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Dimanche 27 janvier 2019

Florence.
C'était le nom d'une jeune fille aux cheveux blonds de ma classe de CP : Florence Gr., une chipie qui venait sonner régulièrement à la maison, et que mes parents accueillaient avec un enthousiasme mitigé.

Petit séjour à Florence, donc, pour me changer les idées. Berceau de la Renaissance italienne, du quattrocento, symbole du règne des Médicis, héritière de Botticelli, de Brunelleschi, tout ça, tout ça... Pas trop mon style, ni mon époque préférés. Un peu austères, ces Madones et ces nobles de profil...
Mais, consolation, nombreuses sculptures romaines à admirer, dans les couloirs des palazzi, sous les lambris peints et les plafonds à caisson.
Et comme souvent dans les rues des belles cités italiennes, les murs sont à observer tout autant que l'intérieur des musées : couleurs harmonieuses, patine élégante, dessins délicats, graffitis contournés, collages, messages en tout genres... témoignent, à leur façon, de l'omniprésence de l'art dans la culture italienne.
Jardins intéressants, quoiqu'un peu tristounets sous le ciel gris de janvier.

Fais bombance le 2ème soir, à peu de frais, après avoir compris qu'il fallait réserver à toutes les bonnes tables, quelles qu'elles soient, sous peine d'être relégué dans une cantine à touristes, chère et quelconque.

Accueil un peu "parisien" parfois, on sent la lassitude que le tourisme international effréné génère à la longue sur les habitants. Mais ville à dimension humaine, sans trafic délirant. Moins fêtarde que Turin, mais plus respirable que Milan.
Je joue des coudes aux Uffizi, je fais la queue pour entrer dans le Duomo. Mais à la casa de Siviero, la maison d'un ancien collectionneur d'art, au pied de la colline de San Niccolò, je suis tout seul à arpenter les pièces. J'entends mon pas qui craque sur le plancher, un fond de radio qui s'échappe d'une pièce privée. Les œuvres exposées sont hétéroclites : sculptures médiévales en bois polychromes, dessins de Chirico, bronzes classiques, objets en terracotta... Par la fenêtre, j'aperçois un petit jardin silencieux.

Beaucoup marché, fidèle à mon habitude, suis rentré les jambes courbaturées, avec de la charcuterie, du pesto, et du pecorino au poivre dans le sac à dos.

Dimanche 17 février 2019

Marseille.
Crèche sur le cours Lieutaud, à deux pas du "Quartier des Créateurs", comme ils l'appellent par euphémisme. Un quartier alternatif, cosmopolite, à proximité de la Plaine. Contestataire, libertaire, pauvre, mais déjà branchouille par endroits, souffrant de gentrification, tout en s'en repaissant. Un quartier pour les "créateurs", quoi. Venez vous installer ici, créateurs et créatures ! Chassez donc tous ces miséreux, toute cette plèbe qui sent mauvais ! Car la municipalité de la ville la plus inégalitaire de France s'est lancée un grand projet de réhabilitation du quartier, un projet dont la rénovation actuelle de la place Jean-Jaurès est le pivot, et dont le moins que l'on puisse dire, est qu'il ne fait pas l'unanimité, si j'en crois les nombreuses affiches de protestation collées sur les murs.
Pas fait exprès de me fourrer là, mais bon, ça me convient, ça doit être mon genre, les créateurs-bobos.

Bref. Je dépose mon sac chez ma logeuse, un petit bout de femme sur la soixantaine, célibataire, avec un mélange de nonchalance méditerranéenne et de maniaquerie hygiéniste (du genre à coller sur la porte des toilettes, en français et en anglais, les dos and don'ts de la maison)
Je n'ai pas fait cent mètres, que je m'avachis sur une chaise, à la terrasse d'un restaurant pseudo-syrien, juste à l'entrée de la rue d'Aubagne (barrée en raison de l'effondrement de plusieurs immeubles l'année dernière, cf. cette fameuse affaire du "logement indigne" de Marseille, qui fit grand bruit, et qui devrait – enfin – signer la mise au rebus de Gaudin) (encore une fois, je suis au cœur du réacteur).
Me rassasie d'un couscous et d'un verre de vin rouge, en tee-shirt, tant le soleil est généreux. Fais digestion en déambulant autour du vieux-port ensuite.

Me décide à aller faire un tour aux Goudes, comme le soleil commence à décliner.
Etonné de voir que les transports en commun marseillais n'ont pas évolué d'un pouce depuis mon dernier passage ici, en 2001. Sont vraiment dignes d'une ville des années 70, quand la voiture était reine, qu'on ne pouvait rien faire sans elle. Conséquence, les bus sont bondés, coincés dans les embouteillages, et, constatant cela, aucun automobiliste n'est prêt à changer ses habitudes. Absurde.

Bref, j'arrive à Montredon vers 17h, et je continue à pinces sur le chemin des Goudes, à fond de train, car l'heure tourne. J'adore ce paysage de calanques, lunaire, extraterrestre, dont la sévérité est compensée par la beauté lisse et horizontale de la mer. L'austérité des montagnes chez Helios.
Je regarde les derniers rayons du soleil tomber sur la mer. Bon, j'avoue, je ne suis pas tout à fait seul à contempler ce spectacle, j'arrive à Callelongue au moment où tout le monde quitte les lieux. (Je vais là où tout le monde va, de toute façon, c'est désolant. Si encore je rencontrais des gens, si encore je liais connaissance... Mais non, je trouve le moyen de rester seul, par dessus le marché)
Bref.
Cette promenade aux calanques me ravit, et me fait oublier ma solitude justement.

Retour interminable en bus, debout, coincé comme une sardine dans une boîte, avec un chien qui gémit dans les pieds. Descends au rond-point du Prado. Il fait complètement nuit, une petite fraîcheur me saisit.
Prends l'apéro dans un bar de quartier, le Marengo, puis dîne thaï. En tête à tête avec moi-même, donc. Rentre me coucher, épuisé, incapable d'aller écluser ne serait-ce qu'un dernier verre sur le cours Julien.
Quand je rentre, ma logeuse est en train de regarder une connerie à la télé.

Le lendemain, je quitte l'appartement sur les coups de 11h.
Traverse les rues du centre-ville à demi-désertes : on est dimanche, les fêtards dorment encore.

J'entame l'ascension des pentes de Notre-Dame de la Garde. Dans le square Puget, les merles chantent aux arbres, les enfants trottinent. Le panorama sur la ville s'élargit au fur et à mesure que je m'élève.
Fait bien chaud, sur les derniers cents mètres.
La basilique est déjà prise d'assaut par les touristes. Des modèles réduits de bateaux et d'avions sont suspendus dans la nef : NDdLG, c'est celle qui veille sur les marins et, par extension j'imagine, sur les aviateurs. Ciel d'un bleu parfait. Au loin, je distingue sans peine le phare de Cap Couronne, ainsi que les calanques où je m'étais rendu la veille. Je devine aussi les échancrures blanches de la "Redonne", cet endroit enchanteur dont parle Blaise Cendrars dans l'un de ses bouquins.

Redescends par la face sud, par un charmant jardin méditerranéen, plein de vues enchanteresses sur la mer, puis m'engage sur l'avenue des Roches, que je descends le nez en l'air, en m'imaginant vivre dans l'une des maisons de ce quartier résidentiel bien tranquille. J'arrive sur la route de la Corniche, sur laquelle évoluent joggers, couples amoureux, et familles bourgeoises en bagnole.
Je m'installe sur la plage du Prophète, où je pique-nique, assis sur un rocher.
J'observe les joueurs de beach-volley, de ping-pong, les gens qui roupillent, allongés sur leur serviette. Les enfants qui construisent des châteaux de sable, une femme qui immerge ses grosses cuisses dans l'eau, un homme qui lit le journal.
Une petite brise s'est levée. Un peu de sable s'est glissé dans mon quignon de pain.

Mon repas avalé, je me remets en route, lentement, en suivant la corniche, l'âme plongée dans une euphorie bleue.
Mais cette ambiance hédoniste est brutalement assombrie par la vision d'une scène d'accident, sur laquelle les pompiers viennent d'arriver. J'aperçois fugitivement le regard fixe, dirigé vers le ciel, un regard que toute vie à quitté, d'un homme allongé sur le sol, baignant dans une mare de sang. Un scooter est encastré dans une barrière. Deux passantes se sont arrêtées et murmurent quelque chose, l'air grave.
Vision surréaliste, tant l'atmosphère, partout, continue d'être délicieuse, printanière, comme une invitation à la vie et aux délassements. Elle me poursuit un certain temps, malgré mes efforts pour la chasser. Quelque part, elle est un peu à l'image du sentiment ambivalent que j'éprouve pour Marseille.

J'essaie de m'écarter de la route principale, qui se remplit du raffut des ambulances et des voitures de police accourant sur les lieux de l'accident, et je prends des chemins de traverse. Je fais de courtes haltes dans des criques rocheuses, pleines de lumière argentée, où l'on fait bronzette en famille. Petit crochet par le jardin du Pharo (où je me rappelle cette photo que je pris de Fabien, en 2001), avant de me laisser glisser vers le Vieux-Port, que je dépasse rapidement, pour arriver enfin au fort Saint-Jean.

Rétrospective d'un artiste marocain au Mucem, un certain Kacimi, avant de prendre le chemin de la gare, où m'attend mon train de 17h41 pour Paris.

Samedi 2 mars 2019

Soirée à l'atelier (anniv. de JC)
Pas raconté la dernière soirée à l'atelier, pour l'anniversaire de N.

Donc, j'arrive vers 22h30, après un récital de Schubert à la Philharmonie. Je me précipite sur la vodka, en me promettant : ce soir, pas de mélange.

Je vais d'une personne à l'autre, d'un groupe à l'autre, je prends des nouvelles, j'échange les potins de circonstance. Ça va ? C'est quand qu'on s'est vu pour la dernière fois ? Tu t'appelles comment déjà ?
Je deviens rapidement idiote, je commence à exhiber des photos perso de mon smartphone.
Tentative lamentable pour exprimer à I. ce que j'ai retenu d'un podcast de l'EHESS écouté la veille, sur le thème : "Gilets Jaunes et classe populaire".
Tout en faisant des retours réguliers vers la bouteille de vodka.

Bon, ça commence à danser.

Sur la piste, il y a cette fille marrante, un spécimen de la faune interlope qui traîne depuis des années dans les vapeurs de peinture de l'atelier de N., et dont je suis incapable d'imprimer le prénom – le sien, comme celui des autres –, et qui se moque toujours un peu de moi avec l'air de ne pas le faire, et qui, alors que je suis en train de me dandiner avec conviction (je ne sais plus ce que c'était, ça devait m'inspirer particulièrement) me déclare d'un air faussement sérieux : Toi, t'es toujours à fond dans tout ce que tu fais.

Des inconnus se pointent, repartent, ça rentre, ça sort, c'est open bar, plus personne ne fait très attention à ce qui se passe. Sauf N., qui s'approche de moi et qui me dit soudain, tiens, il y a ton voisin du 3ème qui vient de débarquer avec ses potes.

Et là, qui j'aperçois en effet ? Mon voisin du 3ème, un jeune fêtard hétéro, du genre à claquer les portes à 3h du mat, à chanter à tue-tête, à jouer (mal) de la guitare le soir, à faire des tournois de jeux-vidéos avec ses potos en buvant des bières. Il a beau vivre en dessous de chez moi, j'entends ses pas quand il marche. Alors que moi, zéphyr incarné, plume délicate, je me déplace sur mon carrelage presque en état de lévitation, tellement je veux me faire oublier de mon voisinage, tellement j'ai un surmoi démesuré. Bref, un type pas discret.
On se reconnait sans peine, vu que j'avais été faire mon rageux chez lui deux ou trois fois, ding dong, des entrevues brèves et pas très amicales sur le pas de sa porte, des soirs où j'étais en mode stress.

Et voilà qu'on se met à discuter comme si on était les meilleurs amis du monde. Ça, c'est l'effet Cabinet Vaucouleurs + vodka. Et puis, quelque part, il m'intrigue un peu, ce garçon. En plus, physiquement je ne dis pas non, j'avoue. Donc je veux creuser, c'est normal. Et ça semble réciproque, il ne cherche pas à me fuir en tout cas. On parle du prix du mètre carré dans le quartier, car sa proprio veut vendre, m'apprend-il. C'est romantique comme discussion. Il me demande à plusieurs reprises si je travaille dans la police. Moi, chez les condés ? Bien sûr que non, quelle drôle d'idée.

Xoxoxoxo
Marteen, judicieuse comme toujours, suggère que nous nous embrassions, lui et moi. On s'exécute aussitôt, un moment de joie que s'empresse d'immortaliser Marteen avec son Galaxy. Il demande à avoir la photo pour l'envoyer à sa copine – il doit trouver ça trop piquant d'envoyer à sa zoulette une photo de lui embrassant sur la bouche le vieux con flippé du dessus.
Cinq minutes plus tard, je veux remettre le couvert, mais non, il ne veut plus, c'est dommage, il est vraiment hétéro.

La musique est devenue soulante. Marteen et moi, on n'arrive pas à prendre le contrôle, car il y a un jeune type aux cheveux blancs, pas très sympa, qui monopolise le truc depuis une heure, et qui passe une soupe electrofunk un peu pénible. En plus, ils tournent tous à la coke, et ils sont pas super partageurs.

Au bout d'un moment, N. me glisse à l'oreille : JC est parti se coucher, donc il n'y a plus que nous ; tous les autres, on les connaît pas, ils se tapent l'incruste. Ah bon ? Eh putain, il est déjà cinq heures ?
N. ajoute : et je crois que Marteen va piquer une crise. Et là en effet, je vois Marteen souffler exprès sur le rail que le teigneux aux cheveux blancs vient de se ratisser. Du coup le gars baffe Marteen, qui hausse la voix, qui fait sa badass, qui dit qu'ils ne sont pas chez eux, qu'ils sont chez nous, etc. Là dessus N. rapplique, et en une minute, pfiou, ils t'ont foutu tous ces petits merdeux dehors. Jamais vu l'atelier se vider aussi vite.

Le lendemain, gueule de bois sévère.

Samedi 16 mars 2019

Repas associatif et "costumé" hier soir.
Comme à chaque fois, c'est la roulette. A côté de qui vais-je diable me retrouver assis ? Quelle tendance vais-je subir pendant deux heures ? Tendance conservatrice ? (propos sur le laisser-faire, sur la pensée unique, etc.) Tendance blagounettes BDSM ? Tendance vieille bique, coincée du derche, du genre à me regarder en coin sans rien dire ? Tendance je m'écoute parler, je m'la raconte ? (paradoxalement, certains gèrent leur malaise en société de cette manière)
J'ai finalement atterri dans le carré militant, c'est à dire, avec les membres d'autres assos LGBT. J'ai ainsi pu bénéficier de tous les cancans du milieu – marqués actuellement par les déconvenues de l'.

Me rends à ces agapes par pure sociabilité. Pas dans ce club de croulants libidineux que je trouverai chaussure à mon pied, évidemment. En attendant que je finisse comme eux, avec des hernies et une cataracte.

Suis bien conscient que ma timidité naturelle fausse un peu la perception que les autres ont de moi (malgré tous mes efforts) et que le stade fatidique au cours duquel les membres d'un groupe se forment leur opinion sur un nouveau venu est dépassé depuis longtemps, en ce qui me concerne... mais je m'en fiche un peu, puisque j'y viens sans autre but que de voir des gens – certains sont marrants, quand même –, mettre les pieds sous la table en attendant l'arrivée des plats, et paraître dans mes plus beaux atours, évidemment.

J'ai besoin de temps pour être moi-même. Je réclame le droit d'avoir le temps d'être moi-même !

Lundi 25 mars 2019

Quelques clichés que j'ai faits ces derniers mois, à l'occasion des fameux actes des Gilets Jaunes. Photos prises à distance, plus ou moins fortuitement, sans faire très attention à ce que je faisais (je mitraille surtout les cops, si sexy dans leur tenue anti-émeute...)

Un spectacle de rue dont le caractère photogénique n'échappe pas aux autres badauds parisiens non plus, ni aux touristes. Chacun dégaine son smartphone au passage du cortège, au grand dam des manifestants, qui finissent par gueuler : mais arrêtez de nous prendre en photo, rejoignez nous !
Rejoignez-nous ! Pensez à vos enfants, pensez à leur avenir !

Je comprends leur agacement.
Moi aussi je rêve d'un "printemps social", d'un gros caillou dans le soulier verni de Macron, qui le ferait trébucher, lui et ses réformes à la con. Moi aussi je suis écœuré par sa politique de technocrate, aussi dangereuse pour l'avenir de la démocratie, que génératrice d'exclusion et de pauvreté. Moi aussi le spectacle de cette ploutocratie en marche me révolte.
Mais je rêve, sans doute.

Je rêve car le reste de la société française continue de vaquer à ses occupations, laborieuses ou divertissantes. Elle semble s'être résignée au pire, et laisse les moins que rien protester, défiler à sa place.

A la Marche pour le Climat
Seuls les jeunes se mobilisent encore un peu, pour l'environnement par exemple – cf. la dernière Marche pour le Climat – ambiance beatnik assez sympa.

Les autres ne font rien. Même à gauche. Aller aux manifs des "Gilets Jaunes" ? Trop sulfureux. Trop extrême. Trop dangereux. Trop vulgaire.
Inutile.
A quoi bon ?

Il faut dire que cette irruption fracassante d'un langage et d'une expression populaires... dans un monde où les discours publics sont normalement constitués, soit du langage châtié et mesuré des journalistes, soit de la novlangue hypocrite des gouvernants, sidère.
En même temps, passé l'effet de surprise, ce phénomène "GJ" véhicule un certain nombre de problématiques qui faisaient parler d'elles depuis des années : clivage classes populaires/élites, opposition Paris/Province, multiplication des foyers de tension sociale (licenciements dans l'industrie, réformes libérales du code du Travail, délitement des protections sociales), disparition des services publics, exacerbation des inégalités de revenus, etc. Au point qu'avec le recul, on se dit que ce mouvement était, sinon prévisible, en tout cas qu'il est dans une parfaite continuité avec tout ce qui précède.

Personne ne fait rien, mais tout le petit monde politique est venu se servir à la soupe populaire, sans honte. Même Macron, avec son "Grand Débat", a trouvé le moyen d'en faire une opération de com pour son seul profit.
Il se pourrait bien, cependant, que les stratégies des uns et des autres ne glissent sur ce mouvement comme un pet sur une toile cirée. Je crains en effet que l'antiparlementarisme de beaucoup de GJ ne ressorte intact de ces événements, et que beaucoup d'entre eux ne s'abstiennent aux prochaines élections...

D'ailleurs, ce phénomène des Gilets Jaunes, c'est un peu comme la version longue d'une élection protestataire qui consacrerait le triomphe d'une Le Pen ou d'un Mélenchon. Comme ailleurs les gens ont élu des Salvini, des Trump, des Orban... Mais autant l'élection d'une Le Pen ferait (fera ?) l'effet d'une bombe qui plongerait, du jour au lendemain, un tas de Français dans l'incompréhension et le désarroi, sans possibilité de retour arrière, autant le mouvement des Gilets Jaunes offre un panorama didactique de la crise sociale que nous traversons. Il expose la problématique en long et en large, sur la durée, avec l'avantage – si j'ose dire – de ne pas condamner les perspectives, comme le feraient une élection ou un référendum.

Pas sûr, cependant, que tout le monde goute aux vertus "pédagogiques" des GJ...
Beaucoup continuent de se focaliser sur les aspects répulsifs du mouvement (naïveté, radicalité des revendications, vandalisme, manque de sérieux des leaders, accusations d'antisémitisme, de xénophobie, d'homophobie, etc.) afin de le disqualifier et de ne lui accorder aucun crédit, fût-il symbolique. Ceux qui méprisaient hier les syndicats ouvriers et leur vocabulaire (à l'époque où le syndicalisme était encore assez puissant pour peser dans la balance) ont trouvé une nouvelle bête de foire dont se moquer. En témoigne l'avalanche de préjugés de classe, dignes du 19ème siècle, auxquels les gilets jaunes n'ont cessé de donner lieu (« incultes », « feignants », « imprévoyants », « ne savent pas gérer leur argent », etc.)

En tout cas, se déplacer aux manifs a été une façon pour moi de soulager un peu ma conscience de petit bourgeois atterré. Et d'exorciser, comme par anticipation, les drames électoraux vers lesquels nous courons. Une spirale sans fin dans les surenchères haineuses et dans l'absurdité politique.
Quel pire avocat de la cause européenne pouvions-nous trouver qu'un Macron ? Plus il se pose en défenseur de l'U.E., et plus il alimente nationalismes et souverainismes. Plus il parle d'Europe, et plus les perspectives d'implosion du projet européen se précisent.
Loin d'être un rempart contre le "populisme", je crains qu'il n'en soit l'artisan en France pour les années à venir. A l'heure du bilan de son mandat, on ne manquera pas de lui reprocher d'avoir favorisé la montée du nationalisme et de l'europhobie en France, par la politique antisociale qu'il aura mené tambour battant. Et l'on aura bien raison de le lui reprocher.

Le thème de la police, omniprésent dans le traitement du sujet par les médias, voire par les manifestants eux-mêmes, est un sujet bien distinct de celui des revendications sociales.

Les manifs s'inscrivent dans une longue liste d'actions collectives contestant l'autorité de ces dernières années, et se déroulant dans l'espace public (évacuation de squats, de camps de migrants, protestations contre la loi Travail, Nuit Debout...) Les mutilations causées par le lanceur de balle de défense (LBD) ne sont pas nouvelles, pas davantage que celles occasionnées par les grenades de désencerclement. Les "ZADistes" de Notre Dame des Landes en savent quelque chose, et je me souviens encore d'un gars qui avait été éborgné, place de la République, en 2016, alors qu'il discutait tranquillement à la fin d'une manif. L'entêtement à vouloir utiliser cet attirail me choque d'autant plus que, vu la répétition des manifestations et des dégradations, on peut se demander s'il est d'une réelle efficacité.

Les manifs des GJ ont pris différentes formes quand j'y étais : promenade bon enfant (en suivant un parcours déclaré), playground antifa (place de l'Etoile, Répu), manifs sauvages éparpillées (1er décembre)... Les conditions de sécurité pouvaient varier d'un moment à l'autre, et d'un lieu à l'autre, donc il est assez difficile de généraliser sur le comportement de la police, ou sur celui des manifestants. La visibilité n'excède pas cent mètres dans ces manifs, et la plupart du temps, on ne sait pas ce qui est à l'origine d'un mouvement de foule inattendu, ou pourquoi la police balance soudain de la lacrymo. Une zone calme peut se retrouver en quelques instants plongée dans un maelstrom de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes. Le danger immédiat vient des policiers bien sûr ; pas forcément du fait de leur attitude, mais à cause de leur armement, qui frappe à distance, et sans discernement. Cela dit, l'étincelle peut être causée par les manifestants (tentatives pour forcer un cordon, ou pour quitter le trajet officiel par exemple) donc je surveillais ces derniers tout autant que la police. Si je voyais des gilets jaunes très excités venir dans ma direction, je m'éloignais aussitôt.
La présence, autour de moi, d'autres badauds a pu m'apporter une relative sécurité. Une riche touriste américaine se faisant dégommer par erreur en sortant de son palace avenue Kléber, ça ferait mauvais genre... (et beaucoup de touristes ignorent le danger, ils se disent que c'est safe vu qu'ils voient la police présente...)

Les cowboys de la BAC, dans une rue parallèle
Sur place, j'ai vu la stratégie de la police évoluer. Aux premiers actes, les flics étaient en sous-nombre, et totalement dépassés par les événements. Certains samedis, ils étaient en sur-effectif au contraire, avec un policier derrière chaque manifestant. Assez vite, j'ai remarqué aussi la présence de policiers en civil, armés de LBD, qui déboulaient de voitures banalisées, comme dans un film d'action. Nerveux, menaçants, encagoulés, ils n'avaient qu'un un minimum d'équipement avec eux, et se déplaçaient très rapidement. J'ai eu l'impression qu'on les envoyait dès qu'il y avait de la casse de magasins ou de banques qui se préparait. On en a beaucoup parlé depuis, il s'agit en fait de la BAC (ou d'autres unités urbaines de police), en tout cas des gens sans formation spécifique au maintien de l'ordre. Leur stratégie est clairement offensive, ils sont là pour faire peur (il ne viendrait à l'idée de personne d'aller leur demander un renseignement) et, d'après les statistiques officielles, ils seraient également ceux qui auraient tiré le plus de flash-balls pendant ces événements, ce qui ne m'étonne pas du tout.
J'avais déjà remarqué, en 2017, lors des manifs anti-Macron, la présence d'unités de police très mobiles, indépendantes des autres policiers, et allant délibérément au contact des manifestants. Ça faisait des étincelles immédiatement ; dès que les manifestants les voyaient arriver, ils se faisaient huer (sur l'air du "Tout le monde, tout le monde, déteste la police") et la tension montait d'un cran aussitôt.

Pendant ce temps là, CRS et gendarmes mobiles – les "professionnels" du maintien de l'ordre –, sont cantonnés au bouclage des rues, à la protection des bâtiments officiels, et à la fouille des sacs. Ils sont polis (les gendarmes surtout), ils vous donnent du Bonjour Monsieur, Merci Madame, et ils vous indiquent votre chemin. Ils sont blasés comme tout, et ils tripotent leur smartphone quand ils sont au repos dans leur bus. Ce sont également eux qui procèdent à la dispersion de la manif, en fin de journée, en encerclant et en gagnant petit à petit du terrain sur les manifestants, avec plus ou moins de facilité, selon l'humeur de la foule.

Par contre, grosse nouveauté : les flics en scooter. Le retour des voltigeurs, a-t-on dit. Comme la BAC, ils se tiennent en temps normal à l'écart, dans des ruelles, invisibles des manifestants, en attendant qu'on leur donne l'ordre d'intervenir. Ils sont à deux sur un scooter, celui à l'arrière tient souvent un flash-ball dans les mains. Je ne vois pas comment, dans ces conditions, jointes au stress de l'intervention, on pourrait tirer correctement, et respecter les règles d'usage liées à cette arme, mais bon, on n'est plus à une aberration près.

En face, c'est la logique floue. A la grande masse des "gilets jaunes", inoffensifs pour la plupart, banlieusards ou provinciaux peu familiers des manifestations, défenseurs des services publics et du principe de solidarité, monomaniaques de la 6ème République et des référendums, chauvins en tous genres, s'est aggrégée peu à peu la faune poétique des manifs d'extrême-gauche (clowns musiciens, pirates à drapeaux, philosophes libertaires, cégétistes endurcis, nostalgiques "moi-à-mon-époque", reporters en culotte courte, etc). Les nervis d'extrême-droite, que je devinais au début du mouvement à leur habillement ou à la teneur de leurs slogans, sont devenus de moins en moins visibles, sur Paris en tout cas. J'ai croisé aussi des gens qui étaient manifestement là par pur opportunisme, comme ces bandes de mecs très jeunes, mineurs, qui attendaient que des magasins soient éventrés pour aller chaparder (sur les Champs surtout) ou comme ceux, à l'origine de tous les fantasmes, que les médias appellent par simplification les « casseurs », responsables des « violences ». Comme je m'éloignais dès qu'il y avait du grabuge dans l'air (ce qui se signale par un bruit de verre brisé très caractéristique), je ne pourrais pas décrire un type de personnes précis. Bien malin, d'ailleurs, celui qui parviendrait à dresser un catalogue sociologique rigoureux de ces "casseurs", et à déterminer qui fait quoi exactement dans l'histoire (celui qui détruit banques et abribus sur son passage est-il forcément le même que celui qui caillasse les policiers au moment de la dispersion, par exemple ?) En tout cas, chaque fois que je constatais qu'il y avait de la casse, je remarquais aussi, tôt ou tard, la présence de groupes de jeunes, tout de noir vêtus, encagoulés, qui avaient toujours l'air de comploter, même lorsqu'il ne se passait rien. Ils me mettaient un peu mal à l'aise à cause de ça, on ne peut pas dire qu'ils débordaient de sociabilité... Ils ne sont pas très populaires auprès des GJ non plus. Ils prenaient parfois la tête du cortège, en scandant des "Anti-, Anti-, Anti-ca-pi-ta-listes" et des "Siamo tutti antifascisti" tout en s'accompagnant de claquements des mains. Certains les appellent les "Black Blocs", d'autres les "antifa", pour d'autres il s'agit de la mouvance des "anarchistes", des "autonomes" ou des "situationnistes"... Bref. Leur registre d'action est bien connu, vieux comme le monde, pas du tout spécifique au phénomène des GJ. Issus de milieux probablement favorisés, ils laissent derrière eux, sur les murs et les devantures des magasins, de grands messages à connotation révolutionnaire, tagués à l'encre noire, dont la correction orthographique et les fréquentes références (sociologiques, littéraires) tranchent avec les pattes de mouche des gilets jaunes.

En tout cas la tentation est grande, pour le gouvernement, de mettre tout le monde dans le même sac, gilets jaunes compris. Surtout si le maintien de l'ordre a été un fiasco. C'est ce que n'hésite pas à faire le 1er ministre, le 16 mars dernier, au lendemain du saccage des Champs-Elysées, lorsqu'il déclare que « ceux qui excusent, qui encouragent » les violences se rendent « complices ». On est loin du distinguo qu'opérait Macron au début du mois de décembre, quand il parlait de « l'expression pacifique d'une colère légitime ».
Les manifestations persistant, malgré l'opération "Grand Débat" et les mesurettes fiscales annoncées en décembre, monter l'opinion publique contre les GJ semble être devenue la seule stratégie politique du gouvernement.

Jeudi 11 avril 2019

Arrivée à la Rochelle samedi midi. Tombe des cordes. Me console et me sèche dans un restau du centre-ville. Visite du musée du nouveau monde. Puis de l'aquarium, fascinant. Méduses, requins et crevettes grises (les coquines !)

Loge un peu à l'écart du centre, non loin du canal de Rompsay. Accueilli par un jeune prof de fitness, avenant, décontracté, au physique avantageux, et dont la copine s'est absentée pour le we (le fantasme).

Le lendemain, balade à vélo sur l'Ile de Ré. Le vent a nettoyé le ciel, soleil généreux, ambiance délicieuse. Le printemps qui éclate dans les champs, le long des marais salants. Tous les gens que je croise ont le même sourire béat vissé aux lèvres.

Bonne idée finalement.

Dimanche 28 avril 2019

Ambiance religieuse la semaine dernière, avec ces 2 concerts à la Philharmonie : la Passion selon St Matthieu, par Jordi Savall, suivie, pas plus tard que le lendemain, de Saint Jean, dirigée par W. Christie.
Les Arts Florissants, la dernière fois que j'avais été les écouter, c'était pour Orfeo, il y a une dizaine d'années de ça. Retrouvé les mêmes sensations de clarté, d'éloquence, d'éclat. La musique baroque dans tous ses canons. Peut-on trouver geste musical plus affirmé, plus assumé, que l'interprétation qu'en donnent les Arts Florissants ? Tout semble se passer dans l'instant qui précède l'émission de la note : nulle place au doute, à l'hésitation, à je ne sais quelle nuance impressionniste, non, le musicien va affirmer quelque chose, et dans le silence immédiatement préliminaire de cet acte, tout est presque déjà dit. C'est aussi une approche très discursive de la musique de Bach, prenant appui sur la dynamique du texte parlé, une assomption de la primauté que ce pieux compositeur donnait probablement au texte religieux.
Version étonnante du fameux chœur introductif, joué sur un tempo allegro ; un peu déconcertant au début, mais finalement très convaincant. Les dissonances n'en sont que mieux rendues. Comme elles paraissent loin, les interprétations guimauves, ampoulées, des années 50...

En comparaison, la Passion de Matthieu par J. Savall m'a paru presque plus sage, plus attendue, quoique émouvante, au point de me tirer davantage de larmes que Saint Jean. Trop d'éloquence nuirait-il à l'émotion, ou est-ce Matthieu qui est plus poignant par nature ? Beaucoup aimé Florian Sievers dans le rôle de l'Evangéliste en tout cas.

A propos de religion, dîné avec S. l'autre soir. Une assez mauvaise idée de ma part, en fait, je pense que mon petit babillage misérabiliste l'agace plus qu'autre chose. Au début, il fait attention à ce qu'il dit, il se contient, il évite les sujets qui pourraient nous fâcher – le souvenir de notre dispute de 2011 plane encore. Mais au bout d'une heure passée en ma présence, c'en est trop pour lui, son discours se charge de sarcasmes et d'ironie, non à mon endroit directement, mais sur tous les sujets auxquels je crois qu'il m'associe plus ou moins (homosexualité, militantisme LGBT, féminité, bonne conscience de gauche), sujets qu'il introduit de son propre chef sans qu'il n'en ait d'ailleurs, je pense, bien conscience, bavard comme il est. D'une intelligence redoutable, il connaît à l'avance toute la panoplie d'arguments de ses interlocuteurs, arguments dont il a déjà évalué la pertinence, et contre lesquels il est parfaitement préparé à lutter. S'il est d'humeur charitable, il est même capable de venir améliorer par lui-même l'argumentaire de son propre contradicteur, s'il trouve ce dernier un peu faiblard, mais sans y souscrire pour autant le moins du monde.

Il y a des gens, comme ça, qui ont le don de vous faire ressentir votre propre puérilité, et vos propres limites.

Mais ce qui me déconcerte chez lui, c'est qu'adossé à une rigueur intellectuelle qui forçait déjà mon admiration lorsque nous étions plus jeunes, et à une maîtrise évidente de toutes les formes de discours, je trouve aujourd'hui l'influence assumée d'une morale catholique très conservatrice, plutôt inattendue compte tenu de notre éducation à tous les deux, et à laquelle je n'arrive pas à me faire. Et qui s'exprime parfois de façon vraiment infantile, comme quand il relaye sur Facebook des informations douteuses, ou bassement polémiques, dont il assume la vulgarité qu'en tant qu'elles sont « révélatrices », selon lui, de « l'esprit de notre temps ». En fait, il a les mêmes réflexes oratoires, et les mêmes têtes de Turc, que ceux qu'on appelle en littérature les nouveaux réactionnaires, dont il m'avait d'ailleurs un jour conseillé quelques auteurs.

Mais comme, politiquement, il reste aussi très marqué par un passage dans un parti d'extrême-gauche, il y a de ça une vingtaine d'années, dont il a au moins gardé la haine du capitalisme et de la bourgeoisie, il en résulte une personnalité complexe, surprenante, acide, pétrie d'antagonismes, dont le moindre n'est pas la juxtaposition, dans son discours, d'analyses rigoureuses, nourries de faits, et de partis pris personnels, prenant souvent la forme de condamnations morales. Rien que de très humain là-dedans, nous sommes tous soumis à des influences, tous légitimes à nous forger des opinions, quel qu'en soit le moyen (éducation, réflexion, morale, expérience). Mais les contradictions de sa personnalité seraient plus faciles à vivre pour lui, et surtout pour son entourage, s'il les assumait, s'il les vivait en tant que composantes de sa propre subjectivité, et révélatrices de celle-ci seulement.

Au lieu de ça, il s'enferme dans un personnage cénobitique, un peu maboul, détenteur de savoirs ésotériques, condamné à vivre dans un monde pour lequel il ne serait pas fait, contempteur de la « modernité soixante-huitarde », du « sentimentalisme » et des « mauvaises mœurs » de notre temps, moquant le libertinage et l'aveuglement de ses contemporains comme un moraliste du XVII siècle, souffrant de vivre malgré lui dans une société tombée aux mains d'imposteurs (les journalistes), de tartuffes (les socialistes) et de grands Satans (les puissances de l'argent, les impérialistes, les sionistes). Cette représentation du monde fait évidemment de lui une victime – une posture que je connais bien, pour la pratiquer moi-même depuis longtemps –, mais aussi un censeur impitoyable, ce qui rend le personnage un peu irritant à la longue, surtout à l'écrit, et particulièrement quand il revendique une objectivation de point de vue à laquelle ne pourraient prétendre les autres, qui nageraient, eux, dans l'illusion, dans les lubies, et dans les propagandes de la « gauche néo-puritaine ».

Evidemment, les disputes et les « vaines polémiques » qu'il prétend vouloir éviter ne sont jamais que celles que cette posture provoque fatalement autour de lui, et qui surgissent régulièrement dans ses fils de discussion sur Facebook. Pourtant, comme il ne semble pas animé de mauvaises intentions en soi, qu'il aime échanger avec les autres, et qu'il fascine par son intelligence, on aurait envie de lui montrer, sinon les errements occasionnels de sa pensée, en tout cas le caractère subjectif que celle-ci semble prendre parfois. Sauf qu'il n'espère que ça : que vous tombiez dans le panneau de tenter de lui démontrer quelque chose le concernant, et là il vous attend au tournant, gare à vous !, avec tous les instruments tranchants de sa rhétorique et de sa logique, pour vous mettre en pièces sans pitié.

Comme je n'ai aucune envie de me confronter à mon cousin – peut-être parce que le sentiment d'infériorité qu'il m'inspirait dans ma jeunesse opère encore –, et que je me sais techniquement moins armé que lui, lui l'agrégé de philosophie, lâchement je bavasse, je termine mon verre, on se fait une bise, et chacun rentre chez soi après le restaurant, en ayant soigneusement évité tous ces sujets.

Dimanche 5 mai 2019

Week-end rouennais.
Maman et moi allons rendre visite à Z. et F. dans leur maison SNCF de Clères. Première fois que je visite les lieux. Plus d'un an qu'ils s'y sont installés, et ils vivent encore dans un chantier. Et comme ils font tous les travaux eux-mêmes, et qu'ils sont moins à court d'idées que d'argent, il y a fort à parier qu'il en restera ainsi pour un moment. Mais le tableau est d'une poésie irrésistible, avec leur chat, leur potager, et leurs trois poules.

Visite du parc de Clères avec maman, sous un ciel maussade, mais l'endroit est beau par tous les temps.

Rentrons sur Mont-Saint-Aignan. Traversons Houpeville, la Forêt Verte, la Vatine. Je connais tous ces lieux, je les reconnais. Mais à les voir ainsi défiler derrière la vitre de la voiture, ils me paraissent inaccessibles, pour ne pas dire inconsistants, comme des carapaces vides. Parfois, quand je reviens comme ça sur Rouen pour le week-end, j'ai l'impression de faire un voyage dans ma mémoire, plutôt que dans le réel. Comme si la vraie vie, la mienne en tout cas, n'était pas là, et que mon destin me commandait d'aller voir ailleurs.
Drôle de réaliser comment ces lieux, autrefois si intrinsèquement liés à mes parents, à ma vie avec eux, à leur amour, à leur bienveillance, si évocateurs de mon enfance heureuse, si évocateurs qu'ils en étaient la vie même à mes yeux, me sont devenus à ce point inertes, à ce point dépourvus d'épaisseur et de vitalité, au point que lorsque mon train pour Paris quitte la gare de Rouen, c'est presque du soulagement que je ressens.

Pourtant, la veille ou l'avant-veille, à mon arrivée en Normandie, au moment où mon train avait franchi le viaduc d'Eauplet, quelques minutes avant de s'immobiliser en gare de Rouen, j'avais éprouvé un certain plaisir, le plaisir de rentrer chez soi, le plaisir de retrouver sa famille, le plaisir d'une familiarité ressuscitée.
Mais la réjouissance est de courte durée. A mesure que je m'approche de ma maison d'enfance, en gravissant la rue de la Fraternité, je dois me rendre à l'évidence : même si maman est encore là, à lire le journal ou à s'affairer en cuisine, même si elle est encore là pour me dire bonjour en souriant, ni papa, ni mes sœurs, ni tous ces chats qui nous avaient fidèlement accompagné jadis, ne peuvent aujourd'hui m'accueillir. Une sorte de tristesse, d'abattement, me gagne peu à peu, malgré le soulagement que m'apporte encore la présence de ma mère.
Je m'affale sur une chaise, je prends une bière au frigo, je débite mon baratin de tâcheron parisien sur un ton blasé.
En octobre dernier
Est-ce que je me sens encore vraiment chez moi ? Je n'ose plus prendre possession des lieux comme autrefois. Je les regarde, je me dis : c'est marrant, ce salon, cette table, cette cuisine, ils m'ont vu partir pour l'école Berthelot, chaque matin, le cartable sur le dos, ils m'ont vu rentrer du collège ou du lycée, la mine renfrognée, avec la liste de mes devoirs à faire, mes bonnes ou mes mauvaises notes à annoncer, et mes secrets indicibles.
Par bien des aspects, cette espèce de vertige, ce mélange d'absence et de retrouvaille, ce télescopage proustien entre ce que je perçois des lieux présents, et le souvenir affectif que j'en ai gardé, je les avais déjà ressentis avec Vernet-les-Bains, avec l'appartement de papi et mamie. C'était une mélancolie d'ailleurs fort ancienne, qui avait commencé à me toucher dès le milieu de mon adolescence, bien avant que papi et mamie ne se séparent de leur appartement.
Mamie qui, coïncidence, était une grande admiratrice de l'œuvre de Proust, et qui, installée sur le balcon, face au Canigou, un livre entre les mains, rêvait peut-être silencieusement à sa propre enfance, aux fantômes de sa vie passée, dont j'ignore presque tout, et qui sont définitivement partis avec elle.

Mercredi 15 mai 2019

Quelques jours en Rhénanie-Westphalie.
A Cologne, bien aimé le Kwartier Latäng et le Belgisches Viertel, quartiers branchés, dynamiques, multiculturels, où le corset germanique s'entrouvre, où la fantaisie et l'insouciance deviennent soudain de mise, comme à Kreuzberg.
Vais boire des coups au Stiefel, bar alternatif qui me rappelle un peu les Folies de Belleville.
Pas grand-chose à faire à Cologne, à part le Museum Ludwig, et le zoo.
Architecture du centre ville assez hideuse, mais ambiance générale pas désagréable, moins conservatrice que dans d'autres grandes villes allemandes (comme Stuttgart).
Hébergement un peu nul, dans Agnesviertel (réveillé chaque nuit par la musique du voisin, poils suspects sur le drap, service minimum du logeur, bref on oublie).

Escapade d'une journée dans la banlieue de Essen, pour visiter le complexe industriel de Zeche – aujourd'hui désaffecté et muséographié pour la postérité. Absolument passionnant, j'ai dû quitter les lieux à regret vers 20h.
Installé dans un gigantesque bâtiment de style Bauhaus, le Musée de la Ruhr aborde la Ruhrgebiet sous tous ses angles : historiques, techniques, sociaux, environnementaux... Muséographie soignée, didactique mais pas trop.
Dans un local du rez-de-chaussée, un collectif d'artistes pratique l'art de la sérigraphie. Il y a aussi un musée du design, que je n'aurai pas le temps de visiter.
Du haut de la plateforme d'observation, sur le toit du musée, on prend la mesure de la profonde mutation que traverse la région depuis plusieurs décennies : à des kilomètres à la ronde, ce n'est plus que parcs et forêts, un océan de verdure au dessus duquel tentent encore de percer cheminées, pylônes, et squelettes de gazomètres. Seules les anciennes photos, qu'on peut voir en consultant les livres de la librairie du musée, permettent de se représenter ce qu'était la vie des gens dans cette région, du temps de sa splendeur industrielle – ou de sa misère, selon le point de vue.
En fin de journée, promenade dans la cokerie voisine, avec tous ses tuyaux et ses fourneaux du diable... désormais silencieux et inodores. Pour les amateurs d'architecture, de friches, de poésie industrielles, l'endroit est un régal. Une beauté austère et monumentale, un témoignage de puissance et de déclin, un héritage empoisonné (les sols sont encore profondément affectés) et un poumon de verdure à la fois.
Par contre, lorsque j'ai commencé à arpenter les rue piétonnes du centre-ville d'Essen, vers 20h, à la recherche d'un endroit où grailler, j'ai trouvé l'ambiance si triste qu'au bout d'un quart d'heure j'ai fait demi-tour vers la gare. Dîné dans une Braurei réputée de la banlieue, installée dans une ancienne usine en brique.

Rentré en France en faisant une halte d'une demi-journée à Aix-la-Chapelle, dans une atmosphère presque estivale, malgré une petite fraîcheur pas désagréable (pour l'allergique à la chaleur que je suis).

Lundi 20 mai 2019

Rêvé d'amour cette nuit.
Je n'en garde que cette image de moi, allongé sur un lit, enlacé contre le torse d'un jeune homme.
Ses traits m'étaient inconnus et familiers à la fois, comme le sont parfois les personnages des rêves. Grand, élancé, athlétique (tant qu'à faire), de type méridional, il acceptait mon amour avec la sagesse de celui qui en a vu d'autres. Nous nous parlions peu, mais avec empathie, et avec une sorte de compréhension mutuelle de nos psychologies respectives. J'avais la crainte de perdre son amour un jour, mais je savais au fond de moi que cette crainte n'était pas fondée, et je savais qu'il fallait dépasser cette question – en tout cas que cela ne faisait aucun sens de la poser en ces termes maintenant.

Mercredi 19 juin 2019

Je n'ai pas la force de relater toutes les histoires de voisinage qui secouent la copropriété depuis des années, avec les inimitiés entre résidents, les alliances de circonstances, les scandales qui éclatent en AG, et puis avec les voisins eux-mêmes, leur grain de folie, plus ou moins gros...
En tout cas, il y avait barbecue dans la cour de l'immeuble, à l'occasion de la fête des voisins, dimanche dernier.
J'avais zappé celui de l'année dernière, mécontent que j'étais d'un projet de rehaussement du toit du bâtiment B, projet bassement vénal lancé par l'un des copropriétaires, et qui menaçait quelque peu mon vis-à-vis.
Comme chaque année, les sempiternelles figures de la copropriété étaient au rendez-vous, des grandes gueules pour la plupart, mais il y avait aussi de nouvelles têtes, comme ce petit minet timide, qui est arrivé dans un costume trois pièces complètement incongru. « J'aime les beaux habits, ça fait partie de mes valeurs » explique-t-il. Comme il se trouvait que l'espace de coworking du RDC – dont tout le monde se plaint depuis des années du raffut qu'ils font – organisait justement ce dimanche un casting pour une marque de vêtements de "créateur" – dans la fumée des saucisses-merguez, on voyait en effet défiler des blacks sur leur 31, ou des loulous endimanchés –, tout le monde l'a poussé à y participer, vu que, malgré son costume 3 pièces, il avait avoué rechercher du boulot et des bons plans pour l'été.

Rue Vaucouleurs, la jeunesse pousse ainsi les vieux vers la sortie, et ceux qui s'installent dans l'immeuble appartiennent à un nouveau genre. Ils travaillent dans le commerce, dans le marketing, dans l'industrie du vêtement, ils connaissent tous les bars branchés et les bons fromagers du quartier, et vas y que je t'explique la cuisson de la côte de bœuf – ma bonne dame, les restaurants ne savent plus cuire la côte de bœuf, tout se perd ! – et vas y que je m'y connais en race bovine, tu préfères l'Angus ou la Salers ?, etc. et ça parle cépages, et ça parle du petit caviste de la rue Saint-Maur, qui te vend des vins naturels tip-top, etc. Tout l'abcédaire de la coolitude parisienne.

Ma tête de turc : le directeur financier d'en face, dont je redoute les locations Airbnb chaque été, et qui commence à donner une leçon de comptabilité à une voisine, qui n'avait rien demandé, et qu'il devait trouver un peu quiche, après qu'elle se soit étonnée de sa frénésie d'acquisitions immobilières dans le quartier.

Lundi 8 juillet 2019

Décollage pour Bilbao jeudi matin à l'aube, alors qu'une canicule sévit sur la France depuis trois jours.
Plus personne aujourd'hui ne doute du fait que ces épisodes de chaleur sont la conséquence du réchauffement climatique, si bien que quitter une ville comme Paris dans ces conditions prend un sens quasi eschatologique.

Des mégapoles transformées en fournaises, où s'entasseraient des laissés-pour-compte et des réfugiés climatiques, des cités infernales, pilotées à distance par des élites qui auraient colonisé les derniers oasis de fraicheur de la planète, c'est sur ce genre de délire dystopique que je commence à piquer du nez, sanglé à mon siège d'avion... avant d'être réveillé par la voix suave du chef de cabine annonçant que la boutique en vol vient d'ouvrir, et qu'une réduction exceptionnelle de 20% s'applique sur tous les produits.

Bref, Bilbao.

Architecture rustique, montagnarde, assez fruste. Plaisantes vue de loin, avec leurs grands toits de tuiles rouges et leurs murs blancs, les maisons basques se désagrègent aussitôt qu'on s'en approche. Soit parce qu'on a laissé se construire des immeubles en béton en style néo-traditionnel autour, soit par l'emploi de matériaux de mauvaise qualité, soit faute d'entretien, ou que sais-je. Ou alors c'est moi qui devient une bourgeoise idiote, c'est possible aussi.
Mais en ville, c'est pareil. A côté de ces immeubles 19ème typiques, avec leurs bow-windows, leurs chambranles rustiques, et leurs grilles en fer forgé, on trouve des bâtiments tout piteux, aux peintures écaillées, aux fils électriques qui pendent, aux lampadaires rongés par l'humidité. Sans parler de ces jolies constructions Art Nouveau, qui émergent encore, ici et là, témoins du riche passé de la ville.
Bref, un joli fouillis, que je me surprends à relever – oui, qu'est-ce qui me prend d'observer comme ça l'architecture des villes du Pays basque ? Ça doit être la chaleur qui me fait perdre la boule.

D'ailleurs, le premier jour, une masse d'air brûlante digne d'une campagne sicilienne balaye la ville. Elle surprend tout le monde sur les coups de midi, et repart en fin de journée aussi vite qu'elle était arrivée. Je me réfugie au Musée Basque pour m'en protéger. Je somnole dans une salle déserte, assis sur une chaise de gardien, entre un métier à tisser et une collection de poteries. Puis je traîne dans les rues suffocantes du quartier d'Abando, tel un escargot desséché. Je m'achète une glace, qui fond aussitôt. Je finis comme un fruit confit dans l'air conditionné du musée des Beaux-Arts.

Le lendemain, les températures sont redevenues clémentes, et je « fais » le Guggenheim. Expos pointues, si pointues qu'elles frôlent la caricature (Holzer, Fontana), à mon goût en tout cas, mais une certaine variété dans les oeuvres présentées devrait permettre à chacun de trouver son bonheur (Richter, Kiefer, Basquiat, Morandi...) dirais-je avec la hauteur d'un grand critique d'art.

Sandwich sur le pouce, au pied d'un gros « Puppy » débonnaire et fleuri, puis métro direction Plentzia/Gorliz, une station balnéaire à une dizaine de kilomètres sur la côte au nord de Bilbao. C'est l'heure de la sieste, les rues du vieux village sont assoupies, mais il y a du monde sur la plage, une grande plage de sable aux eaux tranquilles. Je pose mes affaires sur le sable brûlant, je me tortille dans mon paréo pour me changer, et me voilà à l'eau, soupirant d'extase... Je me sèche, je marche un peu, et je m'octroie une petite bière, sur une guinguette face à la mer, dans une atmosphère délicieuse de fin de journée. Pas de touristes, pas de commerces, pas de voitures, juste des familles, des ados, le soleil, et une campagne verdoyante derrière le front de mer.

Je clos assez stupidement cette excellente journée en commandant chez le boucher un poulet entier (prédécoupé, mais entier), accompagné de frites pour au moins 4 personnes. Réalisant mon erreur, je n'ose revenir sur ma commande, je paye, je demande des couverts en plastique, et je m'éloigne la tête haute, avec mes deux énormes barquettes sous le bras, en faisant mine d'ignorer le sourire en coin du boucher. Je m'installe sur un banc public, face au port de plaisance, et je commence mon festin, bien décidé à en manger le plus possible, comme si me gaver de pollo asado allait me permettre de revenir sur mon erreur et d'atténuer ma propre sottise.

Samedi, traversée de la réserve d'Urdaibai en train. Végétation luxuriante, très belle, que le climat océanique rend possible.
Descends à Bermeo, le terminus de la ligne. C'est le week-end, les terrasses du vieux port sont prises d'assaut par les locaux, qui viennent endimanchés, avec bambins et grands mamans.
Prends place à une table qui vient de se libérer, où je m'enfile deux verres de vin en picorant des pintxos. Comme les tapas, j'en raffole, surtout de ce truc bien gras, là, ce petit canapé de jamón et de fromage de brebis, avec quelques airelles sur le chapeau, miam.
Avant de rentrer, je fais halte dans le petit village de Mundaka, un lieu très prisé des surfeurs paraît-il, mais en guise de surfeurs, je verrai surtout des jeunes sauter de la jetée dans le port.
De retour sur Bilbao, je traîne dans la Goienkalle, la rue des bars branchés. A partir de 21h, elle se remplit du raffut indescriptible que seuls les Espagnols arrivent à produire ensemble, un bruit homogène et continu, comme un avion au décollage.

Je note que tous les Basques ne sont pas des bucherons portant béret, jouant à des jeux de force à longueur de temps.
Jon, mon logeur, par exemple, est un scoubidou à lunettes qui travaille dans le marketing. Dans sa cuisine, il prépare des sortes d'œufs mimosa en suant à grosses gouttes, en vue d'un pique-nique à la fraiche. Il en revient le soir épuisé, car il s'est avéré que les autres convives parlaient un dialecte qu'il ne comprenait qu'au prix d'une intense concentration. « Ici, presque chaque village a son dialecte. Moi je parle le basque de San Sebastián, où je suis né » m'explique-t-il.
Il est en couple avec un jeune Chinois, que j'apercevrai furtivement un soir.
Ils ont deux chats, Pistatxio, une femelle mince et tigrée, très distinguée, mais un peu peste, comme peuvent l'être les femelles d'appartement, mais pas trop non plus, ainsi qu'un chaton de deux mois, Pipa, qu'ils ont dû isoler dans la salle de bain, car Pistatxio ne réagit pas bien à son arrivée. Désespérés, ils ont été jusqu'à consulter un éthologue, qui leur a concocté tout un programme d'exercices visant à acclimater progressivement les deux fauves.
Pipa sort de sa cage quand je vais aux toilettes, et se précipite sur mes mollets pour les mordiller tout en ronronnant.
Au final, j'étais plutôt mal chez eux.

Arrivée à Saint-Sébastien dimanche midi. Plus chic que Bilbao. Fini l'ambiance péquenot et les danses tradis sur la grand place devant l'église. Encore que ça sent pas mal la pisse, à proximité des buissons de la gare. Rapport à l'omniprésence des Français dans la ville, sans doute.

Mais je suis mauvaise langue.

Je me remplis la panse à la Casa Urola, debout contre un comptoir. J'enchaîne les verres de Crianza en picorant des pintxos. Le serveur qui s'occupe de moi n'est pas très communicatif, il fait trente-six mille choses à la fois derrière son comptoir, et au début je n'arrive pas à savoir s'il comprend ce que je lui baragouine. Mais, tout comme les serveurs des tavernes populaires de Séville, il connait bien son métier, et la boustifaille finit par arriver comme il faut sur mon bout de comptoir. Ouf, le franchute est rassuré.

Le ventre plein, je traine ensuite ma carcasse le long de la plage en regardant les touristes allemands affalés sur leur serviette, les Britons cramoisis qui se mettent à l'eau précautionneusement, et les muchachos locaux qui font les pitres sur le sable. Puis je somnole sur un coin de la plage d'Ondarreta.
Quand je reprends conscience, je ne sais plus où je suis.

Dîne au Topa Sukalderia, d'un mélange sophistiqué de cuisine basque et latino-américaine. Frais, relevé, pétillant, surprenant, bref, après trois jours d'une gastronomie pas spécialement légère, voilà qui tombe à point. Je savoure mon ceviche en sirotant une michelada sur fond de reggaeton. Les serveuses sont sympas, elles me décochent des petits sourires de temps en temps.

Promenade digestive dans le quartier de Gros, alors que la nuit a envahi les trottoirs et obscurci la mer. Je regarde les grands nuages de sable qui volent derrière la machine à nettoyer la plage. Les passants pressés de rentrer chez eux, qui semblent fuir des fantômes. Les vitrines illuminées des boutiques de surfeurs. On est dimanche soir. Sur la Plaza de Catalunya on se presse de ranger les dernières chaises. Un couple de jeunes mecs, bien gaulés, bien habillés, très jet-set gay, s'arrêtent en silence devant la porte d'un immeuble. L'un compose le digicode, tandis que l'autre se tient à distance, en regardant ailleurs, comme s'ils venaient de se disputer.

De moi en tout cas, personne ne se soucie. Je suis transparent, comme d'habitude, où que j'aille.
Sauf cet après-midi, quand j'ai été aux toilettes de la plage, et que j'ai senti le regard insistant d'un bon père de famille (vraiment pas sexy) se poser sur moi alors que je me lavais les mains, et qu'il m'a suivi dans les escaliers, malgré mon obstination à ne surtout pas le regarder.

Je loge chez l'habitant, dans un immeuble moderne du centre ville. L'habitant en question est une femme d'une quarantaine d'années, pas désagréable, mais pas là pour bavasser non plus, qui vit seule en compagnie d'un petit chien (– Como se llama ? m'enquiers-je d'un air faussement intéressé – Maximiliano, me répond-elle en le tenant dans ses bras) et d'une petite fille, dont je découvre avec surprise l'existence au moment d'ouvrir la porte de la salle de bain – dont elle a oublié de tirer le verrou –, et alors qu'elle est en train de faire pipi, ce qui provoque la panique que l'on imagine.

Arrivée à Biarritz le lendemain sur les coups de 13h.
Grignote un sandwich devant le casino, puis me jette à l'eau. Pas difficile, vu comment ça remue ici.
Fais quelques emplettes dans un centre commercial d'Anglet. Quelle idiote, je perds un temps fou à choisir une crème hydratante à la pharmacie, alors que je voulais me promener dans Bayonne.
Du coup, pas le temps, vu que mon car pour Seignosse part à 19h20.

Et c'est là, à Seignosse, que je passerai les 4 jours suivants, en compagnie de JC, de Ben et d'un ami à eux, dans une maison du vieux bourg qu'ils ont louée. Maison confortable, avec jardin, un excellent spot. Baignades sur la plage des Casernes, bouquinage les pieds dans le sable, repas sur la table du jardin.
Ambiance relax, discussions légères et décontractées – JC, Ben et moi, on se connait trop, et on s'apprécie trop pour faire des manières –, mais, pour cette raison précisément, discussions qui en disent considérablement plus que ce que l'on pense exprimer sur le moment, dès l'instant où quelque chose n'a pas été dit, et manque de l'être.
Vendredi soir, JC m'amène en voiture à Dax, et je monte dans le dernier TGV pour Paris, un Vernon Subutex et un sandwich club à la main.

Repars sur Lausanne dès le lendemain matin, pour un week-end "entre filles", avec Chr., D. et Cl.
Quand je débarque dans l'appartement de Ch., vers 16h, les volets sont tirés, et tout le monde fait la sieste. Je secoue la smala, et nous prenons le bus pour aller barbotter sur la plage de Lutry.
Le soir, psychodrame de Cl., qui, avinée, déclare ne plus supporter les reproches que lui adresse Ch. depuis son arrivée. Je redoutais un peu un scénario catastrophe de ce genre, à cause du week-end de l'an dernier à Lyon : l'hystérie de Cl., la présence de S., en bas âge, les différences de vue sur l'éducation des enfants, le stress contenu de Ch. etc.
Mais je suis trop reposé et trop heureux de mes derniers 8 jours de vacances pour que ces crises m'atteignent.
Papote avec Ch. jusqu'à cinq heures du matin, après avoir ingurgité tous les mélanges d'alcool possibles. Le lendemain, allongé sur mon clic-clac dans le salon, je vois D. et Cl. qui plient bagage. J'ai mal au crâne. Ch. et S. qui comatent. Du coup, visite en solo de l'Ermitage, une dernière trempette dans le lac, et retour sur Paris, après avoir fait provision de fromages suisses au Aldi de la gare.

Dimanche 25 août 2019

Descends sur Toulouse lundi 12. Hébergé par C. dans sa maison de St Cyprien. Dinons sur une terrasse des alentours, avec L., son copain hématologue. Discussions à bâtons rompus, alors qu'une petite fraicheur pas désagréable tombe sur la ville rose. Ne m'attendais pas à parler avec eux de philosophie postmoderne, ni du Bloomsbury Group.
Au milieu de la nuit, fais une crise d'asthme. Suspecte leurs deux chats sibériens, deux charmants félins qui se sont faufilés dans ma chambre pour me faire des câlins, mais qui laissent derrière eux des montagnes de poils longs et collants, et moi de suffoquer comme un poisson hors de l'eau, incapable de me rendormir. Et je n'avais pas mes médocs. N'en souffle mot à C. au matin, elle serait capable de se débarrasser de ses chats – vu qu'ils sont censés être d'une race hypoallergénique, rapport à son fils asthmatique. L'ironie du sort, sans doute.
J'ai beau la connaitre depuis 30 ans, C. me surprend toujours.
D'un côté, elle respecte tout un tas de normes sociales attendues (stabilité et réussite professionnelles avant tout, soumission aux règles hiérarchiques, adhérence au modèle familial traditionnel, solidarité familiale, mode de vie urbain, centralité du domicile, interactions limitées avec les autres classes sociales, opinions politiques libérales, etc.) qu'on pourrait résumer par la préservation du statut social – et je ne m'étonne pas qu'elle défende quelqu'un comme Macron – et de l'autre, elle exprime un dédain du prestige, un détachement vis à vis des choses matérielles, et surtout un mépris total pour les convenances, tant publiquement que dans la sphère privée – à la limite de l'insolence – qui ne laissent pas de m'amuser. J'ignore si cette impertinence, souvent non dénuée d'humour, est une tentative de défense contre sa tendance à la conformité sociale (à laquelle elle finit cependant par donner le dernier mot) mais c'est sans doute l'une des choses qui m'a toujours le plus séduit chez elle.

Bref, 11h15, je monte dans un TER bondé pour Perpignan, après avoir réussi à me dégoter de la ventoline dans une pharmacie.

Arrive à Vernet sur les coups de 16h, un peu comme dans un rêve.
J'ai loué une petite maison en pierres, à deux pas de l'ancien appartement de p. et m. De loin le meilleur hébergement que j'aie déniché là-bas depuis 15 ans. Enfin un logement dont le mauvais goût de la déco ne me déprime pas. Lumineux, calme – si l'on fait abstraction de la circulation sur la route de St Saturnin, toute proche – j'y retrouvais des sensations familières, similaires à celles qu'on avait dans l'ancien appartement. La même lumière éclatante au petit matin, les mêmes ambiances nocturnes, la même vue sur le massif du Canigou.
Mais point de mélancolie au programme. Me reposer, aller à la piscine, randonner, bouquiner, je n'avais pas d'autres intentions en descendant à Vernet cette année.
Ce qui ne m'a pas empêché de jeter un œil, de temps à autre, en direction des fenêtres de l'ancien appartement, moins par nostalgie véritable, que pour éprouver en moi la fuite du temps, et l'impermanence des choses. Dépossédé des meubles et des différents objets dont mes grands-parents s'étaient entourés, l'appartement de Vernet n'existe plus. On l'a désacralisé. Cette année, je crois qu'il a bel et bien disparu.

Séjour solitaire, donc, avec des écrivains pour seuls compagnons.
En l'occurrence, Hervé Guibert, et son ami qui ne lui a pas sauvé la vie.
Lecture passionnante, pour la thématique et pour l'époque, mais non exempte d'épines.
Il y a la valeur du témoignage sur les premières années sida, sur la façon dont la maladie a pris tout le monde au dépourvu, sur le quotidien des malades, l'attitude de l'institution médicale, etc.
En particulier, Guibert a cette intuition que, face au sida, il faut briser le silence, quitte à créer le scandale, et qu'en tant qu'écrivain, comme en tant que malade, il se sent légitime pour faire ce travail de dénonciation.
Il montre aussi comment l'imminence de la mort modifie, pas seulement les comportements, mais les êtres eux-mêmes, dans leur identité.
Mais au delà de la valeur de ce témoignage, je trouve que son "jeu de massacre" ne l'honore guère. On sait bien qu'à l'approche de la mort, certains personnes, se sachant condamnées, deviennent méchantes. Jalousie d'apprendre que les autres leur survivront ? Douleurs lancinantes qui finissent par leur faire perdre la raison ? Ou ultime repentance publique, à laquelle ils succombent dans l'urgence ?
Cette mort qui avait tant fasciné Guibert lorsqu'il était bien portant, maintenant qu'elle s'annonce à lui officiellement, elle se met à l'angoisser, à l'empêcher de travailler, elle lui fait rechercher des coupables, redresser les torts des uns, et railler l'attitude des autres.
On ne peut reprocher à personne de paniquer devant la mort. Mais il faut bien reconnaître que cette panique s'avère rarement flatteuse.

Narcissique et calculateur, Guibert a ce côté "Poussez-vous, plèbe infâme, je vais mourir" qui m'insupporte dès le premier chapitre.
Je me moque qu'il ait révélé, sous le masque de l'autofiction, tel ou tel aspect de la vie privée des gens. On le lui a reproché, parait-il. Moi c'est le personnage Guibert, égocentrique et altier, qui m'agace.
Son attitude face à la mort contraste avec celle de Foucault (dont il relate brièvement l'agonie) : mort en catimini dans une chambre d'hôpital, Foucault pensait, semble-t-il, avec une coquetterie un peu surprenante quand on sait le peu d'intérêt qu'il portait à l'individualité en général, qu'il pourrait polir son image post-mortem, en en corrigeant les imperfections (il avait ordonné qu'on détruise ses manuscrits) et les laideurs (sa déchéance). Guibert au contraire, au nom de la vérité et de la liberté, clame haut et fort, à qui veut l'entendre, à la fois les injures commises par le virus sur son corps, et l'injustice morale dont il serait victime – cette histoire de vaccin dont il n'aurait pu bénéficier en raison des manigances d'un homme d'affaires – une dénonciation bien dérisoire en regard de l'ampleur de la pandémie. Et le livre de se conclure sur ce non-événement, sur cette obscure histoire de vaccin jamais obtenu, laissant au lecteur un gout d'inachevé, n'exposant finalement rien d'autre que les contradictions de l'auteur devant la mort, entre sa fascination personnelle pour la damnation et ses obsessions de malade imaginaire.

Au passage, Guibert n'est pas le seul à avoir ressenti la nécessité de rompre le silence autour du sida. Il l'évoque un moment dans son bouquin : la fondation en 1984, par l'ex-compagnon de Foucault, de l'association Aides. Ce qui pousse Guibert à écrire un livre, un livre de conjuration d'angoisses, en amène d'autres à se lancer à corps perdu dans un projet militant, autour de valeurs d'entraide, de solidarité, un projet visant à changer l'ordre des choses, pas juste pour soi, mais pour les autres.
Et entre les deux attitudes, je préfère évidemment la seconde.

Surtout quand je glandouille royalement dans une station thermale des Pyrénées...

A part ça, mon venin étant craché, quoi de neuf à Vernet ?
Pas grand-chose.
Après des années passées à râler sur l'accueil lamentable que ce fichu village réserve à ses hôtes de passage, quelle surprise d'y faire un si bon séjour cette année.
Beaucoup de britanniques. Eux qui avaient été si nombreux à coloniser cette station à la fin du 19ème siècle, maintenant que l'endroit se dépeuple et devient moribond, les voilà de retour.
Car non, Vernet n'a pas retrouvé son "dynamisme", si j'ose dire, de la fin des années 80.
Un soir, un concert de rock est organisé sur la place du village. J'en entends les échos depuis le balcon de ma petite maison. Des reprises de U2, de Police, de Bruce Springsteen... Ça ne fait pas très envie, mais je décide d'y faire un tour. Je m'attends à retrouver le même genre de public qu'à l'époque des "bals-disco", quand l'air de la Lambada soufflait sur tous les campings de France : un mélange de la jeunesse locale, enchantée qu'il se passe enfin quelque chose au village, et de la progéniture boutonneuse des vacanciers, qui va pouvoir se bécoter discrètement dans un coin. J'arrive donc sur la place du village, et, en guise de jeunesse en goguette, je tombe sur une poignée de quadragénaires avachis sur des sièges en plastique, qui applaudissent poliment à la fin de chaque morceau.

La plante odorante mystère...
A part ça, toujours cette même lumière, cette même pureté de l'air, et ces mêmes odeurs exquises.
Il y a le buddleia, dont le parfum embaume les berges du Cady. Il y a évidemment ces pins, omniprésents, à la senteur si vivifiante.. Et il y a cette plante à l'apparence anodine, dont je n'ai toujours pas réussi à trouver le nom, qui pousse sur les rocailles, le long des sentiers, et qui, exposée au soleil, dégage un parfum envoûtant, un arôme de soleil et de montagne mélangé, que je n'ai jamais senti ailleurs que sur les pentes du Canigou.

Vendredi, randonnée d'une journée, du Col de Mantet jusqu'à Vernet, en passant par la Porteille de Rotja et le Pla Guillem. J'avais déjà expérimenté ce circuit en 2008. Sans conteste l'un des plus beaux qu'il m'ait été donné de faire dans le Massif, avec des vues panoramiques tout du long. Au sud, les montagnes bleutées de la Catalogne. A l'ouest, les sommets gris et austères de la vallée d'Eyne. Au nord, les lointaines collines du pays cathare. Et à l'est, la fière forteresse du Canigou, ultime contrefort des Pyrénées avant le plongeon dans la Méditerranée.
Qui c'est qu'est fier comme Artaban d'avoir fait une grande promenade ??
Pendant douze heures, je ne suis plus qu'une bulle d'euphorie et de plénitude, rempli seulement du bonheur de l'émerveillement. Un état de contentement total, physique et psychologique. Il y a sans doute des résonnances avec les promenades qu'enfant je faisais avec papi, – ces petites promenades qui m'enchantaient, mais qui ne m'éloignaient jamais beaucoup du village, et à l'issue desquelles je me demandais : mais comment est-ce, plus haut ? A quoi ça ressemble, quand on continue de monter ? Cette randonnée en haute montagne me renvoie aussi à tout un tas de symboles constitutifs de ma psychologie : cette idée du chemin que l'on suit, et que l'on conserve pour ne pas se perdre dans le labyrinthe des possibles, cette construction de soi au travers du cheminement, cette idée du défi personnel que l'on se fait et que l'on relève seul, ces ténèbres où l'on est plongé ab initio, et qui s'estompent avec l'effort et le temps, cette vue sur les choses qui va s'élargissant à mesure que l'on s'élève, cet apprentissage et cette expérience intime de la beauté, que je pressentais enfant, et qui se révèle dans sa totalité une fois adulte.
De retour dans ma petite maison en pierres, au coucher du soleil, je ferme les yeux, et me reviennent alors les harmonies contemplatives de ce morceau d'Arvo Pärt, depuis longtemps associé pour moi aux montagnes du Canigou et à ses mystères : Mein Weg hat Gipfel und Wellentäler.

Sur un mode moins lyrique, une petite anecdote :

Juste avant l'apparition divine
Alors que je suis en train de faire des photos dans le bois de Mariailles, en fin de journée, j'entends quelqu'un qui s'approche. Je lève les yeux, et là, sur le sentier devant moi, surgit un beau mec, jeune, torse nu, imberbe, baraqué, superbement musclé, gaulé comme un gladiateur, avec des pecs énormes, la peau luisante de transpiration, et un gros sac sur le dos. Une plastique d'enfer, exhibée avec ostentation. Brun, les traits slaves, il n'est manifestement pas d'ici. On le dirait tout droit sorti d'un porno gay russe, ukrainien, serbe, je ne sais pas. J'ai failli en lâcher mon appareil photo.
Je voudrais lui faire de l'œil, mais impossible, il est trop canon. Même mes rêves érotiques nocturnes ne me font pas vivre des scènes pareilles.
Le gars a l'air soucieux, comme s'il cherchait son chemin. Il me dépasse, s'arrête, se retourne, et me demande avec un léger accent : combien de temps encore avant le refuge de Mariailles ?

En 10 secondes, on assiste alors à une synthèse du drame de toute ma vie : au lieu de saisir l'occasion et d'engager la conversation avec lui, comme l'aurait fait n'importe quel gay normalement constitué, je lui réponds sobrement, comme une idiote, avec un petit sourire à la Mona Lisa, qu'il en a encore pour 45 minutes. Il me demande : – 45 minutes en montant ? – Oui, 45 minutes en montant. (vu qu'il a compris que moi je descends). Il me remercie et nous reprenons chacun notre chemin.
Je me retourne au bout de quelques mètres. Il s'est arrêté de nouveau, il semble hésiter entre deux sentiers. Comme je sais que les deux mènent de toute façon au refuge, je le laisse se débrouiller. Trop d'émotion pour moi, vite, fichons le camp.

Une synthèse du drame de toute ma vie, oui, car si je fais le résumé de ce qui m'est passé par la tête durant cette courte interaction, voici ce que l'on trouve : il est 18 heures passé, donc il est tard, donc ce gars-là va coucher au refuge, donc ce gars-là est pressé (d'ailleurs il transpire beaucoup, donc il marche vite), donc ce n'est pas la peine de me faire des plans sur la comète, donc ce n'est pas la peine de le retenir avec des questions reloues. Il m'a adressé la parole, OK, mais je n'ai pas vu de petite lumière dans son regard, c'est poker face à tous les étages, donc la situation n'est pas engageante. Or la simple idée que je puisse déranger quelqu'un me prive de tous mes moyens. Ce n'est pas seulement une espèce de peur intégrée héritée du collège – la peur d'être frappé ou dénoncé publiquement –, ce n'est pas seulement un manque d'à-propos, c'est une attitude réflexe chez moi, où se mélangent mon pessimisme naturel (il est trop beau, il n'est pas intéressé) et un truc que je pense être du savoir-vivre – on n'importune pas les inconnus dans la rue – mais qui, vu de l'extérieur, passe au contraire pour de la rudesse et de la froideur, et dissuade les gens d'insister.

Enfin voilà, c'était la petite parenthèse érotico-bucolico-psychologico-gay de mon voyage.
Les jours suivants, je soigne mes courbatures et mes doigts de pied endoloris en allant barboter à la piscine, c'est moins sexy.
Et c'est à regret, 6 jours après mon arrivée, que je remballe mes affaires, et que je grimpe dans un bus pour Perpignan.

A Sète, suis accueilli par S. dans son appartement de la rue Villaret-Joyeuse.
Deux ans maintenant qu'elle a quitté Paris pour ce quartier des hauteurs de Sète, où un grand F2 en rez-de-chaussée lui tient lieu à la fois de logement et de boutique pour exposer son travail. Forcément, l'accent de son Midi natal lui est revenu au galop, et elle a facilement lié connaissance avec tout le voisinage, des personnages hauts en couleur qui défilent chaque jour devant sa fenêtre, qui s'enquièrent de sa santé (elle s'est cassé les deux poignets juste avant mon arrivée) et dont elle me conte à mi-voix les histoires et les frasques, étendue sur un transat à même le trottoir, en sirotant un verre de blanc. On ne pouvait trouver incursion plus poétique et plus humaine dans la cité sétoise. (plus humaine, ce n'est pas du luxe, parce que ces brochettes de bonshommes assis sur un banc, qu'on entend médire sur les étrangers et se plaindre à tout bout de champ, on ne peut pas dire qu'ils donnent des villes méridionales la meilleure image qui soit)
Dinons un soir avec un photographe installé dans sa rue, lui aussi émigré parisien, sur la terrasse d'un restau populaire de poissons et de grillades, à deux pas de la criée.
Rétrospective A. Marquet, dans la fraicheur du musée Paul Valéry.
Au cimetière marin, magnifique lumière matinale jetée sur la mer.
Visite de la Pointe Courte, qui relève aujourd'hui plus du folklore touristique qu'autre chose (en plus, les habitants y seraient tous fachos, soupçonne S.) mais qui a la particularité d'héberger de nombreux chats, lesquels s'exhibent avec superbe, lascifs, l'œil langoureux, derrière des fenêtres, sous des tables, ou juchés sur des cageots, et qui regardent passer le chaland comme des prostituées dans le quartier rouge d'Amsterdam.

Mercredi, je passe une journée en solo à Nîmes, où, stakhanoviste, j'enchaine les différents spots touristiques – Arènes, Maison Carrée, tour Magne, musée de la Romanité... Bien aimé les jardins de la Fontaine, jardins ambigus, qui marient la végétation méditerranéenne au classicisme versaillais, et dont les vestiges antiques créent la nostalgie d'un temps disparu (je devrais écrire des guides touristiques moi).
Retour sur Paris en soirée, dans un Ouigo bondé. Ambiance jambon-rillettes, marmaille remuante, gazouillis des écouteurs du voisin.

Départ pour la Hague le surlendemain.

Météo inespérée : trois jours de "chaleur" et de beau temps consécutifs. Du jamais vu.
Végétation aux couleurs inhabituelles, ici aussi la sècheresse a sévi.
Promenades et baignades au programme.
Mais je dois bien reconnaitre que ces vacances dans le Cotentin, comme les fois précédentes, me mettent un peu mal à l'aise. J'ai l'impression de venir importuner m. et S. dans un séjour réglé comme du papier à musique. Conscientes qu'elles m'imposent un rythme dont il n'est cependant pas question de changer, elles me demandent mon avis sur des questions marginales : quelle promenade j'aimerais bien faire ce matin, qu'est-ce que je voudrais manger ce soir. Je réponds invariablement que cela m'est égal, me doutant bien que mes réponses risqueraient de les contrarier, soit parce que cela modifierait leurs habitudes, soit parce que cela correspondrait à quelque chose qu'elles ont déjà fait les jours précédents.
Comme elles seraient prises au dépourvu, si je leur répondais qu'à la balade de Merquetot, ou à la traditionnelle randonnée entre Port-Racine et Goury, je préférerais faire la visite de la Cité de la Mer à Cherbourg !

Aussi, lorsqu'elles m'ont appris que les propriétaires du gîte, de ce gîte que nous louons chaque été depuis 1984, envisageaient de ne pas le remettre en location l'année prochaine, c'est avec une certaine indifférence que j'ai accueilli la nouvelle. Cette répétition inlassable, année après année, des mêmes rituels me pèse : j'ai l'impression, moi qui n'ai pourtant rien, ni d'un aventurier, ni d'une girouette, de vivre avec des personnes qui ont exclu toute nouveauté, tout changement dans leur existence, et qui attendent la mort avec la résignation des condamnés. Et c'est justement parce que moi-même je fonctionne trop souvent sur la base de rituels et de répétitions qu'il m'est insupportable de devoir me plier, en plus, à ceux des autres.
Un soir au dîner, prise de bec inattendue avec S. sur la question de la bagnole à Paris – Paris dont elle ignore tout de la réalité des transports, et de leur réalité sociale en particulier – la voilà qui prend la défense de l'automobiliste francilien contrarié. Incroyable. Cet automobiliste qui, plutôt que d'assumer la défense de ce qu'il faut bien appeler un privilège, son privilège, préfère invoquer, très hypocritement, les emmerdements que la mairie de Paris imposerait aux "classes laborieuses". Sachant que les classes laborieuses parisiennes, dans leur grande majorité, n'ont jamais eu d'autre choix que de prendre le métro, et de respirer les gaz d'échappement des autres. Bref. Je crois que son ignorance de la situation, feinte ou non, cache surtout le fait qu'elle se sent menacée, elle, dans son propre statut d'automobiliste.
Ça m'a déprimé. Si même ma sœur réagit ainsi aux timides tentatives de la mairie de Paris pour restreindre l'utilisation de la voiture, dans une ville qui n'est même pas la sienne et dont on connait pourtant le niveau élevé de pollution, on n'est pas sorti de l'auberge.