandissement d'une photo de la gare de Rennes que j'avais prise l'année dernière, et que j'aime beaucoup malgré sa sous-exposition.

Vendredi soir, fait des allées et venues entre le St Maclou et le P'tit Bar, où, ceci dit en passant, aucun faciès affriolant n'était à déclarer, donc je suis rentré tôt, après avoir erré seul – pour vérifier que c'est toujours aussi triste – dans les allées de la foire Saint Romain ; et je confirme : non seulement c'est triste à pleurer, mais c'est encore plus triste qu'avant. Il y aurait comme ça un livre à écrire : « Crise existentielle à la foire Saint Romain »

Aujourd'hui, j'ai visité quelques bouquinistes avec Christelle, pour dénicher des pièces de café-théâtre (on va monter sur les planches elle et moi cette année !). Peine perdue. « On se donne quand même bien du mal » avons-nous convenu, en sortant d'une librairie. Finalement, elle s'est achetée un Nabokov et un Moravia, et moi des partitions de Paul Simon.

Ce soir, nous avons une soirée Médecine de prévue, à Fleury-sur-Andelle, mais il paraît que le bouche-à-oreille a trop bien fonctionné et que des vigiles-gorilles feront le tri.

Lundi 6 novembre 1995

Une belle cuite.

Cela avait commencé chez Antoine, un copain de la bande à Alex, et comme je ne connaissais pas grand-monde, je n'avais rien d'autre à faire que boire et tirer sur les petits joints d'herbe qui tournaient.
Puis vers minuit, tout le monde – une trentaine de personnes – est monté en voiture, et on s'est suivi, dans la campagne normande, à la queue leu leu, jusqu'à la fermette paumée où se tenait la fameuse soirée privée.
Faisait un froid polaire.
Avant que les chimpanzés-videurs ne nous laissent entrer, on a attendu bien une heure, à se plaindre et à ricaner, blottis près des barbecues, où des gens faisaient griller des merguez. On s'attendait à voir la neige tomber.

Donc, nous avons tous fini par rentrer, dans des pièces enfumées, et pleines de lumières multicolores. Je me souviens avoir longtemps dansé, béat, parfaitement à l'aise, sans doute déjà parfaitement saoul (le bonheur qu'il y a à n'être plus rien, plus personne, à danser sur des trucs qui vous plaisent – de toute façon, tout finit par vous plaire, etc.).

Ensuite je ne me souviens plus de rien, ou si peu.
Vagues souvenirs de bruits, d'attentions soudaines portées à moi, parce que je vomis, parce que je me suis endormi dans l'herbe glacée, dehors, dans mon vomi, souvenirs de gens qui me disent qu'il faut me lever, que tout le monde s'en va.
Mais je n'ai de souvenirs qu'auditifs. Souvenir qu'on a conduit ma voiture, après m'y avoir porté.
Souvenir de m'être réveillé tout seul dans la voiture ensuite, dans une rue de Rouen que je ne reconnaissais plus.
Comment étais-je revenu ici ? Pourquoi dans cette rue ?
J'ai démarré, mais je ne me souviens même pas avoir conduit jusque chez moi.

Dimanche, ensuite, j'ai passé la journée au lit, à souffrir tout le martyr du monde.
Ce matin, encore vaseux, je suis monté à la fac, car les cours ont repris. J'ai copié bêtement, sans rien comprendre – transi de léthargie (j'ai cependant trouvé la force d'apprécier la présence, dans l'amphi, de ce petit nouveau, qui est tellement mignon !)

Samedi 11 novembre 1995

Serai-je un étudiant studieux cette année, serai-je (enfin) sérieux ? Jusque là, je me reposais en quelque sorte sur mon intuition et ma logique, et une faculté à apprendre l'essentiel trois jours avant l'examen final. C'est comme ça que j'ai décroché le DEUG. Mais cette année, suis-je motivé pour travailler ?

Jeudi, j'ai profité du train spécialement affrété par la SNCF pour la grève générale, pour me rendre à Paris à l'œil, et essayer de dénicher des pièces de théâtre courtes, pour deux personnages. Nous avons trouvé notre bonheur dans une petite librairie dans le quartier de l'Opéra (nous, la troupe de la Réplique).
Puis j'ai continué, seul, vers les Halles, par une belle journée d'automne.

A Beaubourg, impossible d'accéder à la bibliothèque, trop de monde. On est systématiquement fouillé dans les grands magasins, les poubelles du métro sont scellées.
Je me suis rendu à pied au cimetière du Père-Lachaise, mais j'étais tellement moulu que je n'ai rien apprécié, et de puis de toute façon je n'aime pas beaucoup les cimetières, quels qu'ils soient. Pris un café dans un bistrot désert et crasseux. Puis, direction Pigalle, visiter des magasins de musique, où je n'ai d'ailleurs pas trouvé ce que je cherchais (une réverb d'occasion)
Place de l'Opéra, il y avait un type qui montrait ses animaux : dans une boîte en bois aménagée en petit lit, sous une minuscule couverture, la tête posée sur des coussins, se blottissaient un teckel et un chat. On ne voyait que leur tête dépasser, enfouis qu'ils étaient sous leurs petits draps. Et ils se serraient l'un contre l'autre, comme des humains.
Mais dans le brouhaha, dans la fièvre de la capitale, avec son flot incessant de voitures et de passants, ce teckel et ce chat, quoique terrorisés, restaient sages, comme le leur avait ordonné leur maître.
Sur le coup, j'avais trouvé la scène attendrissante, mais en me la remémorant, dans les allées du Père-Lachaise, quelques heures après, c'est l'expression de peur et de détresse inscrite dans le regard de ces deux pauvres animaux qui m'est revenue en mémoire, alors des larmes me sont soudainement venues soudain aux yeux, et les pierres tombales autour de moi m'ont semblé dérisoires, dérisoires, dérisoires...

Mercredi 15 novembre 1995

Lundi : journée inhumaine (8h30-17h30 de cours, avec juste un quart d'heure le midi, le temps d'acheter un sandwich dans le hall de la fac). Puis je file sur Rouen pour, non plus recevoir, mais donner un cours de math à un lycéen de seconde archi timide, qui vit avec son père. J'ai même ensuite été rendre une visite à Christelle, chez qui j'ai dîné, bu un peu, et que j'ai quittée, tout gai et étourdi.
Mardi : journée moins chargée, mais il y a maintenant les répétitions de théâtre à assurer le soir dès six heures.
Aujourd'hui : encore trop de cours, avec une simple demi-heure de pause le midi.
Fini à 17h30 par un cours d'Analyse, fait par un mathématicien barbu un peu débile, mal embouché, au fort accent, qui barbouille le tableau de façon incohérente, s'emmêle les pinceaux avec l'éponge et le micro, qui pousse des énormes « CHUT ! » toutes les dix secondes, qui s'emporte parce que les élèves papotent ou ricanent (il est un peu la risée de la licence) et qui explose soudain, et menace : « S'il n'y aura pas de calme, je ferme le cours !! », avant de se replonger immédiatement dans un innommable brouillon de formules abstraites et incohérentes.

Pour ma part, j'ai somnolé tout l'après-midi et ce soir je m'offre un petit mal de crâne.

Vendredi 17 novembre 1995

Jeudi matin, j'ai roupillé à la maison. L'après-midi, j'ai été au TD d'Algèbre de la Mesure, où un jeune (25 - 30 ans) nous a fait faire des exercices ensemblistes débiles. Il avait quelque chose d'un peu efféminé, dans la façon de se mouvoir, dans la façon de laisser pendre sa main gauche quand il écrivait au tableau, dans son élocution. Un côté un peu précieux. Oh, c'était infime, mais je l'ai remarqué aussitôt. Mais pas une once de grâce, et il n'était franchement pas beau.
Par conséquent j'ai pris mes cliques et mes claques, discrètement, à la pause de 15 heures. Il s'est tout de suite mis à pleuvoter, bien entendu, et j'avais oublié mon parapluie. Je suis donc repassé à la maison le chercher, avant de descendre à l'Adèle bouquiner « Franz Liszt : éléments du langage musical », une thèse verbeuse mais intéressante, j'ai trouvé.

Hier soir, soirée Archi, dans les locaux de l'Ecole d'Architecture.
Alors là, c'est amusant, parce qu'une fois dans la place, j'ai pensé : « Soirée très clean quand même », alors que c'était a priori tout le contraire de ce que l'on pourrait appeler une soirée clean : pas de pétasses trop bourgeoises,  pas de petits minets trop bien mis, pas de chichis, non non non, bien au contraire : les groupes de musique qui jouaient étaient tout ce qu'il y a de plus grunge-underground, les gens buvaient déjà comme des trous au bar, très vite devenu dégoûtant, des joints se roulaient sereinement dans les couloirs, et on croisait des mecs vêtus de tee-shirts d'un mauvais goût genre « Coca-Cola », ou des filles toutes tapissées de couleurs oranges et vert pastel ; un drag-queen se promenait tranquillement de pièce en pièce, à minuit certaines personnes se cachaient déjà pour vomir, et puis il y avait tellement de canettes de Kro jetées à terre, que j'en écrasais une à chaque pas.
Et pourtant, j'ai pensé : « soirée très clean ». Pourquoi ?
C'est que les soirées Archi sont visiblement le lieu de rendez-vous à la mode : tout le Rouen branché s'y retrouve (genre culture alternative, apologie de la liberté, refus des souillures et des contraintes de la société...) et c'est comme un grand mélange de tout ce qui pourrait faire horreur au conservatisme : relents beatnik seventies, mouvances punk, nihilisme libertaire, slogans multi-raciaux, multi-nationaux, multi-sociaux, culte de l'hédonisme, de la fête, de l'alcool, de la drogue, de la musique (mais de la « bonne » musique, attention !)
Mais ça, c'est pour l'apparence, l'esprit, parce que si on gratte un peu, évidemment, c'est un autre tableau : le public de cette soirée, c'est des étudiants un peu inquiets (quand même) pour leur avenir, qui sont (quand même) venus en voiture (vu le parking plein à craquer), beaucoup avaient de quoi s'offrir une veste en daim, un tee-shirt à la mode, une paire de Convers, et beaucoup ne sont pas mécontents d'avoir papa-maman encore derrière eux pour subvenir à une fringale de consommation que la société chaque jour attise.
Mais ne noircissons pas le tableau de trop, dans l'ensemble, cette soirée, c'était très rigolo !

Dimanche 26 novembre 1995

le Bistrot Parisien
Le Bistrot Parisien
Vendredi soir, quand j'ai pénétré dans le Bistrot Parisien (très bien ce bar, décoration désuète, comme on en voit dans de vieux films français des années 50, chaleureux, calme, du jazz en musique de fond, etc), où m'attendaient Alix et les sœurs Tourtel pour jouer à la belote, j'ai aperçu, adossé au comptoir, un grand blond dont la tête me disait quelque chose., et qui tenait un verre de bière à la main en riant.
Bon, je m'installe à côté d'Alix, et l'observe discrètement : mais oui, étais-je bête, c'est ce fameux type que j'avais repéré au P'tit bar il y a deux ou trois semaines, et que je qualifiais de « Perfection-Absolue », ou de « Visage-Parfait ».

C'est lui, c'est bien lui.

Ah oui, vraiment parfait : un physique irréprochable, une taille optimale, un visage pur, éthéré, une coiffure comme j'aime, et puis toujours souriant, et toujours droit, discret, une allure assez flegmatique, et puis peut-être aussi, un côté passablement timide, mais contrebalancé par des airs charmeurs, séducteurs.
Et puis il fréquente les mêmes bars que moi, c'est-à-dire, les bons endroits de Rouen.
Non sincèrement, un miracle, une perle, ce garçon là. Alors, certes, il semble souvent en compagnie féminine, mais après tout, moi aussi.

En revenant à la maison ensuite, j'ai écouté des extraits de « La Belle et la Bête » de Philip Glass – que je venais d'enregistrer sur France-Musique – tout en repensant à lui, ce qui m'a inéluctablement entraîné dans des songeries sentimentales à souhait, genre « Tu m'aimes - Je t'aime - C'est merveilleux ».
Depuis, je n'au de cesse de penser à lui, et je n'arrête pas de me passer et me repasser cette musique de Philip Glass, ça me fait gonfler d'espoirs débiles, et me rend d'humeur terriblement romantique.

Mercredi 29 novembre 1995

La fac de science
Le petit brun affriolant, en cours de math, celui que j'avais remarqué dès la rentrée, eh bien, déception.
Il a l'air quand même un peu coincé (on dirait qu'il est au collège), il n'a pas rebondi quand je lui ai posé quelques questions de forme, et il a pris l'habitude de s'asseoir à chaque cours à côté d'un boutonneux à lunettes hystérique, qui répond aux questions du prof avant même qu'il ne les pose, et qui résout ses exercices de math comme d'autres font des jeux vidéo.

Hier soir, à table, au repas familial, j'en ai eu assez, assez de vivre seul, assez de cette frustration chaque jour mâchouillée, et j'ai eu envie de ma jeter dans la nuit.

Aujourd'hui, M. Hansel, prof d'algèbre, n'a pas assuré ses cours pour cause de grève de train (« Hop, Juppé, hop, à la poubelle ! » scandaient les étudiants de Toulouse hier ; c'est assez amusant comme image), aussi ai-je remplacé la magistrale rigidité de M. Hansel par les chuchotements lénifiants de la bibliothèque de Lettres.
Aperçu Benoît au R.U., mais je n'avais pas envie de venir lui parler.
Donné un cour de math à Philippine, fille d'un couple de petits bourgeois étriqués de Mont-Saint-Aignan, pleins de simagrées ridicules, mais néanmoins gentils.

Samedi 2 décembre 1995

Mon salon de coiffure
Hier, chez le coiffeur, une mémé prévenait : « Toutes ces grèves, ça sent 36... Rappelez-vous l'été 36 ! », alors que personne dans le salon, mis à part elle, n'avait plus de cinquante ans.
Et au moment où j'allais m'en aller, la voilà qui s'approche de moi, moi qui n'avais rien demandé, et qui me questionne : « Vous êtes peut-être étudiant, monsieur ? J'espère que j'ai bien parlé pour vous !! »
Je ne sais plus ce que j'ai bredouillé, mais ce qui est sûr, c'est qu'elle m'a fait drôlement peur, à s'approcher ainsi soudain de moi, pour me transpercer de son regard.

A part ça, hier soir, concert du groupe Pulp à l'Exo 7.
Un véritable rêve... le chanteur (« Jarviiiis ! » hurlaient les minettes en folie) est absolument extra : plein de charme, British à souhait, gracile, gentil, ambigu et captivant, avec tout son cinéma, tout son chiqué gestuel.
Vraiment, il me fascinait.
N'ai-je pas aussi un peu cherché à m'identifier à lui, durant le concert ?

Il m'a tellement transporté que j'ai l'impression d'avoir rêvé de lui ensuite toute la nuit. Et puis leur musique vaut le coup : ils n'hésitent pas à jouer sur le mode tragique, et en ces temps de violence et de sécheresse musicale, c'en est que plus heureux.

Sarah et Juliette sont ressorties du concert aussi charmées que moi, et nous avons été picoler dans la voiture (il pleuvait), grisés comme des enfants. Il faut dire que nous sommes assez anglophiles tous les trois.
En tout cas, avons convenu que tous ces gens que l'on fréquente depuis toujours à Rouen n'ont pas un sou de classe en comparaison, et que ça donne envie de nous draper dans notre orgueil.

Dimanche 3 décembre 1995

Passé mon week-end à écrire une chanson (« The Pop Star »). J'ai l'impression de pouvoir en écrire encore au moins mille, et dans le même temps, il faudrait tellement que je m'exerce à chanter, j'aurais tant besoin de travailler ma voix.
Donc j'ai passé mon week-end à écrire des chansons, un de plus. Bien.
Et je m'imagine accompagné par d'autres instruments, et je m'imagine les débitant devant un public.
Bien.

Enfin, non, pas bien, parce que c'est là que rien ne va plus : voilà que je m'imagine professionnel, vivant du fruit de ma musique, je me laisse même aller à des rêveries mégalomanes, parfaitement surréalistes, et là j'ai peut-être TORT.

Le bilan de l'histoire, c'est que je m'imagine abandonnant mes études pour me consacrer entièrement à la musique, ce en quoi je ferais peut-être l'erreur monumentale de ma vie. Mais parfois je me demande si ce n'est pas plutôt en persévérant dans ces études débiles de mathématiques qui ne m'intéressent qu'à moitié, que je perpétue la grossière erreur. Alors ?
Abandonner mes études... C'est la meilleure, la meilleure de mes dernières lubies, et celle-là, elles est bien risquée ! A vrai dire, j'y songe depuis trois jours seulement, l'idée ne m'avait encore jamais effleuré l'esprit, même un instant.
Et ce soir, me voilà face à moi-même, face à un choix crucial de mon existence, à un embranchement d'où partent deux routes sans point commun aucun, face à face avec ma vie, avec ma naïveté, mes scrupules, mes appréhensions... J'ai peur maintenant, peur de commettre un irréparable, peur de la vie, peur de moi ! Je vais devoir CHOISIR, mon Dieu !!!

Jeudi 7 décembre 1995

Bon, il a fallu que je m'imagine un instant abandonnant mes études pour qu'aussitôt cette idée s'impose en moi, et que je me démotive parfaitement des cours de mathématiques, que je sèche régulièrement. Si bien qu'avec les grèves en plus, je n'ai quasiment pas mis le pied dans une salle de classe cette semaine.

Et lorsque j'évoque le sujet (claquer la porte) avec les gens autour de moi, la réponse est, en substance, invariablement la même : « ça va pas la tête ? ». Donc je n'en parle plus à personne, avant d'avoir pris une décision.
Mais au fond de moi, je crois que le choix est déjà plus ou moins fait, en témoigne cette étrange griserie à me sentir libre qui m'a surpris cet après-midi, en descendant sur Rouen. Je me souviens même avoir pensé :
« Je ne suis pas fait pour les études. Je ne suis pas fait pour marcher à la baguette. »
C'est sûrement vrai, mais c'est peut-être aussi en me soumettant aux contraintes que je gagnerai un métier stable et assuré, et pas en me lançant tête baissée dans la musique, où j'ai toutes les chances de toute façon de recevoir une belle claque. Donc, en fait, rien n'est décidé.

Dimanche 10 décembre 1995

Une semaine passée l'esprit bien loin des contingences de la fac. J'ai la tête tellement tourneboulée par le problème du choix que je ne parviens plus à penser à autre chose. Ces derniers temps, je suis souvent descendu à l'Adèle, bouquiner ou rêvasser. Il ne faut pas que je m'active de trop, il me faut rester le plus calme, le plus serein possible.

Vendredi, j'ai passé presque tout l'après-midi à écrire une chanson, le nez plongé dans mes dictionnaires d'anglais, et quand j'ai dû aller donner un cours de math, que je me suis retrouvé face à face avec des calculs de probabilités, mon Dieu, quel brutal retour à la réalité (je donne à présent trois cours par semaine, j'ai une fringale d'argent en ce moment)

Mardi 12 décembre 1995

Voilà que je repense un peu au temps du lycée, à mon état de cette époque, à ces garçons-passions-lubies, à ces rêves dans lesquels je m'enfermais, extraordinaire tout ce temps gâché.
Pourquoi est-ce que je me rappelle ainsi ces choses pénibles ?
C'est que je me demande si je ne suis pas en train de m'enfermer à nouveau dans une lubie (je m'en vais chanter) particulièrement ubuesque et dangereuse. Comme au temps du lycée, ma vie se replie sur elle-même comme une huître, et je crois apercevoir un bel horizon au loin, alors qu'en fait je coupe les ponts et ralentis mon pas.
A part ça, cette compilation d'œuvres pour orgue d'Arvo Pärt et de Philip Glass est tout à fait splendide, je l'ai encore réécoutée cet après-midi (alors que j'aurais dû me trouver en cours de Topologie algébrique), et je ne m'en lasse pas.
Ce soir, répétitions de théâtre. Ils sont gentils les gens là-bas, très attachants, très humains.

Jeudi 14 décembre 1995

Suivi la moitié des cours. Motivation nulle, inexistante.
Je travaille ma voix quand plus personne n'est à la maison, je ne la lance pas bien, et je n'arrive pas à la tenir.

Hier, dans des toilettes dégoûtantes de la fac, j'ai vu écrit au mur des invitations lubriques homos.
L'un écrit : « Quand ? Où ? ».
L'autre répond : « Mercredi 5 novembre, toilettes de Continent. ».
Puis réponse du premier : « Ah non, le mercredi, je ne peux pas, en revanche le jeudi... etc, etc. »
Je trouve ce genre de trucs absolument sordides (comment peut-on faire des « fantaisies » - pour reprendre l'expression lue sur le mur – dans un endroit pareil ?). Je signale cette observation surtout parce que l'un des protagonistes s'est permis de demander l'âge de celui qui avait répondu à son annonce, ce qui me conforte dans l'idée que l'homosexualité repose beaucoup sur le physique, la beauté, et une certaine recherche de la jeunesse.

A part ça, je me sens toujours autant ballotté dans le vide, et je doute que les vacances de Noël arrangeront les choses.

Dimanche 17 décembre 1995

Acheté une méthode de chant (Vaccai), version pour voix moyenne, mais je baisse tout d'une quarte, ce qui n'est peut-être pas très judicieux.
A l'Adèle hier soir, il y avait Louis et sa copine Magali (très mignonne), Sarah, Juliette et leur amie Marianne (jolie également), si bien que nous faisions tous les six la plus belle table du bar, on devait même sûrement jurer avec la laideur ambiante (quoique Louis eût le teint un peu verdâtre).
Avons parlé d'un certain Jean-Emmanuel.

Mais qui est Jean-Emmanuel ?

Je ne le connais pas, je ne l'ai même jamais vu de ma vie, mais Sarah et Juliette l'ont rencontré samedi soir, à une soirée-fac (soirée bière et rock local, sous l'amphi III). C'est une célébrité, dans certains cénacles rouennais.
Il est admiré, il est haï (surtout haï), tant pour son apparence (celle d'un dandy efféminé et « décadent »), que pour sa personnalité (il est intransigeant et pas du genre complaisant).
Que fait-il ? De tout, de rien. « Il a de bonnes idées, mais il ne fait jamais rien. » disait Louis.
Il a vécu en Angleterre, il a des relations là-bas.
Ainsi, qui, à Rouen, ignore encore qu'il a travaillé avec Jarvis Cooker, et qu'ils se sont même téléphonés l'année dernière, pour se souhaiter une bonne année ?

Vendredi soir, j'ai fait un tour du côté de la place de la Madeleine, où se tenait une espèce de brasero-buvette-concert-rock à l'initiative du DAL (Droit Au Logement). Quelle plouquerie... La plupart des jeunes regroupés en cercle autour du feu ont : soit déjà un logement (mais la vie de la rue, c'est à la mode), soit se fichent un peu d'en avoir un, vivant de l'entraide mutuelle. Alix était là naturellement, sur son nuage – pensez ! avec tous ces joints au coin du feu, et ces joueurs de djumbe.

Elle part aux sports d'hiver pour les vacances.

Vendredi 22 décembre 1995

Au voisinage de la fac
Mardi, j'ai été au TD de Topologie, que j'ai suivi, parfaitement atone. Puis j'ai travaillé mon anglais à la bibliothèque de Lettres, où j'espérais aussi apercevoir Visage-Parfait, mais espoir déçu.
Puis répétition de théâtre dans l'amphi III.
Nous sommes ensuite tous ensemble partis manger chez Emmanuelle, fille marrante, qui fait des imitations de Brigitte Bardot à mourir de rire.
Ils sont étranges, ces gens du théâtre, très naturels, très drôles, et toujours prêts à s'engueuler, mais à s'engueuler comme on s'engueule dans une pièce, si bien que j'ai parfois du mal à faire la part de ce qui est comédie et de ce qui ne l'est pas.
Ainsi, quand machine et machin (j'ai oublié leurs prénoms) se sont disputés, machine a hurlé, comme à bout de nerfs :
« Mais tout le monde sait très bien que tu es sorti avec mon père !! »
Personne n'a souri dans l'assistance, et machin avait l'air passablement cramoisi.
J'ai du mal à m'intégrer avec ces théâtreux, et pourtant je les aime bien.

Mercredi, je fus un parfait zombie, me trompant d'heure et de salle de cours. Le soir, j'ai écrit à Laurence au Leffe, puis, sur le chemin du retour, j'ai croisé Sarah et Louis qui se querellaient ferme. Sarah est trop impulsive. Louis trop sûr de lui.
Aujourd'hui, me suis levé à 10h pour aller donner un cours de math à une lycéenne, ce qui n'est pas un mal, je déteste gâcher la matinée.
Joué du piano chez Juliette, en l'absence de ses parents.

Lundi 25 décembre 1995

Photographie de ma fenêtre prise au sténopé (avec un carton opaque en guise d'objectif)
Samedi, pris des bières au pub Yesterday, avec Stéphanie, Daniel, Odile, Benoît et deux garçons que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, pas mal. Benoît ! Il m'ENERVE ! (parce que je voudrais être un amour fou pour lui, c'est évident, et ce n'est pas le cas, ça aussi c'est évident)

Réveillon chez les A., au Havre. Tout le monde semblait un peu se contreficher de tout le monde, et même Stéphane avait trouvé plus bavard que lui – papa, en l'occurrence, qui tenait la forme (il raconte parfois des trucs qu'il faudrait enregistrer). Maman s'ennuyait, elle vieillit. Il y a même des gens que je n'ai pas remarqués.
Mais ces réveillons me font toujours un drôle d'effet, provoquent le même sentiment de profondeur en moi, comme un puit vers mon enfance, comme ce que je ressentais pour Antoine.

Image / impression à retenir : sur l'autoroute, au retour, dans la nuit et le brouillard hivernal, des restes de chaleur, de griserie déposés encore en moi, comme une litière, le bruit continu du moteur, le silence, la solitude, et la route qui défile devant moi sans arrêt, sans horizon, et la nuit, la nuit, la nuit autour de moi, à jamais.
Nouvelle eau de toilette : Vétiver, de Guerlain, qui vient s'ajouter à Basic, Egoïste, et Fahrenheit. C'est que j'aime les parfums, le vin, le tabac, les petits fours au saumon, les fringues, enfin l'élégance, le raffinement, tout ça, quoi. Sauf le fromage !!

Je me suis enregistré au piano, chez les parents de Juliette. Pas extraordinaire. Il faudrait que je sois encore plus triste quand je joue. Demain j'y retournerai, et cette fois-ci, j'emmènerai les martinets de la dépression avec moi.

Vendredi 29 décembre 1995

Pas grand-monde à Rouen. Le soir, les rues sont désertes et balayées par des vents polaires.
Mercredi, avec Sarah, à l'Adèle.
Vincent (celui qui hurle dans des micros, dans les soirées fac) est arrivé en écoutant du Xénakis (quelle horreur) dans un walkman. Toujours là, à fureter dans les galeries d'art, à dénicher l'expérimental dans tous les petits coins. Ce garçon (il paraît qu'il est bi) a bien de la culture, mais je trouve qu'il manque un peu de discernement par rapport à l'avant-garde, il a vraiment l'air d'ouvrir les bras à tout ce qui lui semble novateur, surprenant, et d'autant plus s'il s'agit de quelque chose d'insupportable. Il pense trop avec sa tête !

Hier, mangé chez Christelle, au courant de tous les potins de Rouen (machin a eu un arrêt cardiaque d'une demi-heure en boîte récemment, machine a changé d'appart, Christian et Maïté se sont rabibochés, Alex, encore amoureuse de Pierre, prend des antidépresseurs, les patrons du P'tit Bar s'invitent chez Doudou pour le nouvel an, etc.)
Puis, chez Claire, à Bois-Guillaume (il y avait aussi son jeunot de frère et une bande d'amis à lui : il s'étaient ramenés avec leurs guitares, leurs amplis, leur tam-tams, leurs packs de bière et leurs minettes. Pfou, du toc, du vent, ils ont 18 ans et ils se prennent pour le Velvet Underground réuni, alors qu'ils ne sont vraiment pas terribles terribles. Ils gagnent quelques sous en jouant dans des kermesses et des mariages.
Puis nous avons fini en boîte (place Beauvoisine), où je n'ai trouvé que de jeunes minets bien rangés et des greluches qui se croient sophistiquées, en dansant sur cette disco revenue à la mode, ou sur des remixes dance de Blur à vomir.

Dimanche 31 décembre 1995

A la maison
Le téléphone n'arrête pas de sonner à la maison, je n'en peux plus.
Hier soir, j'écoutais une chanson de Morrisey, en regardant une photo de lui dans les Inrocks, j'essayais d'imaginer sa vie depuis le début, et j'ai dû m'arrêter, et me précipiter chercher une bière dans le frigo, j'ai cru que j'allais vomir, tellement ma vie me paraissait horrible en comparaison.
Mais laissons là mon romantisme, et disons que, bon, les Smiths, c'est pas mal, mais tout l'intérêt du groupe vient naturellement de la voix de Morissey, et des petites ornementations tragiques de son chant, qui me font craquer.

Il me faut absolument l'avouer – et je déroge à cette règle de mon journal qui veut que j'évite toute lamentation, ou que je les masque par de l'ironie – mais...

Mince, je viens encore d'être interrompu par le téléphone, c'était Laurence qui m'appelait de Rennes, qui allait aux nouvelles, ce qui m'a mis du baume au cœur. Ce qui est merveilleux avec elle, c'est que nous allons toujours à l'essentiel et que notre respect l'un pour l'autre n'a vraiment aucun équivalent. Je lui ai donc parlé de ce que je m'apprêtais à évoquer ici, à savoir que, non, je ne me sens pas bien du tout, et que, oui, j'évolue comme en apesanteur. Comme si le sol s'était dérobé sous mes pieds, et jamais mon futur ne m'a paru aussi flou (comme celui de Laurence, d'ailleurs, comme elle vient de me le confier)

Bref, pour en revenir à Morissey, donc, il ne jouait pas au football. N'importe quel garçon de son âge jouait à ce jeu idiot, mais lui, non, et cela m'a rappelé, bien sûr, quelques souvenirs.

Ce soir, soirée du nouvel an. Presque un pensum.
Laurence et ses copines comptent s'incruster chez des inconnus, choisis au hasard depuis la rue.