Mon adolescence

Nature et découvertes

In-between days...
In-between days...
J'étais adolescent, j'avais treize ans, quatorze ans, et voilà que mon propre corps, en plus de se métamorphoser jour après jour, me dévoilait quelque chose que je ne soupçonnais pas.

Plus aucune aide, plus aucun conseil extérieur ne semblaient avoir de prise sur moi, aucune parole et aucun acte n'étaient plus blessants qu'à cette époque, où ma pudeur et ma susceptibilité furent amenées à leur comble.

Je porte évidemment un regard un peu ambigu sur l'adolescence, à la fois fasciné par elle, et en même temps conscient qu'au moment où je vivais la mienne, j'avais hâte de m'en échapper.

L'une des premières choses qui me vient en tête à ce sujet, c'est ma chambre, celle que j'occupais chez mes parents, et dont je garde une vision confuse, équivoque, vaguement déplaisante et mystérieusement rassurante à la fois.
Même si j'y respire aujourd'hui comme un air aseptisé, quelque chose qui me la rendrait presque étrangère, cette pièce s'apparenta pendant longtemps à un refuge, à un abri où je pouvais me libérer de la vue, des soucis et des paroles oppressantes de mes parents, et des autres en général.
Avatar de cet échappatoire - pourtant inévitable - alors même que j'avais beaucoup d'amis à l'école primaire, adolescent je me suis fait, et je le suis resté pendant longtemps, mon propre copain de jeu, dans cette chambre qui donnait libre cours à mon imagination, en même temps qu'elle devenait un emblême de mon narcissisme.

Ma chambre
Dans l'intimité de ma chambre...
En cela, impossible de cacher qu'elle fut donc le théâtre de découvertes solitaires, d'expériences étranges que je me surpris à tenter sur mon corps, une fois la porte refermée, sous un bout de couette, guidé par une force surnaturelle qui me poussait à rechercher du plaisir à la surface de ce corps en mutation, sans avoir clairement conscience de ce que je faisais là. Je n'avais du reste que peu de mots à ma disposition pour qualifier ce que j'essayais et ressentais.
L'adolescence ne commence-t-elle pas par la puberté, et la puberté par le développement sexuel ?

Je me souviens du premier moment où j'ai entendu le mot bander. Je le trouvais ridicule. Il m'évoquait à la fois des bandelettes blanches de pharmacie, en coton, enroulées, serrées autour de je ne sais quoi de dur. C'était une image un peu pénible, qui me venait pourtant régulièrement à l'esprit, tellement les garçons du collège prononçait ce mot, à la cantine par exemple, en cours de sport ou en sortie pédagogique.

Mon collège
Mon collège, aujourd'hui
Tous ces garçons du collège s'entendaient d'ailleurs très bien entre eux, lorsqu'ils parlaient de bander. A la différence de verbes élémentaires comme manger ou dormir, dont le sens leur avait été donné par leurs parents et par le contexte, des années auparavant, voici un mot dont la signification incongrue avait été devinée presque tout seul, face à soi, face à son désir.

A fortiori, pour le mot branler. Lui, il m'évoquait quelque chose de tellurique, rien que la sonorité du mot résonnait à mes oreilles comme un gouffre, un ravin, un espace caverneux un peu malsain. Et en même temps il me faisait penser à un tremblement de terre, à de brusques mouvements, répétés, répétés mécaniquement, venus d'insondables tréfonds... Quelle autre image pouvait-il me venir à l'esprit, dans un premier temps, puisque c'était le sens originel du verbe ?

C'est d'ailleurs face aux images mentales sur lesquelles je me concentrais lorsque je me branlais, que j'ai commencé à me poser des questions, vu que j'étais un garçon, et que ces images mettaient en scène d'autres garçons, des garçons à demi nus, des garçons au joli minois, des garçons bien dessinés, dans des poses langoureuses, avec des silhouettes avantageuses.
Au début, je ne me suis pas senti homosexuel, j'ai d'abord constaté que mes fantasmes l'étaient, comme quand on lit un roman, un journal, ou que l'on apprend une nouvelle à télévision.

J'étais plein de beaux sentiments pourtant !
Un midi, à la cantine, des garçons du collège ont déclaré, sarcastiques, que je ne savais probablement pas ce que signifiait l'expression sortir avec une fille. J'ai pris un air indigné, et j'ai répliqué qu'évidemment que je le savais, mais sans pouvoir donner davantage d'explication... Comme ils insistaient en me regardant d'un air goguernard, je me suis souvenu de situations hollywoodiennes vues à la télévision, et j'ai expliqué, tout penaud, qu'il s'agissait juste d'accompagner une fille au cinéma, au spectacle, ou au restaurant.
Un torrent de rires perfides et de moqueries bruyantes déferla sur toute la table, et je devins rouge comme une pivoine.

Voyage de classe en Angleterre
Voyage de classe en Angleterre, en 5e (avec Fanny, Sylvie, Céline, Véronique et Cédric)
A la même époque, d'ailleurs, je me suis senti curieusement attiré par une jeune fille de ma classe, Sylvie. Elle était mignonne, intelligente, brillante, et son doux visage attirait irrésistiblement mon regard. Voilà que les journées passées au fond de ce vieux bahut tout gris devenaient plus belles, plus poétiques, avec en moi ce remue-ménage de grands sentiments pour une fille !
Je finis par me procurer son adresse, et un mercredi après-midi, je me suis rendu à son domicile, le coeur battant, pour glisser une déclaration d'amour dans sa boîte aux lettres. Elle habitait chez ses parents une maison avec jardin, au bout d'une impasse tranquille d'un quartier bourgeois de Rouen, où un chien se mit à aboyer furieusement dès mon arrivée, si bien que j'eus l'impression que la terre entière avait le regard braqué sur moi au moment où je déposai la lettre.

Celle-ci, sans doute assez lyrique, fit quasiment le tour de la classe quelques jours plus tard, et déclencha une nouvelle vague de moqueries, tant de la part des garçons que des filles d'ailleurs, et grande fut ma mortification.
Persiflages qui s'intercalaient d'ailleurs entre les plaisanteries grivoises habituelles où il était question de bander, de bites, et de nichons – car j'étais en cinquième, et cette thématique constitue, évidemment, le terreau quotidien des blagues masculines qu'il faut supporter à cet âge là.

...j'essaye le retardateur de l'appareil photo de papa
En 1986, avec Charlotte, Virginie et Marie
Quelques mois plus tôt, en CM2, je m'étais pourtant très bien entendu avec deux jeunes filles d'une école voisine, Charlotte et Marie-Pierre, auxquelles j'avais déclaré ma flamme, et qui ne s'en étaient nullement gaussé.

Charlotte
Charlotte s'était d'ailleurs même déclarée amoureuse de moi, et je me souviens encore de son visage peiné, un jour qu'elle croyait que je ne l'aimais plus.
Un mercredi matin, je suis allé sonner chez ses parents, un couple de bourgeois pas très folichons qui me reçurent assez mal, et qui m'ordonnèrent de décamper et de ne plus jamais importuner leur fille.

Une autre fois, toujours en CM2, j'avais tenté d'embrasser sur la bouche Virginie, une grande godiche de ma classe qui m'avait aimablement offert un petit livre assez cul-cul sur les chatons pour mon anniversaire. Invité chez elle un mercredi après-midi, je l'ai poursuivie dans toute la maison pour l'embrasser sur la bouche, tandis qu'elle poussait des cris hystériques en me suppliant d'arrêter. J'avais attendu que ses parents, un couple de banquiers un peu coincés, ne viennent à s'absenter.
Je crois que je n'ai plus jamais été invité chez Virginie par la suite.

Photo d'identité, vers 1987
A mes parents, je ne faisais pas mystère du grand intérêt que je portais à ces jeunes filles, au point que dans la famille, on se mit à me surnommer le coureur de jupons (sic). Pourtant, ces amourettes appartiennent davantage au terrain de mon enfance qu'à celui de mon adolescence. Pas plus je n'étais transporté par de violents désirs pour ces trois jeunes filles à l'école primaire, pas plus Sylvie n'était présente dans mes fantasmes sexuels au collège.
Si certaines filles du collège ou du lycée m'ont parfois attiré, c'était une émotion vague, abstraite, métaphysique, une rumeur parfumée venue de très loin, même si ces purs sentiments que j'éprouvais pour elles m'ont poussé, sur le coup, à les harceler ou à leur poster des lettres d'amour.

Les garçons, en revanche, me traversaient l'esprit d'une façon bien distincte, et sans ambiguïté. En cours de sport, au collège, je ressentais bien davantage de trouble en regardant leur entrejambe s'envoler virilement, quand ils faisaient du saut en hauteur, qu'en voyant la poitrine ou le postérieur des filles rebondir caoutchouteusement lorsqu'elles faisaient de la course à pied.

En y repensant, il y a quelque chose de très organique et de très confus à la fois, dans les premiers temps de l'adolescence. On ne peut pas parler de l'adolescence sans parler de ça.

Les rieurs abords du collège
En tout cas, ce collège vétuste et poussiéreux, combien je l'ai détesté, avec ses sombres et étroits vestiaires où il fallait se changer avant le cours de sport, dont j'avais une telle peur et un tel dégoût que je restais en jogging toute la journée, ces affreux vestiaires où régnait continuellement une atmosphère moite, âcre et saturée d'odeurs de transpiration.
De ces cabinets exigus, sous l'escalier C, je me souviens encore de l'insoutenable puanteur d'urine, mêlée à des relents de tabac froid.

Ce contact des corps entre eux, dans les escaliers, dans les couloirs bondés, au moment de changer de salle, quand il a plu à verse au printemps, que tout le collège se met à sentir le chien mouillé, ce contact des corps entre eux qui s'étreignent pour montrer fièrement leur force ou pour donner des coups, pour brimer, et puis ces cris, ces cris continuels, ces cris pour interpeller, pour railler, pour exprimer la joie d'avoir marqué un but ou d'avoir appris que Mme Matthieu ne ferait pas cours jeudi, ces cris pour attaquer, pour se vanter, pour féliciter...

Au collège, on touche encore facilement au corps de l'autre.
On se touche, quelle horreur !