Mes 3 jours

Né en 1974, je n'ai pas, hélas, échappé à ce rituel préalable à l'incorporation militaire.

C'est qu'il en a fallu du temps pour que ce petit folklore guerrier disparaisse ! Lors de la réforme du service national, à la fin des années 90, des voix scandalisées se sont élevées pour tenter de démontrer l'utilité du creuset républicain qu'est la conscription, sa fonction de brassage social, ses prétendues missions civiques et pédagogiques, etc.
Je suis d'ailleurs convaincu que de nombreux français, pourtant bien las et malheureux durant leur service militaire, s'en souviennent avec une pointe de nostalgie : souvenir-écran de leur propre jeunesse, de la fraîcheur de leurs 20 ans, quand ils ignoraient encore le sort que la société industrielle, individualiste et matérialiste, leur réserverait plus tard, souvenir d'un moment épique du début de leur vie, quand la France, leur virile mère patrie, les a convoqués avec une batterie d'idéaux édifiants : la défense des intérêts du pays, la fraternité, l'esprit d'équipe, la loyauté. Envoyez les couleurs !
En oubliant au passage que l'armée de conscription, avec ses pistonnés, ses planqués et ses réformés, est l'exemple même d'un système opaque et inégalitaire, hiérarchisé comme le reste de la société, nourri de petits privilèges et de passe-droits.

Mais ce 27 juin 1995, dans ce train qui m'amène à Cambrai, je n'ai rien de tout cela en tête. Je suis juste anxieux et révolté de devoir consacrer deux demi-journées à un rite militaire aussi absurde qu'archaïque, prémice du service national, ce service national que depuis tout petit je redoute.
La Seine-Maritime se trouve rattachée au centre de sélection dit N°2, celui de la région Nord, donc je devrai passer une nuit en caserne.
Par la fenêtre du wagon, je vois défiler des champs de betteraves et de céréales. Les blés sont hauts, prêts à être moissonnés. La campagne est belle, mais elle est inaccessible. J'ai hâte que cette épreuve des trois jours soit terminée.

La caserne Mortier (©)
Après un changement de train à Douai, j'arrive en fin de matinée à Cambrai, petite ville morne et paisible, posée sur la plaine du Nord, entre la Flandre et la Somme, régions militaires historiques, théâtres de glorieuses boucheries.

Lorsqu'au bout d'une rue déserte, la silhouette de la caserne Mortier m'apparaît, avec ses hauts bâtiments multiséculaires en briques, déprimants comme ceux d'une prison, l'ambiance des BD antimilitaristes de Tardi me revient en mémoire, et ne me quittera plus de tout le séjour.

A peine arrivé, on me confisque mon sac à dos, et on me fait passer un premier examen médical, puis uriner dans un gros bocal, le tout dans une promiscuité pénible, et sous l'œil sévère de soldats en uniforme. Car nous sommes nombreux à être convoqués pour la "sélection". Les uns derrière les autres, nous traversons des petites salles mal éclairées, au linoléum usé, où planent des odeurs de vestiaire, elles aussi multiséculaires. Auscultés dans une pièce, nous attendons, assis en slip sur des bancs de bois, de pouvoir entrer dans la pièce suivante.
Nous nous regardons en coin. Certains d'entre nous seront réformés, mais lesquels ?
Hélas pour moi, à l'examen ophtalmologique, je comprends que ma myopie n'est pas assez prononcée.
Et à l'entretien avec le psychiatre, je pressens que je ne suis pas assez perturbé, malgré toutes mes prédispositions naturelles.

Déjeuner à la cantine. Les cuistots sont des militaires, à la mine rogue et blasée. Le steak haché me saisit par son goût incroyable ; d'ailleurs, le réfectoire tout entier, des carafes aux couverts, en passant par les tables en formica, semble imprégné de ce goût improbable, une saveur de chair légèrement gâtée, assaisonnée de plastique fondu.

Après le repas, nous attendons dans la cour. C'est l'été, il fait chaud, l'air se charge de poussière. Nous sommes une centaine de jeunes, avec des airs sinistres et paumés, à attendre sous le ciel bleu. Quelques uns semblent avoir fraternisé cependant.

Enfin les militaires reviennent, et nous répartissent dans des salles où nous allons passer les examens écrits. Une batterie de tests psychotechniques, des tests de lecture, des questionnaires de personnalité.

Nos copies une fois rendues, on nous demande d'aller dîner au réfectoire, et on nous donne rendez-vous au "cinéma" à 20h30.
Il n'est même pas 18 heures.
Le "cinéma", c'est un petit amphithéâtre dans une annexe de béton décrépi, où un rétroprojecteur va nous diffuser une cassette VHS de Rambo III, mille fois lue, démagnétisée jusqu'à la corde.

La caserne Mortier, aujourd'hui désaffectée (©)
Après le dîner, nous attendons que la projection commence. Nous n'avons pas été autorisé à emporter de quoi lire ou écrire avec nous, nous n'avons que le minimum pour passer la nuit, dans un sac en plastique.
Partout les murs sont nus et sans décoration, tout est vide, terne, vieillot, ennuyeux à mourir.
Je fume des cigarettes dehors en échangeant quelques mots avec un inconnu, tandis que le soleil décline lentement. De l'autre côté du mur d'enceinte, j'aperçois des immeubles d'habitation, où vivent des civils, des gens libres. Je ne suis entré dans cette vieille caserne que depuis quelques heures, et je m'en sens déjà prisonnier.
Quatre appelés, en treillis et rangers, viennent rôder devant le cinéma. Tiens, ils semblent bien joyeux ceux-là !
Le plus mignon d'entre eux, un blondinet, est soudain saisi par les pieds et les jambes par ses camarades, qui se prêtent à un simulacre de viol sur lui, avec une grosse matraque. Ils le reposent au sol et éclatent de rire. Aucun d'eux ne nous regarde pourtant, ils ne font que passer, comme par hasard...

Après le film, on va se coucher. Personne n'est là pour nous placer, le militaire nous a juste pointé du doigt l'aile de la caserne où nous devrons passer la nuit. Comme nous restons comme des ronds de flanc debout dans la cour, il hausse la voix :
« Mais allez-y, montez ! On ne va pas aller vous border non plus ! »
Alors nous grimpons les escaliers, un peu inquiets, pour découvrir une suite de grandes pièces silencieuses, chargées de la chaleur de la journée, où sont alignés des dizaines de petits lits individuels.
Des draps sont à notre disposition dans des placards en métal. Nous faisons la queue pour accéder aux salles de bain. Quelle agitation soudain ! Personne ne parle, chacun s'affaire.

Je dors très mal, dans ce grand dortoir soulevé par les ronflements.

Lever à 6 heures.
Abruti comme après une mauvaise nuit en avion, je me passe de l'eau froide sur le visage. Nous descendons les escaliers, et nous allons prendre notre petit déjeuner, dans la cantine aux saveurs étranges.
A l'heure prévue, nous retrouvons notre soldat-guide, qui commence à s'énerver, car personne n'a encore passé le balai dans les chambres, ni nettoyé les salles de bain, ni fait les toilettes.
« Il n'y a pas de femme de ménage ici ! » rugit-il.
Comme il n'a pas l'air content du tout, nous nous précipitons vers les chambres pour nous acquitter de la corvée ménagère. Tous les balais et les brosses sont soudain pris d'assaut, et je reste les bras ballants (un grand classique chez moi).

Mes papiers militaires
Enfin nous sommes conduits à la dernière étape de la sélection. Pour ceux que cela intéresse, on diffuse des vidéos sur les formations et les métiers proposés par l'armée, le volontariat, la formation d'officier, les préparations militaires...
Pour ma part, je me dirige directement vers le bureau de l'officier orienteur, à qui j'exprime mon souhait d'être objecteur de conscience.
Il hausse les sourcils. Objecteur de conscience ? Pourquoi ? Je lui réponds que je ne veux manipuler aucune arme. Il me rappelle la durée d'un tel service – 20 mois – et je sens comme une imperceptible nuance de mépris dans sa voix. J'insiste.
Ma demande est donc enregistrée, et cette ultime formalité vite accomplie.
Je récupère mes affaires au vestiaire, je quitte la caserne, et je me précipite vers la gare, avec un intense sentiment de soulagement. Libre !

Pour rentrer sur Rouen, je décide de passer par Paris. Il n'est même pas midi, j'ai le temps. A Douai, j'attrape un corail en provenance d'Amsterdam, où je prends place dans une voiture bondée, inondée de chaleur et de lumière. Des hommes d'affaires discutent à voix basse. Une femme achète un sandwich au vendeur ambulant. Un passager est plongé dans un quotidien. Un autre ferme les yeux, bercé par les tremblements doux et légers du train.
Je pense : si vous saviez d'où je reviens !
Le contraste entre le monde civil et le monde militaire m'apparaît franchement.
Mais tout le monde s'en fout d'où je viens.
Qu'importe, je me sens libre.
Et quand on est libre, le monde est beau, chaleureux et chatoyant.

Mais pour combien de temps ?