Nature et découvertes

In-between days...
In-between days...
Ma chambre, chez mes parents, n'est plus seulement l'endroit de la maison où je passe la nuit, et où je suis autorisé à laisser traîner mes jouets. Elle est devenue un abri, où les soucis et les ordres domestiques ne m'atteignent plus, ainsi qu'un rempart contre la brutalité de ma vie de collégien. Ma chambre, c'est un espace privé, où je peux donner libre cours à mon imagination. Et tant pis si, depuis que je suis entré au collège, je n'ai plus d'amis à inviter dans ma chambre, et qu'à l'orée de mon adolescence, je suis plus ou moins devenu mon propre copain de jeu.

En cela, impossible de cacher que ma chambre sera le théâtre de découvertes solitaires, d'expériences que je me surprends à tenter sur mon corps, une fois la porte refermée, sous un bout de couette, guidé par une force surnaturelle qui me pousse, presque sans que j'en prenne conscience, à rechercher du plaisir à la surface de ce corps en mutation.
Je n'ai alors que peu de mots à ma disposition pour qualifier ce que je fais et ressens.

Ma chambre
Dans l'intimité de ma chambre...
Je viens d'avoir 11 ans, et j'entends pour la première fois le mot bander à l'école. Au début, je trouve ce mot ridicule. Il m'évoque des bandelettes blanches de pharmacie, en coton, enroulées, serrées fermement autour de je ne sais quoi de dur. C'est une image un peu pénible, qui me vient pourtant régulièrement à l'esprit, tant les garçons du collège s'ingénient à prononcer ce mot, à la cantine par exemple, en cours de sport, ou en sortie pédagogique...
Et, de fait, tous ces garçons du collège se comprennent très bien entre eux lorsqu'ils parlent de bander. Pourtant, à la différence de verbes élémentaires comme manger ou dormir, dont le sens leur a été donné par leurs parents, ou par le contexte, des années auparavant, voici un mot dont ils ont deviné la signification presque par eux-mêmes, face à eux-mêmes, face à leur désir.
A fortiori, pour le mot branler. Lui, il m'évoque quelque chose de tellurique, rien que la sonorité du mot résonne à mes oreilles comme un gouffre, un ravin, un espace caverneux un peu malsain où il vaudrait mieux ne pas tomber.
C'est d'ailleurs face aux images mentales sur lesquelles je me concentre lorsque je me branle, que je commence à me poser des questions sur ma future sexualité, vu que je suis un garçon, et que ces images mettent en scène d'autres garçons. A cette époque, au collège, je ne me sens évidemment pas homosexuel, je constate d'abord que mes fantasmes le sont, comme quand on lit un roman, un journal, ou que l'on apprend une nouvelle à télévision.

Mon collège
Mon collège, aujourd'hui
Je suis pourtant, pour la gente féminine, plein de beaux sentiments, nobles et chevaleresques.
Un peu trop beaux peut-être ?
Un midi, à la cantine, un camarade de classe déclare, sarcastique, que je ne sais sûrement pas ce que l'expression sortir avec une fille signifie. Je proteste d'un air indigné... sans pouvoir pour autant lui fournir de réponse. Comme il insiste, et que tout le monde me regarde soudain d'un air goguenard, je me souviens de situations romantiques vues à la télévision, et je déclare, penaud, que sortir avec une fille consiste à accompagner sa copine au cinéma, au spectacle, ou au restaurant... Paf, je suis tombé dans le piège : un torrent de rires perfides et de moqueries bruyantes déferle sur toute la table, et j'ai envie de fuir sous terre.

Romantique, je dois donc l'être un peu trop pour ces gens-là. D'autant que dans ma classe, il y a une fille qui s'appelle Sylvie, et que je la regarde de plus en plus souvent. Elle est mignonne, brillante, et j'aime son doux visage. Voilà que les journées passées au fond de ce vieux bahut tout gris deviennent plus belles, plus poétiques, avec en moi ce remue-ménage de grands sentiments pour une fille ! Au point que je finis par me procurer son adresse, et qu'un mercredi après-midi, je me rends à son domicile, le cœur battant, pour glisser une déclaration d'amour dans sa boîte aux lettres. Elle habite chez ses parents une maison avec jardin, au bout d'une impasse, où un chien se met à aboyer furieusement dès mon arrivée, si bien que j'ai l'impression que la terre entière a le regard braqué sur moi au moment où je dépose la lettre. Celle-ci, sans doute assez lyrique, fait quasiment le tour de la classe quelques jours plus tard, et déclenche une nouvelle vague de moqueries, tant de la part des garçons que des filles, et grande est ma mortification. Persiflages qui s'intercalent entre les plaisanteries grivoises habituelles où il n'est question que de bander, de bites, et de nichons...

...j'essaye le retardateur de l'appareil photo de papa
En 1986, avec Charlotte, Virginie et Marie
Mais pourquoi les choses se passent-elles si mal au collège ?
Quelques mois plus tôt, en CM2, je m'étais pourtant très bien entendu avec Charlotte et Marie-Pierre, auxquelles j'avais déclaré ma flamme, et qui ne s'en étaient nullement gaussé...
Peut-être parce que ces amourettes appartiennent davantage au terrain de l'enfance qu'à celui, plus rugueux et plus brutal, de l'adolescence. Pas plus je ne suis transporté par de violents désirs pour ces jeunes filles à l'école primaire, pas plus Sylvie n'est présente dans mes fantasmes sexuels au collège. Et si certaines filles du collège m'attireront, ce sera toujours une émotion subtile, une rumeur parfumée, venue de très loin, du temps de l'amour courtois et des cartes du Tendre... Les garçons, en revanche, me traversent l'esprit d'une façon plus physique, plus immédiate, et moins ambigüe. En cours de sport, je suis davantage troublé en observant leur entrejambe s'envoler virilement, quand ils font du saut en hauteur, qu'en voyant la poitrine ou le postérieur des filles rebondir comme du caoutchouc lorsque celles-ci font de la course à pied.

Photo d'identité, vers 1987
Il y a quelque chose de très organique et de très confus à la fois, dans ces premiers temps de l'adolescence. Et le collège, comme ma chambre, seront le théâtre de mes transformations corporelles, comme de l'avènement de mes désirs. Mais autant ma chambre me protège, autant le collège m'expose.
Et, oui, comme je le déteste ce collège, avec ses sombres et minuscules vestiaires où il faut se changer avant le cours de sport, ces vestiaires dont j'ai une telle peur et un tel dégoût que je reste en jogging toute la journée, ces affreux vestiaires où règne continuellement une atmosphère moite, âcre et saturée d'odeurs de transpiration.
Au collège, il faut supporter le contact et le regard des autres, dans les escaliers, dans les couloirs bondés, au moment de changer de salle, quand il a plu à verse, au printemps, que tout le collège se met à sentir le chien mouillé, ce contact des corps entre eux qui s'étreignent pour montrer fièrement leur force ou pour donner des coups, pour brimer, humilier, et puis ces cris, ces cris continuels, pour interpeller, railler, pour exprimer la joie d'avoir marqué un but ou d'avoir appris que Mme Matthieu ne ferait pas cours jeudi, ces cris pour attaquer, pour se vanter, pour féliciter...

Au collège, on touche encore facilement au corps de l'autre.
On se touche, quelle horreur !