Faculté des sciences (1993)

Jeudi 30 septembre 1993

Qu'y a-t-il à dire d'une journée pareille ? Faut-il que je sombre dans l'anodin ?

Je me suis rendu chez le coiffeur, où j'entendis parler verrues au moins vingt minutes.
J'ai déjeuné chez papi et mamie, où il fut question d'Henri IV et de protestantisme un bon quart d'heure.
J'ai pris ensuite un thé avec Sylvie, avec qui j'ai parlé école de commerce pendant presque dix minutes.
Enfin chez Nicolas, où l'on ne parla plus du tout : tous les trois, Sylvie, Nicolas et moi, nous nous sommes contentés de ricaner en jouant au tarot.

calypso
Calypso
Vers six heures, la discussion reprit ici, à Mont-Saint-Aignan, où maman et moi nous tergiversâmes sur le professorat, l'université et les bourses d'enseignement supérieur. Une heure plus tard, après avoir pris mon bain, je tentai de réparer la lampe halogène du salon - il faudra racheter un fusible de 6 A.
Une fois à table, je donnai un peu de rillettes, de mon couscous et de mon flan à la noix de coco à notre chatte Calypso, tandis que Zoé se désespérait parce que deux petites pestes l'ont pincée à l'école, et qu'elle est la plus jeune de sa classe. Je me suis lavé les dents, j'ai fumé une cigarette en écoutant les Happy Mondays, et me voilà assis à gribouiller dans mon journal.
Alix s'est encore noyée dans ses jérémiades hier soir. « Mal à la tête », « Ce soir est un mauvais soir », « Je vais regarder la télé », « Ma télé est cassée », « J'ai froid », et ainsi de suite, pendant que je la raccompagnais de la Lycorne.
Bénédicte semble avoir disparu sous ses devoirs, ses cahiers et ses exercices.
Franck aussi.

A propos, je n'ai pas encore revu ce garçon que je croise parfois à la Lycorne, et qui a les cheveux vaguement roux, en plus d'avoir mes faveurs.
Baptisons-le : Vaguement-Roux.

Lundi 4 septembre 1993

Ma chambre en 1993
Encore combien de temps à ruminer des harmonies puériles avant qu'un brin de qualité ne vienne parfumer mon travail ?
Je me suis couvert d'insultes ce matin, en constatant l'absence totale de structure, et - pire - de cohésion dans un bout de machin-chose que j'ai esquissé hier après-midi. Il n'y a aucune unité dans mes morceaux, rien que des phrases faites de bric et de broc, sans ligne conductrice, incohérentes, un innommable babillage dont je ne devrais même pas parler ici.
Mais c'est plus fort que moi : à qui diable puis-je faire part de l'incohérence totale de mes morceaux de musique ? On me regarderait comme une bête curieuse : « Si tu n'es pas satisfait de ton travail, pourquoi t'acharnes-tu à essayer de faire de la musique ? »
Et moi de répondre en m'enfonçant : « C'est vrai, ils ont raison. Il faut savoir renoncer. »
Pourtant, dès demain matin, je tenterai d'arranger ma composition actuelle, de la remanier, encore et encore. Je m'évertue sur du vide, envers et contre tout.

Jeudi 14 octobre 1993

En direct depuis un amphi. Cours magistral de mathématiques. Il est 14h40.
Ma foi, voilà un cadre original pour poursuivre mon journal.
Il faut avouer que je me suis terré au fond de l'amphi, ce qui me permet de dominer l'ensemble des étudiants. Dieu comme ils sont nombreux !
Mais en cherchant bien, on peut dénicher une foule, enfin disons, une dizaine de ravissants visages. Celui qui est assis juste au rang devant par exemple. A donner vapeur.
Mais surtout je songe à Antoine, dont j'aperçois aisément l'arrière du crâne d'ici, autant qu'il m'en prend l'envie. Il a remis ses lunettes. Mais je ne puis hélas m'appesantir davantage ici, j'ai quand même un cours à copier, et ma conscience me poursuit. Mais il y aurait tant de choses à décrire. Les vêtements d'A., les proportions du bonhomme de devant, les coiffures, la vétusté de l'amphi, etc. La somnolence aussi.

Dimanche 31 octobre 1993

Bach en vaut la chandelle, finalement : ses fugues pour clavecin sont très audibles, et m'apprennent plus que les morceaux de Satie ne l'ont fait. On devrait toujours commencer par les classiques !

Sylvie est rentrée de Nancy, très volubile, mais visiblement fatiguée. Elle m'a déballé toute la « vie de débauche » qu'elle mène là-bas depuis la rentrée. Ils boivent, sortent, gesticulent à n'en plus finir, et, m'a-t-elle dit, font la fiesta à tel point qu'ils n'ont presque pas dormi depuis trois jours. Ma foi, s'ils peuvent s'amuser, qu'ils en profitent, mais quelque chose concernant la dignité de sa personne - ou quelque chose d'approchant - m'a vaguement chiffonné. Je veux dire par là que picoler, fumer du shit, s'amuser ainsi plusieurs semaines durant, et ne rien faire d'autre pour soi le reste du temps - sinon laver son linge et vider les cendriers quand l'ouragan est passé - m'a semblé relever de quelque chose de peu respectable pour soi-même, de peu valorisant, presque d'injurieux. Se divertir, oui, abandonner trois ans de sa jeunesse à la vie annihilante des grandes écoles, non. Car il paraît que l'Ecole fait son battage idéologique : vous pouvez vous amuser autant qu'il vous plaira, mes chers petits, mais rappelez-vous que vous appartenez à l'ICN.
En fait, quoique émoustillé par la dithyrambe de Sylvie sur l'existence orgiaque qu'elle mène depuis plusieurs jours, j'ai trouvé tout ça très vain, assez absurde, sans aucun intérêt.

Jeudi 4 novembre 1993

L'amusante fac de science

Université en grève.
Ma foi, j'ai manifesté, et me voilà tout fatigué.
Brouillard épais sur Rouen ce matin.
J'aime bien les étudiants, leur fraîcheur, leur vitalité, leur naïveté aussi.
Le respect qu'ils ont pour les autres, pour leurs semblables. Ce sentiment communautaire qu'ils perdent sitôt qu'ils ont trouvé du travail, au profit d'un état d'esprit rétrograde et égoïste, ou pour une forme de passivité, de fatalisme, de pessimisme qui fait qu'à trente ans, ils ont déjà les bras baissés, et les yeux rivés sur leur feuille de salaire et leur déclaration d'impôts. Mais je fais dans le cliché (Baptiste le révolutionnaire rouge, on y croit !  Ah ah ah !)

A part ça, QUI ai-je croisé ce matin, aux environs de dix heures, sous les vociférations d'un mégaphone, errant parmi une centaine d'étudiants enragés ? Antoine. Il m'a très ouvertement souri, l'hypocrite. Je l'ai trouvé charmant, avec ce foulard noué autour du cou, plutôt à son avantage aujourd'hui. Physiquement, il va sans dire. A martelé le pavé avec nous cet après-midi.
Bref, une journée qui me rappelle à lui, donc une journée heureuse avant tout.

Samedi 6 novembre 1993

Soirée chez les Tourtel.
Trop bu. Un peu trop, je n'ai rien pu avaler du repas - pastis et vin rosé excepté.
Un certain désir de Benoît m'est en revanche remonté à la bouche.
Enfoncés dans notre canapé, nous avons discuté, lui et moi, de questions vaguement existentielles, de la mort, etc. Peut-être le décès récent de la mère d'Odile l'avait-il secoué et rendu plus confiant, plus loquace sur de tels terribles sujets.
Il m'a exposé en gros sa vision du monde, basée sur la réincarnation, sur l'interdépendance de toutes les vies au delà de la mort, sur la responsabilité de chacun dans le cours des choses, etc. Puis, il m'a avoué que - bien que n'étant nullement pratiquant, il « croit » car, dit-il, il veut adhérer au « pari de Pascal », qu'il résume ainsi : il n'y a rien à perdre à croire.
J'ai plus ou moins acquiescé, je l'ai plus ou moins contredit, je l'ai écouté avec attention, j'ai fait des « oui maiiiissss ». Alix - évidemment - s'en est mêlée.
Bien que trouvant son système scandaleusement réducteur, vulgaire et petit-bourgeois, je me suis dit que tout compte fait, il est heureux que B. se soit penché sur ces questions, et qu'il se satisfasse du produit de ses cogitations. Mais quand même, de telles conceptions sont empreintes d'un catholicisme latent, et d'un certain égocentrisme (je n'ai rien à perdre, je ne pourrais pas vivre sans croire en l'existence d'une vie après la mort, etc…)
Cette façon de parler de l'humanité pour brusquement revenir sur son nombril, et vice-versa, a fini par me donner le tournis. La discussion s'est éparpillée, avant de prendre fin, dans le pastis et les cacahuètes.
Puis Alix, imbibée, est venue me poser toute une série de questions qui la tracassaient.
« Tu me trouves orgueilleuse ? »
« J'ai du respect pour les autres quand même, tu es d'accord ? »
Elle a insisté pour que je lui dise ce qui ne tournait pas rond chez elle. J'ai essayé de lui faire comprendre qu'il fallait toujours qu'elle sente le regard braqué sur elle. Elle n'était pas d'accord, et pourtant si seulement elle avait pu voir combien elle était constamment le sujet principal de nos discussions !

Vendredi 12 novembre 1993

Comme toujours lorsque j'ouvre ce journal, je me pose la même question : de quoi parler ?
De ce dont j'ai envie sur le moment, ou de ce qui, plus tard, quand je me relierai, me sera le plus agréable, ou le plus utile ?
J'aimerais pouvoir y consigner l'état d'esprit dans lequel j'ai vécu ma journée, mais cela me demanderait un effort que je ne me sens pas à même de fournir, et surtout des talents d'écrivain que je n'ai pas. Disons que j'ai vécu cette journée sous l'œil d'une certaine apathie - due à la fatigue - doublée de cette forme d'indifférence vis à vis de l'agitation.
Qu'est-ce que j'entends par agitation ?
Tout ce qui bouge autour de moi, qu'il s'agisse des individus ou des bâtiments en mouvement dans mon regard lorsque je marche. Cette sensation de n'être rien pour personne, qu'aucun agglomérat vivant ne vous élève, sentir que non seulement vous n'êtes indispensable à personne, mais que vous ne suscitez aucun intérêt chez quiconque.
D'où sans doute la rupture entre moi et le reste.
Et pourtant ce ne sont pas les espoirs mesquins qui ont manqué au cours de cette journée. Je crois que je me tuerais si je ne gardais plus espoir. Espoir en quelqu'un ou quelque chose d'autre… mais quelque chose d'autre qui me ramènerait aux autres.

J'ai travaillé à la bibliothèque municipale cet après-midi, au lieu de me rendre au cours de mathématiques. Y ai rencontré Marie D., et ma foi elle m'a montré un visage souriant et plein d'aménité, alors j'ai souri et, naïvement, je me suis senti heureux. Il y a des jours comme ça, où un simple sourire me fait oublier un instant ma morosité.


En pénétrant dans la Lycorne, peu après 16h30, un brouhaha masculin m'a assailli, m'a troublé ; assis au beau milieu d'une clique d'élèves de prépa, ce garçon dont je ne connais pas le nom et que j'appelle le Vaguement-Roux, beuglait en chœur avec ses condisciples, et c'est tout émoustillé que je me suis installé à la table d'Alix : car il me jetait un coup d'œil. Je n'osais pas trop tourner mes yeux vers lui - dignité, dignité - et puis au fond, je sentais bien que je traînais des pensées idiotes, vaines, poussives, morbides, pathologiques, alors je me suis concentré sur mon exercice de mathématiques.
Pourtant, dès qu'il fut dehors, à s'exclamer, à s'esclaffer, qu'ai-je fait ?
J'ai posé mon regard sur lui, et je ne l'ai trouvé ni particulièrement attirant, ni spécialement repoussant. Mais il me plaisait, légèrement, tranquillement, et j'ai senti soudain toute la lourdeur du monde et des choses s'agripper à moi : cette vitre qui nous sépare, ces gens qui nous emportent, ces mots qui nous trahissent, ces habitudes qui nous enchaînent, cette vie passée qui nous a fait tel qu'on est. Et puis j'ai songé de nouveau à cet être dont l'image se reflétait dans mes yeux et qui ne m'a sans doute jamais remarqué de sa vie. Alors j'ai baissé la tête.

Dimanche 21 novembre 1993

Hier, deux heures passées à la bibliothèque à potasser un traité d'analyse harmonique. J'en suis ressorti avec l'impression d'avoir reçu un coup de marteau sur le crâne. C'est passionnant, mais je ne suis pas sûr d'avoir retenu grand chose.
Puis, avec Franck, Nicolas et Sylvie au Château.

Lundi dernier, discussion avec Magali, à la Lycorne. S'occupe des mises en scène d'une compagnie de théâtre étudiante, et venait de conclure un dur labeur de costumière dans un court-métrage. Sommes tombés d'accord sur la nécessité d'avoir une passion, une activité artistique dans la vie. Mais si je reproche à Magali de n'avoir aucune ambition, elle pourrait bien me reprocher d'en avoir un peu trop, par contre.

A part ça, dix jours se sont écoulés depuis ma dernière incursion musicale chez Mimine (qui me laisse jouer sur son piano, dans sa maison de campagne, à vingt bornes de Rouen).
Elle est bien gentille : « Baptiste, tes doigts ne retiendront jamais rien si tu ne joues pas à la note ».
Et de s'énerver soudain : « A LA NO-TE !!! ».
Et de s'illustrer en tapant comme une sourdingue sur le clavier : « A LA NO-TE !! »
Elle est bien gentille, parce qu'avant de jouer à la note, il me faudrait un minimum de concentration pour pouvoir mémoriser quoi que ce soit. Or comment puis-je me concentrer quand ils sont quatre, assis dans le salon à bavasser (ce qui m'oblige à enfoncer la sourdine), quand son fils met la télévision en route quand ils sont enfin tous partis, quand sa petite-fille commence à ramper dans mes pieds pendant que je joue ?
Je crois que je vais arrêter de venir chez elle. D'abord je ne progresse plus. Et puis j'ai l'impression, quoi qu'elle en dise, de déranger un peu sa petite famille.

Une note de Laurence est arrivée dans la semaine : un poème de Baudelaire, un exercice d'allemand, et une question : « un truc qui m'a toujours impressionnée chez toi : ta capacité à ne pas parler, à pouvoir être autant ailleurs… L'aimes-tu cet isolement ? Ou t'y sens-tu forcé ? »
Que répondre ? Oui, non ? Non, oui ?

Lundi 29 novembre 1993

Une journée à la texture étrange.

D'abord il a fait froid, atrocement froid, et le ciel fut d'un bleu immaculé d'hiver.
Mais me voilà au chaud dans l'une des grandes salles du restaurant universitaire du Bois.
Tout en mâchant mollement mes carottes râpées, je dévisage avec attention les étudiants présents dans la salle (aujourd'hui enfumée - un truc a dû griller dans les cuisines, ces cuisines qu'on dirait du diable, avec leurs immenses chaudrons en inox).
Alix avale ses grains de riz, consciencieusement. Silence entre nous.
Mais le brouhahas dans le réfectoire est intense. Bruits de couverts qui s'entrechoquent, d'eau qui coule dans les verres, ragots à la table d'à-côté, gloussements quelque part, une assiette qui se casse, une chaise qu'on déplace, etc.
Dans ce vacarme incohérent, j'observe les gens. Mon jugement s'avère souvent négatif, ou réprobateur, quand soudain une tête pas laide m'apparaît, à une dizaine de mètres devant moi. Le genre de bobine dont ma moralité devrait me pousser à me méfier, et pourtant je me sens attiré. Je détourne le regard, grignote une miche de pain, mais insensiblement mes yeux sont ramenés vers le bonhomme. Rien à faire, toute mon attention s'est collée à lui, et même quand j'attaque mon dessert, je suis encore là à maugréer contre la petite idiote qui vient de s'asseoir devant moi, et qui me prive de sa vue.
Ah, il se lève. Il prend son plateau, se dirige vers la sortie. Il est parti.
Bon Dieu, zut.
Je termine ma compote de pomme, déçu.
Mais c'est qu'il est temps de descendre à la cafétéria, pour le traditionnel café de l'après déjeuner. Le moment de la journée que je préfère.
Alix et moi nous dirigeons tranquillement vers la petite salle du restaurant, où une machine à expresso chantonne son refrain en permanence, comme une locomotive. Dehors, on aperçoit les grands arbres du bois, sans feuille, qui se balancent frileusement dans le froid mordant.
Alix s'installe à une table, tandis que je m'apprête à faire la queue pour le café.

Mais c'est qu'il est encore là, qui se tient dans la queue, lui aussi ! Chic !
Discrètement je le détaille des yeux.
Bah, d'un type assez classique, excitant sans qu'on ait rien demandé, mais sans beauté véritable. Cheveux blonds coupés très court, teint d'aspirine, le visage un peu émacié, en longueur ; les lèvres fines, le regard pas facile. Je baisse un peu les yeux : veste violette sophistiquée, chemise à la mode. Un jean cintré noir. Mais les chaussures, quelle horreur ! Des espèces de santiags à bout pointu en simili-cuir !
Il pose les coudes sur le comptoir, c'est à son tour de commander. Deux énormes bagues en métal sur chaque main.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » me suis-je demandé, ça faisant référence à l'ensemble du personnage qui se tenait sous mes yeux.
Il est parti s'asseoir derrière les yuccas avec ses quatre petites tasses de café.
J'ai commandé à mon tour deux cafés, je suis revenu vers Alix, et je n'ai plus revu le type ensuite.

Enfin, vers deux heures moins le quart, nous nous sommes tous deux levés pour affronter le froid, le temps de regagner les bâtiments de la fac de Science. Au voisinage de l'INSA, un garçon a déboulé soudain, et nous a doublé. Cette démarche, ce volume, cette taille… ça me rappelle Florian, ce garçon dont j'étais amoureux en terminale. Je ne lui reconnaissais pas ce blouson pourtant. Il s'est engouffré dans une voiture, et je n'ai pas osé le scruter plus longtemps des yeux, de peur qu'il ne me voit le regarder.
Le cours de mathématiques en amphi fut étouffant, et je somnolais en repensant au type du restau-U.
Je suis rentré sur Rouen vers 16 heures, sous les rayons pâles du soleil, luttant contre un slip dont l'élastique est détendu, et qui descend tout seul.

Jeudi 2 décembre 1993

Quelle nuit pénible. J'avais chaud, j'avais froid, un rhume en gestation, une journée épuisante derrière moi.
Toute la nuit j'ai eu des exponentielles, des logarithmes, des calculs d'intégrales en tête, des courbes, des cercles qui se déroulaient en moi comme des tapisseries, indéfiniment, que je fus endormi ou non. Et pour couronner le tout, un long rêve au cours duquel André et moi jouions aux amants qui se découvrent, à l'amour naissant, aux rendez-vous nocturnes et secrets, aux premières étreintes, aux premières promesses, aux espoirs, aux peurs que l'autre ne s'en aille.
Mêlé aux séries trigonométriques et aux calculs de dérivées, ce rêve a rendu ma nuit si insupportable, si éprouvante que j'ai ensuite continué, toute la matinée, à voir des sinusoïdes partout, et à me demander si André me portait la moindre affection.
Il faut dire que je l'avais précisément rencontré à la bibliothèque municipale hier après-midi, et qu'il s'était montré plutôt affectueux, et que sa voix avait eu un je-ne-sais-quoi de pressant lorsqu'il s'était assuré que je serais bien présent à la soirée prépa qu'il organise bientôt. Du coup j'étais ressorti tout pétillant de la bibliothèque.
Et puis le ciel fut gorgé d'eau toute la journée, ce qui me mit de mauvais poil. Ajoutons à cela un certain retour, dans le cours de mes pensées, de ces autres garçons que j'aime follement, mais vainement, et l'on obtient une journée désastreuse.

Vendredi 10 décembre 1993

Le rectorat repousse ma demande de maintien de bourse, compromettant ainsi grandement la possibilité que j'acquiers un instrument de musique.
Je me suis senti très déçu, et la dent qui pousse en moi depuis plusieurs années contre le cours des choses s'est aiguisée un peu plus.
Pour tempérer mon amertume sans doute, je me suis remis à une petite composition, comme pour lutter contre l'iniquité du sort. Pour la mettre en brèche. Je voudrais presque que ce petit morceau de musique puisse me faire pleurer. Mièvre peut-être, mais sensible, au moins. Et pas rude, rêche, grossier, barbare, comme peut l'être le cours des choses parfois.

Samedi 18 décembre 1993

J'ai rejoint Sylvie à la Lycorne.
Volubile, bien aimable, bien polie, bien mise, avec son petit carré strict, mais un peu moins bourgeoise qu'avant peut-être. Elle est toujours étonnée de l'effet que lui font les retours sur Rouen, et m'a parlé essentiellement de sa vie oisive à Nancy, de ces séjours de ceci, ses fêtes de cela, ses soirées truc, ses repas machin. L'alcool. Toute sa vie semble s'être vraiment réduite à cet adorable poison, au point qu'elle fait même partie d'une association où son occupation consiste à tester bars et boîtes de la région nancéenne.
Mais la curiosité, le goût de connaître, de comprendre, la création, l'art, est-ce à croire que S . n'entend plus rien à de tels mots ?
Peut-être se dit-elle qu'il faut en profiter. Mais c'est peut-être justement en tenant de pareils discours qu'on finit par tomber dans l'horreur d'une existence pauvre et sans couleur, morne et monocorde.
J'ai soudain cette phrase amusée de Marie D. qui me revient en tête : « J'ai découvert l'attrait du travail, du labeur acharné. », cette Marie qui sait aussi rester gaie et noctambule dès que les cours ont fini. Se consacrer sans relâche à sa passion, tout en s'amusant, me paraît effectivement plus digne d'estime.

Un accrochage inattendu chez Bénédicte ce soir.
A l'origine, une plaisanterie stupide de notre part (d'Alix et de moi) au sujet de sa tarte aux pommes. J'ai prononcé un mot de trop, car voilà Bénédicte vexée au point de se lever, et de se diriger vers sa chambre pour aller se coucher. Stéphanie est partie la repêcher, et elles sont revenues à table, tandis qu'Alix et moi faisions les zouaves dans le salon. Audrey, quant à elle, dormait plus ou moins sur place. L'atmosphère s'est détendue et, comme pour se venger, B. m'a lancé une petite pique, sans méchanceté, j'ai répliqué, elle aussi, et ainsi de suite, mais de façon ironique, sans dureté, par pure plaisanterie.
Le problème, c'est qu'Alix et Stéphanie ont commencé à moins rire. Le ton entre Bénédicte et moi commençait en effet à s'aigrir de nouveau, les attaques devenaient plus incisives, plus sérieuses.
Bref, je retiens de ce déballage sordide cette opinion que, selon B., je ne m'attacherais qu'aux choses matérielles, aux objets, aux valeurs monétaires, opinion à laquelle je n'attendais vraiment pas de sa part. Et j'imagine par la même occasion que je suis un être insensible, sans cœur, misogyne, et inhumain.
Je me rends compte à quel point les autres peuvent se faire des idées très curieuses sur mon compte. Peut-être que ma retenue et ma discrétion laissent une trop grande marge de manœuvre à leur imagination.

Mercredi 22 décembre 1993

Le toit du palais des congrès, près de la cathédrale
Soirée prépa HEC, dans une salle du Palais des Congrès, louée pour l'occasion.
Je m'y rendais avec un certain entrain, mais j'ai vite déchanté.
Je me suis d'abord ennuyé, errant de-ci de-là, avant que les anciens de la prépa ne finissent par arriver et qu'un flot de niaises hypocrisies ne commencent à se répandre. Bisous par ci, effusions par là, exclamations gentilles, « tu m'as manqué », etc.
Une fille, venue d'on ne sait où, tentait de vendre des glaces. Elle se tenait debout avec son panier, et articulait machinalement : « Des glaces ! Des glaces ! ». Comme on dirait : « La porte ! Fermez la porte ! »

Je suis resté assis un certain temps derrière la table à boissons, où s'entassaient les gobelets remplis de sangria. Regardais les gens arriver, paisiblement, en pérorant avec Sylvie.
Soudain j'ai aperçu dans la foule le petit blond de la fac, celui qui me désarçonne tellement, qui me fait perdre tous mes moyens, toute ma tête. Nos regards se sont croisé de temps en temps, mais il faut dire que je n'arrêtais pas de le regarder.
Un type de la prépa, avec un joli visage, m'a demandé du feu, et combien je m'en veux de ne pas avoir engagé la conversation avec lui ! Je suis moins timide avec les filles, c'est absurde.
Et puis Anne-Sophie, Virginie, Laure, Najib sont arrivés, et j'ai commencé à m'agiter, à danser un peu.
Mais vers une heure, je me suis retrouvé assis dans un bac à fleurs en plastique, en compagnie de Virginie ; on s'est mis à critiquer méchamment les gens tout autour de nous : « Quelle pétasse celle-là… Elle aurait pas pu trouver plus court comme jupe… »
« Voilà le genre de choses qu'on trouve dans ma fac », gémit Virginie, chose faisant référence à un pauvre garçon qui venait de passer à côté de nous. Car elle s'est réorientée à l'université, comme moi.

Plein de monde. Par milliers ! Moi je ne rêvais que de mon petit bonhomme blond, mais je le perdais tout le temps de vue, et puis je m'imaginais mal lui sautant dessus comme une bête sauvage. André, quant à lui, ne m'a pas accordé une seconde, toujours affairé, tantôt aux vestiaires, tantôt dans la cuisine, tantôt dans l'ascenseur, au comptoir à boissons, avec des anciens copains à lui, etc.
Parfois toutes mes pulsions m'abandonnaient soudainement, et je n'avais plus face à moi qu'un tas de corps poisseux et communs, sans attraits, rien que de simples corps. Et puis parfois je me sentais tout émoustillé par la promiscuité grandissante.

C'est en sortant de ce genre de soirées que toute l'horreur de ma vie me submerge. Il faut alors subir le poids de mon homosexualité, de ma solitude, de ma difficulté à communiquer, subir ce sentiment de la futilité de toute communication aussi, et de ce vide, de ce grand vide relationnel et profondément sentimental qui se perpétue dans ma vie. Et puis il y a l'horrible impression du flot du temps, tous ces visages qui me rappellent tant d'émotions passées qui jamais plus ne revivront. Un cycle éternel d'insatisfaction.
Au fond, je les aime, tous ces gens, qu'ils me connaissent ou non, qu'ils m'aiment ou non. Bien sûr que je ne regrette pas d'avoir côtoyé Sylvie, Anne-Sophie, Virginie ou André, au cours de toutes ces soirées HEC, gaies ou ennuyeuses, l'année dernière, lorsque nous étions en prépa ensemble. J'ai vécu, j'ai bien vécu avec ces gens, mais je n'ai plus rien d'eux à présent, sinon cet ersatz d'amitié, fragile, le son de leurs voix, et la chaleur de leurs paroles, le temps d'une soirée. Le réconfort de les avoir revus, là, vivants.

Jeudi 23 décembre 1993

Je dois absolument éviter d'essayer d'écrire de la musique, sans ça je finirai dépressif. Car il est évident que, pour le moment, mes doigts ne sont pas encore bien habitués à un clavier.
Il me faut donc jouer du Bach, du Satie, des pièces faciles, n'importe quoi, du moment que je tempère mes éternelles velléités de création.
Ah, je me sens bien ridicule à plaquer trois pâles harmonies par dessus un ré-fa-la radoteur.
Et quelle forme employer ? Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là ?
Et dans quel but ? Qu'est-ce que je cherche à réaliser vraiment, au delà de ma médiocrité, de ma nullité de débutant en musique ? Pour qui, pour quoi je m'acharne ainsi à vouloir composer ? Un peu de gloire, un peu de célébrité peut-être ? La reconnaissance d'un public, palliatif à la solitude ?
C'est ce que j'ai surtout besoin de parler à quelqu'un. Mais qui ? Mes amis peuvent m'écouter, ils réduiront tout.
J'attends une lettre de Laurence. Pourvu qu'elle me remonte le moral.

Vendredi 24 décembre 1994

Me suis réveillé vers six heures du matin. J'avais chaud, je me sentais comprimé, et le visage d'André m'est soudain apparu, comme la vierge Marie. Me suis rendormi vers sept heures et demie.
Les vieilles rengaines, les vieux souvenirs, me harcèlent. De Florian à Delphine, de Stéphanie à Antoine, en passant par Sylvie, Thierry ou Laurent, tout le monde s'agite dans ma tête ce matin, de vieux fantômes, des images, rien que des images désincarnées, arrachées à leur temps, et leurs prénoms, leurs tyranniques prénoms.
Vieilles rengaines, et donc vieilles interrogations : pourquoi je vis, à quoi dois-je me consacrer, à qui, à quoi me donner, de qui, de quoi tirer partie, profiter, partager, etc.

Ce soir, il me faudra supporter le repas de famille. Plus il y a de monde, plus je veux fuir. Mais je n'aime pas la solitude non plus. Une ou deux personnes, voilà l'idéal. Au delà, la discussion devient trop commune, perd de ses aspérités ; la substance des interlocuteurs s'éparpille, se confond, se dissout dans un tissu de formalités.

Mercredi 29 décembre 1993

Pris mon petit déjeuner avec l'aspirateur en marche dans les oreilles. C'était maman qui s'activait dans la maison.

Nombreux rêves cette nuit : après un an et demi, Florian continue à me poursuivre. Il est là, au lycée, qui attend pour rentrer dans une salle de classe, et moi qui trébuche, qui m'agite ici ou là, qui prononce des choses absurdes, tandis que lui se tient debout, patient, et sans se soucier de moi le moins du monde. Comprendrai-je jamais un jour la nature de cette souffrance, la nature et l'objet de ce masochisme qui me pousse à toujours revenir sur les traces de ce qui n'existe plus, de ceux qui ont disparu ?
Combler le trop grand vide. Qui va s'empirant : ah, l'affreuse sensation que toute ma vie se dépeuple, que les visages passent et ne reviennent plus, et que toutes les couleurs se délavent.

Quel bonheur : je commence à maîtriser les arpèges de la quatrième Gnossienne, sur mon nouveau clavier. Mes rapports avec la musique sont bien instables et déroutants ! Et dans un an, que serai-je devenu ?

Reportage intéressant diffusé sur Arte, sur l'ancien bassiste et ingénieur du son du groupe Can. Personnage excentrique, mais plein d'idées et de talent. Vit à Cologne. Dans cette Allemagne qui me fascine tant. Bach. Stockhausen. Ces musiciens ont suivi leur inspiration, ont pensé la musique avec leurs oreilles autant qu'avec leur intelligence. Bref il faut trouver sa voie. Mais que serions-nous sans les modèles aussi ?

Jeudi 30 décembre 1993

Décidément la musique me fait de drôle d'effets : j'ai le visage tout déconfit et je suis au bord des larmes. Grâce à quoi ? Une petite improvisation sur orgue que je viens d'imaginer.
Dieu est miséricordieux : je retrouve l'inspiration. Oh, ce petit thème, il est beau à pleurer. Une véritable trouvaille ! Yippie ! Quel bonheur de retrouver un peu de confiance et de créativité en soi ! Sans compter les deux autres thèmes pour orchestre que j'ai trouvés cet après-midi.
Me revoilà plein d'énergie et d'entrain. Et mon existence a de nouveau un sens. Chic chic chic !