1985

Je tombe amoureux en cours d'année !
Voici comment :

Charlotte et Marie-Pierre à la sortie de leur cours de cathéchisme
Comme les années précédentes, je déjeune à la cantine le midi. Deux services sont organisés : le premier, vers 11h45, pour « les p'tits » de la maternelle. Le second, vers 12h45, pour « les grands ». Au deuxième service, viennent également déjeuner une cohorte d'élèves de l'école Saint-André, l'école privé du quartier, trop petite pour disposer d'un réfectoire. Les deux écoles prennent place dans dans la même salle, mais pas aux mêmes tables. Or voilà que mon regard finit par remarquer, parmi les élèves de cette autre école, la présence de deux jeunes filles, que je trouve plutôt mignonnes et espiègles, et qui, elles-aussi, semblent m'avoir à l'œil depuis quelques jours. Mais oui, c'est bien moi qu'elles regardent en chuchotant, ça ne fait plus l'ombre d'un doute maintenant ! Le déjeuner à la cantine devient l'événement le plus important de la journée, dont j'attends l'arrivée le cœur battant. Si l'une des deux jeunes filles vient à manquer un midi au réfectoire, c'est le drame. Lorsqu'elles vont demander du rab en cuisine, je les y retrouve avec mon assiette, et nous nous observons du coin de l'œil en souriant. Nous finissons par nous adresser la parole un jour. J'apprends qu'elles se prénomment Charlotte et Marie-Pierre. On me dit qu'elles fréquentent un cours de catéchisme le jeudi soir quelque part dans le quartier. Ni une, ni deux, me voilà qui les attends avec mon vélo à la sortie de leur cours. Ce sont mes amoureuses. J'aimerais bien les inviter à la maison, mais, à l'évocation de cette perspective, leurs visages s'assombrissent aussitôt : leurs parents ne voudront jamais. Alors je n'hésite pas à aller sonner un jour au domicile de Charlotte, rue Vigné, mais sa mère m'envoie aussitôt promener comme un malpropre, et me demande de cesser d'importuner sa fille. Nous sommes donc condamnés à nous retrouver à la sortie de leur cours de cathé, ou à la maison des Associations.
Evidemment, avec ma tendance à tout raconter à tout le monde, mes parents ont rapidement vent de mes sentiments pour ces deux jeunes filles, et toute ma famille me surnomme maintenant, avec un petit air amusé – dont je ne mesure pas encore ce qu'il peut cacher de souvenirs personnels –, le « coureur de jupons ». L'une de mes cousines déclare même avec ironie que je deviendrai certainement plus tard un « bourreau des cœurs ». Je ne comprends pas très bien ce qu'elle entend par là, mais ce n'est pas grave, je tire de cette réputation nouvelle une sorte de fierté, avoir des amoureuses, j'ai l'impression que ça me grandit.

Avec Charlotte, Virginie et Marie
Mais aussi, me demandera-t-on, pourquoi être allé les pêcher dans une autre école ? Aucune fille de ma classe ne me convenait-elle ? Si, si, j'ai bien tenté d'embrasser Virginie sur la bouche, un jour chez elle, mais ça c'est mal passé. Quant aux autres filles qui m'accompagnent en classe depuis la maternelle, je crois qu'elles me connaissent trop. Elles m'ont vu pleurnicher, elles m'ont vu jouer à la corde à sauter, elles m'ont vu faire des patés de sable. Pour que l'amour naisse, ne faut-il pas un peu de mystère, une part d'inconnu ? Peut-être aussi qu'en les choisissant dans une autre école, j'imagine pouvoir dissimuler le fait que je ne suis encore qu'un enfant, qui ne sait jouer qu'à des jeux d'enfant.

Mes jeux d'enfant, parlons-en.
Je me fais offrir à Noël une boîte de dominos cascade. Les dominos cascade, vous savez, ce sont ces petites pièces rectangulaires de plastique que l'on dispose patiemment les unes derrière les autres pour former un long circuit... qui s'effondre ensuite en une spectaculaire réaction en chaîne. Divers accessoires – des ponts, des pendules, des mécanismes à balancier – permettent d'agrémenter et de rythmer le trajet. Je prépare studieusement ces circuits dans ma chambre, sur ma table en contreplaqué, avant d'inviter mes parents et ma sœur à assister à la « mise en mouvement » de mes dominos. Parfois, sous l'effet d'une vibration inopinée ou d'un geste malencontreux de ma main, un domino bascule et tout s'écroule avant que j'aie commencé ma démonstration publique, et j'explose de rage.

Antoine L., un autre de mes amis
Vers la fin de l'année scolaire, je prête ce jeu à Sébastien, qui déménage à Nice quelques semaines plus tard. Et qui part avec mes dominos, le monstre ! Je me revois sonnant chez lui, et être accueilli par les nouveaux occupants de la maison, passablement étonnés de ma requête. Qui, quoi ? Sébastien ? Des dominos cascade ?

A droite, la maison de Virginie
Sébastien est un enfant gâté, dont les parents gagnent plutôt bien leur vie, mais c'est aussi un petit garçon dissipé, farceur, toujours prêt à faire des conneries, et qui se fait souvent gronder. En plus d'un beau vélo-cross (on ne disait pas encore « VTT »), d'une collection de déguisements variés, d'innombrables jeux de plateau, et d'une grosse montre-à-quartz-calculatrice-réveil-machin, il possède également un ordinateur (un « Thomson TO7 »), un objet fascinant et encore relativement nouveau pour les foyers de l'époque. C'est aussi avec Sébastien que j'introduis des pétards dans la maison de Virginie par les soupirails de sa cave (une affaire qui fit grand bruit, si j'ose dire, car la mère de Virginie appela ma propre mère le soir même afin de l'informer de mes agissements de la journée, avec le résultat hystérique que l'on imagine, ma mère en rage et à moitié en larmes hurlant mon nom dans toute la maisonnée, exigeant des explications sur le champ, et me traitant de voyou).

Je crois que c'est également Sébastien qui introduit en classe les « livres dont vous êtes le héros », ces bouquins d'aventure où le lecteur est renvoyé à des paragraphes numérotés, en fonction de choix tactiques et du résultat de lancers de dés.
Je dévore nombre de ces ouvrages à mesure qu'il en sort de nouveaux. Quelques mois plus tard, au collège, ces livres dont vous êtes le héros m'aideront à fuir la tristesse de mon quotidien. Pour une fois que je peux être le héros de quelque chose ! Je me projette totalement dans les univers fantastiques de ces livres, dont les illustrations inquiétantes stimulent mon imagination. Ce sont des mondes peuplés de créatures malfaisantes, de monstres hideux, de goules assoiffées de sang et d'animaux extraordinaires, évoluant dans un cadre moyenâgeux.

Ilius, chez Mimine
A propos de héros, We Don't Need Another Hero, c'est la bande originale du dernier Mad Max, qui sort justement cette année là (1985), et que Mimine, une amie de ma mère, se propose de m'emmener voir au cinéma un mercredi après-midi, avec sa fille Virginie.
Mimine est restée jeune dans l'âme. Chez elle, à la campagne, dans ce qui ressemble à un ranch texan, il y a des chevaux. Chez elle, il y a un grand frigo américain. Chez elle, il y a plusieurs postes de télévision.
Sur cette photo bizarre (mon appareil vient de rendre l'âme et a superposé tous les clichés que j'ai pris), on distingue la forme d'une habitation : c'est la maison de Mimine
Chez elle, il y a une baignoire gigantesque. Chez elle, il n'y a aucune honte à regarder des superproductions américaines, et d'ailleurs elle a déjà emmené Viriginie aux Etats-Unis plusieurs fois, et le récit de leurs voyages me fascine. Comme ma mère, elle a fait des études d'anglais, et, comme ma mère, elle s'adonne à l'équitation, mais autant ma mère s'illustre par une sorte de finesse, de retenue élégante toute British, autant Mimine se la joue plus nature et décontractée, proche du désir des enfants, sur le mode du divertissement et du consumérisme. C'est un peu Big Ben contre Dallas. Toujours est-il que j'aime bien passer un mercredi après-midi chez Mimine de temps en temps. J'y retrouve Virginie, avec qui nous jouons au Mille Bornes, à la Bonne Paye, ou aux Richesses du monde. Un samedi soir où Mimine a invité mes parents à dîner, mes parents qu'exceptionnellement j'accompagne (le samedi soir, d'ordinaire, nous restons à la maison, ma soeur et moi), Virginie m'accueille sur le pas de sa chambre et me propose immédiatement de regarder Flashdance à la télé, pendant que nos parents prennent l'apéritif au salon. C'est incroyable. A la maison, chez nous le soir, nous ne regardons pas Flashdance. Nous regardons Apostrophe ou le Cinéma de Minuit.

Dans un registre tout à fait différent, 1985, c'est aussi l'année où je me passionne pour une espèce d'opéra-pop d'assez mauvais goût, Kimera and the Operaiders. Je vais jusqu'à punaiser une photographie de la chanteuse coréenne, excessivement maquillée, sur la porte de ma chambre. Franchement, entre mon engouement pour les mélopées de cette barbie disco-lyrique et mon dégoût du football, si mes petites amoureuses de l'école St André n'étaient pas là pour rassurer tout le monde, il y aurait de quoi se poser des questions !

Un autre de mes passe-temps obsessionnels : édifier des palais de cartes
Une autre musique charme mes oreilles. C'est le titre Forever Young, du groupe Alphaville, dont j'achète le 45 tours. Les paroles de cette chanson pop mélancolique, que je fais traduire à ma mère, résonnent étrangement aujourd'hui, lorsqu'on voit de quelle manière je tente de faire revivre mon enfance en la racontant ainsi sur Internet. D'ailleurs, cette réalité inacceptable, à savoir que rien n'est éternel, même les choses les plus belles, s'impose à moi au moment de quitter l'école primaire.

L'entrée d'honneur de mon collège (interdite aux élèves) se trouve juste à gauche
Car en ce mois de juin 1985, ma mère prend rendez-vous avec M. Pasquier, le proviseur du collège Barbey d'Aurevilly, en vue de mon inscription dans cette vénérable institution du centre ville rouennais, loin de mon quartier natal, si doux et familier. Avant d'être reçu, je patiente avec ma mère dans le hall d'honneur du collège, et je suis impressionné par les murs froids et austères de ce « bahut », où je m'apprête à passer quatre ans de ma vie.
Septembre arrive, et j'appréhende de plus en plus la rentrée au collège. La rentrée au collège ! Bien sûr, elle me flatte – car entrer en sixième, ça veut dire être vraiment grand –, mais elle me terrorise aussi, car je me sens faible et pleutre. En CM2, vers la fin de la journée, notre instituteur M. Dumay décrétait parfois un quartier de lecture libre, et, dans la pile de revues et de livres (genre Club des Cinq) qui traînait à notre attention dans un coin de la salle de classe, j'avais remarqué cette bande dessinée qui racontait l'arrivée au collège d'un petit garçon se faisant rapidement chahuter par ses camarades. Je la lisais avec la peur au ventre ; il faut croire qu'au fond de moi je pressentais déjà ce qui allait m'arriver.

La porte de mon école primaire m'est désormais close
Le CM2 reste sans nul doute la dernière année de mon enfance, une enfance encadrée, protégée, ludique, poétique, riche en amitiés et en amusements. Plusieurs de mes camarades de classe, comme Franck, déménagent. D'autres se sont inscrits dans un autre établissement que le mien, et je ne les reverrai pas.

Le collège préfigure l'entrée dans le monde des adultes, un monde où nous serons abandonnés à nous-même, et livrés en pâture aux autres. Il n'y aura plus cet instituteur bienveillant, omniscient et omniprésent, ce référent unique et absolu, ce garant d'une loi juste et permanente pour assurer le bien-être, l'éducation et la sécurité de tous. Au collège, il faudra composer avec de multiples niveaux hiérarchiques, incomplets, incohérents, qui se recouvriront sans se compléter, et au sein desquels règneront simultanément l'élitisme, la loi de la jungle et la bureaucratie. Ce sera le début de la compétition, de la stigmatisation, de la responsabilisation, de la solitude. Nos corps se métamorphoseront d'une façon si ingrate et si repoussante que l'on se mettra à nous vouvoyer. Nous deviendrions méchants et nous dirons des choses d'une bêtise effarante, qui agaceront nos parents, qui eux-mêmes nous révolteront, par leur passivité et leur conformisme. Il n'y aura plus rien de certain ni de stable, plus rien de magique non plus.
Bienvenue dans le monde des hommes adultes !