Mon adolescence

Revenir vers les autres

Le portail du lycée Corneille (2003)
Le portail de mon lycée
En arrivant en seconde au lycée, je me suis d'abord retrouvé assez seul. Il faut dire que je ne m'entendais pas très bien avec les élèves de ma classe. J'ai un peu sympathisé avec un élève qui faisait de la musique – de l'orgue et du synthé – mais la découverte de la bibliothèque style rustique de ses parents, ainsi que ses propos hilares sur l'excitation que lui causait telle ou telle fille de la classe, me refroidirent légèrement.

Ma correspondance avec mon amie d'enfance Laurence, en revanche, ne tarissait pas. De Rennes, où elle vivait avec ses parents et son frère depuis une dizaine d'années, elle m'envoyait des lettres très personnelles et pleines de sensibilité que j'attendais avec impatience. Nous nous envoyions aussi de la musique, sous forme de cassettes audio, et Laurence, des dessins.

Mon père et moi (derrière mes hublots), l'été 1990
Au début, nous discutions des gens de notre classe, de nos parents, de notre avenir, de la société, de l'évolution du monde. Je tentais de lui faire partager mon enthousiasme pour l'informatique ou l'astronomie, je fustigeais la bêtise des programmes télé et des hommes politiques, j'exprimais mon agnosticisme, mon anticléricalisme, je théorisais maladroitement sur le libre-arbitre et le sens de la vie – le tout dans un style catégorique, cartésien et raisonneur qui ne visait qu'à dissimuler mes incertitudes et mon ignorance –, avant de me lancer dans le récit d'une promenade contemplative que j'avais faite au cours de mes dernières vacances. Laurence, moins péremptoire, plus mesurée, mais non moins prolixe – d'une prolixité de philosophe en herbe –, plus mûre aussi certainement, exprimait davantage de finesse et de sensibilité littéraire, citait Hardellet, Tardieu, Blake ou Baudelaire, me faisait part de son engouement pour le théâtre et la poésie.
Avec le temps, nos discussions se sont faites plus personnelles encore, pour aborder des sujets comme l'amour, la sexualité, ou des secrets de famille tabous et douloureux.
C'est elle à qui j'ai, pour la première fois, confessé mon attirance pour des garçons, à demi-mot d'abord, honteusement, puis d'une façon un peu plus tonitruante et provocante.

Photo de classe de première
Elle, elle m'écrivait depuis un bout de pelouse de son lycée de Rennes, depuis un cabanon à Dinard, en buvant du café, en écoutant William Sheller, depuis un quai de gare en Allemagne, une brasserie parisienne, une tente en Ecosse. Toujours entourée, toujours en partance, toujours prête à foncer – mais avec la tête sur les épaules – elle exprimait un état d'esprit très différent du mien, et j'aurais bien aimé pouvoir troquer ma vieille peau d'adolescent psycho-complexé, pour son être vaillant, naturel et optimiste.

Moi, Laurence et ma petite soeur Zoé, à Gruchy en 1991
Quoique assez inquiet à l'idée que Laurence ne découvrît dans quelle sorte de détresse intérieure je vivais alors, et qu'elle ne mesurât tout le décalage qui existait entre ma personnalité épistolaire loquace et l'adolescent taciturne et torturé que j'étais en réalité, je me décidai à l'inviter à passer quelques jours avec ma famille dans ce gîte rural que mes parents louaient chaque été, au fin fond d'un hameau agricole de la Hague. Peu avant son arrivée en gare de Cherbourg, ma mère fit une sorte d'allusion quant à savoir si nous allions dormir dans le même lit ou non, allusion qui me parut totalement stupide, et à laquelle je ne répondis même pas.

Des lettres de Laurence
Après ces vacances, nous continuâmes à nous écrire des années durant (lire cet extrait). Avec le temps, je crois que mes lettres ont exprimé toujours plus d'interrogations quant à mon destin, quant à mes capacités, quant à mon désir, quant à la sexualité qui tardait à enter dans ma vie, de sorte que si la vie de Laurence était devenue une succession colorée d'initiatives, de voyages et de rencontres variées, la mienne au contraire, oisive et mélancolique, semblait se fossiliser dans une gangue grise et répétitive d'espoirs déçus, de ruminations stériles et d'aventures avortées.

Lorsque Laurence obtint un poste d'assistante de français dans un lycée allemand du fin fond de la Thuringe, quelques années plus tard, c'était pour faire l'expérience, selon son propre mot, de l'exil. Mais c'est finalement là-bas, en Allemagne, qu'elle devait rencontrer son compagnon Dirk, avec qui elle revint ensuite s'installer en France, au moment même où je quittai Rouen pour venir vivre à Paris.
Notre correspondance s'essouffla alors, avant de s'interrompre totalement, dix ans après nos toutes premières lettres. Parfois je me dis que cette intense relation épistolaire, en me permettant d'exister aux yeux de quelqu'un d'autre, m'a sauvé d'un abîme. Parfois je me dis aussi qu'elle a contribué à m'éloigner un peu de la réalité de mon désir, surtout dans les dernières années. D'une certaine façon, je venais m'y cacher, comme un petit garçon apeuré.

Mais revenons au lycée : en classe de première – j'avais donc seize ans –, je suis devenu un peu plus sociable, et j'ai commencé à me faire des amis dans ma classe.

Photo de classe de première
En classe de première...

Des ami-es d'ailleurs, essentiellement.

Bien qu'encore incapable de leur avouer – puisque cela prenait la forme d'un aveu dans ma tête – que mon désir se tournait vers les garçons, j'étais terriblement heureux de pouvoir fréquenter avec elles les bars et enchaîner les soirées, de pouvoir partager leurs histoires de mecs, leurs aventures, leurs espoirs, leurs manques, leurs quêtes à elles.

L'alcool m'aida beaucoup à me détendre durant toute cette période, où la découverte effrénée des bars de Rouen, la découverte des boîtes de nuit, des soirées universitaires, pleines d'inconnus parlant guitare, fumette, snowboard et petit boulot, pleines de dragueuses professionnelles et de minettes indécises, la découverte d'une autre vie, différente du quotidien routinier et studieux du lycée, s'accompagnaient chez moi d'abîmes d'incertitude, d'où je me demandais avec tristesse, entre deux cuites, pourquoi je continuais à me sentir seul.

1991. Voilà que Delphine organise une soirée chez ses parents, à la campagne, où je débarque, intimidé et maladroit, et où – surmontant encore un vague, un archaïque écœurement pour l'alcool – je me mets à boire, à boire, incapable de me contrôler, étonné par la sensation de légereté et par la gaieté qui se sont emparés de moi, étonné d'apercevoir les autres si vifs, si spontanés et si détendus, étonné que l'on puisse me trouver un peu d'humour, étonné que l'on puisse s'intéresser à moi, étonné que des inconnus m'adressent la parole et m'écoutent sans se moquer.
Je découvrais ainsi, en soirée, une autre façon d'être, une autre façon de se conduire avec les autres, une autre forme de société, bien frivole et légère, certes, mais bien plus fraternelle et respectueuse que le système tribal agressif et puéril dont j'avais tant souffert au collège, au point qu'on peut dire que de cette époque date ma réconciliation avec les autres.
Je crois même que ces courts moments de fête avec mes amis, durant la décennie 1990, comptent parmi les plus beaux de ma vie, même si je n'étais pas encore sorti du placard, et que subsistaient encore entre eux et moi un certain nombre de non-dits, même si je me sentais très seul au fond de moi.

Photo de classe de terminale
En classe de terminale...
Car je n'avais alors que mon journal intime pour décrire les états étouffants dans lesquels je vivais, pour délirer sur la fusion spirituelle des êtres, pour déclamer ma flamme pour un garçon qui ne me regardait même pas, pour déchaîner mon lyrisme et ma poétique amoureuse, je n'avais que mon journal pour exprimer à quel point je me sentais submergé par mes émotions et mes sentiments, et combien la vie me paraissait confuse, insaisissable et vide à la fois.

Stade Saint-Exupéry
Le stade Saint-Exupéry, où j'ai parfois cours de sport
Je devenais follement "passionné" de types que je connaissais à peine et que je n'arrivais pas à approcher. Je les idéalisais, je pensais à eux tout le temps, j'en oubliais de faire mes exercices de math ou de chimie. Et dans mon journal, comme j'hésitais encore à préciser qu'il s'agissait de garçons, j'en parlais à la seconde personne du singulier :

« Tu m'as dit bonjour ce matin, en cours de sport, dans ton petit jogging bleu. »
« Aujourd'hui, tu as franchi le portail du lycée sur ta vespa, et tu as fait semblant de ne pas me voir... »

En 1991, je m'interroge
Et en effet le garçon en question ne me manifestera jamais le moindre intérêt, on se contentera de se dire bonjour, ce qui ne m'empêchera pas d'en faire le héros de passions et de rêveries narcissiques, sans autre réalité que le profond émoi intérieur qu'elles me causaient à chaque fois. Cette vie comme un théâtre, je l'avais bien créée enfin, elle s'étalait sur des kilomètres de prose dans mon journal, à louer le paradis de l'enfance, à maudire le temps qui passe, à vouloir te connaître toi, toi qui ne t'intéresse pas à moi, toi que j'aime plus que tout, mais qui m'ignore superbement, bref, une vie comme un théâtre où il ne se passait pas grand chose...

La rue du Cordier
Une rue que je prends chaque jour pour me rendre au lycée
... sauf lorsque je craquais et que je voulais subitement déclarer ma flamme, de vive voix. Alors, le cœur battant à tout rompre, la gorge nouée, je demandais à ce garçon de ma classe, Florian, de m'attendre à la sortie du lycée, tout à l'heure, parce que « j'aurai quelque chose d'important à te dire ».
Et le moment venu, tandis que lui et moi marchions enfin côte à côte dans les rues de Rouen balayées par le vent d'hiver, je me prenais un râteau, tranquillement, doucement, posément.
Je rentrais ensuite chez mes parents, effondré, incapable d'accepter ce qui venait de se produire.

Ce pauvre garçon de terminale que j'ai ainsi pourchassé (une seule veste ne m'ayant pas suffi) s'est d'ailleurs montré bien patient. Je voulais absolument croire qu'il était aussi amoureux de moi, et j'élaborais de subtiles théories comportementales pour expliquer ses refus et ses détours, que je consignais dans mon journal sous la forme de dithyrambes lancinantes et réprobatrices, à la limite du délire.
On aurait dit que j'avais entrepris de lutter contre le destin lui-même, dans un domaine – les sentiments et les inclinations de l'autre – où l'on ne peut pas toujours intervenir avec succès.

La rue du Gros-Horloge
La rue du Gros-Horloge
Mon entêtement était d'autant plus extraordinaire que j'en avais une conscience aigue :

Dimanche 2 février 1992 :
Ma passion consacre bel et bien l'ambiguïté, l'agacement et la solitude de l'adolescence. Et consacre le caractère illusoire que je me fais des rapports humains. Consacre la difficulté à sortir de l'enfance et le refus de l'avenir. Consacre la douloureuse apparition du désir et de l'aspiration aux plaisirs adultes. Consacre la lutte entre l'imagination infantile et la réalité naissante. Consacre la recherche éperdue d'amour face à l'égoïsme de l'univers lycéen. Consacre l'indécision de mon esprit qui croit trouver en l'amour l'occasion d'un arrêt, d'un repos, face à l'intransigeance d'un monde qui me dicte sa loi, et où je découvre ma faiblesse.

Rouen, depuis ma chambre
Rouen, depuis ma chambre
Pour oublier mes échecs et ma solitude intérieure, je m'isolais donc dans ma chambre, je me vissais un casque hi-fi sur les oreilles, j'allumais une cigarette, et j'écoutais Charlotte sometimes des Cure, en regardant la nuit tomber.

Le lycée Corneille
L'honorable lycée Corneille
Au travers d'amis communs, je rencontrai Alix, un petit bout de fille peu ordinaire, avec qui je me sentis en confiance, et à qui je m'ouvris peu à peu, moi si réservé d'habitude : je la trouvais sensible, humaine, intelligente, drôle et culottée à la fois, cela me plaisait. Mais elle était également très différente des autres, inqualifiable, originale jusqu'à l'insupportable, et tellement instable elle aussi, en raison d'une conjoncture personnelle liée à sa famille, je crois. Comme nous rivalisions d'amour-propre et de susceptibilité, nos relations furent parfois ombrageuses, et nous dûmes traverser quelques crises un peu pénibles par la suite.
Elle était toujours à la limite de se mettre en danger, elle se plaçait toujours exprès sur un terrain où l'on ne savait jamais ce qui allait lui arriver, suscitant la curiosité voire l'inquiétude autour d'elle, et attirant l'attention sur sa personne, ce qui était sans doute le but qu'elle recherchait inconsciemment. On sentait en elle la présence d'une continuelle ambivalence, d'une contradiction constante entre un esprit pétri de rigueur formelle et de logique algébrique, et un impérissable grain de folie, ce grain de folie qui, lui seul, arrivait à nous rendre la vie supportable, ce grain de folie que nous avions en commun, et grâce auquel, la nuit tombée, les bouteilles de vin débouchées et les verres remplis, nous donnions enfin libre cours à notre absurdité et à notre fantaisie.

Parfois, nous n'avions aucune soirée où nous incruster, et nous avons beaucoup erré ensemble, la nuit, dans les rues désertes de Rouen, sans but précis, un peu dégrisés, un peu paumés, mais jamais vraiment pessimistes. On s'asseyait sur un banc ou dans un café, on parlait de nos parents, d'amis communs, ou de ce que l'on aimerait faire plus tard.

Après le bac, elle intégra une Math Sup, et moi une prépa HEC.

A la Lycorne
Alix et Franck jouant au tarot, à la “Lycorne”
Mais ni l'un ni l'autre n'étions fait pour ces programmes stakhanovistes, fondés sur la compétition et le bachotage. Ni l'un ni l'autre ne recelions assez de confiance en nous pour croire aux études, pour croire aux belles carrières et à la société marchande, si bien que nous nous retrouvions régulièrement à la Lycorne, un bar à deux pas du lycée, à potasser paresseusement nos cours d'algèbre linéaire, dans la fumée bleue des cigarettes, en écoutant Léonard Cohen, les Stones ou Jacques Brel – dont les gémissements sortaient en grésillant d'un vieux juke-box.

L'année suivante, évidemment, nous nous réorientions tous deux en fac de Sciences.

En terminale, à la Lycorne
En terminale, quelques amis à la “Lycorne”...
Comme ma chambre d'enfant quelques années auparavant, ce bar La Lycorne constituait dorénavant un refuge, un lieu où je pouvais venir quand bon me semblait, où l'on me fichait la paix, où je pouvais retrouver mes amis, lire, écrire, ou jouer au tarot, rêvasser en regardant les voitures descendre et remonter inlassablement la rue Louis Ricard, me perdre en conjectures sur les hypothétiques et improbables sentiments amoureux qu'untel ou untel me portait peut-être, avant de réaliser en catastrophe que j'avais une colle à réviser.

En quittant le lycée, quelque chose de mon adolescence a commencé à s'évanouir enfin. Non que j'aie soudain gagné en maturité, ni que je fusse pleinement paré pour affronter le monde des adultes, mais je me suis senti un peu moins vulnérable, et un peu plus confiant en moi.

J'ai eu mon bac. Super. Et après ?
Si la société des hommes ne m'apparaissait guère plus limpide qu'auparavant, et si mon avenir avec elle me semblait toujours aussi désespérément obscur, ces sentiments d'oppression, de honte, et de vide sous mes pieds commençaient à s'évanouir un peu.

Les métamorphoses de mon corps avaient cessé, enfin.

J'avais retrouvé des amis, des gens qui m'acceptaient, et qui me faisaient confiance.

J'assimilais lentement l'idée que j'étais attiré par les garçons, sans pour autant parvenir à me libérer de l'angoisse que m'inspirait la perspective du passage à l'acte.

Sur le lit de mes 18 ans, je rêvasse
Mon discours devenait plus construit, plus nuancé, se teintait d'empathie.

Et de cette espèce de brouhaha nerveux de pensées honteuses et d'émois incontrôlables, de cette cacophonie d'inquiétudes, de susceptibilités et d'excitations incohérentes qui avaient fait le lit de mon adolescence, surgissait un sol, une surface à peu près stable et droite*, sur laquelle je pouvais commencer à avancer, timidement, un peu comme si je refaisais mes premiers pas.

* Un tapis de plage peut-être.