Le kiné

J'avais fixé un rendez-vous avec lui chez Richard, un bar dans le Marais, assez tranquille et cosy, tout à fait adapté à ce genre de rencontres.
Il tenait absolument à ce que nous nous rencontrions : ma photo l'avait, semble-t-il, très emballé.

Après quelques minutes d'attente, je l'ai vu franchir la porte du bar et se diriger prestement, un semblant de sourire aux lèvres, vers le comptoir contre lequel j'étais appuyé.

Il était grand, châtain, avec quelques mèches blondes lui descendant sur le front, de gros yeux bleus, et une bouche fine et bien dessinée.
Au travers de son tee-shirt rayé marin, on entrevoyait des formes avantageuses.

Il parlait avec un curieux accent anglais, et je me mis spontanément à bien articuler mes phrases.
« Celui-là ne boira pas d'alcool. » ai-je d'abord songé.
Mais non, il a commandé un Martini blanc. Et moi une pression.

Je l'ai interrogé studieusement, comme à mon habitude.
Il m'a dit qu'il avait un parent suédois. Alors, tout fier, je lui ai demandé : « Så snakker du Svensk ? », mais j'ai dû répéter, car il n'avait pas bien compris.

Ce monsieur me fit savoir qu'il était masseur kinésithérapeute de son état, en banlieue parisienne (activité que je mis immédiatement en relation avec son gabarit impressionnant)
Mais son dada, c'était surtout le patinage. Avant de faire kiné, il jouait même dans Holyday on Ice. Holyday on Ice. J'étais partagé entre le sentiment de honte à n'y rien connaître du tout (surtout à Holyday on Ice), l'admiration de la midinette en pâmoison, et un vague mépris devant quelque chose qui me semblait quand même un peu cul-cul.
Au bout d'une heure de propos polis et de bon aloi, je ne savais toujours pas quoi faire. L'inviter chez moi pour le consommer ? Se quitter sur la porte du bar et lui souhaiter bonne glisse ? Je n'arrivais pas à déterminer dans quelle mesure il m'attirait.

L'invitation à aller grignoter un morceau m'apparut comme la solution la plus appropriée.

Il proposa que nous allions manger dans ce petit restau un peu mode, là, sur la place, juste après le bar. Je lui ai demandé si c'était sympa, il m'a répondu que oui, et j'ai enchaîné, plein d'entrain : « Alors on y va », même si je le connaissais bien, ce restau, et que je savais qu'il n'était pas terrible.

Au cours du repas, avalé entre des couples de touristes américains, il m'a parlé de son travail, de ses patients, des médecins généralistes (qui ne connaissent pas toujours leur anatomie m'a-t-il expliqué, et même qu'il en a remis certains à leur place à ce sujet). Il a ajouté qu'il était charmé, d'ailleurs, car j'étais le premier à ne pas lui demander un massage : les gens qu'il rencontre lui demandent toujours un massage, dès qu'ils apprennent qu'il est kiné.

Soudain, il a tiré de son sac des photos prises le week-end dernier, en Hollande, à un spectacle de Holyday on Ice : des clichés complètement flous et ternes, montrant des danseurs en collant blanc, un peu ridicules, déguisés en flammes, enroulés dans des guirlandes électriques toutes rouges, un truc qui évoquait une kermesse de province.
Et mon patineur d'ajouter que ces représentations sont accompagnés par un véritable orchestre, et qu'il avait même dansé une fois sur une musique interprétée par Charles Aznavour en direct.

Finalement, je lui ai proposé de venir prendre un dernier verre chez moi.

On s'est dirigé vers sa voiture. Une Peugeot 206, noire, sophistiquée, sans odeur. Il y avait une prune sur le pare-brise.
– Je ne mets jamais de ticket, a-t-il sobrement déclaré.

Arrivé devant chez moi, il a eu du mal à faire son créneau. Il semblait soudain gêné et tendu.

Mais, curieusement, il s'est presque aussitôt assis sur mon lit, à peine refermée la porte de mon studio.
J'ai amené du jus d'orange, et programmé une musique d'atmosphère.

Je me suis installé juste à côté de lui, et nous avons disserté sur les poutres de mon studio, et les prix exorbitants des loyers parisiens.

Au bout d'un quart d'heure, j'ai posé mon verre de jus d'orange, je me suis allongé, et j'ai pris sa main.
Il s'est retourné aussitôt vers moi et il m'a embrassé.

J'ai voulu aller tirer les rideaux (à cause de mon vis à vis, qui n'est vraiment pas pratique), mais il était étendu sur moi, et il pesait une tonne. Après quelques contorsions, j'ai réussi à m'extirper pour aller tirer ses fichus rideaux ; puis j'ai tamisé la lumière, pendant qu'il défaisait son pantalon.

Mon Dieu, quelle force ! Quel corps vigoureux !

Tout s'est enchaîné ensuite à la façon des mouvements d'une sonate classique.

Plus tard, avec un sourire béat, je lui ai demandé, pris d'une sorte de culpabilité :
– J'ai l'impression d'avoir un peu abusé de toi...
Il a souri en faisant une sorte de moue attristée :
– Un peu, oui...

– Bon je vais te laisser dormir, a-t-il ajouté, tandis que je me prélassais dans mon lit, en le regardant droit dans les yeux et sans cesser de me demander ce qu'il pensait vraiment.

Tout s'est alors passé très vite : il a enfilé son pantalon, vérifié qu'il n'avait rien oublié, il m'a fait une bise rapide, comme s'il l'on vivait ensemble depuis trente ans, il a pivoté sur lui-même, comme sur des patins, il a ouvert la porte, et il a filé dans l'escalier en baissant le regard, sans se retourner.

J'ai ramené les verres dans la cuisine, rangé le jus d'orange, et j'ai pris ma douche, avec un sentiment bizarre, un mélange d'incertitude et de satisfaction.