Journal

Jeudi 2 janvier 2020

Une fois n'est pas coutume, après une Saint-Sylvestre bien classique – c'est à dire en mode grognasse, à composer de la musique penché sur mon PC, à maudire l'humanité toute entière, oublié de tous, l'âme encore plombée par la cérémonie de dispersion des cendres de W., pas plus tard que la veille –, voici que, contre toute attente, ce nouvel an m'offre une rencontre magnifique, un moment d'éternité où tout s'arrête, c'est l'instant magique, Nuit magique, comme dans la chanson de Catherine Lara, un de ces moments hors du temps, comme il m'arrivait d'en vivre autrefois, quand j'habitais rue du Temple, quand j'étais encore JBI : jeune, beau et innocent.

Mais avec qui ? Avec qui donc ?
Avec un sapeur-pompier, mama mia !, grand, large d'épaules, gaulé comme un tank, dans son uniforme moulant, affolant, fraichement débarqué de sa province (un toulousaing !!), pas encore désabusé, pas encore dégouté de la misère sexuelle parisienne, pas encore captif d'un vilain couple égoïste, un de ces couples déprimants qui affiche son épanouissement et son unité en permanence, et qui vous toise, vous le vieux célibataire, avec plus ou moins de condescendance.
Non, un homme libre, un homme – un vrai, LOL – brut de décoffrage, avec cette façon de parler fantastique qu'ont les hétéros en milieu militaire, cette désinvolture crâneuse, cette morgue, cette voix caverneuse et tombante qui fleure bon la caserne et les parcours d'obstacles. En l'occurrence, doublée de l'accent du cassoulet. Et qui aime les uniformes, au surplus, et qui n'est pas lassé de celui qu'il porte au quotidien, un uniforme avec lequel il me rend donc visite, non sans s'être au préalable refait une petite coupe réglementaire chez le merlan. Que d'attentions pour moi, moi qu'il ne connaissait même pas encore, j'en étais gêné, j'osais à peine ouvrir les yeux quand nous avons commencé à nous enlacer ! Et une brute qui me laisse en plus, derrière son jargon militaire et ses récits de gloire, entrevoir quelques perspectives de sensibilité – le comble du comble, la cerise sur le calot.

Il m'embrasse avec conviction, il s'attarde dans mes bras, alors que je le voyais déjà s'éclipser au bout de cinq minutes, sa besogne remplie. Il me laisse observer et tripoter son corps, ses cheveux, ses lèvres, ses dents, le contour de ses yeux, dénué de toute ride, et ses oreilles que je me mets à léchouiller, ce qui le met dans un état pas possible – ce truc des premières années, quand tout le corps est érogène, quand vous triturer les oreilles vous envoie au plafond (qui se triture encore les oreilles à 50 ans ?) Je lui demande son prénom, après une heure d'effusions charmantes. Il me répond à mi-voix : Adrien.

Adrien ! Je rêve... Adrien, cet amour jamais oublié, cet ingénieur en thermodynamique que j'avais laissé filer comme un imbécile, et qui me revient 20 ans plus tard, comme ça, sans prévenir, sous les traits d'un pompier méridional, à la peau moelleuse, nourrie de soleil et d'huile d'olive, un Adrien qui resurgit soudain, avec la même juvénilité, les mêmes yeux bruns, la même tendresse, mais avec des bras puissants, une gueule de troufion, une voix de stentor, et une carrure de rugbyman.

Merci 2020, continue comme ça ! Encore, encore !

Jeudi 23 janvier 2020

Rôôô comment je fais ma couguar, moi. Faut que j'arrête. Enfin non, je ne vais pas m'arrêter. D'ailleurs on s'est revu, deux fois même. C'est ça qui me touche le plus, en fait, c'est qu'il revienne vers moi. Qu'il ronronne quand je l'embrasse. Qu'il reste prendre un verre. Qu'il m'envoie un petit SMS une heure après m'avoir quitté. Ces petites choses que je ne croyais plus possibles, que je pensais ne plus mériter.
On se fait des cadeaux, c'est mignon : il m'a donné un vieux polo des SP de Paris (je lui avais refilé un ceinturon de la gendarmerie, la fois d'avant). Oh ce polo, je vais le vénérer comme le Saint-Suaire, comme la relique des reliques... C'est vrai qu'il tripe sur les uniformes, du coup il a envie d'essayer toute ma collection. Ça aide évidemment. Sans ça, je crois qu'il ne m'aurait pas calculé une seconde. Vive les uniformes. Il arrive à rentrer dans mes tenues les plus grandes, mais ça le moule comme c'est pas permis. Et ça lui fait de ses fesses ! Et de ses épaules ! Quand il termine de boutonner ma combinaison de gendarmerie, devant la glace, et qu'il se tourne vers moi, c'est le choc, je deviens gaga, je me mets à répéter en boucle « P'tain.. P'tain.... » tellement il est à tomber.

Et puis j'aime ce contraste qu'il y a entre son air bourru et sa sensualité, entre sa posture de mâle 100% hétéro – reflet du milieu hyper-masculin dans lequel il vit, encore accentuée par son statut d'officier –, et la tendresse silencieuse de ses gestes, à ce qui ressemblerait presque à de l'innocence, voire à de l'inexpérience, à une douceur que je ne rencontre pas souvent, surtout sur Grindr. C'est ce contraste que je trouve beau, qui m'émerveille. Qui fait que je surmonte ma tendance à vouloir prendre la fuite. Il faut dire aussi que prendre la fuite dans cette situation, ce serait vraiment cracher dans la soupe. Un gars pareil, qui ne me jette pas, c'est juste incroyable.
Bon, sexuellement, je ne dirais pas que c'est le match parfait. Elle est là aussi, l'épée de Damoclès. Mais je crois qu'on fait des efforts, l'un comme l'autre. Enfin, des efforts... lui, il a du désir en permanence, et rien ne semble lui demander un effort. C'est un Dieu, quoi. En tout cas, un don du Ciel.
Bon, on verra combien de temps ça dure, cette histoire. Ça se trouve, c'est déjà fini.
Ma fille, gardez la tête froide, avec les hommes, rien n'est jamais gagné.

Pour Sama, l'autre jour, au ciné. Documentaire bouleversant, à la portée universelle, dépassant largement le contexte du siège d'Alep. L'horreur intemporelle de la guerre, des bombardements, vue à travers le regard d'une femme. Images terribles de ces deux petits garçons qui amènent à l'hôpital le corps d'un de leurs frères, touché par un obus, en espérant qu'on pourra peut-être encore le sauver, et qui comprennent qu'il est vraiment mort. Les larmes qu'on voit un instant couler sur leurs joues pleines de poussière sont bouleversantes. Cet instant de bascule où l'enfant semble adulte, et l'adulte immature.

Dans un tout autre genre, je pense aux photographies de Nan Goldin. Montrer la mort, c'est toujours prendre le risque du voyeurisme, et si cette exhibition, en plus, s'inscrit dans un projet autobiographique, c'est y ajouter le risque d'un narcissisme particulièrement déplacé. Mais certaines personnes, par je ne sais quel miracle, parviennent à échapper à ces deux écueils et à produire une œuvre remarquable, qui touche plus profondément que si elles avaient opté pour un traitement plus "objectif" de la réalité. Je ne sais pas à quoi cette réussite tient, à une certaine posture de l'artiste peut-être, à son honnêteté, à son courage, à sa rectitude morale, à la sincérité d'une démarche dont on perçoit instinctivement qu'elle n'est ni obscène, ni intéressée, ni vaine, alors qu'elle pouvait en avoir l'air au départ, surtout à l'époque des selfies et des réseaux sociaux.
Je cède là peut-être à un cliché, mais j'ai l'impression que ce sont les femmes qui rencontrent le plus de succès dans ce genre autobiographique : à la première personne, les hommes préfèreront toujours parler de politique, de technique, de stratégie, de faits d'arme, de tout ce qui leur permettra de cacher leurs émotions, et de se justifier, et au final ils seront ennuyeux, et peu crédibles.

Bon, et à part ça, je travaille maintenant depuis la maison. On s'est fait dégager de nos locaux le mois dernier, faute d'argent pour honorer les loyers. Et comme dans le même temps le commercial a été définitivement remercié, me voici tout seul avec mon boss honni. Drôle d'ambiance. Avantage indéniable du télétravail : je ne risque plus de voir débarquer sa sale bobine dans mon bureau. Et du coup je peux faire la vaisselle, le ménage, une petite sieste après le déjeuner, un peu de musique, voire filer aux manifs pour une heure ou deux – de toute façon je n'ai plus grand-chose à faire, dans cette boîte en sursis.

Dimanche 16 février 2020

Leptis Magna (2011)
Suis bien casanier ces temps-ci. N'arrive pas à me décider à partir, même pour deux jours.
A défaut de voyage qui fasse rêver, j'explore les dossiers souterrains de mon PC, et je fais des retrouvailles.
Sur un fil (2007)

Jeudi 2 avril 2020

Bon bah voilà, à force d'attendre, je me retrouve piégé par le coronavirus. Séjour en Italie annulé, et mon patron qui se précipite déjà pour m'annoncer mon licenciement économique. Clap de fin prévu le 15 avril. De toute façon, ces petits week-ends à l'étranger que je m'accordais bourgeoisement sont passés de mode, à l'époque du réchauffement climatique, de la mondialisation galopante... et de la dissémination des virus.

Jamais vu les rues de Paris aussi mortes. A la pharmacie République, les préparateurs sont emmitouflés dans des protections de toutes sortes, réfugiés derrière des barricades de plexiglas pour maintenir à distance les quelques clients qui osent s'aventurer jusqu'à eux.
Dans les rues, on aperçoit des silhouettes fantomatiques, qui rôdent avec un masque sur le visage, qui sortent des rares magasins encore ouverts. Quelques joggers au regard fuyant. Des patrouilles de police qui contrôlent passants et automobilistes, qui vérifient le motif de leur déplacement en sourcillant.

Au Monoprix, tout le monde semble un peu flippé, chacun évite soigneusement son prochain, dans une ville où l'on est d'ordinaire constamment bousculé. Jamais paniers et terminaux de paiement n'ont été aussi propres, "Désinfectés au moins toutes les 3 heures" a-t-on écrit à côté de la caisse.
Si l'on m'avait dit que je verrais Paris un jour ainsi...
Et ce temps radieux quasi-permanent, un ciel bleu permanent, pur comme l'éther.

A vrai dire, plus que le confinement obligatoire, ce sont les autres et leurs délires que je trouve pénibles : injonctions contradictoires, achats compulsifs, condamnations morales de toutes sortes, médiatisation de la mort, contrôle social, écholalies collectives (« Restez chez vous ! »), lubies de masse (ce remède "miracle", l'hydroxychloroquine)... sans compter les défaillances d'un gouvernement qui n'a rien vu venir, qui navigue à vue, et qui donne le change par tous les moyens (par exemple, en obligeant les gens à imprimer une attestation pour avoir le droit de sortir de chez eux – à ranger au Top 50 des inventions bureaucratiques françaises)

File d'attente devant la Poste de Belleville
Parce qu'à part ça, vu que je suis déjà en télétravail depuis le début de l'année, j'avoue n'avoir guère vu de changement dans mon quotidien, hormis l'impossibilité d'aller me promener à vélo, le week-end venu. Casanier et solitaire par nature, il m'est déjà arrivé de ne parler à personne pendant plusieurs semaines. Alors, quelques semaines de plus ou de moins... D'ailleurs, je n'ai jamais autant échangé de messages que depuis le début du confinement : tout le monde s'appelle, prend des nouvelles, s'envoie des vidéos humoristiques, ou partage des articles de presse, je me sens presque moins seul que d'habitude.

En fait, je crois que je redoute davantage le gouvernement et ses futures mesures pour "redresser" l'économie du pays, que le coronavirus lui-même – si dangereux soit-il. Certains affirment que plus rien ne sera comme avant, qu'il faudra bien tirer les leçons de cette crise sanitaire exceptionnelle, etc. alors que la crise économique qui menace va, au contraire, servir de prétexte à la prolongation des mêmes politiques : démantèlement des services publics au nom de la rentabilité, diminution des prestations sociales au nom de la réduction des déficits, dérégulations de toutes sortes au nom du sauvetage des entreprises, etc. Et c'est encore l'écologie qui va trinquer.

Plongée dans "Ceux de 14" de Maurice Genevoix. Oui, je rechute dans cette littérature des tranchées dont je m'étais abreuvé il y a quelques années, à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre.

Sa précision, sa sensorialité, son réalisme subjectif me glacent le sang. Son écriture est aussi dénuée de lyrisme que dépourvue d'empathie. Il fait le choix de rester dans un rapport très descriptif à son expérience, il n'a recours à aucune intrigue, ne dévoile que rarement ses sentiments, encore moins ce qu'il pense. On a l'impression d'être constamment balloté de tranchée en tranchée, dans un état second, de rester sans prise sur le réel. Même ses compagnons d'infortune semblent inaccessibles.
Pas encore terminé le bouquin, on va voir si quelque chose d'autre finit par s'en dégager.

G. est un officier subalterne, fraichement diplômé de la rue d'Ulm. Il a ce côté discipliné et appliqué qu'on retrouve parfois chez les gens des campagnes qui font de brillantes études à la ville (et qui gardent de leur milieu d'origine le conservatisme des idées, et une absence de sensiblerie). Sans verser dans la propagande, on trouve chez lui ce discours héroïco-patriotique, très normatif, qu'on rencontre à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie militaire (et donc dans la hiérarchie sociale). Mais on sent aussi cette désillusion, cette façon résignée de parler de la guerre, qui est celle, caractéristique il me semble, des poilus de base, de cette chair à canon que quelques mois passés dans les tranchées lessivent, métamorphosent, détruisent jusqu'à leur identité même. Ça rend le personnage très ambivalent.

D. le rejette catégoriquement.
G. est certainement un écrivain bien commode pour glorifier le poilu, surtout aujourd'hui. On ne peut plus dévaloriser trop grossièrement l'ennemi, occulter les défauts de l'armée française, minimiser les pertes, railler les pacifistes, etc., comme on le faisait à l'époque. Genevoix met en valeur les actions "exceptionnelles" des poilus, mais sans taire pour autant leur souffrance ni l'indignité de leurs conditions de vie. Ce semblant d'objectivité passe merveilleusement bien aujourd'hui, puisqu'on retrouve la dimension doloriste et sensible – l'horreur de 14-18 – que demande notre époque, tout en continuant de célébrer, de façon assez subtile, sans trop appuyer, les idéaux militaires traditionnels : courage, abnégation, discipline, loyauté, etc.

En même temps, je ne crois pas que G. ait délibérément cherché à créer un mythe autour du poilu. Comme d'autres écrivains, il témoigne surtout du fait qu'on a sacrifié une génération entière sur l'autel de la guerre.
Moi je lui reprocherais surtout sa dureté, son refus d'admettre qu'on puisse avoir peur, son mépris voilé des faibles (et son traitement indulgent de l'armée française – il faut lire entre les lignes pour dénicher les critiques, alors qu'on sent qu'il en a à revendre).

En tout cas, comme d'autres auteurs, il confirme, à sa manière, incidemment, que la dynamique sociale de cette guerre suit un processus vertical, qui part du haut du panier, d'élites politisées, et qui descend sur les masses, sur des masses peu motivées et peu concernées – en tout cas que l'âpreté des premiers combats a rapidement désillusionnées. Entre-deux, on trouve des personnages comme Genevoix, assez cultivés pour comprendre les enjeux politiques ou diplomatiques du conflit, mais que l'État-major maintient comme les autres dans l'ignorance des stratégies et des objectifs, et auxquels on ne demande rien d'autre que d'être des courroies de transmission de la machine à tuer.
Il fait son devoir, l'honnête homme, ou ce qu'il pense être tel. Et il est quasi-certain que c'est de sa propre soumission têtue, de sa propre soumission de bon élève et de bon soldat dont il rêve justement de s'affranchir lorsqu'il clame avec ferveur, au seuil de sa vie, que la chose la plus importante, la plus précieuse pour lui, finalement, ça restera la « liberté ». C'est tout le drame de sa vie, d'avoir été un bon soldat. Mais en a-t-il eu pleinement conscience ?
Il faudrait que je lise E. Jünger, un autre "héros", du côté allemand. Je suis presque certain de retrouver la même ambivalence, et le même désespoir paradoxal, jamais clairement avoué, de n'avoir fait que "ce qu'il fallait faire".

Evidemment, ni Jünger, ni Genevoix ne sont des Eichmann. A la différence de dignitaires nazis, ils sont bien conscients de l'inhumanité de la situation où ils se trouvent plongés, et ils font précisément partie de ceux qui la pensent, qui l'objectivent.

Je pense à ça, parce que l'un des concepts auxquels ces lectures sur la Grande Guerre me ramènent souvent est celui de responsabilité. Il ne s'agit pas tant de déterminer la responsabilité de tel ou tel pays dans le déclenchement du conflit – un débat d'historiens que les historiens eux-mêmes considèrent comme aporétique – mais de questionner philosophiquement ce concept polysémique de responsabilité, au sens de responsabilité morale, et de savoir, en particulier, s'il est moralement permis de parler de responsabilité collective à propos d'une guerre sans objet, dont le déclenchement n'a tenu qu'à un jeu de dominos diplomatiques sur fond d'alliances militaires, dans une Europe en pleine transformation industrielle et sociale, mais fossilisée dans le système politique hérité du Congrès de Vienne.
Non que je veuille disculper les gouvernants de l'époque. Bien au contraire.
J'en veux à toute la classe politique, et à tous ceux, en général, qui exerçaient des responsabilités à ce moment là, partout en Europe. La première défaite de 14-18, elle se produit au lendemain de l'assassinat de Jean Jaurès, quand toute la gauche bascule dans l'Union sacrée, au motif que Guillaume II est un impérialiste. Ne l'eût-il été, qu'on eût trouvé un autre motif. En Allemagne, presque tous les membres du SPD font de même. C'est à ce moment là qu'on bascule dans le vide de la pensée, dans le vide de la pensée réactionnaire et nationaliste, celle que tout le monde ânonne avec certitude, un peu comme tout le monde répète aujourd'hui, après que le Président de la République a solennellement déclaré que la France était « en guerre » contre le coronavirus : Restez chez vous !
Restez chez vous.
OK, il s'agit de sauver des vies, et non plus d'en détruire. Mais quand même, comme ce slogan résonne étrangement, alors que la rhétorique nationaliste regagne du terrain un peu partout dans le monde.

Vendredi 17 avril 2020

Il habite dans le carré VIP du Perreux-sur-Marne. Pavillons cossus, jardins arborés, treilles fleuries, et caméras de surveillance. Je sonne à la grille. Il apparait sur le perron, enfile ses chaussures sans se presser, marmonne quelque chose à lui-même, cherche les clefs du portail. Il me laisse entrer, le visage fermé. Une barbe fournie a envahi son visage – je ne sais pas si c'est lié au confinement. Ce rendez-vous le contrarie, ça se voit. Je dépose mon vélo contre un arbre. Il y a un petit étang au milieu du jardin, où vient miroiter un soleil de fin de journée. Il fait bien chaud, pour une mi-avril.

Je suis venu signer les papiers de mon licenciement, c'est mon dernier jour. J'ai insisté pour que nous fassions ça chez lui, plutôt que par Internet : mon imprimante est morte, et puis je pourrai ainsi vérifier qu'il n'a rien oublié. On s'installe autour de la table de la salle de séjour. J'entrevois une cuisine de larges dimensions, établie sous une sorte de véranda. La lumière fuse de partout. Décoration discrète, ambiance fonctionnelle, sans mauvais goût, ni personnalité.
Il a imprimé les documents, il se lance dans une explication de son contenu. Je le laisse parler, puis je vérifie. Un formulaire manque. Il disparait vers son bureau, en trainant des pieds, il revient, il repart. Il ne retrouve plus le document, ça s'enlise. Enfin nous relisons. Je signe au fur et à mesure. Un jeune chat facétieux vient nous rendre visite, je m'étonne de la présence d'un aussi charmant animal ici. Des éclats de voix nous parviennent, ce sont sa femme et ses enfants qui rentrent d'une promenade. Sa femme part se cacher aussitôt, tandis que ses deux fils, deux petits jumeaux, déboulent comme des diables dans la pièce, avec une joyeuse impertinence, malgré les remontrances de leur père. Leur vieux papa de 60 piges, qui laissait traîner ses capotes usagées au bureau...
Je signe le reçu pour solde de tout compte, il tamponne les derniers formulaires. Il ne m'a pas offert un verre d'eau. Au moment de nous quitter, une heure plus tard, il me demande quels sont mes projets, je lui demande quels sont les siens, il me pose indirectement des questions sur ce que devient "Stéphane", notre commercial licencié en décembre dernier, en faisant comme s'ils étaient encore en contact, alors que je sais qu'il n'en est rien. Je devrais me moquer de lui, lui dire tout ce que je n'ai jamais osé lui dire, mais je bredouille un lieu commun en baissant la tête, comme je le fais toujours, car je suis un faible. Il m'ouvre le portail, il me laisse sortir avec mon vélo, il me fusille une dernière fois du regard en déposant un sac-poubelle dans la rue. Je lui souhaite bonne continuation d'une voix blanche.

Vincennes, sur la route du retour
Aujourd'hui, je fais du nettoyage dans le PC portable que j'ai récupéré du boulot l'année dernière. Une antiquité, l'écran est presque mort, mais il pourra toujours servir de backup. C'est un portable qui a appartenu aux commerciaux qui se sont succédés dans l'entreprise entre 2007 et 2008, bien avant mon arrivée. Tous leurs emails sont encore là, et même des archives qui datent de la création de la boîte en 2003. Je remonte le temps. Au milieu d'une pile de messages commerciaux sans intérêt, se détachent ceux de mon patron, écrits avec sa plume inimitable. Certains semblent avoir été conservés à dessein. On devine les inimitiés naissantes entre lui et ceux qu'il vient d'embaucher, on peut reconstituer l'histoire des conflits. Avec un certain J. par exemple, un chef de projet qui menace de saisir l'Inspection du travail, après un entretien manifestement tendu avec lui.
Aux uns mon patron écrit :
« Tant qu'on aura une quiche comme Aurélien qui ne fait pas ce qu'on lui demande, on ne s'en sortira pas. »
« Je paye deux types qui laissent passer des erreurs que des étudiants mongoliens de licence informatique ne commettraient pas. »
Aux autres il envoie :
« Ton boulot c'est de contrôler. CON-TRO-LER ! Je t'interdis formellement de faire la formation prévue demain... »
« J'estime que ta méthode de travail est en corrélation directe avec ton absence de résultat, et qu'en tout état de cause tu ne pourras pas améliorer des résultats absolument insuffisants. »
Avant d'exploser dans un email collectif :
« Je prends aujourd'hui les seules mesures capables de sauver la société de votre incurie. »
Une farandole de griefs, en caractères gras, rouges, soulignés, sur le ton de l'instituteur en colère, ou du contremaître échaudé, qui contrastent avec les messages laconiques et anodins de ses interlocteurs.
Quand il n'est pas de mauvaise humeur, il raconte ses problèmes de santé – son dos bloqué, sa jambe douloureuse – aux mêmes personnes qu'il a éreintées la semaine d'avant :
The chômeuse go on
« Bonne nouvelle, les radios n'ont rien trouvé. »
« Je ne suis pas en état de travailler cette semaine, donc inutile de me déranger pour autre chose que des urgences. »

J'ai beau avoir travaillé avec ce type pendant 8 ans, je dois avouer que découvrir, a posteriori, comment il a pu miner la vie d'autres salariés avant moi, plonger à nouveau dans cette atmosphère de récriminations et d'humiliations, fait resurgir en moi une amertume, que mon départ de la société, et la perspective de tourner la page, avaient commencé à atténuer.

Mais bon, allez, c'est fini tout ça. Hop, on efface. Delete.

Jeudi 2 juillet 2020

A peine remarqué la fin du confinement. Suis clairement plus soucieux des chamboulements de ma vie professionnelle, que de la pandémie. Seule conséquence à déplorer : pas de petit voyage cette année. Aucune échappée en terra incognita. En guise d'évasion, ce sera Paris et ses bagnoles. Paris et sa pollution. Après tout, dans "gaz d'échappement", il y a "échappement", hein.

Pas de vacances oui, car, surprise, j'ai retrouvé du travail début juin ! L'heureuse nouvelle m'avait même été annoncée à la fin du mois d'avril. Pour autant, je ne sais toujours pas quoi penser de ma nouvelle situation. D'un côté, je ne m'attendais pas à intégrer un tel "grand compte", pas aussi vite, et encore moins dans de telles circonstances. Une vraie planque, incroyable. Pour une fois, on peut dire que j'ai été verni. D'un autre côté, le personnage avec qui je dois travailler au quotidien est si spécial que je soupçonne mes recruteurs de m'avoir choisi moins pour mes compétences – somme toute assez répandues dans mon spectre professionnel – que parce qu'on a apprécié ma motivation, ma patience et mon enthousiasme (depuis le temps que j'avais cette entreprise dans mon colimateur !), qualités que l'on a estimé nécessaires pour gérer une personnalité pareille. Enfin on verra.

Pour le reste, mon équipe est composée de vieux informaticiens désabusés, qui n'ont plus rien à prouver, et qui ne comptent que les jours avant de prendre leur retraite. Si on met de côté une petite externe de 30 ans, en régie chez nous, je suis le plus jeune de l'équipe ! Un vrai soulagement, donc, d'échapper à l'esprit "start-up", à ses fausses convivialités, à son management de rapace, derrière ses apparences décontractées. Un vrai soulagement de ne pas avoir à supporter une tribu de jeunes merdeux décérébrés, du genre à transformer l'open-space en salle de jeux chaque vendredi dès 18h, un vrai soulagement d'échapper au chef de projet irascible, qui déteste les développeurs, qu'il saisit au collet à la première résistance qu'il sent chez eux. Car, même si mes nouveaux collègues bossent pas mal (quand même), il faut bien reconnaitre que tout ce qui leur importe, en fin de journée, c'est de retrouver leur pavillon de banlieue, leur épouse et leurs pantoufles. Moi ça me va très bien.

Etrange intégration en tout cas, car les bureaux sont quasi déserts, du fait du coronavirus.
Affaire à suivre.

A part ça, au chapitre domestique, rénovation de ma salle de bain, par K. Il travaille bien, mais quel drôle de zig. Il débarque le matin sans frapper, en trainant derrière lui une valise de voyage, ou un cabas à roulettes. A l'intérieur, un invraisemblable fouillis de quincailleries en vrac, de vêtements tâchés, et d'outils poussiéreux. Et une bouteille de gros rouge qui dépasse.

Il examine son travail, en prenant du recul, la clope au bec, comme un artiste à l'œuvre, puis, piqué par une inspiration soudaine, il se saisit d'une ponceuse électrique, et se met à poncer une porte frénétiquement, au beau milieu de l'appartement, sans avoir rien bâché, en oubliant d'ouvrir les fenêtres, et sans le moindre masque de protection évidemment. Et avec moi à deux mètres, qui essaye de télétravailler.

Quelques minutes plus tard, je lui tends une tasse de café, et je lui dis, sarcastique :
– J'espère qu'il n'y aura pas trop de poussières dedans.
Il me répond, philosophe, en continuant d'appliquer de l'enduit sur la porte :
– Oh... On était poussière, on redeviendra poussière...

Impression de prendre ma douche dans un show-room de Leroy-Merlin maintenant. Prévois de lui faire faire le reste de l'appartement en septembre. Ça sera royal, je n'aurai même plus envie de partir d'ici. Fini le spectacle misérable de ces peintures qui s'écaillent, de ces plafonds pourris, je vais de nouveau pouvoir inviter du monde chez moi sans rougir de honte.

Quelle ascension sociale, quel retournement de situation, quelle maîtrise, bravi, bravo.

Jeudi 2 juillet 2020

Bravi, bravo, certes, mais point de vacances cet été...

Changement d'employeur oblige. Le Coronavirus n'invite pas non plus au vagabondage.
Heureusement que JC et B. – Dieu les bénisse – me proposent de passer quelques jours avec eux dans cette maison provençale avec piscine où je m'étais tant plu il y a deux ans. J'y débarque le temps d'un week-end allongé, heureux de faire un break dans un cadre aussi idyllique, mais l'esprit jamais totalement déconnecté de ma nouvelle situation professionnelle, et de la ribambelle d'inquiétudes, assez subjectives j'avoue, qui vont avec.

Le bruit du vent dans les pins. Le chant des cigales. Quelques enfants du voisinage qui crient.
Les papillons qui virevoltent sur le massif de lantana. Un bourdon qui passe sans s'arrêter.

B. prépare le déjeuner. Dans la cuisine, il fait chaud, ça sent bon l'oignon et le lardon qui reviennent dans l'huile.
JC a le nez plongé dans son smartphone. Je m'en retourne à la piscine, je m'allonge sur un matelas gonflable, je perds mon regard sur l'horizon bleuté des collines provençales...

Les lauriers en fleur. Le roucoulement d'une colombe. La petite gare jaune de St-Cyr, qui se détache sur le ciel bleu.
C'est déjà fini.

La faune des TGV du matin
Lundi soir, mon TER accumule les retards, si bien que lorsque j'arrive à Toulon, où je dois faire une correspondance, mon TGV pour Paris – le dernier de la journée – est déjà parti. Je grimpe en urgence dans un train pour Marseille, puis pour Lyon, où des agents de la SNCF m'envoient, moi ainsi qu'une vingtaine d'autres infortunés, passer la nuit dans un hôtel impersonnel de la Part-Dieu. Ambiance surréaliste, du haut des 13 étages de mon hôtel, à grignoter le contenu de mon "panier repas", tandis qu'en bas, sur l'avenue mal éclairée, marchent encore quelques voyageurs, traînant leur valise derrière eux, et leur masque anti-Covid pendant sur le menton.

Je joue de malchance : la semaine précédente, je m'étais fait voler mon vélo dans la cour de l'immeuble, un vélo auquel j'avais fini par m'attacher, malgré son inconfort. Je ne peux plus vivre sans vélo sur Paris, je ne sais plus comment faire.
Et retrouver un bon vélo de route à ma taille, pas trop cher, en ces temps de "circulation douce" et de crise sanitaire, relève du marathon : à peine mis en vente sur Leboncoin, le matin, un bon biclou est vendu le soir même.

A part ça, j'ai passé le week-end dernier en Normandie, un court répit dans une semaine de canicule infernale. Suis retourné à Varengeville et à Dieppe. Varengeville, sa côte de blanches falaises, ses jardins d'hortensias, ses chalets au look proustien suranné, ses maisons campagnardes en briques, souvenirs souvenirs...

A Pourville, il y a foule, la foule des grands jours, mais au Petit Ailly, à l'ombre des falaises, on pique-nique en paix. Marée haute, les galets sont de la partie au moment d'entrer dans l'eau. Mer d'huile, légère brume sur l'horizon.

Sur la route du retour, la peau pleine de sel et de soleil, les jambes fourbues par la longue marche que j'entreprends pour revenir sur Dieppe, je ravale discrètement un sanglot, le même genre de sanglot qui me surprend parfois en concert. Non que je sois triste ou nostalgique, oh non, c'est juste parce que quelque chose de très beau a fait irruption dans le cours de ma vie, et que j'en prends pleinement conscience. Pourtant, ces paysages de Normandie, je les connais bien. Mais c'est comme si, enfant, je n'avais pas perçu leur beauté. Est-ce à dire qu'il fallait que je fisse l'expérience de la peine et de la laideur, à Paris, pour que je devienne réceptif aux beautés du monde, et surtout, pour que je réalise que j'ai le privilège d'y accéder ?
D'ailleurs, c'est peut-être cette meilleure disposition à apprécier la beauté des choses, qui me permet de supporter ma solitude urbaine, ainsi que le poids de l'absence de tout amour partagé dans ma vie – cette soif d'amour jamais étanchée dont je souffrais pourtant tellement, il y a 20 ans, cette absence à laquelle je pensais ne pas pouvoir survivre.
Bref, un week-end à la mer, et fini le Prozac.