1983

Au printemps, on va voir Dark Crystal au cinéma avec mon père, un film d'animation fantastique qui m'impressionne beaucoup. Il faut dire qu'un rien m'impressionne. De ce film, je ressors fasciné par les environnements souterrains et troglodytes, les tunnels et les boyaux (c'est d'ailleurs l'une des choses que je remarque immédiatement, dans cette série tchèque diffusée sur Récré A2 à 17h45, Zora la Rousse : l'héroïne, une enfant abandonnée, vit tapie dans une sorte de repaire souterrain et secret).

De retour de l'école, j'aime bien m'asseoir sur un des fauteuils en osier du salon pour grignoter du chocolat et lire des BD de Blake et Mortimer, tout en écoutant Einstein on the Beach, un opéra minimaliste et répétitif de Philip Glass, dont mon père a eu l'idée étrange d'acheter le coffret de quatre 33 tours. Comme je suis un peu le seul à la maison à goûter cette musique entêtante et obsessionnelle, je dois mettre le casque pour l'écouter, surtout quand ma mère rentre du travail et qu'elle n'est pas de très bonne humeur.
La si do si la si do si la si do si la si do si la si do si la si do si la...

Un mot distribué à toute la classe par la maîtresse
A l'école, j'attrape des poux. En attendant que ce shampoing anti-parasitaire qui sent si mauvais fasse son œuvre sur ma dense chevelure, je lis Un Bon Petit Diable de la Comtesse de Ségur, assis dans la baignoire ou sur le banc du jardin, dans le pépiement des oiseaux du soir.

Ma mère dans la salle de bains, en 1983 (la même personne 30 ans plus tôt)
Je ne réussirai d'ailleurs jamais à me défaire de cette habitude qui consiste à prendre un bain ou une douche le soir, avant d'aller me coucher.

Ma sœur dans son bain (1986)
« Je prends mon bain en premier !! »
Telle est l'affirmation rituelle et quotidienne par laquelle nous tranchons, ma sœur et moi, la question absolument cruciale de savoir qui va prendre son bain le premier, selon le principe du c'est le premier qui le dit qui y est.

Pendant ce temps-là, de l'autre côté de la planète, la guerre des Malouines, ce « conflit d'un autre temps » comme ils disent dans les journaux, fait rage.

Une lettre que je reçois de Laurence, peu après son départ pour Rennes
En mars, j'apprends avec tristesse le décès d'Hergé. Tintin et le capitaine Haddock sont des personnages de mon enfance, des amis de toujours, dont les aventures, mille fois lues et relues, le soir avant de m'endormir, m'émerveillent et me font rire aux éclats. Avec Franquin, Hergé constitue pour moi une référence poétique et humoristique très importante. Il n'y aura plus de nouveaux "Tintins".

Mon amie Laurence quitte l'école en cours d'année. Elle part pour la Bretagne, où ses parents, juges, ont obtenu une nouvelle affectation. Après le départ d'Antoine l'année dernière, c'est un nouveau coup dur.

N'allez pas croire que je cherche à faire l'intéressant en exhibant ainsi mon bulletin scolaire (une vulgarité dont je suis bien incapable) : non, c'est la question de l'institutrice pourquoi est-il si inquiet ? que je veux ici pointer du doigt
Le 27 juin 1983, sur le panier de linge à repasser de la salle de bain, notre chatte Farine met au monde quatre petits félins tout noirs : Calypso, Iris, Priam et Tennessee. Priam est le seul à avoir un médaillon de poils blancs sur le cou. Malheureusement, connaissant le même destin tragique que plusieurs de nos chats, il mourra écrasé par une voiture, peu après sa naissance. Tennessee prendra progressivement de l'indépendance, et nous quittera complètement quelques années plus tard, tandis qu'Iris et Calypso nous tiendront fidèlement compagnie jusqu'en 1999.

Ma première photo : ma mère et ma sœur au jardin
Les derniers jours précédant les grandes vacances, nous sommes autorisés à amener des jouets à l'école. Patrick apporte son super jeu de bataille navale Touché-Coulé, tandis que j'emporte mon Puissance 4, mon insupportable jeu électronique Simon, ainsi qu'une poignée de petits Schtroumpfs en latex.

Cet été, on me cède un petit appareil photo. Mes premiers essais ne seront pas très concluants techniquement, mais qu'importe.

Sarah et moi dans un restaurant de Villefranche, près de Vernet-les-Bains
Fin juillet, ma sœur et moi descendons à Vernet-les-Bains. « Mineurs non accompagnés », nous prenons l'avion pour la première fois. Papa et maman nous conduisent en voiture à Orly, et nous sommes réceptionnés à l'aéroport de Perpignan par nos grands-parents. Le voyage en avion me semble plutôt amusant, mais je suis angoissé à l'idée d'arriver en retard à l'aéroport, et, comme d'habitude, j'ai envie de faire pipi au mauvais moment, c'est à dire juste avant l'enregistrement.

Ma sœur et moi posons dans le grand bassin pour Isabelle
C'est la première fois que nous passons, ma sœur et moi, des vacances avec nos grands-parents. Je suis un peu déçu par le rythme lent et monotone de leurs journées (ma question, posée au déjeuner du tout premier jour « Qu'est-ce qu'on va faire cet après-midi ? » provoque la stupeur générale), mais je découvre, avec les promenades que je fais en montagne en compagnie de mon grand-père, une activité qui me plaît beaucoup, et pour longtemps.

Céleste, en 1975
Mamie et Sarah, à Vernet
Il n'était pas question que nous allions à Vernet avec nos parents cette année, vu que Farine était en gestation. De plus, Céleste, la doyenne de nos chattes, vient de tomber malade. Elle s'éteindra quelques mois plus tard.
Les histoires de chat, chez nous, c'est toujours assez compliqué.

Notre terrain de cross (l'herbe a bien poussé depuis)
Ce même été, on m'offre un nouveau vélo pour mon anniversaire, une bicyclette d'occasion que nous allons retirer chez des gens qui habitent rue Crevier, sur les hauts de Rouen. Dieu merci, il n'est pas crevé, mon nouveau vélo, mais il est encore un peu grand pour moi au début. Mais maintenant, j'ai des vitesses !
Avec mes amis Patrick et Franck, j'en ferai des kilomètres sur cet engin... Nous nous aventurons jusque sur les hauts plateaux de Mont-Saint-Aignan, où je file sur les pistes cyclables comme un bolide, en m'imaginant conduire une voiture ou un train. Il y a un petit terrain vague aussi, près de la SHUR, où nous faisons du « cross », accompagnés parfois d'autres enfants du quartier.

Notre chat Orage en 1983 (la maison des grands-parents de Patrick est en arrière-plan)
Non loin de ce terrain vague, d'ailleurs, se trouve la maison du père de Patrick. Chirurgien réputé de Rouen, cet homme offre à son fils tous les jouets que celui-ci désire. Dans le grand garage de leur grande maison, il y a un grand hors-bord, qu'ils emmènent avec eux au cap d'Agde chaque été. Je crois que sa mère ne travaille pas, et je ne la vois pas très souvent.

Simone H., la grand-mère de Patrick, tond méticuleusement sa pelouse (presque chaque samedi)
En fait, Patrick passe le plus clair de son temps chez ses grands-parents, qui habitent la maison voisine de la nôtre.
(l'autre maison voisine étant occupée par mon institutrice de maternelle, vous me suivez ?)
Il devient l'un de mes meilleurs amis, en dépit d'un certain décalage social. Ce garçon spontané et joueur n'a heureusement pas tous les travers d'un rejeton de bonne famille, car ses grands-parents, avec qui il a passé une bonne partie de son enfance, sont des gens simples et aimables. Il est juste un peu colérique, comme le sont souvent les fils uniques que l'on a beaucoup choyé. Comme il est aussi passablement crâneur, il m'arrive de me disputer avec lui, au point que sa grand-mère, Simone, doit parfois intervenir et jouer les diplomates. Il ne se dispute d'ailleurs pas qu'avec moi. Certains jours, des cris violents, des sanglots étouffés et des bruits de portes claquées nous parviennent de la maison voisine : c'est Patrick qui exprime son désaccord avec son grand-père.
Ils ont aussi un berger allemand qui s'appelle Yos, et qui me terrorise. On doit l'enfermer dans un appentis lorsque je suis invité chez eux.

L'entrée de la maison de ma tante Danièle
A propos de chien... Notre tante Danièle et notre oncle Alain en ont deux, deux gros boxers. A peine avons-nous franchi, Sarah et moi, le portail de leur jardin (le plus souvent parce que papa et maman nous ont demandé d'aller leur dire bonjour, vu qu'ils habitent dans le quartier – une visite de courtoisie que nous faisons généralement en rechignant), que nous voyons avec horreur leurs deux molosses, aussi grands que nous, galoper dans notre direction commme des dératés, la langue pendante, l'œil fou, et se mettre à nous tourner autour en aboyant, quand ils ne nous assomment pas avec leur pattes. Nous restons figés comme des statues à l'entrée du jardin, jusqu'à ce que Danièle et Alain rappellent leurs Cerbères à l'ordre depuis le perron.

Ma tante Danièle (à droite, avec le double menton), dans son jardin, dans les années 70
Le jardin de notre oncle et de notre tante, gigantesque, s'étend à flanc de coteau. La maison est ancienne, avec des chambres décorées de différentes couleurs (la chambre rose, la chambre bleue...), un salon recouvert d'un vieux parquet et dotée d'une cheminée, et un bureau obscur, rempli de livres et d'objets mystérieux que nous ne sommes pas autorisés à tripoter (ce qui est assez déconcertant, car chez nos grands-parents maternels, nous pouvons toujours fouiner sans réprimande). Il y a un chat aussi, qui s'appelle Mitsouko.

La maison du 'Chemin des Cottes'
Certains week-ends, notre tante Dominique – la sœur de Danièle – arrive avec son compagnon Jacques. Leur Porsche décapotable noire monte majestueusement l'allée de graviers qui mène au garage, sous le ramage des grands chataîniers du jardin. Elle est conduite par Jacques, qui porte ses éternelles lunettes de soleil. Oui, ma famille paternelle n'est pas à plaindre. Mais ce sont des bourgeois plutôt lettrés, réservés et assez distingués, comme mon père. Certes, comme mon père, ils sont un peu raides et hautains, mais ils ne sont pas conventionnels. Quand même, nous ne sommes pas très à l'aise avec Alain. Physiquement, il nous fait penser à Pierre Bellemare, en moins affable. Une fois, alors que nous nous trouvons seuls en sa présence, il fait une allusion bizarre aux petites culottes que ma sœur porte sous sa robe d'été...
Mais leur plus grande erreur, ils la commettront plus tard, au début des années 90, en vendant cette belle propriété familiale – où mon père avait passé toute son enfance – à d'affreux promoteurs immobiliers qui s'empresseront de la raser pour y ériger une complexe résidentiel en béton particulièrement hideux. Cette vente est corrélative d'une importante brouille avec la famille de mon père, épisode que je vous raconterai un peu plus tard.

En septembre 1983, j'entre en CM1. CM1, c'est vraiment la classe des grands. Mme Delabrousse est notre institutrice. Elle nous en fait faire de la grammaire et du calcul ! Elle nous oblige à apprendre par cœur des poèmes interminables, de Théodore de Banville ou de Sully Prudhomme, au grand scandale de certains parents d'élèves qui trouvent ces poésies trop difficiles pour des enfants. C'est vrai que je ne comprends pas grand-chose à ce que je récite devant la classe comme un perroquet. Parfois elle envoie un élève un peu turbulent « au piquet », c'est-à-dire face au mur, à l'avant de la classe, derrière le tableau vert amovible. C'est la dernière année de cette institutrice avant son départ à la retraite. En juin, elle invite toute la classe dans sa maison en béton un peu triste, non loin de l'école. Nous nous tassons devant la télévision de son salon pour regarder un documentaire sur le commandant Cousteau, qu'elle adore, mais on voit bien que certains élèves préfèreraient aller fouiller du côté de la cuisine, ou continuer à explorer l'arrière jardin.
Mme Delabrousse et notre classe (j'ai le visage tordu par une grimace de mépris à la blague idiote que vient de lancer le photographe pour nous dérider)
(Pendant des années, ensuite, je suis passé devant la maison de Mme Delabrousse, rue Michel. Tout récemment, j'ai remarqué que son nom avait disparu de la sonnette, et que des piles de cartons, négligemment entassés les uns sur les autres, attendaient déséspérement dans la cour. Vu l'âge qu'elle aurait maintenant, je ne pense pas qu'il s'agisse d'un déménagement.)

Sur cette photo (d'une classe qui m'est inconnue), on distingue une des cages de football, derrière Mme Gouet, mon institutrice de maternelle. A droite, c'est Mme Vallet, une dame de service que de nombreuses générations d'élèves connaissent
Chaque midi les garçons demi-pensionnaires de l'école s'affrontent traditionnellement au cours d'un match de football, sous l'arbitrage de M. Staelen, l'instituteur du CE1. Invité un jour à y participer, j'abandonne dès les premières minutes ce jeu trop masculin, trop violent, trop compétitif pour moi, et plus jamais je ne m'y frotterai. Je n'ai pas le souvenir, cela dit, qu'on se soit moqué de moi à ce sujet à l'école primaire. Même lorsque je me suis mis à jouer à l'élastique avec les filles...

M. Staelen en 1984 (photo de classe de ma sœur, en CE1)
Après le match de foot du midi, aussitôt que les « petits » de la maternelle ont libéré la cantine, c'est à notre tour, les « grands », d'aller déjeuner. M. Staelen nous accompagne. Avant d'entrer dans le réfectoire, avec toute la hauteur d'un monarque, il sélectionne ceux qui prendront place à sa table, qu'il appelle la « table d'honneur », placée au centre de la pièce, et d'où il peut surveiller toutes ses ouailles. Nous levons tous la main en piaffant, dans l'espoir de faire partie des heureux élus. Ses critères de sélection sont assez mystérieux, mais semblent reposer sur la prestation réalisée lors du match de football de midi, ainsi que sur la qualité générale du travail scolaire, vu que je suis parfois désigné. Ce rituel capricieux montre assez la psychologie de cet instituteur, qui n'aime rien autant que l'exercice de l'autorité.
Noël 1983, au Havre, à côté de mon père. On m'offre une petite calculatrice solaire Casio (qu'on distingue, posée sur mes genoux). Dans la famille, je me distingue par mon intérêt pour les chiffres, et mes aptitudes au calcul mental
M. Staelen a cependant des qualités, dont celle de ne jamais stigmatiser mon refus de jouer au football. Bien qu'il sache, ne serait-ce que de façon trouble, que ma sensibilité et ma délicatesse puissent augurer de mœurs futures un peu particulières, cet homme bourru, qui vit à la campagne et qui adore le « ballon rond », ne me témoigne jamais du mépris ou du rejet, et, à ma mère qui vient le trouver un soir à l'occasion d'une rencontre parents-instituteurs, il déclare même que je suis « un garçon exceptionnel ». Comment voulez-vous reprocher quoi que ce soit à quelqu'un qui dit de vous une chose pareille, hein ?

Tennessee
Bref, tout ceci pour tout rappeler que je ne joue pas au football, le midi avec mes camarades, en cette année 1983, ce qui m'amène déjà à constater, in petto, que je suis un peu différent des autres, une différence qui ne me perturbe pas plus que ça, d'ailleurs, du moment qu'on ne m'oblige pas à faire des choses qui ne m'intéressent pas, et que les autres n'en conçoivent pas un motif de rejet ou de moquerie. Par contre, sur les traces de ma mère, dont c'est l'activité sportive principale, ainsi qu'un grand centre d'intérêt, je prends un cours d'équitation une fois par semaine, non sans quelque difficulté parfois...