Correspondants anglais (I)

Daniel...

Imagine you're English
Ma méthode d'anglais de 6e
Je suis parti à Maidstone pendant quelques jours en classe de sixième.
Maidstone est une petite ville du Kent, dans le sud de l'Angleterre, une contrée paisible et bucolique, qui exprime si bien cette vision britannique idéale de paysages naturels et sereins, où la ville et la campagne se fondent en une harmonie parfumée, douce et désinvolte, où rien de mal ne peut vous arriver, sinon vous prendre une petite pluie sur la tête.
Pas de hooligan. Pas de mine de charbon. Pas de pauvre. Pas d'attentat de l'IRA. Rien que des jardins en fleur, des cottages idylliques, des vergers enchanteurs, de sages rivières qui serpentent entre de tranquilles champs de houblon...

Non loin de la maison de mon correspondant...(©)
Je n'ai pas gardé beaucoup de souvenirs de ce court séjour. C'était en 1986, j'avais onze ans.
Je me rappelle que nous avons passé une journée à Londres : nous avons traversé en car quelques places célèbres, frôlé Buckingham Palace, avant d'être lâchés dans la médiévale Tower of London, où nous avons admiré les joyaux de la Couronne, des pièces d'armures et quelques instruments de torture ; j'ai terminé ma journée en achetant tout un lot de babioles inutiles, comme ce mug aux chiffres royaux, qui est venu ensuite prendre la poussière sur une étagère de la maison de mes parents.

Mon corres' s'appelait Daniel. Il avait les yeux noirs et les cheveux bruns.
Etait-ce de lui qu'il s'agissait, lorsqu'un de mes sympathiques camarades de classe, Nicolas, le découvrant pour la première fois, a déclaré qu'il ressemblait à une « pédale », et que nous faisions la paire, lui et moi ?
(j'ai répondu par un grognement méprisant, en me demandant quand même, en mon for intérieur, à quoi diable il pouvait deviner ça).
Mais passons. Ce Nicolas était un crétin de toute façon.

Une carte postale de mon premier correspondant
La mère de Daniel était prof de français, ce qui a simplifié pas mal la communication, une fois sur place. Une femme agréable et fort obligeante, au demeurant, et directive comme une prof.
C'était une famille charmante. Ils avaient un chat, ainsi qu'une grande chienne noire qui s'appelait Lady, un animal joyeux qui sautait affectueusement sur les invités en tirant la langue. Donc sur moi en l'occurrence. Pour la calmer, ils s'écriaient en choeur :
« Don't jump, Lady ! »

Le premier jour, après m'avoir fait visiter la maison, la mère nous a envoyé promener la chienne, Dan et moi. C'était une fin d'après-midi de juin. Il régnait un grand silence entre nous, tandis que nous avancions sur une allée de son quartier résidentiel, sous le feuillage de grands arbres verts. Nous étions de complets inconnus l'un pour l'autre, nous ne parlions pas la même langue, et nous marchions néanmoins côte à côte. J'ai trouvé ça gênant. J'ai voulu dire quelque chose. J'ai réuni tout mon vocabulaire et ma grammaire anglaise, et j'ai prononcé cette phrase magnifique, alors que nous parvenions à l'orée d'un grand parc où le chien s'est mis à galoper comme un dératé : « It is going to rain. »
Je ne me souviens pas de sa réponse. Que voulez-vous répondre à ça ?

sur le ferry
Sur le ferry, entre Dieppe et Newhaven
Je crois qu'un jour, nous avons été dans une grande piscine, une piscine à vagues, avec des tas de bambins qui criaient partout en gesticulant. Poule mouillée, j'hésitais à me précipiter du haut des toboggans.
Un matin, ils m'ont emmené faire du kayak sur un petit lac en pleine nature, le kayak, une activité que Dan pratiquait parmi d'autres. Ni une, ni deux, je me suis donc retrouvé tout seul au milieu d'une étendue d'eau noire et profonde, assis sur une espèce de cigare flottant et instable, avec une pagaie entre les mains... Moi, téméraire comme une pintade, moi, dégourdi comme un manche !
Ah, c'était un sportif, ce Daniel. On se demande bien pourquoi il m'avait été attribué alors. J'avais dû inscrire sur ma fiche de renseignements, celle que les profs nous avaient demandé de remplir pour nous apparier, que j'aimais bien les animaux et la nature. Ce serait bien mon genre.

J'étais particulièrement épouvanté lorsque mes camarades de classe français me traitaient de tapette devant leurs correspondants anglais. Car évidemment ces derniers, à la longue, n'ont pas eu besoin de traduction pour comprendre le sens des moqueries dont j'étais la victime. Sur une esplanade devant la Tour de Londres, je me souviens qu'un petit groupe de correspondants s'est approché de moi d'un air complice. L'un d'eux, avec une affectation bizarre, m'a posé une question en anglais que je n'ai pas comprise, et qui ne demandait probablement guère de réponse. Je me suis détourné, gêné. Ils ont tous éclaté de rire. Parmi eux, il y avait mon propre correspondant.
Le soir à la maison, il a dû exprimer quelque chose à ce sujet, car sa mère s'est mise en colère et l'a grondé. Je ne saurai jamais ce qu'ils se sont dits exactement, mais je pense qu'il a dû raconter que tout le monde se moquait de moi et me traitait de fag.

Les profs... Notre professeur d'anglais, Mme Libis, nous accompagnait, évidemment. C'était une petite bonne femme avec une tête ronde comme une bille et des cheveux frisés, qui plissait des yeux quand elle souriait. Il y avait aussi Melle Aujol, la sous-directrice, une grande girafe d'une cinquantaine d'années, sèche comme un piment, avec des cheveux raides comme du foin, toujours vêtue d'espèces de pyjamas bleus ou jaunes, qui semait la terreur dans les couloirs du collège. Pourtant, sur le ferry à l'aller, elle semblait si heureuse et décontractée, qu'assise à côté de notre prof d'anglais, on aurait dit deux petites filles gaies et ingénues, parties en voyage, qui se racontaient leurs secrets.
J'ai fait mon gros fayot, d'ailleurs, car je leur ai proposé des bonbons, de ces bonbons au caramel que ma mère achetait de temps en temps, et dont elle m'avait donné un sachet avant de partir.

Maidstone West Station (©)
Une fois, Dan m'a emmené à la gare de Maidstone. Je pensais donc que nous allions prendre le train. Mais non. Nous sommes restés là un quart d'heure durant, plantés sur le quai, sans mot dire, avant de quitter la gare aussi soudainement que nous étions arrivés, pour aller rejoindre sa mère, partie faire des courses en centre-ville. Celle-ci, ayant appris que j'étais un inconditionnel de trains et de modélisme ferroviaire, avait dû suggérer à Daniel de me faire visiter la gare.
J'étais le French correspondant, la chose dont il fallait s'occuper.
Un soir, dans sa chambre, il m'a montré ses jeux sur ordinateur.
« Do you know Pac-Man ? »
Ah, oui, euh, yes. J'ai pris le joystick, et j'ai commencé à jouer. Lorsqu'au bout de quelques minutes, je me suis retourné pour lui proposer de prendre la relève, il avait disparu. Il était descendu au salon regarder la télé.
Je l'ai appelé, pensant bien faire. Sa mère a surgi de nulle part, et l'a tancé pour m'avoir abandonné.

Je dormais dans sa chambre, sur un second lit. Le lendemain matin, sa mère a frappé à la porte pour nous réveiller. Je me suis dressé sur mon séant, et je me suis habillé devant lui, dans la pénombre de la pièce. Moi si pudibond d'ordinaire ! Encore allongé, il n'a pas détourné les yeux. Il m'a regardé m'habiller. Je me souviendrai toujours de ce regard, ce matin dans sa chambre. A quoi pensait-il ?
En fait, je crois que j'étais simplement la chose bizarre, venue de France, une espèce de camembert mal dégrossi dont il fallait s'occuper.

...and daniel

(© Google)
L'année suivante, en classe de cinquième, j'ai eu un autre correspondant, qui s'appelait Daniel lui aussi. Il était blond. Timide et transparent comme une vitre. Fade et laiteux comme du porridge. Ses parents habitaient un quartier résidentiel moderne, à la lisière de la ville et de la campagne. Du petit jardin, à l'arrière de la maison, on pouvait apercevoir les voitures filer sur l'autoroute M1, celle qui traverse l'Angleterre du nord au sud, celle par laquelle j'étais arrivé avec ma classe, une nuit de juin.

Tous les correspondants vivaient dans le même village, Thorpe Hesley, à quelques kilomètres de Sheffield, la fameuse ville industrielle. Le matin, pour nous rendre au collège, Dan et moi prenions le school bus, le car scolaire qui, à mesure qu'il s'enfonçait dans un maillage labyrinthique de banlieues et de campagnes, se remplissait de garçons et de filles en uniforme, de collégiens qui semblaient se connaître sans vraiment se connaître, et qui s'exprimaient en petites phrases hachées et incompréhensibles, avec cet accent britannique si tranchant, altier et modulant. Les garçons avaient des tâches de rousseur. Les filles les cheveux blonds, tirés en arrière.

my bed
Ma chambre
Le frère de Daniel était un garçon nerveux et braillard, dont les murs de la chambre étaient recouverts de posters de footballeurs et de super héros. Lorsqu'ils s'esclaffaient tous les deux ensemble, je craignais toujours que ce ne fût à cause de moi. Mais je crois que Daniel était trop bien élevé pour ça.

J'ai dû incarner un stéréotype très français pour la famille, car la mère m'a fait couler un bain d'office, comme je tardais un peu trop à me servir de la salle de bain (moi si hystérique sur ces questions aujourd'hui !). J'avais trop peur de toucher à quoi que ce soit, et je crois que le verrou de la salle de bain ne marchait pas...

Son père était col blanc chez British Steel Corporation. Elle, je ne sais plus ce qu'elle faisait.

La rue depuis ma chambre
Avec la classe, nous avons sillonné Sheffield et les alentours, depuis les grosses machines sidérurgiques du musée industriel de Kelham Island, aux ruines pittoresques du château de Conisbrough, en passant le centre commercial de Meadowhall (où j'ai acheté un friand à la viande – à faire réchauffer –, pensant que c'était un pain au chocolat), jusqu'à cette petite croisière en bateau sur une rivière par un temps pourri.
Pour nous empêcher de faire les 400 coups, nous devions prendre des notes, dessiner les lieux que nous visitions, répondre à des questionnaires.

Un matin très tôt, nous avons pris le car pour York, une cité historique située à une centaine de kilomètres au nord de Sheffield. Nous avons d'abord été jetés dans le Jorvik Viking Centre, un musée archéologique consacré au passé viking de la région, dans lequel étaient reconstituées des scènes quotidiennes de la vie moyenâgeuse de l'époque : personnages, outils, ambiance sonore... jusqu'aux odeurs – une petite gadgeterie scénographique vraiment très British.
Le midi, quartier libre avec nos sandwichs, à proximité de la cathédrale, York Minster.

Inter City 125
Un poster (aujourd'hui un peu abimé) ramené du National Railway Museum
Je vous l'ai dit, à l'époque, j'étais passionné de trains et de modèles réduits. C'est donc avec ravissement que j'ai appris que l'après-midi nous visiterions le National Railway Museum. J'y ai vu exposée une Mallard, la locomotive à vapeur la plus rapide de tous les temps, dans une livrée bleue rutilante.
J'ignore si mes petits camarades ont apprécié la visite autant que moi, mais je suis revenu de York alourdi de livres, de maquettes, et de posters ferroviaires...

Et pour cloturer cette semaine anglaise, nous devions passer le week-end « avec la famille », à qui revenait donc l'initiative d'occuper le correspondant. Le dimanche, les parents de Daniel m'ont emmené voir une petite ligne de chemin de fer touristique, située à perpette. Une initiative plutôt aimable de leur part... mais, à l'arrière de la voiture, à la molle suspension, coincé entre les deux frères, avec cette circulation à gauche qui défilait comme un film inversé, je me suis mis à avoir mal au cœur.
Et au retour, comme si ce n'était pas suffisant, nous avons dû nous arrêter prendre le thé chez les grands-parents, qui habitaient une petite maison sombre comme un cachot, perdue dans une banlieue ouvrière, où je n'ai pas compris un traître mot de ce que l'on m'a dit.

J'essaye de prendre en photo la fille dont je suis alors “épris”, laquelle se détourne exprès à ce moment là ; Daniel apparaît à droite, dans un blouson bleu
Dans son collège, qui m'a semblé si moderne et humain comparé à mon vieux bahut moisi de Rouen, mes sympathiques camarades de classe français se sont moqués de la nourriture qui nous fut servie à la cantine. Ils ne faisaient évidemment que répéter ce que leur avaient dit leurs propres parents au sujet de la nourriture anglaise, une cantine française de collège ne pouvant guère être meilleure qu'une cantine britannique. Cependant, au dîner, dans ma famille, j'ai réalisé qu'il n'y avait quasiment que des légumes crus ou bouillis à boulotter, et là je me suis dit : ah oui, c'est vrai, quelle barbe.
Heureusement, un soir, nous avons été manger dans un Fish & Chips, le Fish and Chips préféré de Daniel. J'ai trouvé ça étonnant, car pour moi, tout adolescent prépubère normalement constitué du monde occidental ne pouvait avoir d'autre envie de restaurant qu'un Mac Do. Mais j'ai constaté que les Fish and Chips, c'était très bon aussi. Tout comme les chips au vinaigre, celles dont ils se baffrent juste après l'école, devant la télé.
Ce qui était traumatisant, par contre, c'était de dîner à 18h. Vingt minutes plus tard, voilà, c'est déjà fini, et vous ne pouvez quand même pas aller vous coucher tout de suite. Alors vous faîtes une petite promenade digestive dans le village, paisible et honnête, où les oiseaux chantent et s'affairent encore aux arbres.

Un midi, au beau milieu de la cour du collège, un garçon de ma classe, Guillaume, s'est emparé de mes mains, et, sans les lâcher, m'a déclaré d'une voix blanche : « Je t'aime ». Je lui ai demandé de me laisser tranquille, d'un air excédé, en luttant pour me libérer de son étreinte. Il se payait ma tête, évidemment. Pourtant, je m'en souviens comme si c'était hier. Peut-être qu'au fond de moi, Guillaume ne me laissait pas tout à fait indifférent.

Fanny et Béatrice
Fanny et Béatrice
Vers la fin du séjour, une petite party fut organisée entre les deux classes, française et anglaise, dans la salle commune de Thorpe Hesley. Une sono débitait de la brit-pop – Nothing's gonna stop us now était alors le tube du moment –, et des quantités de sucreries étaient étalées sur les tables, avec des barres chocolatées dans des formats king size inconnus en France. Bien qu'il n'y ait eu que des sodas à boire (on murmurait cependant qu'une bouteille d'alcool circulait sous le manteau), nous étions aussi excités que si nous avions picolé. Il faisait doux, nous nous sentions libres ; je voyais des couples se former, s'isoler, puis revenir quelques minutes plus tard – parfois avec un air grave –, et je me demandais s'ils venaient de « sortir ensemble ».

Motorway M25
(© Google)
Le voyage de retour en France s'effectua de nuit. Dans le car, l'ambiance était plus calme qu'à aller, quand nous jouions à « action vérité » et qu'à nos gloussements et à nos éclats de voix surexcités répondaient les cris hystériques des profs, qui nous demandaient de nous calmer et de rester assis.
Petit à petit, nous nous sommes tous endormis, bercés par le ronronnement monotone du moteur. Vers cinq heures du matin, une lumière grise a commencé à envahir le car, plongé dans la torpeur du sommeil de ses passagers. J'ai regardé par la fenêtre, et j'ai aperçu des échangeurs, des bretelles, des panneaux autoroutiers, et des voitures en nombre qui nous doublaient. J'ai compris que nous étions en train de contourner Londres. Cette image, curieusement, reste l'une des plus fraîches et des plus vivantes que j'ai gardées en mémoire de ce périple en Angleterre.
Vers sept ou huit heures, comme notre ferry ne partait qu'en fin de matinée du port de Newhaven, nous avons fait un arrêt à Brighton. Le car s'est immobilisé sur le front de mer, et nous avons marché sur la célèbre jetée en bois, où l'air marin nous a instantanément réveillé.

Que sont-ils devenus ?

Mon correspondant de Sheffield est maintenant pompier. Il n'a plus un cheveu sur le caillou, mais il habite toujours la même région, avec sa copine et son chat. Il passe ses vacances en Grèce durant l'été, et il continue à suivre assidûment l'activité du football anglais, tout comme son frère, je suppose.

Lettre reçue de Daniel, peu après mon séjour chez lui
Quant à mon premier correspondant, celui de Maidstone, le brun sportif, il a quitté les jardins fleuris et délicats du Kent pour les landes brumeuses, montagneuses et sauvages du nord-ouest de l'Angleterre, où il passe ses week-ends à crapahuter. Pour une raison que j'ignore, il n'était pas prévu que les correspondants anglais de ce premier voyage se rendissent ensuite en France, et je n'ai donc jamais pu le revoir.
Ses parents, que je suis parvenu à recontacter récemment, ont pris leur retraite en France, dans les Hautes-Pyrénées. Sa mère m'a répondu qu'elle transmettrait mon message à Dan, qui m'écrirait en retour, mais il ne l'a jamais fait. Il faut dire, qu'est-ce qu'un gars aussi sportif et masculin (car j'ai fini par mettre la main sur des photos de courses de montagne auxquelles il a participé ces dernières années, merci Internet) qu'est-ce qu'un spécialiste du VTT, du cross-country et du canoë aurait à raconter à l'espère de créature fragile, sophistiquée et chichiteuse que je suis ?

(sigh)

... et si je lui écrivais pour lui parler de mon ascension du Canigou ?