Faculté des sciences (1994)

Lundi 1er janvier 1994

Café avec Alix, Delphine, sa sœur, Claire et une amie à elle
Le genre de réunion où rien de bien subtil ne sera prononcé, mais quelle importance ?
Claire, chipie et toujours prête à ricaner. Mais pourquoi diable faut-il toujours que nous ricanions elle et moi pour les mêmes bêtises ?
Delphine, identique à elle-même. Tolérante, bavarde, simple, chaleureuse (mais sans déborder).
Une amie de Claire, Christelle, un peu du même genre qu'elle, en moins guindé : un peu paresseuse, le sac en désordre, les anecdotes absurdes.
Claire, prise soudain d'une grosse envie de spaghetti dégoulinants de beurre.
Delphine, avec son visage avenant, comme d'habitude, est accostée par nos voisins de table, deux vieux rougeauds collés à leur chaise, à la voix bourrue, difficiles à comprendre.

Mercredi 5 janvier 1994

Reportage sur Marie-Claire Alain, organiste virtuose de Jean-Sébastien Bach. Exactement comme je le prévoyais, certains morceaux m'ont plu, d'autres vraiment pas. Bach est splendide, ou casse-pied. Dans la même proportion, et avec le même degré.
Quant à Marie-Claire Alain, petit insecte malin écrasée sous milles tuyaux métalliques, elle m'a sidéré. L'orgue, Bach, l'Allemagne baroque, la virtuosité, le mysticisme, tout cela vous emporte dans de drôles de sphères.

Une lettre de Laurence, humble, modeste, chaleureuse. M'en suis voulu pour mes persiflages, au sujet de sa lenteur à me répondre. Regrette certains passages ambigus de ma dernière lettre, un peu amers et sournois. Elle me pose des questions fort difficiles : irrévocabilité de mon homosexualité ? Et surtout, la plus dure : le physique du garçon est-il donc si important pour moi ? (ah, le petit bonhomme blond de la fac que j'ai encore aperçu aujourd'hui, à la machine à café, un gobelet dans une main, l'air ailleurs, comme je l'ai désiré, et comme il est agréable de me représenter son visage maintenant ! Mais Laurence comprendra-t-elle ces explications ?)

Vendredi 7 janvier 1994

Le fameux “croque”
Delphine, Claire, Alix et moi à la Lycorne.
Maïté débarque.
Potins :

  Maïté : « - Beaucoup d'événements. Antoine et Audrey ont rompu. Et Audrey est sortie avec Thomas.
  Claire : - Non ?
  Maïté : - Oui. Tu te rends compte...
  Claire :  - J'imagine qu'elles se font la gueule.
  Maïté : - Qui ça ?
  Claire : - Audrey et Céline.
  Maïté : - Oh oui, pour se faire la gueule, ça...

  Maïté : : - En fait, pendant les vacances de Noël, ils s'étaient manqués, un peu, sans plus, et lui ne ressentait plus que de l'amitié pour elle.
  Claire : - Copinage, quoi.
  Maïté : - Voilà. »

Claire, effarée.
Puis, railleries sur le dernier copain de Claire, un peu « beauf » selon Delphine.

  Claire : - Bon, oui, il est beauf, mais il est gentil.
  Maïté : - Et toi Delphine, ça marche là-bas, à Marseille ?
  Delphine : - Oh, des petits trucs foireux.
  Maïté : - Comme moi quoi...
  Delphine : - Et Emeric ?
  Maïté : - On continue à se voir, mais juste à se voir. D'ailleurs je dois l'appeler ce soir. »

Jeudi 27 janvier 1994

Les partiels approchent, les cours se font moins nombreux. Alors j'en ai profité pour aller m'instruire à la bibliothèque municipale. De musique, encore et toujours.
Drôle d'ambiance d'ailleurs, dans cette B.M. : tant de genres, tant de styles différents s'y côtoient, depuis l'étudiant qui prépare méticuleusement sa thèse, à la grand-mère qui parcourt un quotidien local en attendant la fin de l'averse.
Sans compter les collégiens désabusés qui terminent leur exposé ou leurs exos de maths, les petites adolescentes en collants noirs, jupes et lunettes fines, absorbées par la lecture d'un roman contemporain à la Patrick Süskind, les lycéennes avec leur sac à la mode, qui photocopient à tour de bras, les garçons policés qui se chuchotent le bonjour et un « bon courage », les chercheurs qui ne quittent pas des yeux leurs parchemins, ceux qui s'ennuient et qui s'observent mutuellement, ou qui regardent par la fenêtre, absents, la pluie qui tombe et qui glisse lentement sur les toits de Rouen.

Pour ma part, j'ai parcouru La musique médivale de Jacques Chaillez, à la recherche de renseignements sur la musique modale.
De temps en temps, je jetais un œil sur un étudiant assis non loin de moi.
Il s'est levé soudain, et il a quitté la salle, son cartable à bout de bras, tandis que je rongeais mon stylo.
J'ai repris ma lecture, en me demandant vaguement en quoi consisterait ma sexualité, si sexualité j'aurai. Je crois que je me sentais légèrement mal à l'aise.

Ce matin, j'ai eu la visite en songe de B., dont une fois de plus je sentais la chaleur de son corps comme imprégner ma chair. Dans ce rêve, il me semblait si attirant, si aimable, si souriant, si consentant, si entreprenant... J'aime ce genre de rêves : ils sont tellement agréables que leur bonheur m'accompagne ensuite toute la journée, avec tout l'espoir qu'ils peuvent susciter en moi, l'espoir que je les vive un jour pour de bon.

Jeudi 10 février 1994

Journée assez difficile. J'ai eu la sensation d'être un peu « lâché » tout au long de la journée.
Lâché, je veux dire, dépourvu de prises avec le réel.
Ou peut-être que non, était-ce le contraire, j'ai vécu des situations trop réelles.

Je continue donc à traîner dans les parages du lycée Corneille
A huit heures du matin, j'étais déjà à la Lycorne (je ne veux pas éveiller de soupçons chez mes parents, quant au fait que je sèche les cours de la fac). Puis à la B.M., pour étudier en vitesse quelques considérations sur la musique indienne. Chez mes grands-parents, à déjeuner.
A la Lycorne, encore, à 14h, devant laquelle est passé ce garçon, le vaguement-roux. Et un peu plus tard, c'est Antoine qui est passé. Je lui ai insensiblement souri. Et insensiblement, il a répondu à mon sourire, tout en poursuivant sa route d'un bon pas. Ce fut un moment fugitif, fugace, comme un léger frisson, un battement de paupière, un doute qui surgit et qui disparaît aussitôt, un moment insignifiant dans le cours des choses, mais ô combien essentiel en soi.
Un moment qu'on oublie bien vite, balayé par la routine ou des préoccupations futiles. Un de ces moments qui semble si vide, dépourvu d'intérêt, si vide, si dérisoire…

Ce moment aurait pu - au fond - apporter une touche de lumière et de romanesque à ma journée, si j'avais regagné aussitôt ma chambre et son ennui. Mais non, il a fallu que je m'approche avec Alix de la place de l'Hôtel de Ville, avec le projet de marcher un peu.
En passant devant le Château, Albane nous aperçut et nous fit signe d'entrer.
Il a fallu m'asseoir, avaler un nouveau café.
Il a fallu jouer au tarot.
Et savoir qu'A. était là, dans le même bar, où il nageait comme un poisson dans son bocal, et sans me porter la moindre attention.
Et c'est là que je me suis soudain senti lâché. A côté du droit chemin. Dans une situation qui m'apparaissait dans toute son absurdité. Une situation ridicule, parmi tant d'autres situations ridicules, une situation sans issue : celle d'un homme qui découvre, au détour d'une parole, d'un bruit, que sa vie et tout ce qu'il greffe autour d'elle n'ont absolument aucun sens, aucun poids et aucune réalité.
Comme si je ne le savais pas déjà assez comme ça !

Bref, je suis rentré ici, dans le petit froid d'une journée ensoleillée de février.
Dans ma serviette verte en plastique que je traîne partout, mes notes tirées d'une encyclopédie de la bibliothèque. Dans mon blouson, mon portefeuille noir un peu flétri, un paquet de Chesterfield, un petit briquet, et de vieux mouchoirs en papier usagés. Sur moi, un pantalon noir en toile, des chaussures bleues foncées, une chemise blanche, un pull en coton noir. Sur moi encore, un blouson beige qui chaque jour se salit un peu plus. Et l'air de rien, je longeais des ruelles sombres, traversais des passages piétons, entre le manège des voitures aux phares allumés, et des silhouettes égarées avançant, comme moi, sous les hauts immeubles de la ville et un tas d'étoiles.

Je me répétais à moi-même : tu dois te surveiller, cher Baptiste. Rester digne devant cette vie que tu déplores. Alors tiens toi droit, même au comble de l'adversité et du désespoir. Et si un jour tu te sentais vraiment mal, ne compte sur personne, et montre-toi au contraire joyeux et rayonnant.

Vendredi 11 février 1994

La Ferme
Un petit vin blanc au bar « La Ferme » ce soir, avec les sœurs C. et Alix.

Dans la rue, me suis fait traiter de « tête de con » par un type aux cheveux gras, visiblement éméché, alors que j'étais en train de rater mon créneau.


Jeudi 17 mars 1994

Hier soir, j'ai été écouter un concert des « Quattrophages ». Florilège de musique contemporaine. Fus très impressionné : deux percussionnistes virtuoses, passant du xylophone à la batterie, tapant sur une poubelle, un tuyau, tout ce qui leur tombait sous la main, avec une étonnante précision rythmique. Un guitariste très calme. Un violoncelliste branché sur ampli. Eclectisme époustouflant. Mais atmosphère assez macabre.
Et puis ce soir, à la radio, Piano Phase, et Different Trains, deux œuvres superbes de Steve Reich.
Pas de François visible à l'horizon. Il m'a poursuivi en pensée toute la journée pourtant. Ce que je ressens pour lui me rappelle curieusement de l'amour, ce qui est incompréhensible. Je crois que je suis en train de m'inventer un personnage qui s'appellerait François, et qui…
Mais pourquoi ? Et que va-t-il se passer ?

Lundi 19 mars 1994

Cette nuit, en rentrant de Rouen, où j'avais joué à d'interminables parties de belote dans un bar, je fis un détour par le tunnel de la Grand-Mare. Devant moi défilaient les parois grises du souterrain et ses lumières oranges. J'écoutais le Miserere d'Allegri.
Je me sentais inaccessible et solitaire à la fois, emprisonné dans un tunnel dont on ne voyait pas la fin.
Et puis la nuit noire réapparut soudain, au dessus d'un échangeur d'autoroute, qu'éclairaient de puissants lampadaires fantomatiques. Aucune autre voiture que la mienne. Les chœurs du Miserere résonnaient toujours dans l'habitacle de ma petite Fiat Panda blanche, où une douce température s'était installée depuis que j'avais mis en marche le chauffage.
Et le néant de ma vie et de ma personne réapparurent soudain. Avec mon amour chimérique et perdu d'avance pour François, ce garçon qui ne me connaît même pas.
Ainsi donc c'était ça ma vie ?

Mais j'aurais voulu - je crois, plus que tout - me retrouver avec ce garçon, plutôt que dans cette voiture filant sur une voie rapide un samedi soir. Car c'était le vide de mon existence qui m'accompagnait, lui et sa divine musique.

Lundi 12 mars 1994

Le RU
Que d'impressions hier !
Stéphanie et moi avons tout d'abord ricané sans raison, en revenant du restaurant universitaire, par une belle journée.
TD de mécanique. Pénible comme un TD de mécanique.
Puis, vers cinq heures, le soleil déjà bas tiédissait l'esplanade devant le grand bâtiment de Science, sur laquelle des étudiants étaient passivement allongés et bavardaient.
Une couleur estivale. Une sensation de légère inertie.
Rouen en contrebas, dans le brouhaha, plongé dans une lumière diaphane.
Et moi et Alix, enfermés dans une cabine téléphonique de la fac, téléphonant à Jérôme.

On s'est donné rendez-vous, et il nous a conduit à l'autre bout du monde, à Petit-Couronne, où il répète tous les soirs avec un groupe d'amis à lui.
Sur la voie rapide, visions étranges : les couleurs roses et bleues du soleil couchant, les usines chimiques le long de la zone industrielle, bardées de hautes cheminées et de lumières oranges. Les lampadaires de la route qui défilaient devant moi. Plus aucune maison. Rien que quelques voitures pressées, des usines à perte de vue, et les premières couleurs de la nuit, sous les dernières du jour.
Quand nous sommes enfin arrivés, il faisait déjà nuit. Une quartier résidentiel récent, composé de pavillons laids et égoïstes.
Et dans une cave : un batteur, derrière sa batterie, en jogging et basket. Un guitariste aux cheveux mi-longs, en chemise bleue à carreaux, nonchalant, mais débordant d'énergie dès qu'il se mit à jouer. Un type au clavier, basané, petites lunettes, veste bordeaux très stricte, absolument impeccable. Un chanteur au visage tout plat, les cheveux bruns, courts, bien arrangés ; pas très grand, dans un jean et une chemise toute rouge, bien repassée.
Deux filles rieuses, bon chic bon genre, pour les refrains.
Jérôme, gentil, modéré, souriant, simple.
Et puis tout un fatras invraisemblable de fils à terre, d'amplis, d'appareils inquiétants, de tables de mixage, de micros, mêlés au bazar des autres objets de la cave.
L'atmosphère était agréable, assez détendue, sans agitation superflue, presque calme, n'étaient les décibels des amplis.

Plus tard dans la nuit, j'ai amené en voiture Sarah et Juliette à l'Exo 7, et évité un accrochage de justesse. Puis au café St Amand, avec Alix, jusqu'à une heure et demie du matin.
Sur la route, en revenant ici, j'ai cru apercevoir un petit enfant qui marchait sur le trottoir, mais ce n'était qu'une de ces borne anti-incendie, toute rouge.

Jeudi 31 mars 1994

La journée d'hier fut marquée par un mélange de curieuses impressions : mélange d'intemporalité, de méditations mathématiques (y-a-t-il un univers entre le continu et le discret ?), de vagues idées sur la psychanalyse et sur Dieu.
Un peu de nostalgie avec Marie D. – on s'est remémoré la terminale. Des questions monotones sur l'objet de mon existence. Le plaisir de marcher seul dans les rues de Rouen vers la fin d'une belle journée de printemps, de se sentir immunisé, inattaquable, indifférent à tous les conflits aux alentours, le plaisir de marcher seul en s'interrogeant sur l'objet de notre existence, sans tragédie, sans inquiétude, avec recul et détachement, exactement comme on met un pied devant l'autre, limpidement, fluidement, sous le soleil et la chaleur décroissante.

Cette nuit, le vent a fait craquer tous les arbres du quartier. J'ai mal dormi. Je serrais un coussin contre moi, comme s'il incarnait F. J'ai rêvé que je rencontrais Philip Glass à son domicile.

Je ne verrai sans doute pas F. - je ne le vois jamais le jeudi. Ce sera dur. M'aime-t-il ?

Lundi 4 avril 1994 (Pâques)

Temps imprévisible : les averses de grêlons s'enchaînent aux éclaircies, dans un vent terrible, à l'image de mes sentiments.

Un collatéral de Saint-Ouen

Je me suis rendu à l'abbatiale St Ouen, où l'on jouait du Bach et du Liszt à l'orgue.
J'espérais pouvoir m'y recueillir et rêver de François.
Mais il y avait tant de monde (un mioche m'est même tombé dessus, à force de gesticuler sur les marches où je m'étais assis), l'architecture et les proportions monumentales de cette église étaient telles que je n'arrivais pas à communier avec qui, ou quoi que ce soit.
Sauf peut-être lorsque retentirent quelques très beaux accords finaux, époustouflants, alors je me suis senti comme entraîné dans la grande rosace multicolore qui surplombe l'orgue. Et plus les basses étaient sollicitées, et plus je tourbillonnais dans les vitraux, dans leurs reflets bariolés, diaphanes, dans le toit de la nef et ses ogives. Parfois des changements d'éclairage étranges se produisaient, à cause du temps instable qui sévissait dehors, et cela faisait comme un contrepoint aux émouvantes modulations de l'orgue.

Je quittai l'abbatiale au bout d'une heure, tiraillé par une irrépressible envie d'aller aux toilettes. Dommage, je me serais volontiers promené ensuite, mélancolique, dans les jardins autour de l'église.
Tout en me soulageant dans les WC de la maison, je méditais sur la musique d'église.

Mardi 12 avril 1994

Rue des Faulx
Je crois qu'il habitait cette rue
Furieux. Je fus furieux. Contre lui, moi, la bibliothèque, la chaleur moite qui y régnait. Il travaillait, loi de moi, à l'autre bout de la salle, se contrefichait de ma personne, et moi dans mon coin, je gribouillais feuille après feuille en me répétant amèrement que j'en avais assez de me préoccuper d'un imbécile qui n'avait que faire de moi.
Je voulais lui parler, mais il était accompagné d'un ami. J'ai pris la porte, vert d'impatience, et je me suis rendu à la Lycorne, où je l'ai attendu. Mais il n'est pas venu.
Je perds mon temps, sèche des cours pour aller à la BM où j'espère le voir, et où je ne fais rien d'autre que m'enfoncer dans des idées noires.
En rentrant ici, j'ai jeté avec rage mes affaires sur le lit : « Pourquoi, pourquoi devrais-je me soucier ainsi d'un type dont la fatuité n'a d'égale que la laideur, et qui – de surcroît – ne me porte aucun sentiment particulier ? »
« Pourquoi perdre pareillement mon temps et mon énergie ? »

J'ai le chic pour me faire mal !

Jeudi 14 avril 1994

Tout a pris fin hier après-midi.
Je savais qu'il viendrait travailler à la bibliothèque. Comme d'habitude, j'épiais tous ses faits et gestes. Lorsqu'en fin d'après-midi, je compris qu'il rangeait ses affaires pour s'en aller, je pris mon paquet de cigarettes, et je me précipitai dans la rue, devant l'entrée de la bibliothèque, là où se retrouvent les fumeurs.
Quand d'un bon pas il est passé devant moi, sans me jeter un regard, j'ai prononcé doucement
son prénom - le cœur battant. Il s'est retourné en marchant, l'air surpris, a grommelé quelque chose, et il a continué sa route, du même pas pressé.
Je suis rentré dans la bibliothèque, comme une chiffe molle ; j'ai ramassé mes affaires, et je suis parti prendre un café. J'avais honte de mes pitreries. Je ne cherchais pas à comprendre, je ne cherchais pas à imaginer, analyser, envisager, je me sentais seulement très las, très fatigué.

En lisant la surprise sur son visage quand il m'a entendu prononcer son prénom, sur le perron de la bibliothèque, il s'est peut-être demandé : « Mais qui c'est ce type qui m'appelle et que je connais pas ? ».
Mais il voit forcément qui j'étais, depuis le temps que nos regards se croisent à la Lycorne.
Enfin, je ne sais pas, je ne sais plus. Laissons cela, effaçons cela, je me sens trop humilié.

Dimanche 24 avril 1994

Enregistré « Fuir » sur le piano des – dont Sarah va nourrir les chats lorsqu'ils sont en vacances.
Curieuse impression à la réécoute de la bande magnétique : comme si quelqu'un jouait à ma place, ou plutôt comme si le piano jouait tout seul, comme si le morceau s'interprétait de lui-même.
En jouant les passages fortissimo, une âcre bouffée de sentiments me submergeait, je voyais F. au fond de son bar, et je sentais ma honte et mon humiliation de ces derniers jours me poursuivre, avec ma solitude en exergue.
Peut-être cherchais-je à faire céder une porte en martelant ainsi le clavier, peut-être voulais-je déplacer un obstacle, et peut-être que l'espace de quelques secondes, j'ai franchi la porte en question, car passée mon agitation frénétique à enchaîner ces diables d'arpèges, une douce plénitude m'a effleuré.

Dimanche 1er mai 1994

Me voilà sagement installé à mon bureau, par une magnifique soirée, pleine de chants d'oiseaux. Un pastis (j'en garde une bouteille dans ma chambre maintenant) et mes cigarettes à portée de main, Philip Glass au piano, et la vue de ma chambre toute bien rangée (rangée cet après-midi, non sans difficulté)
Demain, ce sera la rentrée.
Suis sorti souvent ces derniers temps, et je m'apprête à bien dormir. De la sérénité, donc, en ce soir plein de chants d'oiseaux.
Alors, bien entendu, tout va me tomber sur la figure demain (des résultats de mécanique et d'informatique sûrement misérable, voire catastrophiques – si le sort continue de s'acharner - François et ses acolytes, moqueurs à la Lycorne, Alix râleuse et égoïste toute la journée, le retour des nuages, etc.) mais je reste parfaitement calme, à l'abri de toute adversité, protégé dans une de ces petites carapaces, de ces coquilles d'œuf qui parfois se forment toutes seules en fin de journée, quand le soleil a chassé en vous toutes les mauvaises pensées.
Une auguste indifférence en somme.
L'été approche, la liberté, la fin des tracasseries scolaires, etc…
Et peut-être quelques soirées chez les Tourtel, quelques espoirs idiots sur le compte de B., une lettre de Laurence, le temps de composer.

Dimanche 8 mai 1994

Lundi après-midi : discussion ininterrompue avec Stéphanie M. à la Lycorne, à propos de politique, de société, etc.
Une utopiste syndicaliste active et déterminée, au caractère difficile et intraitable, mais finalement un peu faible, et pas très mûre. Cela dit, elle n'est pas désagréable, malgré une petite tendance « moi je » qu'elle fustige néanmoins chez les autres.

Hier soir, chez Loïc, rue de l'Hôpital. Des gauchistes-anarcho-punk, des vrais, il y en avait, là. Et même s'ils paraissent plus agités et moins réfléchis que Stéphanie, ils « collent » en fait mieux à leurs opinions, et au fond, ils sont plus crédibles. Il y a chez eux une nonchalance, une indifférence, une ironie que j'aime. Mais aussi, trop de chichis, trop d'apparences, de poudre aux yeux, un peu trop de ce qu'ils semblent rejeter précisément : de la normalité.

Lundi 16 mai 1994

Le tonnerre gronde ce soir. « Contrary Motion » de Philip Glass résonne dans ma chambre, tandis que l'averse dehors se déchaîne. Etrange atmosphère.
Servons-nous un pastis ! Histoire de la rendre encore plus étrange.

Vendredi 20 mai 1994

L'INSA

Journée axée sur un devoir de mathématiques à préparer pour la semaine prochaine.
Aperçu Florian, de dos, dans un pull vert, alors que je palabrais sans vigueur avec Alix à la cafét de l'INSA.
De dos aussi, j'ai aperçu Benoît, au restaurant universitaire, dont les côtelettes avaient un drôle de goût d'ailleurs (les côtelettes du restau, pas celles de Benoît)

Lundi 28 mai 1994

Consignons ici cet état continuel de frustration dans lequel me laissent la maladresse et la faiblesse de mes doigts face aux touches d'un piano.
Oui, ils ne sont ni souples, ni agiles, ni indépendants, et ma jalousie vis à vis des virtuoses est grande. Je me suis donc engagé dans une période d'exercices et de gammes depuis avant-hier, et il ne faut surtout pas que j'abandonne cette fois-ci, je dois aller jusqu'au bout. Ma main gauche est une horreur.
Bref, je suis complexé. Inutile d'ajouter que je commence à me sentir vraiment déprimé.

Rêvé de B. cette nuit, à qui j'avouais, un peu penaud, que j'allais sortir avec son frère, c'est-à-dire… avec lui-même !
Quelques scénarios idiots et irréalistes me trottent malicieusement dans la tête au sujet de F. Ça m'occupe, me distrait, me donne l'illusion de vivre un roman (ah, le besoin de romanesque à vingt ans !). Mais il m'arrive aussi de trouver, à certains moments de la journée, toutes les idylles franchement ineptes, et ridicules au possible.

Plus tard, je vivrai dans une maison de taille modeste, mais qui possèdera une vaste salle peinte en blanc, et dont les grandes baies vitrées donneront une large vue sur la ville en contrebas. J'y mettrai un piano. Et je composerai ainsi dans les nuages.
(et si je devais habiter un petit studio crasseux des faubourgs pauvres ?)
En tout cas, j'ai besoin de beaucoup de lumière. Et de blancheur. Et de simplicité.

Bref, de beaux espoirs bien de mon âge. Mais c'est que je suis bien de mon âge, et tout à fait conforme à ce type un peu répandu d'adolescent en quête de pureté, en réponse à un lugubre univers plein de répugnances.
Tout va bien : je ne suis pas encore trop vieux, ces beaux vœux me le confirment.

Mardi 31 mai 1994

Eh bien eh bien, quoi de neuf ces jours derniers ?
Rien, c'est désolant.

Florian et moi nous sommes regardés l'espace d'une seconde, hier midi à l'INSA, et nous n'avons pas échangé le moindre sourire. J'ai l'impression qu'il a maigri. L'impression qu'il n'est plus le même. En tout cas, il m'a semblé tout à fait étranger, et non seulement étranger, mais parfaitement anodin.
Nul doute que quelques mots échangés entre nous suffiraient à dissiper cette impression.

Temps splendide, un vrai miracle. Quant à ma musique, ce morceau sur lequel je travaillais depuis trois semaines, commence à me déplaire, et j'ai cessé toute recherche. Trop désordonné à mon goût. Trop bavard et trop étique à la fois. Et je me lasse de ses harmonies. Alors j'essaye d'autres airs à côté, que j'étire tant bien que mal.
Curieusement, je commence à percevoir au travers de mes bribes de musique un sentiment, une substance qui m'est propre. La mélancolie que j'exprime, en tout cas, a souvent les mêmes reflets, aussi communs soient mes accords, et aussi plats soient mes thèmes (pour autant qu'on puisse parler de thème !!)

Dimanche 5 juin 1994

La cuisine, chez mes grands-parents
Dormi chez papi et mamie, en voyage, pour garder Isabelle.

Couché tard ces dernières soirées, je suis donc vasouillard et j'ai un peu perdu la notion du temps.

Des images sont éparpillées confusément dans ma tête et j'ai peine à les situer dans le cours de ces dernières journées : Franck me serrant la main avec force excitation et sourires, l'accueil un peu froid chez Frédéric (chez qui je venais taper un devoir d'informatique sur son traitement de texte), Zoé affirmant que si les chats ne pleurent pas, c'est qu'ils n'aiment pas l'eau sur leurs poils, la partie d'échecs avec Alix au Bar du Palais, où l'on fêtait les 20 ans d'Odile, le type assis à côté de moi au Leffe, et qui faisait courir mon imagination, tandis qu'Alix cherchait à comprendre pourquoi je m'affirmais européen, et tous ces courts instants au cours desquels l'image de F. me revenait en mémoire, ce qui me plongeait dans un doux état d'esprit, à la limite de la tristesse et du bonheur.

Lundi 11 juin 1994

Hier après-midi, partiel final de mathématiques.
Hier aussi, j'ai flanqué par mégarde un petit coup de porte dans le coude de F., en sortant des toilettes de la Lycorne. J'étais tellement troublé par sa présence que je n'ai même pas eu la force de dire pardon.
Des doutes m'assaillent encore.
Ça me ramène au cas Florian, dont j'étais amoureux en terminale. Je le voyais qui m'aimait, et puis je m'étais trompé. Il ne m'aimait pas.

On peut envisager les événements futurs et comprendre les manifestations du présent sous plusieurs angles. Etre réaliste est un non-sens. Il reste l'optimisme, l'indifférence, ou le pessimisme. Pour ma part, j'ai choisi de m'enfoncer dans le fatalisme.

Dimanche 19 juin 1994

Douzième sur cent-cinquante : tel est mon classement cette année en mécanique : résultat vraiment inespéré !

Vendredi soir, chez Bénédicte, j'ai trop bu, trop parlé.
J'étais assis sur le canapé, aviné, et je confiais quelque chose à Bénédicte au sujet de ma sexualité – en des termes très vagues et inadaptés -  quand un silence général s'est abattu sur la pièce en l'espace de quelques secondes (nous étions cinq ou six). M'en suis rappelé non sans malaise le lendemain matin au réveil.
Musicalement, je progresse toujours à pas de fourmi, je tente d'ébaucher mentalement quelques lignes directrices pour un système harmonique. Mais il me faudrait étudier Liszt, Wagner, Messiaen (et sûrement pas Schoenberg, Berg ou Webern !)

Mercredi 22 juin 1994

La rue Jeanne d'Arc
Hier, rencontré Oliver F. et Laurent W. place des Carmes, à la fête de la musique.
Un monde hallucinant… Il y en avait partout.
Que des groupes de rock à la noix, aussi peu novateurs qu'ils sont mauvais. La même recette partout : le chanteur-guitariste aux cheveux mi-longs, hurlant des textes anarchistes ou sans intérêt, textes espacés par des solos de guitare décousus et stéréotypés ; le bassiste un peu niais ; la batterie – la même depuis dix ans, en plus violente, de moins en moins recherchée. Tous aussi ineptes, aussi nuls les uns que les autres. Travaillent la virtuosité sans travailler le chant. Travaillent le son sans travailler l'harmonie. Travaillent l'effet sans travailler le fond. Et tout le monde applaudit, c'est désolant.

Sommes tombés sur un petit groupe de reggae sans prétention, au fond d'une cour, à l'écart de la rue – de loin ce que nous avons entendu de mieux. Les gens dansaient avec plaisir, avec naturel. Pas de poudre aux yeux, pas d'agressivité gratuite.

Le problème du rock, c'est qu'il n'évolue plus. Qu'il s'enfonce dans le magma sonore informe et bestial ; et qu'il n'a plus d'âme parce qu'il cherche à épater. Le petit jeune occidental qui fait hurler sa guitare, c'est un pauvre type qui veut étaler sa virilité. Des solos de guitare tels que j'en ai entendus hier dans les rues de Rouen, c'est obscène, sans être émouvant, ni érotique, comme une forme de masturbation publique dont les exécutants tireraient de la fierté. C'est nul.

Lundi 9 juillet 1994

Soirée chez Delphine, dans la campagne, à Cottévrard.
Ses parents sont partis en vacances, et rentrent demain.
Je revois la maison quand je l'ai quittée, au petit matin : des bouteilles de bière disséminées pêle-mêle dans la cuisine et le salon, le tapis blanc gorgé de jus d'orange et de pastis. Des cendres dans les canapés, sur le piano, dans les fauteuils. Des chips écrasées au pied des tables, des spaghetti collés sur les meubles, des melons entamés, abandonnés au silence du petit matin. Des bouteilles de rouge chipées dans l'appentis, du mousseux à deux sous, séché et collant sur la tomette, de la vodka, du Porto fauché dans le bar. Et tout ce bazar baignant dans une âcre fumée de cigarettes, de shit, et d'herbe.
Et j'entends encore Delphine nous raconter les recommandations données par ses parents avant leur départ (qui savent à quoi s'en tenir avec elle) :
« Surtout, pas la moindre soirée en notre absence. Et puis évite de fumer dans le salon. »

En tout cas, j'ai une bonne descente ces temps-ci, et pas de gueule de bois le lendemain.
Beaucoup de gens que je ne connaissais pas hier soir, comme Ingrid, la colocataire de Delphine à Marseille : la parisienne un peu intello qui décoince, et qui raconte en riant ses histoires de cuite (ou qui raconte celles de Delphine : le verre rempli de vomi qui continue de traîner dans sa chambre, ou sa façon de dégueuler sur les cuirs de types qui l'avaient prise en stop, etc.)
Il y avait aussi deux filles, passablement nymphos, avachies sur leurs chaises à se raconter des blagues cochonnes. Un type pas mal fichu – dont je devais apprendre par la suite, à regret, qu'il sortait avec une autre fille de la soirée (ainsi qu'avec Ingrid, laquelle prenait un malin plaisir à me le raconter)
Fabrice, Laurent et Stéphane, nageant dans la bière et le shit, ont soudain aperçu le projecteur de diapositives familial qui traînait dans un coin du salon. Ils ont sorti l'écran, tout installé, en rigolant. Les photos de famille à Paris, au musée, sur la plage. Eclats de rire continuels. Et Delphine, nonchalante : « Oh arrêtez, c'est vraiment pas intéressant… »
Claire, qui faisait la gueule, est partie se coucher, tandis qu'Elsa – une fille rigolote que j'avais rencontré chez Loïc l'autre soir – rajoutait de la colle liquide dans son joint, calée au fond de son canapé.
Delphine, l'air fané, grignotait des biscuits tristement, en nous regardant ricaner devant ses diapos de famille : « J'hallucine… »
Les gens sont partis petit à petit.
Je me suis installé au piano, dans le salon devenu désert, et j'ai commencé à ruminer quelques harmonies mélancoliques, en regardant devant moi, par la fenêtre, les premières lueurs du jour se lever sur la campagne.
Enfin, je me suis levé, et j'ai roulé dans le petit matin d'été jusqu'à Rouen, en pensant à F. ou à A.
« Je suis jeune » me disais-je.
« Mais est-ce que j'en profite jusqu'au bout ? »

Lundi 11 juillet 1994

Hier soir, Alix m'appelle.
« Tu veux sortir ? »
Le ton était mal assuré.
Rendez-vous donné place de la Cathédrale.
Au bout de vingt minutes d'attente, la voilà qui arrive, chancelante :
« Il faut que je rentre. »
Elle s'assoit et éclate en sanglots.
Je finis par comprendre que sa mère venait d'être transportée aux urgences : overdose de médicaments.

Avons finalement pris un café, tandis que j'essayais de la rassurer.
Finalement, nous sommes descendus sur les quais de la Seine, pour l'Armada de la Liberté.
Magnifiques trois-mâts. D'impressionnants bateaux de guerre. Des marins partout (mais qu'est-ce qu'un marin sans son uniforme ?)

© P.V.C.
Et, par hasard, sur une voie ferrée derrière les entrepôts, la veille Pacific 231 du dépôt de Sotteville stationnait, en pleine forme, malgré ses 72 ans d'âge.
Sommes montés dans la cabine : des manomètres, des volants, des tirettes, des tas de leviers. De l'eau qui suintait d'un peu partout. Dès qu'une goutte tombait sur la paroi de la chaudière, elle s'évaporait aussitôt en grésillant mystérieusement. Le mécanicien a ouvert la porte de la chaudière : profonde d'au moins trois mètres, tapissée de flammes et d'épouvantables braises, elle dégageait une chaleur diabolique. Le mécanicien expliquait qu'il fallait compter six heures avant qu'une telle loco ne « chauffe » et ne puisse démarrer. Avons tâté les roues pleines de graisse, admiré les vingt tonnes de charbon dans le tombereau derrière la loco.

Aujourd'hui, déjeuner avec Sarah chez nos grands-parents. Ont parlé de leur ancien temps.
La seconde guerre mondiale : « Vous ne pouvez pas réaliser, vous, la nouvelle génération, ce que nous avons vécu : les privations, le rationnement, la peur des bombardements, la mort, la destruction… »
Mamie : « C'est vrai, j'ai un pincement au cœur lorsque j'ai vu les Allemands défiler, tout joyeux. »
Papi «  Ce qui m'a toujours écœuré, et m'écœurera toujours, c'est la façon dont la France a été gouvernée, les années précédant l'invasion : par des généraux incompétents. Nous avons vraiment été menés en bateau. C'est d'ailleurs ce qui m'a poussé à refuser d'être officier de réserve à la Libération. »
Mamie : « Ce qui me scandalise, moi, c'est la façon dont les media parlent aujourd'hui de cette époque : les journalistes ont tendance à diviser la population française en collabos et résistants, ce qui est faux !! Les trois-quart d'entre-nous n'étions ni l'un, ni l'autre, nous cherchions à survivre, c'est tout. On ne nous a rien demandé. »
« Plus tard, nous avons appris que des amis à nous avaient été résistants, mais cela avait dû rester secret, bien sûr. »
« Oui, je n'aime pas la façon dont les journalistes présentes la seconde guerre mondiale, alors qu'ils ne l'ont même pas vécue. »

Je suis ressorti troublé de chez mes grands-parents, un peu parce que toute cette époque, de l'entre-deux guerre jusqu'à la reconstruction, m'évoque quelque chose, me parle, sans que je sache bien en quoi.

Jeudi 14 juillet 1994

Et me voilà avec 20 ans. Quelle barbe !!
Hier matin, j'ai conduit en voiture Sarah et Juliette à la Gare d'Austerlitz. Alix m'accompagnait. On s'est trompé de porte sur le périphérique. Embouteillages. Enervements. Avons retrouvé Laurence devant la gare. Alix s'en allé de son côté dans Paris.
Laurence et moi avons jeté un œil à la bibliothèque du centre Pompidou (un régal : des tonnes de livres et de partitions !), au Virgin Megastore, à l'Arche de la Défense. Un café sur la terrasse d'un bistrot, à Jussieu, ensuite. Il n'y a pas un mot de trop dans ce que dit Laurence ; quand elle n'a rien à dire, elle se tait. Ce qui me trouble un peu.
On s'est quitté sur un quai de la gare Montparnasse, d'où elle prenait son train pour Rennes.
J'ai retrouvé Alix, qui m'a de nouveau exaspéré. Sans compter les centaines de pétards éclatant sur le Trocadéro.
Sommes rentrés vers trois heures du matin.

Mercredi 20 juillet 1994

Vernet-les-Bains, enfin.
Le ciel est d'un bleu d'une incroyable pureté, et il fait déjà chaud.
Maman et Zoé sont à la piscine, et je suis seul dans l'appartement aux fenêtres grandes ouvertes sur la montagne.
Aucune neige sur le Canigou, et le débit du Cady est plutôt faible : il a dû faire très beau ici, avant notre arrivée.
En descendant sur Vernet, en traversant toute la France donc, j'ai songé à Benoît de temps en temps. Je songeais à moi aussi, à ma vie. Je la voyais, nue devant moi, comme une masse gazeuse, figée, lumineuse, grave. Je ne voudrais pas trop que B. apprenne les sentiments que j'ai pour lui ; non que cela me gênerait en soi – il a de la sympathie pour moi je crois, et je l'estime plutôt tolérant – mais il me trouverait sûrement trop complexé, je veux dire, trop sinistre, trop égoïste, trop compliqué, trop abstrait, et pas assez vivant, pas assez joyeux.
C'est vrai : je manque de vie dès que mes sentiments sont le centre d'un débat. Mais c'est que ceux-ci sont liés aux sentiments de l'existence, lesquels ne sont pas drôles, chez quiconque.
Ceci dit, cette relation n'a rien d'une fatalité, et les choses pourraient changer en moi. Mais je ne puis que subir cet état actuellement.

Lundi 22 juillet 1994

J'ai l'esprit et le corps tranquilles depuis hier.
Le temps s'est arrêté.
Me voilà avec la peau tatouée de coups de soleil, mais elle ne s'en trouve que raffermie. Le calme a pris la place de l'agitation nerveuse.
Oui, je crois que dès que le temps ralentit son cours, mes craintes et mes soucis me laissent en paix.
C'est ce qui me fait dire que Vernet est pour moi une petite bulle qui flotte au dessus des tourbillons du temps. Quant à ce merveilleux soleil du Midi, il ne pourra toujours que m'installer dans une bonne humeur, à tout faire ainsi resplendir de vie. Ah, si je pouvais toujours garder en moi cette inconscience, cette heureuse nonchalance, comme ma vie de tous les jours en sortirait plus douce et harmonieuse ! Et quelle confiance en moi je gagnerais !

Dimanche 23 juillet 1994

Hier après-midi, je suis monté à l'Alzina, sous un ciel vaguement mitigé.
J'ai croisé de nombreux arbres morts, foudroyés par les impitoyables orages de la région ; on aurait dit des squelettes, avec leurs bras noirs tendus vers le ciel. La terre était sèche, poussiéreuse, et, le long du sentier, les petits buissons étaient tout rabougris, à l'ombre des grands pins odorants, dont les larges branches se mettent à chanter avec le vent, lorsqu'on approche du sommet.
Redescente par l'itinéraire 26, à travers la hêtraie.
Une couleuvre sur le sentier.

Le col de Jou
Et puis aujourd'hui, j'ai pris la voiture jusqu'au col de Jou, d'où j'ai continué à pied jusqu'à la tour de Goa, remise en état depuis quelques années. L'endroit était désert, à part la petite table d'orientation, solitaire.
Au loin, je pouvais voir d'épais nuages gris envahir le pla de Cady, puis, lentement, recouvrir Marialles.
Des pans de lumière mystique tombaient sur Mantet.
J'ai regardé longtemps les parois des gorges du Cady qui, gigantesques, montaient en zigzaguant jusqu'à Marialles. Elles étaient couvertes d'énormes blocs rocheux, ocres, sculptés comme des diamants, et auréolés d'une petite végétation verte et brune.
Le temps passait, j'ai allumé une cigarette, me suis assis sous la tour.
Les gros nuages noirs commençaient à me surplomber maintenant, et la lumière diminuait peu à peu.
On entendait au loin – était-ce en contrebas ? – ou était-ce plus loin, de l'autre côté du col ? – le ronron étouffé d'une voiture qui descendait. N'étaient les quelques abeilles qui butinaient près de moi, j'aurais dit que c'était le silence.
Et pourtant, il y avait un bruit de fond qui émanait de la montagne, de ces contreforts taillés à la hache qui me faisaient face. Qu'était-ce ? Ou n'était-ce pas plutôt des bruits qui venaient de moi-même ?
C'est vrai : je n'étais pas empli de cette plénitude qui me surprend au sommet du Canigou, non, j'avais un peu peur, seul devant ce gigantisme, cette austérité, ces affreux, sombres nuages qui dévoraient les hauts sommets, le Quazémi, le Canigou, le Tres Vents, les vrais, les purs sommets de la Catalogne.

Suis redescendu assez vite, par le coupe-feu.
Au col de Jou, deux jeunes Allemands harnachés comme des baudets déchiffraient les panneaux d'informations touristiques. Ma timidité et mon espèce de dignité m'agacent : j'aurais aimé les regarder en passant à côté d'eux, mais je n'ai pas osé, et je n'ai fait qu'entrapercevoir des lunettes et une touffe de cheveux blonds, et cet accent germanique que j'aime bien.
J'ai repris la voiture, et je me suis engagé sur la route sinueuse et étroite qui descend sur Casteil, en espérant que les freins ne lâcheraient pas.
Coup de soleil dans le cou.

Jeudi 28 juillet 1994

La nuit dernière, celle qui précédait notre retour en Normandie, j'ai rêvé d'Antoine.
Il était assis sur le rebord d'un bassin de piscine municipale. Je me tenais à l'autre bout et je l'observais.
Je me demandais : « Sait-il que je l'observe ? Me regardera-t-il ? Oh il m'en veut, c'est sûr ! »
Et puis il a tourné son visage vers moi, et là, à la manière d'un travelling avant de cinéma, l'image s'est rapprochée jusqu'à ce que je ne voie plus qu'un gros plan d'Antoine me souriant avec aménité.
Et subitement je me suis réveillé : il était six heures du matin, l'heure de se lever, la dure journée du retour en voiture vers Rouen m'attendait.

Et puis cette nuit, j'ai encore rêvé de lui, mais d'une façon plus heurtée, plus pénible, un peu comme dans un film d'aventures. Ce dont je me souviens bien, c'est de m'être réveillé à de nombreuse reprises dans la nuit, j'avais terriblement chaud et j'entendais la pluie fracasser le toit au dessus de moi, et un bourdonnement continu : le tonnerre. Ma chambre était constamment illuminée de la lumière crue et lugubre des éclairs, et je crois que, plongé dans un demi-sommeil, je ne réalisais pas ce qui se passait dehors. Je me contentais de subir la violence de cet orage, comme je subissais la chaleur et le poids de mes rêves.

Nos bourses, à Sarah et moi, sont refusées. Déjà l'année dernière, parce que je m'étais réorienté, et cette année, pour dépassement de barème. Chienne d'administration !

La maison des Tourtel
J'ai téléphoné chez les Tourtel cet après-midi pour joindre Stéphanie. C'est Benoît qui a répondu. J'ai essayé d'être un peu plus prolixe que d'habitude, mais j'ai manqué de naturel. C'est pénible de m'être ainsi attaché à lui : ça me bloque, ça m'entrave.

Dans la rue du Champs-des-Oiseaux, deux types glissaient des prospectus sous les essuie-glaces des voitures en stationnement. Je les ai doublés, en marchant d'un bon pas. Cinq minutes plus tard, une voiture rouge s'arrêtait à mon niveau, et l'un des passagers me lança un : « Tenez monsieur, un petit catalogue… » Il me tendit son papier, que je pris en souriant, il me dit merci, et il disparut. C'était un des types de tout à l'heure, ceux qui distribuaient les prospectus. Il avait l'air bien. J'étais surpris. Et moi, de m'élancer tout de suite dans des scénario débridés tout le restant du chemin...

Chez le coiffeur, ma coiffeuse m'entretient des pellicules, de la qualité de l'air, d'une collègue à elle – vingt ans de métier – dans les poumons de laquelle on a radiographié une touffe de cheveux, etc.

Dans la Lycorne déserte, Yvon bavarde avec un client assidu, à demi-mots, derrière son comptoir : « Les jeunes qui aujourd'hui se vêtissent, ou se coiffent d'une façon originale ou provocante, cherchent à se donner une personnalité, parce que précisément, ils n'en ont pas. »

Il a encore fait très chaud aujourd'hui sur Rouen. Et Benoît est en ville. Tomberons-nous sur lui par hasard, Alix et moi ? L'aimerais-je déjà de trop ?
Oui, j'entends une bien curieuse musique.

Mardi 2 août 1994

Départ un peu précipité pour la Hague. J'avais à faire encore tant de choses à Rouen !

Sur la plage déserte de Vauville, hier après-midi, je me suis endormi au pied de la dune. Je sentais le vent, le sable tombant sur mon visage.
Et je sentais la présence de la mer verte devant moi, ses vagues incessantes, ses écumes, son large horizon. Et ce bleu, ah ce bleu profond des ciels d'été. J'adore cette luminosité : pure, puissante, immaculée, argentée… elle me vivifie et me calme à la fois.
Me donne des coups de soleil aussi, je n'ai pas la peau mate de Sarah.
Pour le moment, je suis posté à la fenêtre de ma chambre, et je constate que le temps se couvre. Mais il évolue si vite ici !

La mer et le hameau, vus du gîte
Les rêves que je fais à Gruchy me marquent particulièrement, peut-être parce que, dans mon inaction, je m'abandonne facilement à leur envoûtement une fois réveillé.
La nuit dernière, j'ai donc rêvé que je me trouvais dans une soirée pour laquelle tout le premier étage d'un grand restaurant avait été loué, un restaurant moderne, comme ceux que l'on rencontre sur le bords des autoroutes : une salle circulaire entourée de baies vitrées, au mobilier aseptisé. 
Nous étions peu nombreux pourtant, assis par terre ou sur des sofas. Il y avait des gens qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans ce genre de soirées : Stéphane, Fabrice, Daniel, Arnaud, et Guillaume, qui se tenait juste à ma droite.
Ça faisait très intime tout ça, il y avait même des chandelles, on se serait cru autour d'un feu en camping, alors que nous étions bêtement installés au centre d'une grande salle circulaire d'un restaurant d'autoroute.
Guillaume était donc assis à ma droite, et je n'y avais prêté attention au début, à sa main un peu baladeuse et collante, trop occupé que j'étais à débiter des idioties (pour une fois que je décoinçais avec ces types-là !). Je n'ai pourtant pas reparlé à ce type depuis longtemps ; nous étions dans la même classe au collège, et je me souviens même qu'une fois, lors d'un voyage scolaire à Sheffield en Angleterre, il m'avait interpellé et m'avait dit « Je t'aime », mais comme tout le monde à l'époque se moquait de mon efféminement, c'était encore une façon de se payer ma tête.
Mais je n'ai jamais oublié ce détail, peut-être parce qu'il mettait en scène quelqu'un qui ne me déplaisait pas physiquement, et parce qu'il m'avait appelé pour me dire une parole agréable (même dénuée de tout fondement), d'une voix mal assurée. Comme il était un peu branleur, j'avais trouvé ça presque rigolo.
Bref, dans mon rêve cette nuit, j'avais senti sa main effleurer la mienne, avant de rester en contact avec elle, jusqu'à ce que, agréablement surpris, je me décide à la serrer.
Plus tard, pour une raison qui m'échappe, nous avons dû changer de place, et je me revois, me retournant vers lui (qui s'était maintenant rapproché d'Arnaud)  m'écrier, d'une voix inquiète :
« Tu ne m'oublieras pas, hein, tu ne m'oublieras pas ? »

A partir de cet instant, le rêve se dissout peu à peu, mais je me rappelle être sorti de la salle du restaurant, et avoir rencontré dans l'escalier le propriétaire des lieux, un cendrier à la main, furieux que la salle ait été laissée si dégoûtante. Il devait être huit heures du matin, et j'étais amer parce que Guillaume et les autres avaient quitté les lieux depuis longtemps sans que je m'en aperçoive et qu'il ne s'était donc rien passé.

Mercredi 10 août 1994

Le port d'Omonville-la-Rogue

Déjeuner de moules et de frites à la Guinguette d'Omonville-la-Rogue, sur le port, face à la mer grise et nerveuse.

Il a commencé à pleuvoir vers la fin de l'après-midi, quand les fenêtres ouvertes du gîte se sont mises à s'agiter, et que les portes grinçaient mystérieusement à l'étage. Il n'y a rien de plus triste que de se sentir emprisonné dans cette maison et que le temps se déchaîne comme un diable dehors.

Et il s'est déchaîné hier soir !

Papa, maman et Zoé
Pourtant, je me suis réveillé cette nuit vers trois heures, au milieu d'un grand silence ; tout avait disparu : les grondements du tonnerre, les cataractes tombant du toit et s'écrasant dans la cour, les feuilles des arbres crissant sous les bourrasques. J'avais tantôt chaud, tantôt froid.  Impossible de fermer l'œil de nouveau.
Alors j'ai sorti mon walkman, et j'ai écouté du Beethoven, du Bach. J'ai entendu Sarah, puis papa, qui allaient aux toilettes – tout est si sonore dans cette maison !
Le sommeil est venu tard, vers six heures, alors que me revenaient en mémoire des souvenirs de lycée, de soirée : chez Claire, ou chez Nicolas (j'aimais bien son petit studio, rue Saint-Vivien, tout propre, aux murs blancs, avec sa vue sans intérêt sur une arrière-cour, avec sa lampe halogène et sa chaîne sophistiquée). On s'est un peu disputé lui et moi pour des bricoles (un jeu de tarot qu'il ne voulait pas prêter, ou l'emploi de la langue française) et après le départ de Sylvie à Nancy, et mon inscription en fac, on ne s'est presque plus vu, lui et moi.
Je referme cette parenthèse en disant que les souvenirs sont toujours amers, joyeux ou non. Je n'ai jamais porté autre chose à N. que de l'amitié – j'espère qu'il n'en a jamais douté – mais bon, quelle importance, puisque de toute façon il intégrera sans doute une école d'ingénieur l'année prochaine, dans une autre ville de France, et je l'oublierai petit à petit, jusqu'à son nom. (un nom comme un autre d'ailleurs, je ne lui voue pas un culte, mais j'aimais bien son petit studio blanc rue St-Vivien…)

Vendredi 12 août 1994

Pourquoi diable ai-je rêvé que je découvrais un disque de Peer Gynt dans la chambre de Sarah, elle si confinée dans le rock ? Non, d'ailleurs, je n'aime pas les groupes actuels, je m'en désintéresse. Pourquoi hurler dans les refrains ? C'est Nirvana qui semble avoir popularisé ce style criard exutoire.

Ah l'horrible bruit d'une mouche qu'on croque puis qu'on avale. Car tel est l'ignoble forfait que vient de commettre notre chat Gris-Gris. Je me suis aussitôt précipité sur la sonate au Clair de Lune, comme pour chasser de ma tête ce indélicat bruit de dépeçage.
C'est que je ne parviens pas à trouver le sommeil ; les questions d'argent me harcèlent.

Ma mère, lisant le journal, ou corrigeant des copies...
L'année à venir s'annonce difficile sur ce plan là. Et maman qui ne nous a rien donné ce mois-ci. Je n'aime pas le silence qu'elle entretient au sujet de notre argent de poche, il ressemble à un tabou.
Il y a aussi papa avec son découvert en banque. Et cette bourse qui nous est refusée. Quand je pense à ce que maman dépense pour ses cigarettes, ses bouteilles d'alcool et les caprices de Zoé… Je la vois déposant sur la table, en début de mois, la somme convenue, d'un air désolé :  « J'aimerais te donner plus, mais… ». 400 F, dont je déduis déjà 150, rien que pour la carte de restau-U. Et mes économies de l'année dernière ont presque complètement fondu. Où vais-je trouver l'argent pour mon paquet quotidien de cigarettes, mon café en fin de journée, mon kir dans un bar en fin de semaine ? Voilà mes seules dépenses. Pas de cinéma, pas de bouquins, pas de partitions – un disque par ci, par là. Les vêtements, maman s'en charge, à Continent.
Mais cessons de penser à tout ça, je finirai par en faire une nuit blanche.

Lundi 22 août 1994

Lundi soir, départ pour Cottévrard, chez Delphine. Il y avait Alix, Vincent, et Florian, avec son accent du sud, et sa tranquillité nonchalante. Ces deux garçons viennent de l'école des Mines d'Alès, et travaillent dans un laboratoire à Rouen, où Delphine fait un stage. Il y avait aussi Cédric, un copain de Florian, et que je ne reverrai jamais (il était de passage à Rouen) – et qui m'a beaucoup plu, pour sa gentillesse, sa sensibilité voilée, proche de la mienne, ai-je imaginé.
Ils faisaient de la cuisine, jouaient de la guitare, du piano. Avons joué aux cartes, au Monopoly. Couru dans la campagne normande.
Suis rentré hier soir, heureux d'avoir passé ces moments avec eux, des moments extraordinaires, très purs. Mais j'ai l'esprit brumeux maintenant, vraiment mélancolique.

Mardi 23 août 1994

J'ai besoin d'eux : de Florian, de Vincent, de Delphine. Ils sont franchement attachants, ainsi ; ils me calment, m'apaisent, dans leur douceur et leur insouciance. Avons joué à la coinche ce midi, tous les quatre, à l'Adelschoffen, sur la place du Vieux. Et puis ils sont partis d'un pas langoureux, rejoindre leur laboratoire, Delphine pestant contre les revues qui lui restaient à trier.
Hier soir, chez Stéphanie M., partie se coucher, Alix et moi avons picolé à l'Armagnac et au pastis. Je lui ai raconté ce que j'avais ressenti le week-end dernier à Cottévrard, j'en ai versé une larme, avant de me ressaisir aussitôt. Et puis il y avait Cédric – celui que je ne reverrai jamais – et dont le souvenir me poursuit partout. C'est comme si j'espérais encore quelque chose, comme si je me trouvais à l'orée de quelque chose de nouveau, et que je me sentais enfin prêt.
Pourtant, ces temps-ci, quoique je me sente contraint, étouffé, je reste serein, optimiste, je laisser tout aller dans le calme. Dans l'optimisme. Tout coule sur ma peau, et je marche lentement.

Dimanche 28 août 1994

Étendu sur mon lit, je regarde le plafond
Je souhaite que cette année soit la dernière que je passerai à Rouen avant longtemps. Mon rêve : faire ma licence à Nice ou Toulouse, bref, dans le sud. Mais ce ne sera pas facile : problème d'argent, de logement, etc.

J'ai besoin de changer d'air, de rencontrer d'autres gens, je ne supporte plus cette chambre déserte, trop proche de ma famille. Je voudrais remettre les compteurs à zéro, au prix d'une solitude accrue peut-être, au début en tout cas. Oui, il faudrait que tout tremble, que tout remue un peu dans ma vie.

Jeudi 1er septembre

Drôle de journée hier : je n'avais pas la sensation habituelle qui me surprend toujours lorsque je descends sur Vernet.
Assis dans le train corail : je regardais le couloir central, les rideaux jaunes aux fenêtres, les paysages verdoyants qui couraient dehors, mais je ne réalisais pas que je filais droit sur Vernet-les-Bains.
J'aurais pu tout aussi bien me rendre à Strasbourg.
Et puis il y avait Laurence, assise à côté de moi, avec ses intonations de voix si reconnaissables, son visage à mimiques. Et il y avait moi aussi, un peu ridicule, ricanant, mon air soudain redevenu sérieux, passablement coincé peut-être.
Et puis il y avait ce type – oh, vingt-cinq ans passés – qui est venu s'asseoir juste sur le siège en face de moi, et dont je pouvais une partie du visage se refléter dans la vitre lorsqu'il regardait le paysage, et auquel je trouvai un joli profil, de beaux yeux verts, et je me suis dit, à moi même : les cheveux châtains tirant ainsi sur le blond, ça a son charme quand même. A Brive, il s'est levé pour attraper sa valise dans le porte-bagage, et j'ai vu son visage en entier, et – oh – j'ai été très déçu.
Le train s'est arrêté longtemps à Toulouse. Beaucoup de couleurs sur les quais. Des gens attendant l'express pour Marseille ; les embrassades, les gestes qui veulent dire au revoir ; et moi derrière ma vitre, avec mes rêves, mes airs de musique, et ma vie comme chiffonnée.
La gare de Villefranche enfin, notre terminus, telle une gare du Far-West, entourée de montagnes et plongée dans la nuit, silencieuse, comme on en voit dans les westerns.
Enfin, arrivé à Vernet, ai-je réalisé que j'arrivais à Vernet ?
Non, pas vraiment, ce n'était que la fin du voyage.
Je crois que la présence de Laurence y est pour quelque chose : elle attire tout autour d'elle, et il ne me reste que des images, une lumière, un endroit connu.
Dans le fond, j'aime ça : je me trouve ainsi plongé dans le bain de la vie présente, même un peu floue et dévêtue de toute nostalgie.
Dommage pour le temps, cela dit : un couvercle de nuages est posé sur la montagne. Mais les rayons du soleil, lorsqu'ils percent, n'en sont que plus agréables.
Et puis je me sens débarrassé de cette sensation d'étouffement qui me poursuivait à Rouen ces jours derniers, depuis le départ de Florian, celui de Cédric. Je devais subir l'effet d'une tristesse latente, quasi inconsciente.

Lundi 5 septembre 1994

Avons réalisé l'ascension du Canigou.
Nous avons quitté Vernet peu avant sept heures du matin, un matin frais d'ailleurs. J'avais pas mal de choses à redouter d'une telle expédition : j'avais opté pour l'itinéraire 3 - celui que j'avais emprunté seul, il y a deux ans - et que je sais fort raide. Vu la difficulté que j'ai eu à atteindre la Font dels Monjos samedi dernier, je doutais un peu de mes capacités physiques, sans compter que je n'ai pas fait de sport cette année. Et puis ma crise d'hypoglycémie de l'été dernier me revenait en mémoire.
Pourtant, j'ai trouvé mon rythme de marche assez rapidement ; et la météo nous avait assuré qu'il n'y aurait pas d'orages, seuls quelques passages nuageux sans conséquence.

Aussi c'est plutôt serein que j'ai atteint le petit monument du maquis H. Barbusse vers 8 heures. Le pic Dourmidou et le massif de Madres, revêtus de rouge sous le soleil levant. Avons grignoté un peu du gâteau aux carottes de L.
Il était neuf heures et quart quand dans un silence total nous avons atteint le refuge de Bonaigua, sous un ciel magnifiquement bleu. Le Canigou y paraissait plus grand, plus imprenable.
Au bout d'un quart d'heure environ, il faisait frais, et j'étais encore en sueur, nous reprîmes notre marche sous les pins.
Les tintements des cloches des vaches résonnaient en hauteur.
Avons débouché du bois dans la prairie de la Castella, où un troupeau paissait. Laurence a jeté un oeil dans la vieille cabane en pierres qui sert - je pense - d'abris pour le bétail.
Une mer de nuages s'étendait au loin, encerclant le Pech de Bugarah.
Sinon, pas un chat, pas un randonneur sur cet itinéraire perdu.
Avons franchi la crête qui descend du pic Joffre au voisinage du roc d'Onze Heures, sous le même ciel imperturbablement bleu.

Derniers mètres avant le sommet
Quand nous avons rejoint le G.R. qui monte du chalet des Cortalets, forcément plus fréquenté, et que nous nous sommes assis un instant - L. s'enduisant de crème solaire - j'ai regardé la pente dénudée, parsemée de quelques touffes d'herbe, qui montait vers le ciel, et j'ai ressenti un sentiment d'une intense pureté, celle dont j'ai tant rêvé à Rouen. Elle s'élevait en moi, balayant mes soucis, mes scrupules du quotidien, je me savais en altitude, au dessus de tout, sous le soleil et sa lumière parfaite, presque violette, tout en moi se déliait, se dénudait, se nettoyait.
Un type - mon âge environ - nous a soudain doublé. Il m'a regardé quand il est passé devant moi ; il semblait rayonner lui aussi.
Et puis nous avons franchi le pic Joffre, et le Canigou est réapparu, fier, indétrôné, omnipotent.

Tout en bas, on pouvait apercevoir le Cady, juste au dessus de Vernet
Après une rude dispute avec les cailloux et les rochers gris, L. et moi avons atteint le sommet vers midi moins le quart.
Des gens divers se tenaient là : une communauté religieuse un peu bizarre - le "Renouveau Charismatique" - composée d'alsaciens et de jeunes catalans pure souche - avec leur fort accent, leurs cheveux bruns et leurs yeux noirs.
Avons pu discerner la côte jusqu'aux abords de Montpellier au nord, et vers Figueiras au sud. Quelques gigantesques nuages émergeaient parfois des vallées et des collines en contrebas. La mer, les étangs, les villages, tout minuscule. Et un grand ciel bleu et profond au dessus de ma tête.
Je regardais de temps en temps le type de tout à l'heure, celui qui m'avait plu, discuter avec les autres randonneurs. Il s'appelait Yves, si j'ai bien entendu ; je l'ai regardé redescendre avec tristesse, du haut de mon perchoir.
Deux dames un peu âgées sont arrivées ; elles montaient des Cortalets. L'une d'elles, très en forme, nous a lancé à tous un guilleret "Salut !", puis, à sa compagne : "Georgette, vous me ferez le plaisir de mettre votre pull..." Et au moment de repartir : "Ah ça non, nous n'allons pas courir..."

Il était une heure environ lorsque L. et moi avons commencé la descente par la cheminée, sèche et dangereuse. Des gamins encordés l'escaladaient. Une fille se plaignait d'avoir le vertige.
Sommes arrivés à Marialles trois heures plus tard, sous le même soleil de montagne. Nous y retrouvâmes par hasard le "Renouveau Charismatique" ; ils s'apprêtaient à reprendre leur véhicule, un break, et nous proposèrent de nous emmener.
Fourbus, nous avons accepté.
Le chauffeur serrait de près le bord du ravin - à cause des incessants nids de poule de la route en terre, complètement défoncée - et j'avoue que je ne me sentais pas du tout à l'aise. Pour ne plus y penser, je m'efforçais de me concentrer sur les explications d'une des passagères : "... oui, nous venons tous de régions différentes..." "... entraide..." "... familles... "... office tous les jours..."
Puis : "... ça sent le caoutchouc brûlé, vous ne trouvez pas ?" Quelques instants plus tard, on entendit le chauffeur s'exclamer "Plus de frein !!". Il parvint néanmoins à arrêter le véhicule, grâce au frein à main.
Nous avons continué à pied, Laurence et moi, les laissant poliment se débrouiller avec leur huile et leurs freins, pas fâchés de quitter ce que je craignais de voir devenir notre tombeau.

Le Col de Jou.
Casteil.
Puis Vernet, enfin.
Les genoux en compote, mais satisfaits de cette ascension, très réussie, au cours de laquelle les paysages s'étaient succédés dans une grande beauté, en splendeur, et pendant laquelle j'avais ressenti tant d'impressions lumineuses et douces, comme dans une sorte d'extase.
Et le Canigou, comme je l'ai toujours rêvé : une ineffable pureté dans les derniers kilomètres précédant l'arrivée au sommet, et une étrange et sage satisfaction pendant le retour.

Saine fatigue, donc, en ce soir paisible.

Mercredi 7 septembre 1994

Laurence a pris le car pour Perpignan ce matin ; à l'heure qu'il est, elle se trouve assise dans un train qui la ramène à Rennes. Elle reprend les cours demain.

L'appartement de Vernet-les-Bains
Il y a comme un vide à présent dans l'appartement, une absence, un silence. Comme à chaque fois que nous nous quittons, je ressens comme un serrement au cœur, une brisure.
Mais j'ai besoin de solitude aussi, au bout d'un moment, je remarque que les gens avec lesquels je reste plusieurs jours de suite finissent par m'agacer, me priver d'une forme de liberté, même si, grâce à eux, le poids du temps qui s'écoule et me vieillit, a cessé de m'étouffer.

D'ici à mardi prochain, date prévue de mon retour sur Rouen, que vais-je faire ?
Maman me disait au téléphone, tout à l'heure, que papi et mamie rencontreront les Colin à la Toussaint, à qui ils envisagent sérieusement de vendre ces lieux qui symbolisent mes vacances d'été de jeunesse, ces lieux qui sont encore un peu les miens à la seconde présente : cet appartement blanc, aux grandes vitres ouvertes sur le village, le soleil et la montagne.
Le Canigou se trouve d'ailleurs noyé dans une sorte de buée aveuglante aujourd'hui. Sa pureté me manquait tout à l'heure. Ressentirai-je jamais à nouveau sa force, l'éclat de sa grandeur et de sa beauté hiératique, lorsqu'on atteint son sommet ?
Mais qui serai-je plus tard ?

Lundi 10 septembre 1994

Rêvé de Florian (celui de Terminale, pas l'ami de Delphine !) :
Quand je le rencontrai, il tenait un gros livre à la main. Je lui disais bonjour, tout souriant :
« - Salut Florian !
- Salut. »
(tout sourire, lui aussi, chose rare)
« - Au fait, j'ai appris que tu as fait éditer un bouquin…
- Oui. Tu l'as lu ? me demande-t-il, joyeux
- Euh non, mais je l'ai feuilleté l'autre jour dans une librairie, et j'ai hésité à l'acheter. »

Les pins du Roussillon
Ce qui était totalement faux, bien sûr, je ne savais même pas de quoi traitait son livre. Mais, étant toujours prêt à discuter de ce genre de choses – de tentatives artistiques – et cherchant à m'accorder les bonnes grâces de Florian, je commençais à lui poser des questions sur son style, ses motivations – tout en n'ayant toujours aucune idée du sujet de ses écrits – jusqu'à ce que je lui demande dans quel courant littéraire il se situerait.
Là, son sourire s'est dissipé et son visage a trahi un net étonnement :
« - Excuse-moi mais je ne saisis pas du tout l'objet de ta question. »

Etant bien sûr incapable de me justifier, je bredouillai. Et lui d'enfoncer le clou :
« - Non vraiment, je ne comprends pas. »

Je crois qu'on se quitta sur un vague sourire poli. Visiblement, j'avais fait une gaffe.
Et je ne sais toujours pas de quoi parlait le livre de Florian.
Je crois que je me comporte parfois de façon aussi hypocrite dans mes rêves que dans la réalité.

Lundi 12 septembre 1994

Cette nuit – il devait être trois heures du matin – je fus réveillé par de sourds grondements.
Il me fallut un certain temps avant de réaliser qu'il s'agissait du tonnerre.
Je me suis levé et je me suis engagé dans la pénombre de l'appartement, simplement éclairé par les lumières du village, sur la colline en face. Dehors, je voyais les arbres ployer sous l'éclat rougeâtre et fantomatique des lampadaires, le long des rues désertes. Le bruit de la pluie se mêlait au ronronnement habituel du Cady. De temps en temps, les grandes vitres qui me protégeaient de la tempête craquaient un peu sous la violence des bourrasques. Un éclair. Puis le déchirement du tonnerre qui résonne longtemps dans les gorges et les ravins environnants. En revenant vers ma chambre, peu rassuré, j'ai cru entendre, émanant imperceptiblement du vacarme de la tempête, comme venu du fin fond d'une lointaine vallée, le chant désespéré d'une église de village.

A mon réveil ce matin, vers 11 heures, on aurait dit que le soleil avait cherché à camoufler toute trace des événements de la nuit. Les rues étaient sèches, comme les toits et les arbres ; les sapins avaient retrouvé leur noble raideur, et le ciel était largement teinté d'une placide et aimable couleur bleue d'été.

Le fier Canigou
Le fier Canigou...
A présent, le temps se couvre de nouveau.
Je rentre à Rouen demain - mon clavier m'a manqué !
Je n'arrive pas à imaginer que cet appartement risque d'être vendu, que plus rien ne sera comme avant pour moi, à Vernet. Alors je lève les yeux vers les montagnes, comme pour les photographier à jamais dans ma mémoire. Mais la réalité de leur présence, le sentiment de leur existence, risquent de me manquer là-bas, en Normandie.
Pourtant, à quoi bon s'attacher à des pierres quand on ne s'est attaché à personne d'autre, ici ?
C'est vrai : je ne connais personne à Vernet, juste quelques visages, de vue.
Enfin, il me manquera toujours ce beau soleil.

Lundi 1er octobre 1994

Une idée (de Messiaen) : remplacer le battement rythmique – ponctuel, régulier – de la musique, par la sensation d'une valeur brève - linéaire.

Hier, à la Lycorne, un peu plus de bruit que d'ordinaire : des Allemands croassant autour de verres de bière. Il est vrai que le philharmonique de Munich se produit bientôt à la Chapelle du lycée Corneille, dans le cadre du festival Octobre, et ils en faisaient certainement parti.
Me suis rendu à l'Exo 7 avec Stéphanie et Audrey voir jouer deux groupes. Sarah m'avait refilé quelques champignons plus ou moins hallucinogènes. En fait, nous n'en avons sans doute pas pris assez. Mais je me suis senti mou et agressif durant tout le concert, et des images absurdes défilaient dans ma tête sitôt que je fermais les yeux. Le deuxième groupe programmé  – qui s'appelait « Nothing » - m'a rappelé qu'en matière de fusion, grunge, hard, machin, la gestuelle s'impose.
Virtuosité poussée du batteur – se met debout, s'ébroue en envoyant promener sa sueur qui perle, frénésie absolue. Virtuosité du chanteur, textes scandés – influence évidente du rap – il saute, rebondit, joue avec ses cheveux, il est ici, puis là. Virtuosité du guitariste – solos exagérés, grinçants : la main qui monte, qui redescend à toute vitesse le long du manche, cordes tirées, distorsions, atonalisme passager. Pendant que le bassiste tricote plus vite qu'une machine à coudre.
Gestuelle, gestuelle, gestuelle. Et pas un seul air de musique qui vous reste en tête, quand le groupe en a enfin fini avec son dernier rappel. Mais j'ai trouvé ça distrayant, comme spectacle.

Dimanche 9 octobre 1994

Les rouennais
Vilaine semaine. Je n'ai jamais autant manqué de quelqu'un.
Me promène dans les rues, lentement, je regarde les gens passer, j'essaye – espère plutôt - attraper leur regard. J'ai de soudains étourdissements. Crains de m'évanouir. Et je dois subir en plus une immense fatigue, encore accentuée par le froid mordant qui s'est abattu sur la région.

Hier, vu « Rouge » de Kieslowski, avec Stéphanie.

Avant hier soir, au bar du Palais, j'ai longtemps discuté avec Benoît, impossible de nous arrêter. Mais il y a toujours quelque chose ou quelqu'un qui nous interrompt, Odile par exemple.
Un type m'a demandé du feu, et m'a rendu mon briquet en me souriant, et en me regardant droit dans les yeux. Il était assis à une table voisine de la nôtre. Je m'imaginais avec lui.

Mercredi 12 octobre 1994

Les cours à la fac ont repris. Ma fatigue est telle que je ne parviens même plus à me lever le matin.
Comme si je manquais de vie, ou de volonté pour vivre.
Je ne me sens pas bien du tout. Au point que je ne me rends même pas compte que je souffre continuellement. Cela va au delà de la tristesse ou de la léthargie, c'est plus profond, tout mon ^tre est impliqué.
Curieux cette sensation d'avoir déraillé du quotidien, d'attendre, d'attendre ; cette impression de faire le trottoir jour après jour. J'observe les autres autour de moi avec les yeux d'un voyeur, et avec une frustration toujours plus insupportable.
Alors la fac, les cours d'algèbre et de mécanique… autant dire qu'ils me passent au dessus de la tête. J'ai déjà séché deux cours.
Mais au moins, ainsi, j'ai des obligations (soi-disant obligations), un emploi du temps, des points de repère dans mes journées, et puis la fac, c'est gens à qui parler, des couloirs avec des inconnus à qui l'on peut demander du feu.
Donc, j'attends.

Lundi 17 octobre 1994

Aujourd'hui, je me suis senti mieux, mais toujours un peu comme une coquille de noix qui se laisse porter par le courant. J'ai surtout peur pour les jours à venir, j'ai peur d'une rechute.
Ce qui est curieux, c'est que je suis sujet à de brusques accès de joie…
Ainsi, vendredi soir dernier, en accompagnant Benoît en voiture chez Odile, avant d'aller retrouver Audrey : soudaine excitation, propos absurdes, gloussements nerveux. Comme une sorte d'autoprotection.
Ce ne fut pas le cas jeudi soir, dans la vieille 404 d'Alix – sans chauffage, d'où mon rhume – garée sur le panorama de Bonsecours. Elle me parlait de ces gens séniles et fous avec qui elle a sympathisé en vacances. Je lui dis que je ne me porte toujours pas très bien. Pas un mot de réconfort.
Alors j'ai continué à regarder le panorama nocturne en silence, blotti dans mon blouson.
Ou comme quand j'ai eu cette soudaine crise d'angoisse, samedi dernier, dans la Lycorne.

Mercredi 19 octobre 1994

Une rue de Rouen
Je m'enfonce à nouveau. Je me sens contraint.
Saleté d'emploi du temps, saleté de cours, saleté de gens. Saleté de solitude. Pas le cœur à sourire.
Tout est noir. C'est absurde, il n'y a pas de raison.
Vu un médecin hier.
« Devriez vous faire suivre par un psy »
« … pour mieux vous comprendre. »
Oh, tout un programme.
Il m'a donné un traitement léger.
Je devrais me raisonner un bon coup. Car je n'ai plus la tête hors de l'eau.
Je voudrais que tout s'arrête.

Dimanche 23 octobre 1994

Je me porte mieux. Ce que j'ai vécu ces dix derniers jours me fait peur. Je ne veux plus y songer.

Hier, Benoît, Stéphanie et Alix sont venus jouer à la belote à la maison.
En fait, pendant cette petite dépression, j'avais perdu quelque chose d'essentiel que je commence lentement à retrouver : le goût de la vie. C'est bête à dire mais maintenant je réalise vraiment ce que signifie cette expression. Ce goût de la vie, c'est ce qui donne du piment à l'existence, qui la rend aventureuse, même là où a priori elle ne l'est pas du tout, dans le quotidien le plus plat ; c'est lui qui nous pousse à imaginer, à apprécier, à frémir, même les choses les plus futiles, les choses du quotidien.
Même épris de Florian, même mélancolique, je l'avais encore ce goût de la vie. Même si je fus souvent désespéré par son désintérêt, humilié par ses refus, je ne sombrais pas – au contraire, je m'accrochais autant qu'il fût possible de s'accrocher, et surtout ma "passion" pour François rendait ma vie pleine d'aventures, de mystères, même s'il ne se passait jamais rien. Je me faisais une montagne de peu de choses, et sur cette montagne, mon quotidien prenait des allures romanesques.
Même passionné, il m'a toujours été possible d'apprécier un simple café après le Restau-U avec Alix, de jouer mon timide dans le hall de la Fac de sciences, ou d'apprécier la descente sur Rouen, après les cours, dans la voiture d'Alix. Toutes ces choses chargées de lumière, de sensations, de chaleur, qui remuaient ma vie.
Ces dix derniers jours, je ne voyais rien, je ne ressentais plus rien. Je ne vivais plus rien. J'étais plein d'une continuelle absence de volonté et d'énergie. J'étais aveugle, sourd, muet. J'avais un ciel gris au dessus de ma tête, des œillères, et une porte close devant moi.
Heureusement, je crois que les choses commencent à évoluer.

Lundi 24 octobre 1994

Souvenons-nous de ce que j'écrivais en terminale, sous le coup de ma passion :
« Je dois décider. Car je suis seul maître. J'ai un monde face à moi avec lequel je dois jouer. Tout est permis, je n'ai rien à perdre. »

Il faudrait que je puisse toujours garder cette réflexion pleine de bon sens à l'esprit, que j'en sois imprégné à chaque instant de la journée.
Et puis surtout, il faudrait que je colore à nouveau mes journées, que je les dramatise, que je les magnifie. Que chaque carrefour de rues soit chargé de possibles. Que chaque café bu à la Lycorne puisse cacher un petit événement, une série aléatoire d'émotions.
Je voudrais pouvoir me sentir parcouru de nouveau par ces joies diffuses, ces douces craintes, par tous ces petits émois incohérents, absurdes, qui me surprennent sur un parking, dans un bar, un couloir, ou dans des lavabos, ces petits détails auxquels on ne prête d'ordinaire aucune attention, et qui pourtant sont là, ces petites choses qui ont constitué jusque là la trame de mon existence adolescente.
Je sais maintenant qu'on peut aussi se trouver enfoncé, et vide de tout. Je sais qu'un désespoir et une solitude sont capables de tout anéantir.
J'avais un goût de mort dans la bouche ces derniers temps. De mort et de silence.
Un silence grand et gris. Profond.

Mais je me ressaisis. Je chromatise de nouveau mon quotidien, ce quotidien qui, dans sa vacuité et sa simplicité, m'est si essentiel.

Lundi 29 octobre 1994

Cours d'histoire de la musique mardi dernier (on doit choisir une UV non-scientifique pour le DEUG, et j'ai donc tout naturellement choisi un cours de musicologie)
Salle pleine, étudiants endormis. Le prof, M. Noizette de Crauzat, qui s'emporte dans sa grande passion pour Frescobaldi. Ou dans ses souvenirs.
« Ce n'est pas comme Messiaen… Je me souviens, quand j'étais dans sa classe, il était d'un tatillon !! Il pouvait geindre pour un demi-soupir manquant à la 52ème mesure d'une partition ! »
Alix et ses ennuis avec son père, avec son copain qui habite Saintes, et qui revend de la drogue.
Benoît, fort sympathique avec moi.
Et la pluie qui se met à tomber dès que je mets un pied dehors.
Espoir de faire carrière dans la musique.
Mais aujourd'hui j'ai donné un cours de mathématiques à un jeune lycéen (je ne fus guère brillant, je trouve)
Et Laurence qui ne m'a toujours pas écrit. L'aurais-je déçu ? C'est possible. Moi, ce petit étudiant miteux, inerte et égocentrique, intéresser quelqu'un ? Il faudrait être anormal pour cela.

Lundi 31 octobre 1994

Pont de la Toussaint. Temps de circonstance.
Hier soir, dans la rue, en revenant tranquillement du Leffe, un inconnu, un peu aviné, saute sur Alix et se met à la taquiner.
Se met à raconter sa vie. Né en 60, mais il fait cinquante ans. Alix joue la silencieuse, la mystérieuse, faux-semblants, etc. Typique d'Alix. Le bonhomme est brave, gentil, un péquenot du pays de Caux. « De Jumièges » précise-t-il. Moi je me contente de sourire, courtoisement, mais des fourmis me montent dans les jambes à force de nous me debout sans bouger.
Il insiste pour faire parler Alix, se met à raconter son enfance : « De mon temps, les jeunes filles… »
Le monologue s'éternise.
Soudain, enfin, on se sépare. Lui s'en va faire du stop pour rentrer à Jumièges.
Deux filles passent à côté de nous. Derrière elles, une grosse cylindrée noire roule au pas.
Il est trois heures du matin, on est lundi, il n'y a personne dans les rues.
Les feuilles mortes dansent dans le vent.
En me retournant, je vois que dans la voiture noire, il y a trois skins. Et je réalise que les deux filles qu'on venait de voir passer étaient maghrébines.
Mais tout cela s'était passé tellement rapidement. Heureusement, je vis que le péquenot de Jumièges marchait dans la même direction que les deux filles, et j'aperçus au loin un fourgon de flic qui se cachait et qui attendait peut-être pour les coincer.
Alix et moi avons regagné lâchement notre voiture.

Lundi 7 octobre 1994

Et voilà que je prends goût aux accords de neuvième (de 9ème, et pas de 7ème, c'est curieux !)
Ce n'est pas ça qui m'empêchera de m'éparpiller, malheureusement. Il faut que je m'attelle à la composition d'une pièce, du début jusqu'à la fin. Mais j'ai encore tellement à apprendre – et chaque jour j'apprends – que j'ai trop peur d'écrire quelque chose que je pourrai réarranger un mois plus tard, voire remanier de fond en comble, grâce à de nouveaux enseignements, une nouvelle vision, un approfondissement.

Comme la petite suite pour piano de Debussy est jolie. Debussy, c'est avant tout le piano. Et une finesse sans pareille. Etrange cet attrait qu'exercent sur moi les secondes augmentées, les échelles orientales, les cadences andalouses, etc. Ça le fait penser à la fascination qu'exerce sur moi une ville comme Toulouse.
J'ai envie de lumière, de chaleur, de soleils.

Mercredi 9 octobre 1994

Me suis rendu au Conservatoire de musique, à la bibliothèque plus précisément.
Un grand bâtiment tout beau, tout moderne, avec portes coulissantes, ascenseurs et glaces sur les murs, pour s'y mirer sans doute. Des couloirs sans chaleur, comme ceux des hôtels modernes. La bibliothèque est reléguée au deuxième étage : une minuscule pièce, quatre tables, des armoires, et un aquarium (le bureau de la bibliothécaire). La bibliothécaire : comme toutes les bibliothécaires, la cinquantaine, les cheveux blanchissants, des lunettes, d'abord pas facile, l'air occupé.
Dans le couloirs du Conservatoire, on croise des petites filles en jupe plissée grise, le chemisier à col rond, les cheveux mi-longs et attachés. On rencontre des garçons un peu coincés qui portent leur hautbois dans un gros étui. Cette faune propre et polie habite Mont-Saint-Aignan, Bois-Guillaume, les quartiers chics, les quartier bourgeois.
Moi, avec mes chaussures qui faisaient floc-floc (il pleuvait lorsque je suis arrivé), ma pochette noire en plastique dégoulinante, mon vieux kleenex pour m'éponger, mon air perdu, je jurais un peu.

En tout cas, il n'y a pas tant de choses que ça dans cette bibliothèque. Je ne reviendrai pas.

Jeudi 10 octobre 1994

Je rentre du bar du Palais, il est trois heures du matin.
Belote.
Benoît jouait avec nous. Il me remplit toujours mes verres, il est gentil. Mais il se dissimule parfois, soudain ; Soudain il se lève, me tend la main, embrasse Alix, et le voilà parti. Pas de formalités, pas de sourires, il n'y a plus personne sur sa chaise.
En tout cas, peu de temps après mon arrivée au bar, voilà que je tourne ma tête vers l'individu avec qui Stéphanie a engagé la conversation depuis quelques secondes : Antoine ! Ne m'a pas jeté un œil, le monstre. Peut-être qu'il ne m'avait pas vu. Moi je voulais écouter ce qu'il racontait à Stéphanie, mais Alix se mettait entre eux et moi, pour me parler sans discontinuer de ces histoires d'échasses, de quilles, de boules, de cirque – madame fait du cirque maintenant.
Peut-être qu'il ne m'avait pas aperçu ? Toujours est-il que je fus vexé.
Mais ça m'a fait plaisir de revoir son visage, son visage qui m'attire, me happe, me fait tourbillonner. Il a de grands yeux bruns, légèrement pétillants.

Lundi 12 octobre 1994

Café au café Saint-Amand, le café glauque des soirs où l'on ne sait plus où aller.
Dehors, les passants avancent sans broncher sous la pluie.
Sarah et Juliette qui ricanent, racontent des histoires absurdes qu'elles ont vécues. On parle un peu de la jeunesse de papa et maman, on s'interroge, ça nous fait tout drôle de songer qu'ils ont été comme nous. De temps en temps, mon regard se pose sur la glace en face de moi. Je suis jeune, j'ai 20 ans.
Franck est passé par hasard. Ça m'a fait plaisir de le revoir, c'est un garçon vraiment gentil, souriant, aimable, poli, propre, adorable. Et je ne ressens rien que de l'amitié pour lui, et c'est tant mieux.
Nos rapports ont été toujours été un peu superficiels, mais ce n'est pas dérangeant, finalement.
Comme les relations humaines sont une drôle de choses…

Lundi 19 octobre 1994

Dure journée hier, pas eu une minute à moi.
Le matin, j'ai séché les maths, et j'ai travaillé à la bibliothèque. J'ai quand même rêvassé une petite demie-heure sur un banc du lugubre hall de la fac de Science, à regarder les étudiants sortir des amphis, s'interpeller, s'allumer une cigarette, soupirer en constatant qu'il pleuvait encore. Déjeuné au RU avec Alix qui me parle des échasses qu'elle veut construire. Cours d'informatique. Le prof, un jeune barbu stressé, s'empêtre dans ses explications, et nous entraîne dans un gouffre d'ennui. Comme j'ai déjà fait de la programmation dans ma vie, je m'y ennuie à ce cours, pas très difficile, mais où tous les autres élèves ont en permanence les yeux écarquillés.
Puis je me suis rendu en pleine campagne, à Roncherolles, où vit un certain Sylvain, à qui j'ai donné un cours de mathématiques. Je n'ai pas vu l'heure passer. Suis rentré sur Rouen sous la pluie, dans la nuit, fatigué, et tiraillé par une intolérable envie d'aller aux toilettes.
Puis, j'ai enchaîné au bar du Palais, belote avec Stéphanie, Audrey et Alix. Benoît nous a rejoint, et nous avons parlé ordinateurs (encore !!), logiciels, PC, et autres horreurs du genre.
Alix et moi avons ensuite déambulé dans les rues de Rouen, silencieuses et mortes, tandis que j'avais un petit coup de bière dans le nez (je commence seulement à apprécier ce liquide jaunâtre)
Bien sûr nous avons rencontré un pauvre erre en mal de communication. Celui-ci voyageait de ville en ville, un sac à dos comme unique compagnon (ainsi qu'une certaine crasse sans doute). Il découvrait ainsi « les différentes mentalités des cités et des régions ». Bla bla bla.
« As-tu déjà essayé le sud ? » je lui demande. « Oui, Lille, Marseille, Toulouse… Et Le Havre, Dieppe… ». J'avais froid, et je rêvais de mon petit lit douillet, tandis que ce type n'avait pas le millième de ce que j'avais, tout juste de quoi manger.
J'ai bien dormi en tout cas.

Lundi 3 décembre 1994

Je dînais paisiblement en écoutant Satie en me laissant doucement aller à des pensées mélancoliques.
Ceci dit, mon soufflé au fromage était trop cuit et manquait de lait. Mais l'atmosphère était délicieuse : les parents avaient déserté la maison, dehors la nuit veillait, dedans le piano ronronnait, le porto brillait dans mon verre, et tout ça avec le doux contact du pyjama.

Et puis Stéphanie est arrivée, suivie de Benoît et d'Odile.
Sommes descendus au bar du Palais. Discussion ininterrompue avec Benoît, pendant que la bière me montait à la tête, comme la fumée des cigarettes, et les voix des tables d'à-côté.
Drôle comme B. et moi sommes devenus bavards ensemble. Au début, je me disais : c'est parce qu'il t'attire, tu en profites. Mais le désir s'est émoussé, la passion s'est effacée ; je me suis habitué à B., à son tempérament, à son physique. Je l'apprécie sans raison, par amitié. Tiens, je réalise ça ce soir, ça me fait tout drôle. Pourtant… non, le désir n'a pas disparu, j'aimerais être près de lui et pouvoir l'embrasser. Mais mes sentiments ont gagné en pureté, je crois, ils sont maintenant plus profonds, sans chichis, sans grimaces. Et sans lendemain. Pourtant, je me disais encore, récemment, qu'il manque de cette intelligence voilée, de cette retenue, de ce raffinement que j'aime retrouver chez un garçon. Faut-il donc en déduire que je peux tomber amoureux de quelqu'un simplement pour la gentillesse et l'attention qu'il entretient à mon égard ?
Bon, il n'a pas un physique désagréable, c'est sûr.
J'ai l'impression qu'il y a comme un non-dit entre lui et moi – en tout cas je le ressens ainsi. Je n'hésiterais pas à l'embrasser, un soir où nous serions tout seul et où j'aurais trop bu. Curieusement je suppose qu'il ne s'y opposerait pas. Pourquoi cette supposition ? Je n'en sais rien.
Il est quand même avec Odile !!

Dimanche 11 décembre 1994

Les jours passent. Se ressemblent.

Le lundi, voilà le TP de logique électronique, ennuyeux au possible.
Le mardi, il y a le cours d'histoire de l'art, fait par une enseignante ahurie qui n'a pas son pareil pour maltraiter le projecteur de diapositives – complètement empotée.
Le mercredi, il faut subir le cours d'initiation à la recherche de l'information scientifique, un jeu de l'oie qui consiste à se promener dans la bibliothèque de science avec un questionnaire stupide à remplir.
Le jeudi, ah le jeudi, le cours de mécanique trépidant, le cours de mathématiques endormant.
Le vendredi, nouvelle séance d'hypnose mathématique – le matin cette fois-ci – suivi du cours d'anglais où personne ne parle, où tout le monde regrette d'être venu. Puis, trois heures d'informatique théorique, somptueux narcotique pour étudiants blasés.
Bien sûr, il y a ce type que je croise par moments dans les couloirs, quand je vais croquer trois francs pour un café dégueulasse par exemple. Il est là, près des machines, ou plus loin, assis sur un banc dans le hall, à regarder les autres étudiants s'agiter. Au début, je le toisais, de haut,  sans y prêter une grande attention en fait ; et puis, parce qu'il portait certains jours un blouson rose remarquablement moche. Petit à petit, j'ai cru qu'il me regardait aussi, et les rôles ont changé. Je me suis senti immédiatement en position d'infériorité, et mon regard s'est fait plus craintif, plus honteux… Maintenant, quand on se croise soudainement dans les couloirs, il y a un bref échange de regard entre nous ; j'ai alors l'impression de prendre un coup au ventre.
Ajoutons aussi qu'il n'est pas beau. Assez commun, en somme. Mais, comme je me l'avouais tout seul récemment au R.U. en avalant mes carottes râpées, le visage des gens qui m'attirent est toujours imparfait au premier regard, et puis avec le temps, il se corrige, il se lisse, se purifie, un vrai miracle.

Vendredi soir, café avec Alix. Elle met son disque en marche – complaintes, soupirs, désirs, etc. – et puis soudain elle me regarde, comme réalisant ma présence (je m'en fiche complètement) : « Mais parle, Baptiste… ». Mais elle se vexerait inimaginablement si je lui disais le fond de ma pensée, donc ce n'est pas la peine.

Lundi soir, avec Benoît, Odile et Stéphanie, au Bar du Palais. Ces deux dernières se sont éclipsées assez vite, nous laissant à nos bavardages, lui et moi. Stéphanie m'avait prévenu, en début de soirée : « Mon frère est de super mauvais poil depuis une heure. » Pourtant il fut tout miel avec moi.
Ça me met horriblement mal à l'aise, je lui fais donc tant d'effet que ça ? Je me demande bien ce qu'il peut me trouver. Dieu merci, la bière, à la longue, me détend.
Toujours est-il que Karim et ce plouc d'Alexandre ont débarqué, désinvoltes, avinés, mous. « On peut s'installer ? » « - Ah, c'est que nous étions en amoureux… » répond B. en plaisantant.
Argh ! Ce genre d'allusions – elle ne sont pas rares de sa part – me font enrager et me désarment à la fois. Je me contente de sourire bêtement, estomaqué.
Karim rentrait d'Asie. Je lisais dans ses yeux une gravité, une férocité, une maturité que je ne lui connaissais pas. Pendant qu'il nous contait ses quatre mois à errer entre Hong-Kong et la Chine, le Japon et Bangkok, Alexandre s'impatientait : « Bon, demain il faut que je me lève à cinq heures du matin. ». Mais Karim continuait, imperturbable, à nous parler des horribles exécutions sommaires en Chine contre les trafiquants de drogue, de la pauvreté, des prix doublés dès que les commerçants ont affaire aux européens, ou du racisme anti-noir sans équivalent en Thaïlande. Tout ça, dans la fumée grise du Bar du Palais, ses lumières tamisées, ses bouteilles qu'on débouche sans arrêt au comptoir, ses allées et venues.

Vers trois heures du matin, j'ai raccompagné B. chez lui. Il est vraiment charmant. Mais il y a comme une gêne entre nous, une sorte de tabou, quelque chose que nous sommes obligés de contourner en permanence. Ça fausse tout. Et puis un truc m'agace chez lui, peut-être une forme de grossièreté, de rudesse, quelque chose qui m'écorche. Sa lourdeur peut-être ? En tout cas, je pense qu'il s'agit de quelque chose de typiquement masculin. Pourtant Dieu sait combien B. est un individu respectueux, poli et jamais blessant ! Enfin, il y a cette gêne complètement idiote qui s'empare toujours de moi sitôt que l'on me fait des compliments, ou pire, que l'on semble s'attacher à moi : je me sens toujours si minable dans ces situations là.
Me sera-t-il possible un jour de me hisser de ma médiocrité ?

Lundi 17 décembre 1994

Encore une semaine de gâchée. Tout le monde m'a cassé les pieds.

Hier soir, j'ai pu souffler un peu. Enfin, souffler, c'est beaucoup dire.
Stéphanie, Alix et moi avons commencé par siffler une bouteille de muscadet dans la rue.
J'avais croisé auparavant Claire et Maïté, devant le tabac La Cascade, qui tambourinaient, déchaînées, contre les vitres de leur voiture pour m'appeler. Me proposaient de venir les rejoindre plus tard au Saint-Maclou.
Ce que nous fîmes donc, un peu plus tard. Et Claire et Maïté se tenaient bien là, debout, dans ce cagibi rempli à craquer de petits-bourgeois qu'est le Saint-Maclou, un verre de kir à la main, souriantes, bien propres, bien mises, dans le vacarme et la fumée. Il fallait crier pour s'entendre, mais personne ne se déparait de son sourire pour autant. Claire répétait comme un moulin : « C'est super-sympa que vous soyez venus… »
Le vin commença à me monter à la tête.
Finalement, elles nous ont traîné, Alix et moi, à une soirée ISPP, dans les locaux tout beaux tout propres de l'ESIGELEC. Sommes rentrés à l'œil, mais soirée désolante. Claire ne s'y rendait que dans l'espoir de revoir Cédric, qui l'avait laissé tomber, et dont elle était restée amoureuse. Ça s'est d'ailleurs mal passé.
Dans la voiture, en redescendant sur Rouen, elle menaçait de se tuer, et criait : « J'aurais dû m'habiller en souillon, plutôt que de mettre cette jupe, histoire de le dégoûter ! ». Puis elle se taisait, et souriait tristement.

Tard dans la soirée, alors que je ne réalisais déjà plus où je me trouvais et que je m'agitais avec Alix pour éviter de m'endormir, ou de mal tourner, qui vois-je arriver vers moi, dans une chemise bordeaux foncé ? Antoine. Il était de passage. Ne nous sommes presque rien dit, conformément à nos habitudes, mais ça a rendu ma vision des choses encore plus irréelle, plus fantasmagorique, plus rêveuse.
Je me suis senti mal dans la vieille 404 d'Alix, qui raccompagnait Claire chez elle à Bihorel.
Ce n'est qu'en rentrant ici, tout vaseux, vers cinq heures, que j'ai réalisé qu'il était venu vers moi. Ça m'a fait un choc.

Encore une soirée idiote, donc, où il ne s'est rien passé. Mais ça m'a changé des repas sinistres que je prends tout seul au R.U. le midi,  des TP d'électronique où je me morfonds minute après minute, et de mon amertume à regarder passer les étudiants qui bavardent sans s'occuper de ce qui les entoure.

Dimanche 18 décembre 1994

Hier soir, comme d'habitude depuis quelques samedi, Benoît, Stéphanie, Odile et moi avons été prendre un verre un Bar du Palais.
L'atmosphère n'était pas la même que le week-end dernier.
Si elle fut certainement plus respirable pour Odile, moi je m'attristais dans mon coin. J'étais guilleret pourtant, complètement étourdi et fatigué, mais je voyais B. autrement. Ou plus exactement, j'ai fini par paraître si stupide que je me suis imaginé (après avoir imaginé que je paraissais stupide) que B., lui, me voyait différemment. Je le croyais déçu, ou blasé, je ne sais pas. Je le regardais faire l'idiot, ou pester contre St., ou tripoter O., qui gloussait – elle devait être contente de voir son B. de bonne humeur (je n'ai rien contre elle, d'ailleurs, et je suis même toujours gêné, quand B. la délaisse sans ménagement juste pour venir me parler) – enfin bref, je me contentais d'observer tout cela du coin de l'œil, un peu amer, tout en essayant de me concentrer sur notre partie de belote.
Je ne suis jamais content : quand B. porte toute son attention sur moi, je me sens ridicule, méprisable, consternant de médiocrité, de pauvreté, et quand il se contente de me remplir mon verre sans mot dire, sinon pour me faire remarquer qu'il avait tiré trois trèfles sec au second tour, eh bien je me sens déprimé.
Du moins, une fois rentré à la maison. J'ai d'ailleurs rêvé de lui toute une partie de la nuit (il était distant, lointain, froid, étranger) et ce matin, en ouvrant mon store et en constatant qu'une petite pluie tombait doucement sur Rouen, j'ai ressenti une grosse douleur à réaliser qu'une fois de plus, je m'étais laissé duper par B., ou par mes sentiments pour lui.

Mercredi 21 décembre 1994

« Faut entendre au fond de toutes les musiques l'air sans note, fait pour nous, l'air de la Mort. » (Céline)

A part ça, rien d'extraordinaire. C'est les vacances de Noël, et je suis resté reclus toute la journée, ici, à pianoter et à fumer à ma fenêtre – il pleuvait dehors – ou à travailler sur un devoir d'informatique.
Une journée bien inhumaine en somme.

Hier soir, nous avons beaucoup bu, nous étions tous de bonne humeur, sauf Béné et Julien, un peu mal à l'aise, et qui se sont éclipsés assez tôt. Béné a changé d'ailleurs.
Mes relations avec O. deviennent plus naturelles, moins rigides. Je l'apprécie. Quant à ses propres relations avec B., elles sont au beau fixe apparemment. « Je suis amoureuse » déclarait-elle en riant, toute gaie.
B., lui, a pas cessé de me chiper de mon tabac.
De temps en temps, je les voyais se chuchoter quelque chose à l'oreille. Puis je voyais le regard d'O. qui glisser sur moi. Je me posais des questions.
Une fois tout le monde parti, vers deux heures du matin, Alix et moi avons déambulé dans Rouen. Sommes rentrés dans les locaux du Centre d'Affaires Internationales, juste à côté de la cathédrale. Bizarre. Les portes avaient peut-être été laissées ouvertes à cause d'une soirée qui se déroulait au dessus. Avons pris l'ascenseur – vide – circulé dans les couloirs – vides – utilisé les toilettes – vides – fumé paisiblement dans la salle de réunion – vide.
On est parti au bout d'une heure en emportant des feuilles vierges, laissées à côté des photocopieuses.
« On aurait dû prendre un téléphone. » avons-nous réalisé plus tard.

Dimanche 25 décembre 1994

On rigole quand même bien, entre cousins et cousines !
Réveillon de Noël au Havre.
Il y avait moins d'alcool que l'année dernière.

Dans la voiture, à l'aller, je me disais, en regardant les petites lumières et les grandes ombres défiler dans la nuit : quel triste Noël, comme tout cela est sordide, consternant. Dès que nous passions devant une maison, j'observais les fenêtres illuminées, j'essayais d'apercevoir les gens à l'intérieur, dans leurs guirlandes, leurs lumières rouges et jaunes, leur solitude intérieure, leur profonde détresse.
Au Havre, je tentais de retrouver cette magie de Noël qui me grisait autrefois : la chaleur, l'excitation, l'innocence ; ce monde des adultes qui soudain devenait merveilleux – l'espace de quelques heures – et les adultes eux-mêmes, que j'entendais rire, une flûte de champagne dans une main, une cigarette dans l'autre, devisant de choses lointaines et de gens inconnus. Hier, je les voyais factices, un peu superficiels, comme s'ils cachaient chacun leurs angoisses et leur peine, avec si peu à se raconter, et s'épiant mutuellement, pour se dire ensuite : « Comme Ca. a maigri… », « Sy. a pris de ses épaules ! Elle est devenue costaud ! », « El. a les traits du visage qui ont mûri. »

Sarah, mamie et moi
D'ailleurs Sy. et El. sont restées pleines de leur énergie d'autrefois, mais retenue, distillée à présent. Toujours un peu moqueuses et hypocrites avec papi et mamie (mais à peine plus que Sarah et moi finalement).
Il y eut le coup des chemisiers bien sûr – ces chemisiers ringards que mamie leur offre chaque année – et qui nous fait rire aux larmes, sous cape. Isabelle, qui ronchonnait. Papi, égrillard. Ca., cachant sa nervosité. Da., attentif et souriant. Mamie, qui se détendait avec le vin, radoteuse. Et St., qui n'a pas bu une goutte d'alcool – et dont je me disais, tout étonné par tant d'ascétisme et de sérénité, d'entrain et de bagout à la fois : mais comment fait-il ? Je sentais bien que tout cela n'était qu'apparences, que son intelligence et sa foi – si tel est le mot exact – ne sont peut-être qu'une seconde couche d'apparence, et que nous restons ce que nous sommes : des hommes, avec notre égoïsme et notre lâcheté, nos perpétuelles frustrations et notre solitude…
Voilà l'objet de mes réflexions sur l'autoroute, quand dans la nuit froide nous sommes rentrés sur Rouen.

Sarah, Sylvie, Marie, Elise et moi
Me suis fait offrir le Te Deum d'Arvo Pärt. Longtemps que je n'avais rien entendu d'aussi profond et d'aussi pur.

Vendredi 30 décembre 1994

Vu Delphine et Vincent à l'Adeleschoffen ce midi, avec deux copains allemands. Cela m'a rappelé cet été, lorsque nous jouions à la belote.
Alix est arrivée, gémissante, à peine levée du lit.
Puis Claire, toute vêtue de noir, mais souriante, rieuse, pétillante.
Delphine nous a traîné dans une agence de voyages, où elle voulait s'acheter son billet de retour pour Brême. Il a fallu faire la queue, puis attendre que Delphine et la dame de l'agence se mettent d'accord.
C'était tellement long qu'Alix, Claire et moi faisions bruyamment les andouilles dans l'agence. Delphine, gênée, s'est retournée et nous a dit, sur un ton de prof : « Bon vous vous calmez… »
Et puis je me suis rendu à la bibliothèque municipale, après un dernier café. Jacques Chaillez, une fois encore : son traité d'analyse harmonique est d'une rigueur, d'une clarté, d'une lucidité…
Delphine, qui était descendue à Alès voir Vincent il y a quelques mois, y a revu Florian, qui a dit « qu'il fallait écrire à Alix et Baptiste… » Il ne nous a donc pas oublié !
C'était un personnage un peu intrigant, avec une envergure, un mystère plus grand que Vincent (qui est très sympa ceci dit).

Ce soir, chez Claire. Son frère avait invité des copains à lui, vulgaires, fades, agités et surtout très gamins. Bêlements sur fond de Metallica, de shit et de canettes de bière. Certains avalaient la fumée des allumettes, ou inspiraient du gaz nettoyant pour écran d'ordinateur.
Claire et moi avons engagé la conversation – échange de considérations sur l'équilibre apparent des gens, leur duplicité, leur égoïsme, leur incompréhension mutuelle. Claire est vraiment une personne sensible et fragile, malgré son côté chipie. Ça me faisait de la peine de la savoir pas très bien en ce moment.

Lundi 2 janvier 1995

Il y aurait beaucoup à dire sur ces deux dernières journées.
Donc résumons :
Le 31 : rendez-vous donné chez Claire à 20h, avec Christelle, Delphine, Vincent et deux copains de Claire, de Pharma.
Direction Gaillon, petite bourgade campagnarde de l'Eure. Une soirée absolument bourgeoise, dans la cave d'une grande maison, en haut d'une petite colline. Tout le monde en veste et cravate, jupe ou robe. Sauf moi bien sûr, qui n'avait pas été prévenu. A l'aller, dans la voiture avec Delphine et Vincent : la pluie qui coule contre les vitres, les phares des voitures, la douce chaleur du chauffage, la sensation de liberté, la radio en fond, la nuit profonde autour de nous, la nuit et ses équations à tant d'inconnues.
Sitôt descendu dans la cave, je me suis rué sur le gin-tonic : il faut dire que ça causait vernissage autour de nous, et je ne me sentais pas très à l'aise, avec ces gens bien toilettés autour de moi ; je n'osais même pas jeter ma cendre par terre.

Mais j'ai fini par décoincer, comme tout le monde d'ailleurs (une centaine de personnes), et à la fin les gens gesticulaient en braillant comme à un match de foot. J'ai papoté avec diverses personnes ; j'ai rencontré une certaine Corinne, une espagnole avec qui nous avons parlé homosexualité, et qui m'a remonté le moral, sans le savoir ; me parlait d'amis à elle.
Alix est arrivée au milieu de la nuit, un peu décalée, dans sa vieille 404.
Sommes tous rentrés très tard, vers huit heures du matin, après avoir longtemps discuté avec les organisateurs de la soirée, de jeunes individus de bonne famille, aimables et sûrs d'eux.
Il faisait beau déjà, et des champs montait un brouillard frais et brillant. J'avais bu toute la soirée, je me sentais autre part, je me sentais bien.

Sommes allés chez Claire – ses parents n'étaient pas là. Me suis fait des spaghetti, tandis que Claire – déchaînée, une vraie furie – s'agitait dans tous les sens, dans sa chambre, à l'étage. Je ne l'avais jamais vue dans un tel état. Malgré le raffut, Alix s'est endormie dans un coin. On l'a laissé dormir, et nous avons pris la voiture (Claire, Christelle et moi) pour filer à Rouen, et débarquer à dix heures du matin chez un inconnu. Claire s'était en effet soudain rappelé qu'elle avait été invité à un autre réveillon, la veille, par l'entremise d'un ami à elle. Lorsque nous avons sonné, tout était bien sûr fini depuis longtemps, et la tête de singe que nous avons vu apparaître par l'entrebâillement de la porte avait les yeux pleins de sommeil. Mais il nous a laissé entrer, et quoique parlant peu, nous sommes restés chez lui toute la journée. Enfin, chez eux plutôt, puisqu'il a un colocataire. Claire me faisait hurler de rire.
Vers 19 heures, je suis enfin rentré à la maison… pour en repartir aussitôt (après un bon bain) chez Claire, puis de nouveau chez le bonhomme du matin (qui me regardait sans arrêt, et qui n'était franchement pas bavard). Tout était dégoûtant chez lui, d'ailleurs.
En tout cas, ai-je jamais autant ri, autant bu, et aussi longtemps ? Toute une nuit et toute une journée, sans interruption !
Et dire qu'aujourd'hui, j'ai encore trouvé la force de ranger ma chambre, et de faire mes gammes au piano.
Et tout ça sans Guronsan, ni ses médicaments louches dont Claire et Christelle s'étaient gavées.
Quelle forme !

Lundi 7 janvier 1995

Me laisserais-je attirer par une nouvelle lubie ? Ce Xavier ?
Je l'avais rencontré le 31 au soir avec Claire et Christelle – il faisait partie des organisateurs de la soirée.
Nous l'avons revu hier soir, dans l'appartement qu'il occupe avec deux amis à lui, à Rouen – un appartement à l'allure dégagée et cosy, mais où règne un peu la même atmosphère que dans un vieux musée. C'est surtout hier que j'ai commencé à m'éprendre de lui, et je sens que cela va empirer, car je me suis mis à rêver de lui toute la nuit ensuite. Sans arrêt, sans arrêt, toute la nuit, oui. Mais je n'ai aucune chance. Nous ne nous reverrons sans doute jamais plus, et la lubie sera terminée, une fois de plus, j'aurai matière à méditer sur le cours de ma vie. Ainsi que sur ma personne.
Mais je ne veux plus méditer.

Mercredi 11 janvier 1995

L'immeuble des grands-parents, rue Bouquet
Dimanche, je fus malade : rhume, mal de gorge, état fiévreux, repas chez papi et mamie. Le cru bourgeois, la grisaille, la fatigue, les propos stériles et séniles… Une journée abominable.
D'autant que l'image de Xavier n'avait de cesse de me poursuivre. Dieu merci, pas de façon aussi prenante que samedi soir dernier, mais je voulais le revoir, le revoir.
Lundi et mardi, mon rhume et Xavier, encore, cognant contre mon crâne. Sensations d'étourdissements intempestives, le chaud puis le froid, le brouhaha estudiantin. Un vrai somnambule.

Aujourd'hui : je délire en regardant les ciels bleus immobiles par ma fenêtre, et en écoutant un groupe qui s'appelle Laïka, ou bien cette chanson des Cranberries, « Zombie ».
Je monte à la fac vers trois heures de l'après-midi, l'esprit vide, par les rues tranquilles de mon quartier engourdi par l'hiver. Je vois devant moi, assis à une table de la bibliothèque de science, ce bonhomme à lunettes, et qui me regarde aussi de temps en temps.
Impossible de travailler.
Je redescends, l'esprit bouffé par des exercices incompris de mécanique.

Et ce soir, eh bien ce soir, j'ai appelé Claire, qui m'a dit :
« Ecoute, je regarde Beverly Hills pour le moment, je te rappelle tout à l'heure… »

Et elle m'a rappelé tout à l'heure, en effet.
En fait, je téléphonais parce qu'il était prévu que l'on revoit Xavier et Matthieu, la semaine prochaine (les mecs de l'autre soir). Non seulement, elle m'apprend qu'elle et Christelle sont allés leur rendre visite hier soir (elle n'avait pas pu nous joindre hier, Alix et moi - j'enrageais) mais elle ajoute d'une petite voix d'enfant qui a fait une bêtise… qu'elle est sortie avec Xavier.
« Ça devait arriver… » me suis-je dit.
Je savais bien qu'elle avait un penchant pour lui, ça nous amusait d'ailleurs beaucoup tous les deux, vendredi dernier.
Elle a un peu forcé les choses, à ce qu'elle m'a avoué, et il n'a pas l'air emballé.
Ce serait drôle si à mon tour….
Mais soyons réaliste : ça ne serait pas réaliste.
Toujours est-il que je devrais le revoir demain chez Maïté.

« Il vous aime bien. » m'a dit Claire, en parlant d'Alix et de moi.
On m'aime bien.
Tout le monde m'aime bien.
Mais c'est que ça devient horripilant, parce que finalement ce n'est toujours que bien.
Enfin…
EtClaire d'ajouter : « Je crois que je suis en train de tomber amoureuse…. »
« Il est trop gentil. » enchaîne-t-elle.

Mais voyons les choses du bon côté : cette relation entre C. et X. me donnera l'occasion de le revoir encore un peu, avant que l'oubli ne tombe entre nous deux. Fatal oubli d'ailleurs, car je n'ai rien à espérer. Mais que signifie le mot « espérer » au juste ? Non je n'ai rien à espérer. Mais cela ne m'empêchera pas d'espérer, demain soir, chez Maïté.
Ne désespérons pas.

Vendredi 13 janvier 1995

Claire et ses histoires de mecs, comme cela peut-être compliqué.
Il y a des tas de rituels, de tics, d'indices, de choses subtiles qu'elle a l'habitude d'analyser.

Chez Maïté, alors que Xavier et Matthieu tardaient à venir :
« S'il me dit bonjour, ce sera mauvais signe… » déclare-t-elle en se servant un verre de Baileys.
Elle me regarde soudain :
« Tu te lèveras de ton fauteuil, hein, comme ça je serai obligée de me lever aussi, et je pourrai voir s'il me fait un smack ou pas ? »
« Tiens, tu ne veux pas l'appeler, pour lui demander de venir ? On a déjà appelé chez eux tout à l'heure – on va pas insister. »

Et comme le temps passe :
« Il n'est pas franchement pressé de me voir. »
Je prends le combiné :
« Surtout tu ne lui dis pas que c'est nous qui te demandons d'appeler, tu dis que tu es encore chez toi. »
« Dis-lui que tu as acheté des bouteilles, ça le fera venir. »
Rires.

Naturellement, Claire ne s'intéressait pas du tout à la discussion entre Solange et Maïté ; elle regardait sa montre, se penchait par la fenêtre.
« J'espère que la porte en bas n'est pas fermée à clef. »
J'allume une cigarette.
« Tu n'oublieras pas de te lever, hein ? »
La voilà qui s'affaisse sur un siège.
« Franchement, il n'est pas pressé de me voir, ce garçon. »
Sur ces paroles, elle boit une gorgée : « Je crois que je suis en train de tomber amoureuse… », et elle baisse doucement la tête, comme un chien qu'on gronde, en fixant la table basse, comme si elle apprenait une nouvelle épouvantable.
Mais soudain la voilà qui s'agite, qui rigole, qui s'affaire de la cuisine à la salle de bain, qui renverse du mousseux sur la moquette, qui farfouille frénétiquement dans son sac, qui s'enduit les lèvres de son produit spécial, qui se met à hurler : « Mais enfin Christelle, je me mets seulement du Labello ! »

« Bon, je l'appelle. »
Elle l'appelle.
Il regardait la télévision avec Matthieu. Seront là dans une heure au plus tard.

« Tu te rends compte, il regardait la télévision !! »

Il faut avouer qu'une fois les deux énergumènes arrivés, une étrange atmosphère était tombée sur l'appartement de Maïté : Claire toute triste à un bout de la table, déçue, Xavier, à l'autre, indifférent.
J'échangeais de menues absurdités avec lui et Matthieu, et au fond, j'étais content, malgré l'immense fatigue qui m'étreignait : il me montrait un minimum d'attention.
Maïté s'est levée. Ils s'en allaient tous en boîte, à l'Exo7. Mais je ne pouvais les suivre, j'avais une interro importante le lendemain. J'aurais voulu rester encore un peu bien sûr, profiter de la présence de X., mais je ne pouvais rien en dire.
Tout le monde a descendu les trois étages de l'immeuble, j'avais un peu bu, je tombais de sommeil.
Claire était triste, ne parlait plus qu'à voix basse avec Maïté – ce n'était plus la Claire rieuse et folle du début de l'année.
Une fois sur le trottoir, X. cherchait à me convaincre de venir, il insistait, ça ma faisait vraiment plaisir. Je sentais ses sentiments pour moi, ils m'imprégnaient, me soulageaient, j'étais tellement heureux, tellement heureux, devant lui, lui qui me demandait encore une fois de venir avec eux, et moi, moi devant lui, moi qui m'excusait, qui le priait de croire combien je désirais sincèrement les accompagner. Mais voilà, j'avais à me lever tôt le lendemain, et mes obligations scolaires sont bien essentielles ces jours-ci.
Alors je lui ai serré la main, il m'a serré la main. N'avons-nous pas gardé nos mains l'une dans l'autre un peu trop longtemps, juste une seconde de trop ? J'aimerais croire que cette seconde soit significative, qu'elle puisse m'assurer que X. ne me porte pas que des sentiments amicaux, et…
Mais j'ai peur de me tromper encore une fois, peur, peur…
Je suis monté dans ma voiture. J'ai claqué la porte, démarré. Je me sentais tout bizarre.
Au bout de cinq minutes, j'ai crié son nom, dans la nuit et la solitude.

Dimanche 15 janvier 1995

Claire s'est fait plaquer samedi matin.
Xavier l'avait invité vendredi soir.
« - Je m'en doutais… » nous dit-elle.
« - Oui mais tu charries un peu Claire, tu te souviens de ce qu'il nous avait dit dans la voiture ? »
« - Non ? »
Il leur avait avoué qu'il était resté très amoureux d'une fille - qui l'avait plaqué depuis deux ans déjà - il voulait vivre avec elle, n'avoir des enfants qu'avec elle, il ne s'en était pas remis, avait songé au suicide, etc.
Ce ne m'étonne pas du tout. Une telle passion coïncide parfaitement avec son attitude.
En tout cas, s'il n'a de pensées que pour une autre personne, ce n'est pas à moi qu'il va s'intéresser.
J'ai l'impression de vivre un rêve angoissant depuis huit jours, avec son lot d'émotions absurdes et de situations inattendues. Tout cela n'est pas désagréable, mais une atmosphère un peu malsaine continue à traîner dans ma tête. Je sens que cela va durer encore quelque temps, mais quelque chose semble évoluer dans ma vie, imperceptiblement. Tout s'est un peu accéléré, je n'ai plus le temps de mettre des marques sur les événements.

Vendredi 20 janvier 1995

Semaine épouvantable sur le plan scolaire. Me voilà tout désemparé et sans la moindre motivation.

Jeudi soir, hier donc, Claire, Christelle, Alix et moi, nous nous rendons à la Cascade, affreux bar-tabac ouvert tard le soir, triste et glauquissime endroit où nous débouchons en cachette des bouteilles de mousseux, qu'on peut picoler tranquillement.

Chez Eddy et Sylvain, rue de Fontenelle
Ensuite, après avoir fait un saut chez Xavier et Matthieu, nous avons débarqué chez Sylvain et Eddy (les deux colocs du 1er de l'an, à l'appartement dégoûtant). L'accueil y était bien plus chaleureux que chez Xavier, où une atmosphère pesante et fausse régnait : Xavier regardait la télévision, amorphe, et Matthieu était sur le point d'aller se coucher.
La personnalité de Xavier y est pour beaucoup aussi, personnage qui souffle chaud et le froid, et qui, derrière sa gentillesse, donne l'image d'une personne bien torturée. Il semble pourtant si équilibré, si sérieux et si aimable,.
Ainsi, il avait dit à Alix et Claire, qui le questionnait, qu'étant resté très amoureux de son ancienne copine, et que s'il sort avec des filles aujourd'hui, c'est uniquement pour le plaisir, tout ses sentiments convergeant toujours vers la même personne.
Mais voilà que Claire saute à son cou, voilà qu'elle se donne à lui, et voilà qu'il ne pose une main sur elle, et voilà qu'il lui dit qu'ils n'iront pas plus loin et que tout est fini. Il n'a rien fait, rien tenté, et Claire ne semble pas l'intéresser le moins du monde. Mais non, ce n'est pas vrai, car il faut qu'il la rappelle un soir, qu'il la câline un peu, il faut qu'il l'embrasse, et Claire, toute désorientée.

Claire est allongée sur le lit de Frédéric, et discute avec nous. Xavier vient la voir : ils parlent.
Mais voilà qu'il se lève soudain, et qu'il va s'enfermer un bon quart d'heure dans les toilettes.
Est-il malade ?
C'est ce que croit Claire, mais pas moi.
Ou alors sa maladie est bien particulière.
Toute sortes d'idées me traversent la tête : il est impuissant, il est névrosé, il fait un complexe.
Mais une chose est certaine : quelque chose ne tourne pas rond, et il ne parvient pas à s'en sortir.

Il faudra éclaircir tout ça, surtout venant d'un individu qui déclare m'aimer bien ! J'ai mis Claire au courant de mon petit penchant pour X. – et cela nous a fait éclater de rire.
« Rivalité, rivalité… » ironisait-elle hier soir, alors que nous mangions tous les deux nos spaghetti dans sa cuisine.

Lundi 21 janvier 1995

Je rentre de chez les Tourtel.
Discussion un peu survoltée sur la religion, les tabous, la mort.
Odile qui s'emporte, dans sa condamnation de l'Eglise et de ses dogmes.
Elle, Alix et moi soutenions contre Benoît (et dans une certaine mesure, contre ses sœurs) que la religion, sur un plan éducatif, n'offre au fond rien de plus que l'athéisme.
Je voyais Odile qui bouillonnait, son genou qui s'agitait, sa voix qui s'élevait.
Et puis la discussion prit fin, Benoît, Alix et Stéphanie – peut-être pour se soulager d'un débat devenu pénible – se sont mis à courir dans tous les sens, à pousser les meubles, à mettre la musique à fond. Odile ne dansait pas, elle semblait souffrir – peut-être repensait-elle à sa mère, décédée il y a quelques mois.

Et Alix, d'arriver vers Odile et moi, et de nous lancer d'une voix blanche : « Vive notre religion à tous les trois ! », pour repartir aussitôt, son verre dans la main. Phrase un peu idiote, mal placée.
Quand tout le monde a commencé à partir, Alix m'a fait une nouvelle crise d'égocentrisme, me parlant d'elle et encore d'elle, sur un ton très assuré et tout mielleux. J'ai fini par m'en aller sans rien dire, je n'en pouvais plus.

Sinon j'ai appelé X. en début de soirée, chez ses parents, à Vernon, pour m'excuser de notre comportement chez eux jeudi soir (on avait un peu abusé – j'avais même sali leur cuisine en voulant me faire à manger). Fort courtois, il a répondu que ce n'était rien, que cela n'était pas grave.
Avons parlé cinq ou dix minutes. Non pas dix minutes. Sept peut-être. Enfin, aucune importance. Mais au moment de se dire au revoir, il a glissé : « merci d'avoir appelé ».
Et jeudi soir, il a même dit devant tout le monde : « Baptiste, par exemple, ce n'est vraiment pas le genre de personnes avec qui l'on puisse a priori se disputer. »
Puis il me complimente en passant : « Je t'aime bien. » , dit rapidement.
Serait-il attiré par moi ?
Ce serait une attirance bien chaste.
Mais que peut-il bien apercevoir de moi, aussi, vu de l'extérieur ?

Mercredi 25 janvier 1995

Bon, Xavier, je le mets aux oubliettes. Il ne s'intéresse absolument pas à moi, et il ressort avec Claire.
Oublions cet individu, tout miel et tout sucre.
Enfin, récapitulons brièvement : Claire, Christelle et moi commençons à boire chez Maïté ; on parle un peu avec Christian, son copain. Puis on va à la Cascade, pour boire nos bouteilles. Claire s'en va chez Xavier. Rendez-vous au Saint-Maclou. On attend, Christelle et moi. Parlons psychologie, caractérologie. Claire revient, sans Xavier. Il mange son poulet devant la télévision. Il ne daigne pas nous rejoindre.
Bon, bon.
On s'en va chez Grégory, un copain de Delphine, qui habite une petite maison au pied de la colline Ste Catherine, au bord d'une vilaine avenue où passent les camions. On invente une histoire bidon pour s'incruster. Il y avait déjà trois personnes chez lui. Il n'était pas trop mal, ce Grégory. Enfin, disons qu'il a un petit quelque chose. On a vidé nos verres, et on a fini par partir, pour aller manger un morceau. J'ai raccompagné Christelle à Sotteville, et me voilà rentré.

Dimanche 29 janvier 1995

Hier soir, j'ai vécu une soirée que j'aurais bien du mal à raconter.
J'étais accompagné de Claire et de Christelle : énorme soirée dans une salle des fêtes, dans une obscure et impersonnelle bourgade des environs de Rouen. Je ne me souviens pas de grand chose : plein d'alcool, plein de fumées, plein de monde, plein de lumières multicolores, dans un grand bâtiment impersonnel entouré de pelouse. J'ai l'impression de n'avoir fait que rêver cette soirée.
Rencontré A. par hasard : nous avons parlé dix minutes ensemble, un véritable exploit. Peut-être étais-je si surescité qu'il s'est senti plus à l'aise que d'habitude ? En tout cas, cela n'a fait que contribuer à rendre l'atmosphère encore plus irréelle.
Je suis ressorti sur le parking.
Deux types m'ont invité dans leur voiture à fumer un peu. J'ai fumé avec eux, et puis je suis reparti vers la soirée. Mais je suis vite retourné dehors : je commençais à me sentir drôlement mal.
J'ai vomi. Je me suis installé dans ma voiture, affreusement mal. C'était de pire en pire : je voyais la pluie qui coulait sur le pare-brise, les lumières de la soirée au loin, de vagues silhouettes qui en sortaient, ou qui y rentraient, je me sentais seul, et j'avais tellement mal au cœur et à la tête, que je ne pouvais plus quitter la voiture. Je repensais à ceux que j'aimais, qui ne se sont jamais soucié de moi, je voyais la nuit profonde et paisible autour de moi, comme un doux sommeil, et au fond de moi, rien n'allait, c'était un gouffre. Je me suis remis à vomir, penché par la portière, et je sentais les gouttes de pluie glaciale tomber sur mes cheveux et couler doucement, comme une caresse, dans mon cou.

Mercredi 1er février 1995

Brouille à propos du cartable hier soir (quelle histoire idiote : vendredi dernier, au milieu de la nuit, Claire, Christelle et moi avons subrepticement déposé mon propre cartable, rempli de bouteilles vides, dans le jardin des « trois mecs », comme on les appelle maintenant : Xavier, Matthieu et Frédéric.
Xavier n'était pas content. Claire se défilait, ne voulait pas avouer que c'était son idée. Et puis aujourd'hui X. l'a définitivement plaquée. Elle n'était pas franche avec lui, elle lui cachait trop de choses – tel est son verdict. Quant à moi, je ne veux pas le revoir, j'ai bien trop honte, avec cette histoire de cartable (il n'était vraiment pas content hier).
« Une page de notre histoire se tourne, une autre doit s'ouvrir. » moralisait Claire.

Curieux de voir à quel point certaines choses peuvent se produire vite, tout à coup sans prévenir. Voilà que je fréquente Claire, que je partage ses petits secrets et ses histoires de mecs… Mais il ne faut pas que ce rythme s'alanguisse, au contraire, je voudrais que tout se précipite,  encore et encore, que je plonge la tête la première, que je m'oublie dans ce mouvement rapide et imprévisible des choses.
En tombant ainsi tête baissée, peut-être finirai-je par attraper quelque chose au passage…

Vendredi 10 février 1995

Partiel d'analyse cet après-midi.
Il faisait beau, le ciel était bleu, j'étais heureux, sans raison vraiment valable.

D'abord, soirée crêpes chez Maïté. Karaoké à l'University Pub (mon Dieu !) – Christelle et Claire fofolles, sans plus
Puis un petit tour chez les Trois Mecs. Je ne veux PLUS les voir : ils m'agacent.
Puis nous avons débarqué chez Manu – qu'on réveille – et qui n'a aucun intérêt : aucune envergure, pas beau, l'accent rouennais.
Et pour finir, nous sommes arrivés chez Sylvain et Eddy. Les filles sont reparties, et je suis resté tout seul avec eux, et un de leur copain. Il faut dire que ce copain, cela faisait plusieurs fois que j'admirais sa photo, punaisée au mur. Non seulement il est mignon, mais il est n'est pas inintéressant : cultivé, agréable, intelligent, et assez actif, pas du genre à végéter. Moi je n'arrivais pas à me détendre en fait, et je me sentais si inerte à côté de lui (il s'appelle Matthieu je crois), si coincé, si timide, tellement ceci, tellement cela… Pourtant comme il m'attirait !

Lundi 20 février 1995

Alix a rencontré deux irlandais dernièrement, que j'ai vus hier pour la première fois – elle sort avec l'un d'eux : Marcus. Ils vivent dans un squat perdu de Cork, jouent de la guitare dans la rue pour subsister, ne sont pas très présentables, mais très attachants au demeurant. Ils ont un côté un peu naturalistes, ils vivent avec le temps, ne craignent pas grand chose. Portent des chaussures craquelées.

Mercredi, soirée fac (sous un amphi). Des groupes de rock locaux, un peu sinistres. Me suis ennuyé.
Christelle, Claire, Katia et moi sommes donc redescendus sur Rouen.
On s'arrête devant le palais de justice, quand soudain une voiture – un long break, un peu genre voiture de croque-mort – nous dépasse. Ce sont eux !! Les trois-mecs !
Claire a démarré en trombe, et nous les avons suivi dans les rues de Rouen, jusqu'à la Cascade, où ils s'étaient arrêtés pour acheter des cigarettes. On les a rejoint à ce moment là : il n'y avait que Xavier et Frédéric ; avons pris un verre ensemble. Claire se payait discrètement leur tête, si bien que Xavier s'est enfermé dans un mutisme, un détachement, un silence pesant, que Frédéric tentait de rompre par des propos amusants, ou voulus tels.

Jeudi soir, chez Sylvain et Eddy. Matthieu était là. A mon arrivée, je l'ai trouvé anodin, et puis à force de l'observer, une sorte de désir est monté en moi – mais pas un désir physique, ni sentimental, mais un désir amoureux. Bon, il n'y avait pas besoin d'être extralucide pour voir que je ne l'intéressais pas plus que ça.
Sylvain a fait une crise de nerfs très violente peu après sept heures du matin, juste après le départ de Claire. Il en était tombé amoureux, et il s'était imaginé tout plein de choses après qu'elle soit sortie avec lui fin décembre, et courant janvier. C'était très impressionnant : il s'était enfermé dans les toilettes, et il donnait d'énormes coups contre les murs, en gémissant comme un animal. Plus personne ne rigolait, et ça a duré assez longtemps.
Je les ai quittés avec Christelle, alors qu'il continuait à refuser de sortir des toilettes. J'ai pris mon petit déjeuner à la maison, et papa m'a monté en voiture à la fac, où je me suis précipité à la bibliothèque écrire une lettre à Laurence, dans un drôle d'état (le sommeil, l'alcool, Matthieu, la solitude, etc.)

Lundi, me suis retrouvé par hasard à Cherbourg !
En fait, sachant sans doute que je suis quelqu'un de serviable, et comme elle était occupée à autre chose ce samedi là, Alix m'avait téléphoné en début d'après-midi pour me demander si je pourrais éventuellement raccompagner ses deux Irlandais à Caen, d'où ils prendraient un train pour Cherbourg, puis le bateau pour l'Irlande.
Finalement, je me suis retrouvé à les accompagner jusqu'au terminal de Cherbourg.
Evidemment, on s'est fait contrôler par la douane, à la sortie d'un péage, sur l'autoroute.
Une fois arrivés à Cherbourg, et comme ils voulaient me donner quelque chose pour me remercier, ils ont joué de la musique à l'entrée d'un hypermarché ; j'avais un peu honte – je ne savais pas où me mettre.
Sur le parking, les mouettes râlaient, et le ciel était au gris.
Après avoir quitté mes deux Irlandais à l'embarcadère, j'ai été me promener dans la Hague. La nuit était tombée, et je n'ai croisé presque aucune voiture, sur ces petites routes de campagne si gaies et si verdoyantes l'été.
J'ai poussé jusqu'au port minuscule de Goury. Le vent, le froid, le bruit des vagues, le bruit de la mer déchaînée, invisible, noire comme de l'encre, le phare imperturbable, et personne, personne, personne.
Retour sur Caen, puis sur Rouen, par la nationale.
Où étais-je, qui étais-je, que faisais-je ?
Je ne sais plus, je ne m'en souviens plus, mais j'étais autre.

Lundi 25 février 1995

Je ne compte plus les soirées où je suis sorti.
Jeudi soir, je me suis senti horriblement mal : la fatigue écrasante, l'alcool et le shit, odieux mélange. J'étais terrorisé, sans raison, en remontant à la maison : seul dans la voiture, dans la nuit, je voyais la pluie tomber sur la route devant moi, je me sentais comprimé, j'entendais des restes de musique qui stagnaient encore dans ma tête, des gémissements de guitare.
Concert à la fac – sous l'amphi de Lettres : groupes et public à la page : fondus de guitare et de basse, sur des notes longues, rythme militaire, quelques faux punks, des filles aux cheveux longs et lisses, serrées dans des vestes en daim.

Chez Sylvain et Eddy, atmosphère froide, un peu par la faute de Claire, égoïste et frivole, gentille et rieuse à la fois.
Je n'ai plus le temps de mettre une petite marque, une astérisque sur le contenu de mes journées : tout se succède très vite, même si l'amertume et la tristesse sont encore là.

Et me revoilà dans la maison déserte, à écouter le Te Deum d'Arvo Pärt.
Je repense à Matthieu. « On a essayé de l'appeler tout à l'heure. » me disait Christelle au téléphone.
Je repense aussi à A., que j'ai aperçu aujourd'hui dans sa voiture, et qui regardait droit devant lui, en attendant que le feu ne passe au vert.
Des mecs, des mecs, toujours des mecs.
Oh, pas tant que ça. Au fond, ce sont toujours un peu les mêmes qui reviennent.
Parfois mes yeux se portent sur une nouvelle tête.
Mais je n'irais pas avec n'importe qui, voilà ce que je sous-entends.

J'aimerais partir à l'aventure : tout lâcher, ces études idiotes en science, lâcher ce domicile familial hystérique, me prendre un studio, et travailler la musique.
Certains soirs, j'ai envie d'aller loin, loin dans l'inconnu ; non pas loin dans l'espace, mais loin en moi, ou loin de moi – je ne sais trop – loin dans la Situation, dans le Contexte, m'enfoncer dans la nuit, dans les autres, et ne plus penser à rien.

Loin, loin, loin...
Au cours de mes soirées, j'ai avancé ainsi dans l'inconnu, et parfois je suis descendu assez bas, comme à cette soirée dans la salle des fêtes de Franqueville, où j'avais un pied dans l'horreur et l'angoisse, et l'autre dans l'insouciance et l'indifférence. Mais pas vraiment dans le bonheur. Et même quand je parlais à A. : je me sentais emprisonné, je dialoguais avec lui comme au travers d'un parloir. Puis j'ai vomi, tout seul. Il m'est arrivé souvent de vomir en soirée, mais là je tentais de vomir l'insurmontable. Je souffrais dans ma voiture, comme un supplicié ; dehors il pleuvait, j'étais loin de tout.

Parfois, donc, je suis descendu. Mais toujours il a fallu que je me m'arrête. Pour dormir ou pour vomir, par contrainte ou par timidité, je n'ai pas été plus loin.
Mais où aurais-je été ? Où est-ce que je cherche à me rendre ainsi ?
Est-ce coucher avec un mec, ce but ultime ?
Non, ou en tout cas, pas sous cette forme.

Et pourquoi est-ce que je pense si souvent à A. ? Une idéalisation, une cristallisation peut-être…
Pour le savoir, il me faudrait descendre, descendre loin dans ce gouffre – moi-même.

Lundi 13 mars 1995

Ma pancarte d'autostoppeur
Suis parti brusquement à Rennes, en stop, mardi 28, chez Laurence.
Et je suis rentré le samedi suivant.
Matthieu sort avec Christelle, d'ailleurs j'ai fini par trouver le bonhomme saoulant, comme hier soir au pub Yesterday.

Et au fond, je crois que je vais abandonner ce cahier, il ne mène à rien, et il y a longtemps qu'il a cessé de m'apporter quoi que ce soit.

Il se peut que je sois en train de changer, d'évoluer, sans bien savoir où je vais atterrir.

En tout cas, tout a fini par m'être égal, j'avance sans m'arrêter, et même si ce n'est pas vrai, même si je continue à faire du surplace, j'ai l'impression que des barrières se sont envolées.
Pourtant rien d'essentiel n'est intervenu dans ma vie.
Alors qu'y a-t-il à comprendre à tout ça ?
Je ne sais pas, en fait, je ne veux même pas le savoir.

Quelques photos prises durant cette escapade à Rennes :