Pérégrinations parisiennes

(lettres à laurence)

Jeudi 27 août 1998

Moi en 1998 (photo: Franck)
Trois jours que je ne souhaite à personne. Trois jours passés à chercher un studio de 9h à 19h sans interruption, dans la crasse de la capitale et de son métro, de la Villette au CROUS, de la place de la Nation à la tour Eiffel, des Champs-Élysées à Belleville, et rebelote, Denfert, Pigalle... Des proprios qui ne sont pas au rendez-vous, des proprios qui me raccrochent presque au nez, des répondeurs par milliers (« petit papa Noël, ... et tes répondeurs par milliers... ») qui commencent par 06 et qui me sucent mes cartes téléphoniques sans vergogne.

Bilan : ce sera une chambre. Si j'en trouve une. Sinon un séjour en hôpital psychiatrique pour crise de nerfs. Ou tout simplement on me ramassera bientôt sur une civière, là, dans ce quartier du Marais – où les mecs déambulent avec des sacs en bandoulière et des tee-shirts moulants –, en pleine crise d'hypoglycémie ou de fatigue (je me refusais à m'arrêter, ne fût-ce qu'un quart d'heure). Et l'angoisse de l'échéance : je commence le 1er septembre. Il me faut trouver quelque chose, vite.

J'ai rendez-vous avec Veit ce soir. Ça me fera plaisir de le revoir.

Pérégrinations parisiennes
Louer pour quatre mois. Quatre mois ! Y'a pas pire :
- 1 à 2 mois : t'as les foyers (des trucs moches, genre cliniques), les hôtels, les auberges
- 3 à 4 mois : t'as rien
- 6 à 7 mois : certaines agences immobilières acceptent à la rigueur, et te font raquer
- 8 à 12 mois : ok seulement si on est étudiant

Je suis écoeuré.

J'ai interrogé le patron du bar : aurait-t-il un plan par hasard ? Non, non, me répond-il, sinon peut-être cet ancien local qui servait pour la Gay-Pride, rue Truc-Machin. J'ai été voir, super le plan, un fond de commerce avec une vitrine, tout crado et poussiéreux. Comme si on pouvait dormir dans un entrepôt !

Maintenant j'ai changé de bar, ici tous les garçons se disent bonjour en s'embrassant, et en se demandant niaisement, comme des vieilles dames de 60 ans, « alors, ça va ? »
A côté de moi, le mec explique à la fille que « chez nous » (c'est-à-dire chez les homos), on fait comme ci et comme ça, et qu'il a personnellement « dépassé le stade des boucles d'oreille ».
Le patron a une sale tête, la tête qui te dit en silence, rien qu'en te toisant, que tu fais un peu tâche dans le décor, et je me vois mal lui demander innocemment s'il aurait pas un plan...
Oh et puis pourquoi pas...

D'un autre coté, je ne vais pas m'amuser à faire tous les bars homos du Marais, avaler un café à chaque fois, juste pour leur demander s'ils ne connaîtraient pas une fin de bail à reprendre.
Et puis pourquoi les cafés homos d'abord ?

A+ tard.

Mardi 1er septembre 1998

rue érard
Rue Érard, où j'atterris finalement le 1er septembre
Beaucoup plus tard (5 jours). Chez Véro.
Il est environ 10 heures du soir. Dans une chambre, au 3ème étage d'une résidence moche d'un quartier résidentiel moche du 12ème arrondissement. De mon bureau, vue sur des arrière-cours assez tristes. J'aperçois des intérieurs illuminés, la silhouette des plantes d'appartement qui se détachent sur des papiers peints beiges, j'aperçois des abat-jours, les éclats bleutés des télévisions en marche.

Aujourd'hui, ce fut ma première journée à Sida Info Service. Curieusement, climats et ambiances ne sont pas si faciles. Je m'attendais à des gens plus ouverts... et plus matures ! Enfin, ça dépend des services. Ce qui est sûr, c'est que, mis à part une ou deux personnes, je n'ai eu droit nulle part à un accueil chaleureux

[Note quelques jours + tard : les choses se sont un peu améliorées, mais je les comprends. Certains vont être licenciés, tandis que moi j'arrive comme une fleur, avec ma parfaite incompétence, et je m'installe dans un de leurs bureaux, sans trop savoir comment m'y prendre avec mon boulot].

Vendredi 4 septembre 1998

Je ne comprends pas bien pourquoi je tarde tant à t'envoyer le moindre mot maintenant. C'est comme si je m'imaginais que, par la Poste, mes mots mettraient des années à te parvenir, et que cela me faisait baisser les bras d'avance. Quand il serait si simple que tu sois là, physiquement, dans la même pièce...

Promenade à la Défense, en 1998
Parlons-en de la pièce, d'ailleurs, tiens.
Il est midi, et j'ai profité de ma matinée libre (mon 2ème mi-temps ne commence que la semaine prochaine), profité pour sommeiller un peu plus longtemps, faire un peu de gymnastique, de lavage de fringues, dans cet appartement vide auquel je suis habitué parce qu'il le faut bien, mais que je n'aime pas du tout. La coloc, Véro, elle a la trentaine passée et elle expose des petits bibelots exotiques en bois sur des meubles en bois, il y a des photos de voyage sous cadre, l'Asie, Bali, la Thaïlande, des poupées russes à côté du haut-parleur de la chaîne hi-fi. C'est spacieux, bien rangé, ordonné, et elle m'a expliqué que « tout se passe bien avec moi quand on range ce dont on s'est servi ». Les nombreux livres, romans, pièces de théâtre, les multiples disques, la présence de plantes vertes dans le salon, ne suffisent pas à dissiper complètement le sentiment de tristesse, de vide, de froideur, qui surprend au bout de quelques minutes passées dans la pièce. On n'ose toucher à rien, ni même s'asseoir sur un fauteuil, de peur de le déformer un peu ou de le déplacer de quelques millimètres. Elle n'a pas mauvais goût, Véro, il lui manque simplement un grain de folie, de désordre, de rêve, de... Dans la cuisine, près de la fenêtre (par la vitre, on aperçoit d'autres grands immeubles comme le mien), est accrochée une affiche publicitaire avec des tas de petits moutons dessinés, qui, chacun à leur manière, sautent des barrières. Je la regarde, le soir, le matin, en mangeant, et cela me fait du bien. Il n'y a que ça de drôle, ici, ces petits moutons marrants qui bondissent gaiement.

Aujourd'hui, je me sens fatigué, et bien qu'il ait fini de pleuvoter dehors, je n'ai pas tellement envie de sortir.
Je pense soudain à D., qui, depuis un an, fait un boulot débile de commerciale sur Paris, et qui a craqué ; « rapatriée » en Normandie, elle a passé une semaine en maison de repos. Elle si débrouillarde, si facile dans la vie... ça m'a fait vraiment de la peine, de la savoir si fragilisée par cette fichue société, ces « contraintes professionnelles » à la con, et cette solitude qui s'installe si vite et de façon si pernicieuse. Nous déjeunerons ensemble la semaine prochaine, quand elle sera de retour sur Paris.

A peu près à la même époque
Avant de l'avoir eue au téléphone (D.), dimanche dernier, j'avais avoué mon homosexualité à ma sœur S., et nous avons discuté ensemble tous les deux. Bien sûr, ce ne fut pas pour elle une très grande surprise. Moi, en tout cas, ça m'a soulagé. Maintenant, à part mes parents, tout le monde est au courant, ou le sera bientôt (car le milieu rouennais étudiant n'est pas si grand, et les croisements y sont nombreux). Maintenant, j'annonce la couleur tout de suite, ou assez vite, comme ça tout devient clair, et les ambiguïtés, scrupules, quiproquos, rapidement balayés.

(...)

Toujours est-il que cet appartement bien rangé (et propre : ma colloc, qui a les moyens, emploie une femme de ménage avec laquelle je suis tombé nez à nez hier, alors qu'elle pénétrait dans l'appartement ; ni l'un ni l'autre n'étions prévenus de nos existences respectives, et nous nous sommes regardés, éberlués), bref cet appartement, et mon inactivité présente, et cette sensation de routine qui pointe déjà le bout de son nez, ainsi que ces moments où je perds soudain toute confiance en moi (horrible, horrible !) (quand je venais justement d'en gagner ces dernières semaines) me mettent un peu mal à l'aise. J'aurais besoin de me stabiliser intérieuremeent, mais t'écrire m'enfonce dans la solitude tandis que penser à toi me redonne confiance et énergie. Quand tu es là, en chair et en os, c'est mieux encore : la vie me paraît alors douce et simple, et très vivante, et colorée à la fois (à Paris surtout).
(non non je ne me suis pas saoulé toute la matinée pour t'écrire ce genre de choses – et mes calmants n'y sont pour rien) (vraiment)
Bon, debout, j'ai des choses à faire, et tant pis s'il ne fait pas beau et que l'air est si pollué... dans cette ville affreuse.

A bientôt,