Mon adolescence

Rêves d'évasion

En 1989, j'ai 15 ans
De cette adolescence dont les souvenirs me reviennent petit à petit en la racontant, ce qui me surprend, c'est son épaisseur, sa densité émotionnelle, le retentissement inouï des événements qui la traversent.

Puisque ma vie au collège était grise, morne, sans joie, sans beauté, pleine d'exercices ennuyeux et d'examens inquiétants, de professeurs tout-puissants, de camarades de classe stupides et violents, je remplissais le reste de mon existence d'occupations passionnées, solitaires et rêveuses.

Sous la poussée d'une soudaine et mystérieuse inspiration, à l'abri dans ma chambre d'enfant, je ressortis d'un carton... des rails miniatures, des aiguillages, des fils électriques, des locomotives, des wagons. Avec les quelques francs que ma mère pouvait me donner, j'achetai du contreplaqué, des maquettes à monter, un cutter, des pinces, des petits pots de peinture, de la poudre colorée.

Je me fournissais dans un magasin spécialisé de la rue Jeanne d'Arc, qui avait pris pour moi des allures de palais des merveilles.

Locomotive et maquettes MKD
Une partie de mon réseau
Minitrain, rue Jeanne d'Arc, Rouen, 2003
Minitrain, ma caverne d'Ali Baba(r)
Mes outils de travail
Quelques outils de travail

Je passais aussi beaucoup de temps à compulser des livres et des revues techniques, dont je me délectais autant des photos de réseaux miniatures professionnels, que de mon propre circuit ferroviaire, chétif et incomplet. Du reste, ce n'était pas tellement pour jouer au train que je clouais, vissais, collais, peignais, floquais, mais plutôt pour essayer de reproduire avec soin des petites scènes de gare bucoliques, pour me plonger tout entier dans un autre univers, pour oublier le reste de ma vie.

Couverture de Loco-Revue, octobre 1986
Mon premier exemplaire de Loco Revue (1986)
Dans les magazines spécialisés que je faisais acheter à mon père, il était souvent question de modélisme d'atmosphère, une mode qui consistait à soigner d'une façon réaliste et poétique le décor des réseaux. Loin des vicissitudes du collège, je me trouvais ainsi transporté dans un monde impressionniste de gares abandonnées, de terrains vagues, de voies en friche, de postes d'aiguillage noircis par la fumée des locomotives, et quand je faisis entrer ma motrice CC72000 dans la gare de campagne de mon réseau, tractant derrière elle ses trois voitures Corail, c'est à peine si je ne sentais pas une véritable odeur de diesel se répandre dans ma chambre, comme celle que je respirais pour de vrai en gare de Rouen.

Car la seconde de mes grandes occupations consistait à aller traîner du côté de la gare SNCF, la vraie.

J'avais treize ans.

En gare de Rouen, en 1988
J'attendais sur les quais, que n'entrent dans un grand fracas les express en provenance de Paris ou du Havre, à destination de Dieppe ou d'Elbeuf-Saint-Aubin. Je ressentais d'ailleurs une étrange jouissance à l'arrivée de ses monstres rugissants, qui surgissaient de leur tunnel en faisant trembler la terre, avant de s'immobiliser le long d'un quai dans de grands crissements de frein.

Certains samedis après-midi, qu'il faisait gris et maussade sur Rouen, j'attendais sur un quai l'arrivée d'un convoi rempli de voyageurs anonymes, à la foule desquels je me mêlais dans les escaliers mécaniques, avant de déboucher avec eux dans le hall de la gare, comme si je revenais d'un long voyage.

En repensant à la gare de Rouen, avant qu'elle ne soit complètement rénovée en 1988, un détail étrange me revient, vaguement inquiétant : leurs toilettes. Poisseuses tout autant que celles du collège, leurs portes en bois vermoulu ne fermaient plus, leurs cloisons moisies et trouées dégageaient une odeur de vieille pisse atroce, et elles étaient recouvertes d'affreux graffitis. Quand je ne savais pas quoi faire, entre l'arrivée de deux trains, il m'arrivait d'aller y faire un petit pipi. Quoiqu'en y pénétrant, je fus à chaque fois saisi d'une sorte d'horreur devant leur saleté, j'avais fini par m'habituer à cette poisse, et je ne me rendais pas compte de ce que cela pouvait signifier : un jeune adolescent fréquentant régulièrement les toilettes de la gare.

Du reste, je n'y ai jamais rien aperçu de suspect.
Mais c'est peut-être là que j'ai commencé à pressentir, en moi même, et non sans un étrange malaise, qu'il pouvait se tramer des choses à peine nommables en certains endroits.

Les quais de la gare SNCF de Rouen
La gare de Rouen
Un samedi midi pourtant, alors que venaient de descendre les derniers voyageurs d'un express en provenance de Paris, un chef de gare s'approcha tout à coup de moi, et me demanda d'une voix sèche :

« — Qu'est-ce que vous faîtes là ? Vous avez un train à prendre ?
— Euh, non, je regarde...
— Alors foutez le camp ! »

Le ton fut si coupant et bref, l'expression si sèche, le regard si dur, que je me retournai d'un mouvement, comme si l'on m'avait asséné une claque, et je disparus de la gare, furieux, triste et humilié. Sans qu'il me fût besoin d'explication, j'avais instantanément compris... que ma présence avait fini par être remarquée par le personnel de la gare. Et peut-être mal interprétée, hélas.

Une rigoureuse littérature
Ensuite, je me pris d'intérêt pour l'électronique.
Dans un premier temps, j'eu bon espoir d'appliquer ma nouvelle connaissance des condensateurs et des transistors à l'amélioration du fonctionnement des signaux électriques et des aiguillages de mon petit réseau. Comme celui-ci restait de toute façon toujours aussi étique, et que, pour un électronicien, j'étais bien médiocrement équipé, les résultats ne furent pas à la hauteur de mes espérances : sous la planche en contreplaqué de mon réseau, c'était un salmigondis de fils électriques multicolores, de jeux d'interrupteurs et de potentiomètres maladroitement reliés les uns aux autres, qui provoquaient de sempiternels faux-contacts.

Ma mère eut le bonheur, un jour, de tomber nez à nez avec une bassine remplie de perchlorure de fer, gisant au fond de la baignoire. Je venais en effet de m'essayer pour la première fois à la gravure d'un circuit intégré, sur les bons conseils d'un livre tout à fait édifiant : « L'électronique au service du train miniature »
D'ailleurs, les quelques circuits que je conçus ainsi fonctionnèrent très bien, et je pense qu'ils traînent encore dans un coin de ma chambre, abandonnés à la poussière, reliques d'une passion soudaine et d'un temps révolu.

Un rêve bien étrange
Un rêve bien étrange que ma mère me raconte, dans une lettre de vacances, en 1987
Après avoir fureté chez « Electro 76 », un magasin d'électronique mal éclairé, bizarrement fichu, aux murs tapissés d'armoires remplies de composants aux noms mystérieux – fréquenté par le même genre de quinquagénaires tordus que je voyais en photo dans « Loco Revue », lorsqu'ils posaient fièrement à côté de leur réseau miniature – après m'être pris d'innombrables coups de jus sur mes petits transformateurs électriques basse tension, lu et relu mille fois les règlements de la SNCF en matière de signalisation, et tenté au moins autant de fois de faire démarrer mes trains avec le même réalisme que ceux qui quittaient chaque jour la gare de Rouen chaque jour en klaxonnant, je commençai à m'intéresser à l'informatique.

Electro 76
Le gérant de ce magasin était un grand artiste...
J'étais en troisième, et je venais de rencontrer un garçon, Frédéric, un grand échalas pétri de rigueur et de logique algébrique, mais aussi fier et moqueur, et friand de provocations en tout genre : il avait ainsi fini par être souffleté par une surveillante, une étudiante de fac un peu hargneuse prénommée Cathy, dont il se moquait régulièrement en salle d'étude. Je crois qu'il s'était aussi pris une claque d'une prostituée qui habitait aux abords du collège, qu'il avait titillée un jour en passant devant sa fenêtre ouverte. Bref, ce garçon était coquin.

Nous allions parfois à la FNAC tous les deux, après les cours. Sur les ordinateurs laissés allumés, dans les rayons, nous y tapions des petits programmes en jubilant. Nous finîmes par acquérir chacun un « Amstrad CPC », un ordinateur à la mode avec lequel nous rivalisions d'ingéniosité dans la conception de programmes d'arithmétique ou de dessin – l'une de nos lubies favorites restant certainement le calcul du plus grand nombre de décimales du chiffre pi. De vrais geeks avant l'heure.

Il y avait chez ce garçon, Frédéric, quelque chose qui me ressemblait un peu, en tout cas, quelque chose que j'appréciais, peut-être dans la logique, dans le goût des choses abstraites, ainsi que dans la discrétion et la tempérance. De plus, tout sarcastique qu'il fût, jamais je ne fus l'objet de la moindre attaque ou moquerie de sa part (pas que je sache en tout cas).

En 1992, je pose à côté de ma “machine”
En même temps, bizarrement, en sa compagnie, j'avais l'impression d'être un original – ce garçon me semblait parfois encore plus raide et coincé que je ne l'étais. Cette sensation s'accentua lorsque je me mis à écrire des « programmes musicaux », des programmes informatiques qui exploitaient les sonorités froides et synthétiques de mon ordinateur. Oh, il ne s'agissait que de boucles monotones répétées à satiété, des ritournelles sur trois notes, criardes et ennuyeuses. Je leur donnais un titre humoristique et absurde, quoique souvent en vague rapport avec une préoccupation intérieure, un souci ou un état mental que je vivais à l'époque, et je les faisais écouter à Frédéric, qui rigolait devant cette cacophonie de bips et de prouts, devant cet étalage d'absurdité électronique et de nullité musicale.

(vous aussi, vous pouvez écouter des extraits de ses beautés en découvrant ma boîte à secrets)

Une rue de Rouen
Une rue de Rouen, à proximité du collège
Il habitait chez ses parents une maison étroite avec jardinet, dans l'ouest de Rouen, un quartier qui me fichait le bourdon.

Je nous revois jouant au ping-pong dans son garage, quelques jours avant la rentrée des classes. Nous venions d'être acceptés au lycée Corneille, un établissement de Rouen huppé et de bonne réputation.

Si j'appréhendais alors la nouveauté du lycée, je quittais le collège sans me retourner, sans le moindre regret.
Frédéric se doutait peut-être des brimades dont j'avais été la victime en arrivant au collège, mais nous n'en avons jamais parlé ensemble : il n'était pas du genre à se confier à autrui, il évitait de poser des questions trop personnelles, et d'autant moins que les sujets étaient, disons, glissants.

Je n'avais donc personne à qui raconter ce que j'avais vécu – l'aurais-je seulement pu ? – je me sentais profondément différent des autres, j'avais pris peur des autres, mais je crois que c'est en arrivant au lycée que j'ai commencé à regarder l'avenir avec un réel espoir.
J'allais intégrer une nouvelle classe, découvrir de nouveaux locaux, me faire à de nouvelles habitudes, et même si je devais me sentir désorienté et plus seul encore au début, je ressentais un tel dégoût, une telle épouvante des quatre années que je venais d'endurer au collège, que j'ouvrais presque les bras à l'avenir, moi pourtant si trouillard et si nostalgique.

En 1988... avec une machine à écrire
Petite parenthèse narquoise : bien des années plus tard, je suis retourné une fois chez Frédéric, pour imprimer un rapport. Nos relations s'étaient depuis longtemps distendues, nous avions eu des fréquentations et des parcours fort différents, mais nous nous étions par hasard retrouvés en fac de Sciences.
Je pénétrais de nouveau dans l'atmosphère un peu vieillotte de cette sombre et étroite maison, tapissée de couleurs beiges et marronnasses, où tout semblait figé comme les statues dans les chapelles des églises. Alors que nous discutions paisiblement dans la cuisine autour d'un café, une grande jument surgit. C'était sa mère qui revenait de courses. Elle nous posa quelques questions sur nos études, d'un ton affable, avec une curiosité un peu exagérée. Quand il annonça mollement qu'il avait eu un 20/20 en informatique, et, quoiqu'elle le sache déjà excellent dans cette matière, elle poussa un cri hystérique en levant presque les bras au ciel : « Mais c'est merveilleux, c'est extraordinaire, il faut que je t'embrasse, mon fils chéri !! »
Et je la vis se précipiter sur son grand garçon à lunettes de vingt ans, son fils chéri, sans doute affreusement gêné à cause de ma présence, pour lui faire un gros bisou sur la joue en répétant, comme dans un orgasme, que c'était merveilleux.

En 1989, avec ma mère bourrée
Je raconte cette anecdote car je trouve qu'elle évoque bien ce mélange de maladresse, de fragilité et d'orgueil qui caractérisent la posture adolescente, et dont la relation parentale fait parfois les frais.
Ma propre mère, elle, balançait entre la violence et l'amour : l'expression de son agressivité à mon égard, physique et verbale, me heurtait profondément, et ses quelques tentatives maladroites pour exprimer son amour, ensuite, sous l'influence de l'alcool, ne m'embarassaient que davantage, calmaient à peine les blessures et les hontes que je portais en moi, et ne pouvaient m'aider à réaliser ce que j'étais seul à pouvoir faire : m'accepter.

Photo de classe de 3ème
Photo de classe de 3ème (j'ai un col de polo bleu et un air con)
J'avais une terrible envie de vivre pourtant, de vivre comme les autres jeunes, de faire des soirées, de m'amuser, de rire, de boire, et de montrer au monde entier que j'étais libre, épanoui, mûr, et sans complexe.

La bonne blague !

Pourtant, vers la fin de l'année de troisième, j'avais fini par fréquenter un groupe d'élèves qui s'essayaient aux bars et aux cafés des abords du collège. On y fumait en déblatérant sur les profs.
Avec eux, je sortais fièrement mon paquet de Royale menthol. Je connaissais le geste du fumeur, car, l'été précédent, en vacances, j'avais chipé des cigarettes à ma grand-mère, et j'avais essayé d'en fumer tout seul quelques unes sur le balcon, avant d'être interrompu par l'arrivée de ma soeur, qui prit en me voyant ainsi crapoter un air scandalisé.

Voyage scolaire en Espagne, à la Valle de los Caídos
Voyage scolaire en Espagne, à la Valle de los Caídos
Une fois, je suis même descendu en ville avec Etienne, un camarade de classe jovial et bavard, qui jouait de la batterie, et dont les parents étaient avocats. Ce jour-là, il allait s'acheter des fournitures scolaires ainsi que quelques vêtements. Il recevait de ses parents pas mal d'argent, mais en contrepartie, il devait se débrouiller tout seul pour acheter ce dont il avait besoin. Tel était le contrat passé entre eux, m'expliqua-t-il.
Une gêne m'envahit alors, moi qui dépendais tellement de ma mère sur les aspects pratiques, qui n'étais même pas capable de décrocher le téléphone pour prendre un rendez-vous chez le coiffeur. Moi qui traînais toujours des fringues de supermarché, tandis que tous ces garçons et ces filles de mon âge s'en allaient seuls en ville essayer des chaussures et des jeans de marque, Creeks ou Chipie, des vêtements qui ne m'apparaissaient ni plus ni moins beaux que ceux que je portais, d'ailleurs, mais qui coûtaient manifestement plus chers. Même si je trouvais stupide de s'attacher à la marque d'un pull ou d'un cartable, je jalousais ces autres collégiens qui avaient réussi à exhiber un témoignage de leur indépendance, en même temps qu'ils en faisaient un outil de séduction, là où moi j'en étais encore à marcher docilement dans les jupons de ma mère, sans arriver à extérioriser ma personnalité autrement qu'en décrochant de bonnes notes en rédaction de français.

Etienne fit une soirée chez lui en cours d'année, à laquelle il convia toute la classe. A moi comme à beaucoup, c'était ma première soirée. Avant qu'on ne se retrouve tous dans sa chambre et qu'il ne mette un peu de musique, il y eut un repas servi dans la salle à manger, suivant un cérémonial assez froid et formel, exécuté par les parents d'Etienne en personne, pareils à des valets de pied. C'était assez étrange. Je portais alors un pantalon dont la braguette redescendait toute seule, je ne savais pas comment me comporter, et je ne trouvais rien à dire d'amusant ; c'était tellement curieux aussi, la présence de toute ma classe réunie pour un soir dans un lieu aussi personnel, intime et familial, si éloigné de la laideur des bancs en béton du collège.
Quelques couples dansèrent. Au bout de deux minutes à peine, la fille à qui j'avais proposé un slow, Phoebé, s'excusa et repartit s'asseoir ; pendant tout le temps où je l'ai tenue dans mes bras, des garçons m'ont crié de me tenir droit.
Je ne suis pas rentré très tard, mais je n'étais pas mécontent de cette nouvelle expérience : j'avais été à une « soirée ».

En 1989, avec ma soeur Zoé
A la même époque, ma mère et moi avons retapissé toute ma chambre, descendu de vieux meubles en bois que je ne pouvais plus voir, remplacé mon lit grinçant par un matelas deux places. En pénétrant dans cette pièce ainsi dévêtue de ses années d'enfance, j'eus une agréable sensation de netteté et d'évidence, de cette clarté qui manquait tant à mes idées et mes désirs.

Tout en continuant de m'occuper de mon réseau ferroviaire, ou tout en dessinant des plans de jardins (une autre occupation qui m'amusa un moment), j'écoutais des morceaux de house music, comme ceux qui passaient à la radio locale le samedi soir, ou des 33 tours d'Henry Purcell que je chipais à mon père. Parfois aussi, en cachette, le casque sur les oreilles, j'écoutais Sans contrefaçon de Mylène Farmer, ou Into my secret land, un tube un peu mélancolique de Sandra, ou bien encore True Blue de Madonna, dont j'avais acheté la cassette du dernier album. C'était mon côté midinette qui, sous la forme d'une ritournelle faussement naïve, « sans contrefaçon, je suis un garçon », surgissait en moi, moi dont la moustache poussait et dont la voix muait.

Je rêvais de Damien, un joli collégien blond à lunettes, dont la vue déchaînait en moi un ouragan d'émotions, et qui, curieusement, semblait aussi me regarder dans la cour. Nous n'étions pas dans la même classe, et les pauses étaient donc le seul moment où je pouvais espérer le voir.
Chaque soir, mélancolique, je repensais à lui en écoutant une chanson niaise dont le refrain faisait :
« Ne dis pas les mots du jour, je préfère de loin les mots de la nuit, ceux qu'on dit, les yeux mi-clos, pupille agrandie. C'est bleu comme le bleu des nuits. ».
Un jour, en rentrant du collège, il me suivit sur quelques centaines de mètres. J'étais tellement affolé par sa présence, mon cœur battait si fort, que je crus mourir sur place. Je n'ai pas réussi à me retourner, et j'ai accelléré le pas. Rien ne fût jamais échangé entre nous, pas même une parole.

Mais comment pourrais-je jamais oublier Damien, et les émois qu'il me causait ?

Plume, dans ma chambre, en 1987
Peu de temps après la naissance de ma seconde sœur, à une époque où mes rapports avec ma mère étaient devenus constamment tendus et agressifs, alors que je m'étais recroquevillé sur des occupations solitaires avec langueur, et que j'étais rejeté par mes camarades du collège, deux nouveaux chatons se sont installés à la maison. Je me suis vite attaché à Plume, qui avait le poil tacheté comme des écailles de tortue, et qui était tendre et affectueuse. Une voiture l'écrasa sur l'avenue Gallieni, à peine six mois après son arrivée. Le retentissement de cette disparition en moi fut terrible, et je suis resté sidéré de tristesse pendant longtemps.

A l'époque, j'étais incapable de mesurer combien j'étais fragile, incapable de voir que j'avais besoin d'affection. Je ne disposais pas encore du secours que peut procurer l'expérience d'un adulte, le secours que peut constituer l'assurance, la fermeté des pensées d'un adulte. J'avais le cœur à vif, et les coups du sort, comme les paroles trop brutales, entraient en moi aussi facilement que la lame d'un couteau pénètre dans l'eau.

Dans ce contexte un peu triste, la faillite de l'entreprise de mon père et les gros soucis d'argent qui s'ensuivirent pour mes parents, rendirent mon quotidien plus pénible encore. Que ce soit au collège ou à la maison, tout allait de travers. Ces années sont les pires de mon existence.