Mon adolescence

Violence

Le collège Barbey d'Aurevilly
Mon collège, rénové, mais toujours aussi sinistre
En remarquant la spontanéité joyeuse qui accompagne les paroles et les gestes de ces jeunes adolescents que je croise dans la rue, courbés sous le poids de leur cartable, je trouve que l'on a vite fait d'oublier l'affreuse agressivité, l'holocauste de violence physique et verbale qui éclate en nous à l'aube de l'adolescence, avant de disparaître progressivement, comme un caillou coulant vers le fond d'un puit, lorsque les premières soirées, les premières mobylettes, les premières lectures passionnées, les premières cigarettes, les premières historiettes d'amour, les premières pilules et les premiers préservatifs, ne viennent enfin calmer le jeu et mettre comme un semblant d'ordre dans cette explosion de folie et de bestialité.

Car en plus de ressentir un certain trouble vis à vis de mon corps en mutation, usine à sébum, jardin de boutons et de poils naissants, chaque jour plus étranger en certains endroits, je compris que les autres garçons, avec leur sébum et leurs poils naissants à eux, pouvaient devenir méchants et s'en prendre à moi.

C'était quand même quelque chose de nouveau. Dans la cour de l'école primaire, j'avais pris des coups bien sûr, mais j'étais aussi venu les chercher un peu : j'asticotais régulièrement les filles (en soulevant leur jupe au moment où elles ne s'y attendaient pas par exemple), et je me souviens encore de la vilaine sensation de leurs chaussures pointues balancées dans mes tibias, lorsqu'elles décidaient de se défendre parce que je leur avais pincé les fesses alors qu'elles jouaient à l'élastique. Mais dans l'ensemble, à l'école primaire, on m'avait laissé tranquille.

Au collège Barbey d'Aurevilly, malheureusement, les événements prirent un autre tour.

Photo de classe de 6ème au collège Barbey d'Aurevilly
Photo de classe de 6ème (indice : je porte un pull à trèfles verts et j'ai un air bête). Au premier rang, notre prof d'anglais
J'eus la malchance d'avoir avec moi, en classe de sixième, et surtout de cinquième, une petite poignée de crétins ayant grand besoin de prouver leur virilité naissante en s'en prenant à celle, moins évidente, d'un petit camarade de classe (donc, moi, en l'occurrence). Pourtant, je le répète à chaque fois, je n'ai pas le souvenir d'avoir eu un comportement particulièrement efféminé. Ce qui est certain, c'est que je ne savais pas jouer au foot, que je me défendais comme un pied, que j'avais une démarche raide et ridicule (que j'ai toujours), que j'esquivais les coups au lieu de les rendre, et que si par malheur j'en prenais – des coups – je me plaignais sur un ton geignard qui provoquait de grands éclats de rire.

Autrement dit, j'étais la tapette.

En plus du sens des mots bander, branler, et de celui de l'expression sortir avec une fille, j'appris donc celui du mot tapette, du mot pédé et de sa variante pédale.

La contradiction qu'il y avait entre cette étiquette d'inverti et la lettre enflammée que je m'étais risqué à envoyer à une fille de ma classe, Sylvie, lettre vite rendue publique, ne semblait pas, du reste, étonner outre mesure.

Si j'appris, des années plus tard, que beaucoup d'homos vécurent hélas de semblables moments d'humiliation au collège, je ne crois pas exagérer en estimant mériter une médaille dans la discipline.

Je compris que ma réputation avait même débordé le périmètre de ma classe, lorsque j'entendis un jour deux parfaits inconnus qui marchaient derrière moi dans la cour, me crier :
« Hé, regarde, c'est la tapette ! Eh michou, tu prends combien ? T'as pas ton petit sac avec toi ? »

Car dans la mythologie des idées reçues – je l'appris à cette époque – la tapette a partie liée avec la pute, l'homophobie allant toujours de pair avec la misogynie.

Détail psychanalytique amusant, si je puis dire, l'une des occupations favorites de mes bourreaux consistait à me poursuivre dans la cour, à m'attraper, à m'immobiliser et à « me castrer », généralement à l'aide d'un coup de genoux dans les parties sensibles. Tel était donc l'enjeu symbolique : « On va te castrer... »

Je ne vivais pas du tout cela comme de l'homophobie d'ailleurs, puisque j'étais encore loin de me considérer comme homosexuel, et encore loin de vivre la moindre expérience sexuelle avec quelqu'un de toute façon. Mais je percevais déjà dans ces moments de haine l'expression de la méchanceté et de la bêtise universelle des hommes. Aujourd'hui, j'y décèle aussi un certain discours du corps social : tu es pédé, alors tu te soumets et tu te tais.

Le collège Barbey d'Aurevilly, Rouen
Le collège Barbey d'Aurevilly
Cela dura un temps interminable, au moins deux ans. Chaque journée passée au collège avait été l'occasion d'endurer une nouvelle humiliation : un crachat au visage, un coup de pied sans raison, une claque inopinée, de la mie de pain mâchée puis glissée de force dans le cou, les miettes de la bannette de pain renversées dans les cheveux à la cantine, le cartable piétiné en public dans la cour, les taillures de crayon vidées dans la trousse, un chewing-gum collé sous les fesses, ou un simple et revigorant « Casse-toi pédale » en fin de journée.

Quand je suis entré en quatrième, la petite poignée de crétins qui m'avait rendu la vie si impossible avait été placée dans des classes en difficulté, ou réorientée dans je ne sais quels établissements d'apprentissage, et je n'entendis plus reparler d'eux, sauf dernièrement, lorsque j'appris par hasard que mon tortionnaire le plus virulent, Sylvain, s'était suicidé. Ce gars-là dégageait une telle violence, il me tenait des discours si abominables et il m'empoisonnait tellement l'existence, qu'il me fut difficile de ne pas ressentir une sorte de soulagement sadique à l'annonce de sa mort.
Il était capable, après être sorti des toilettes, de marcher dans ma direction d'un air martial, et de se jeter sur moi pour tenter d'essuyer ses mains sur mon visage, ses mains qu'il m'informait ne pas s'être lavées et qui « sentaient la moule », pour reprendre son expression.

Bref, en quatrième heureusement, on commença à me ficher la paix, même si des boutades – « Salut Baptistounette ! » – continuaient à tomber de temps en temps, pour la forme, prononcées de la bouche de gens qui sont aujourd'hui ingénieurs commerciaux, consultants ou chefs de projets distingués.

En arrivant au lycée, j'avais profondément barricadé tous mes gestes, mes manières, et même ma voix derrière un mur épais et silencieux. Il me fallut plusieurs mois avant de comprendre qu'on ne me frapperait plus, et que l'on ne me poursuivrait plus dans la cour avec des « Michoubidoouu... ! ».

C'est d'ailleurs en quittant le collège que je me mis à tenir un journal.
Le fragment le plus ancien que j'en ai gardé date de l'été 1990 – je venais d'avoir seize ans, et j'allais entrer en classe de première. Vu ce que j'avais vécu au collège, et dont le souvenir me hantait inconsciemment, je suis à peine étonné de lire encore, avec ma plume emphatique de l'époque :

« Quand j'écris, c'est toujours le même ton, la même empreinte. Le même malheur. Je ne suis jamais réellement heureux. Parfois j'aimerais créer un nouveau monde pour moi, façonner un nouvel univers, imaginer des vies, des tragédies ou des décors, des paysages. Recréer la gaieté, le mouvement, le ciel, la passion. Inventer des atmosphères, des goûts, des sensations.
Comme j'aimerais pouvoir me transporter dans des endroits différents instantanément. Tout voir, tout observer.
La vie comme un théâtre. »

Et, quelques jours plus tard, en songeant avec angoisse à la rentrée scolaire imminente, je prenais des résolutions et j'écrivais, tel un chevalier paré à affronter une grande bataille :

« Refus du cloisonnement, de l'apparence, du mépris, de la peur. Je suis prêt. Je tiendrai bon contre toutes les agressions, contre la marée montante. Je ne tomberai pas, pour rien ni pour personne. Je ferai bloc contre tout. »