Journal

Dimanche 18 février 2018

Un hiver sans relief, sans joie particulière. Je me demande d'ailleurs pourquoi je m'entête à déballer ici toute l'inanité de ma vie. Quand on n'a rien à dire, ne vaudrait-il pas mieux se taire ? Je suis trop bavard, c'est bien connu.

Noël à Rouen. Conscience aigüe que ma mère et mes sœurs sont là, que je profite d'instants précieux.

Nouvel an passé tout seul chez moi, comme chaque année. Une situation hautement symbolique : commencer l'année tout seul. Je m'y suis plus ou moins fait, mais je n'ose pas toujours avouer que je n'ai été invité nulle part pour le 31. Paria ! Paria que je suis !

Pérégrinations en banlieue pour retrouver un vélo de course d'occasion, un qui soit à ma taille, et qui se prête à ma posture peu orthodoxe. Me retrouve avec trois vélos sur les bras maintenant.
Symboles du vélo : l'échappée, l'exploration, voler de ses propres ailes...

Mi-janvier : la grippe me cloue au lit presque une semaine. Mais satisfaction de pouvoir dormir dans la journée, de pouvoir regarder les nuages passer dans le ciel depuis mon lit. De pouvoir continuer la lecture du journal de P. Fermor, dont le récit de son voyage à pied à travers l'Europe en 1933 aurait été vraiment excellent... s'il nous avait épargné ses petites leçons d'histoire. Très bonnes pages sur Munich et Vienne.

Seul réconfort, dans ce tableau morose : les échanges inattendus que j'ai parfois dans ce bar du Marais que je continue de fréquenter, ou dans cette association gay que j'ai fini par rejoindre. Impression d'exister pour des gens qui ne savent pas grand-chose de moi, qui n'ont pas de raison de m'en vouloir, dont je pique la curiosité, et auxquelles je m'ouvre peu à peu, sans arrière-pensées.
Mais je radote, je l'ai déjà écrit ce truc.

J'étais au bureau l'autre jour, je regardais la neige tomber lentement sur les toits de Paris, et voilà que je me suis mis à rêver d'U.
J'imaginais qu'on s'installait ensemble, lui et moi. Qu'on faisait ménage, quoi. C'était totalement délirant comme idée, bien sûr. Pas seulement parce que rien ne s'est jamais produit, et ne se produira jamais entre nous. Pas seulement parce qu'il a déjà une copine (!). C'était délirant parce que j'ai toujours vécu seul, comme un ours mal léché, et que vu mon âge à présent, la situation ne risque plus guère d'évoluer.

Chaque jour avec lui ! Elle est bien bonne. Mais réfléchissez un peu, ma fille ! Le besoin de solitude qui me rattraperait vite. L'angoisse qu'il ne finisse par me quitter, pour une nana ou pour un mec (il est très sociable). Nos désaccords au quotidien. Ses copains hétéros qui me saouleraient. Sa passion pour le sport (il adore le foot). Je ne tiendrais pas trois jours.
J'ai eu ainsi beau soumettre ce projet farfelu à la question, lui faire éprouver, impitoyablement, toute la rigueur de ma raisonnable objectivité – de mon apparente objectivité –, je me suis accroché à l'idée comme un enfant à une croyance erronée.

Car ce n'est pas seulement de l'attraction que j'éprouve pour U., c'est aussi le besoin, surprenant chez moi, de sa simple présence. J'aime quand il est à mes côtés, je ne m'en lasse pas. J'aime son regard positif, sa spontanéité, sa curiosité. J'aime sa silhouette élancée et sportive à la fois. J'aime ses yeux bruns, pétillants, pleins de vie, son sourire, et ce qu'il dégage quand il me regarde. Quand je suis avec lui, je me sens en confiance. Je sais, et je sens, qu'il m'aime bien, que j'existe à ses yeux, mais sans être une proie pour autant, sans être le moucheron qu'il compte attirer dans sa toile. Il ne cherche pas à m'épater, à me juger, à me dominer. Il vit sa vie, avec peu d'attaches, et beaucoup de curiosité. Je sais qu'il n'a pas hésité à entreprendre, seul, des choses qui lui tenaient vraiment à cœur (un voyage en Iran, un stage en Corée...) C'est aussi pour ça que j'ai fondu pour ce garçon : parce qu'il est indépendant, et que je ne peux pas m'attacher à quelqu'un qui ne serait pas indépendant.
Parfois, quand on se regarde lui et moi, j'ai l'impression de me reconnaitre en lui, moins dans la personnalité ou dans le caractère, que dans la morphologie, dans la structure physique et mentale, dans les réflexes, dans des sortes d'antécédents physiques et psychiques très profonds, comme si nous étions issus d'une ancienne et même famille, comme si nous avions été frères de sang, dans des vies antérieures, et qu'à cause de cette sensation de familiarité que j'éprouve en sa présence, je pouvais m'imaginer vivre avec lui – de la même façon que j'ai pu vivre avec mes parents et mes sœurs au jour le jour pendant 25 ans.

Mais est-ce vraiment de l'amour ? Ou du délire ? Un énième idéal que je m'invente ?
Il faut dire, je ne suis plus amoureux depuis longtemps. Je ne sais plus ce que c'est, l'amour. Mon cœur est devenu tout sec, tout ratatiné, c'est triste.

En tout cas, je sais qu'il n'y a aucun espoir. Mardi dernier, en sortant du cours d'allemand, on a fait quelques courses rapides ensemble au Monoprix. Je sentais bien qu'il ne pensait qu'à la soirée foot qui l'attendait chez un pote juste après, qu'il n'avait aucune réelle envie que nous fassions nos courses ensemble comme un vieux couple, et que je lui collais dans les baskets plus qu'autre chose.
Mais il est trop amical et trop poli pour me le signifier brutalement.

Et je ne veux pas perdre le peu que nous partageons.

Jeudi 1er mars 2018

Quelques concerts.

Loney Dear. Est-ce sa voix habile et plaintive, ses harmonies mineures, son style décontracté ? En tout cas, pas déçu. Ai même versé des petites larmes. Retrouvé l'état d'esprit de mes concerts rouennais d'antan, quand j'allais voir Pulp ou Divine Comedy en concert à l'Exo7, et que j'en ressortais tout chamboulé, plein d'une envie renouvelée de faire, moi aussi, de la musique.

Nourris Prolo, le chat d'I., partie en vacances. Pauvre chat de 19 ans, très affaibli, dont je m'occupe pendant une semaine. Créature chétive, efflanquée et fragile comme de la dentelle, décharné et engourdi par la dénutrition – ou la maladie, on ne sait trop –, que je soulève et repose avec d'infinies précautions, que j'accompagne à la cuisine pour lui donner à la cuillère de la pâté diluée avec de l'eau, car il ne peut plus rien mâcher, et qui, après avoir fait l'effort d'ingérer ce qu'il peut, s'approche lentement de moi sur le canapé, et se laisse tomber sur mes genoux. Je sens, contre mes doigts, les coussinets tout froids de ses petites pattes. Je le caresse très doucement, je voudrais lui donner de la chaleur, de la vie. Il ronronne un peu, mais le simple fait de ronronner semble lui coûter. Il me fait une peine incroyable.
Dehors, il fait nuit, il gèle, ce sont les journées les plus froides de l'hiver, dit-on.
Quand je le quitte, il se tient immobile sur un sofa, devant un radiateur, la tête tombante, l'esprit ailleurs.
Dans la nuit, sous mes couvertures douillettes, je me réveille parfois et je repense à lui, lui qui attend tout seul dans le froid de son appartement. Quand je reviens le soir suivant, je m'attends au pire, au moment d'ouvrir la porte.
Mais à force de patience, et en expérimentant plusieurs pâtés pour chat, je remarque qu'il mange chaque jour un peu plus, et qu'il reprend vie. Pourvu que cela dure.

Dimanche 4 mars 2018

J'ai une capacité épatante à me présenter aux autres sous mon plus mauvais jour. Et je m'en amuse. Je m'imagine qu'en faisant ça, je veux dire, en me parant de mes vêtements les plus repoussants, par exemple, en me la jouant pessimiste, passif et hyper-blasé, je fais preuve d'une sincérité et d'une honnêteté qui me seront récompensées. Qu'on appréciera mon naturel, ma franchise. Qu'on saura distinguer, derrière la laideur de mes défauts, la beauté de mon âme. Sauf que pas du tout, si j'ai paru pessimiste, passif et hyper-blasé, alors j'en subirai les conséquences, comme tout le monde.

Dernier exemple en date, lundi dernier : débarque chez moi une grande pouliche dénichée sur Grindr. De la même façon que j'évite d'en trop savoir sur un film que je m'apprête à aller voir au cinéma (me contentant d'en connaître le nom du réalisateur, par exemple) afin – on l'a compris – de me réserver une bonne surprise, je m'étais arrangé pour tout ignorer de l'individu qui s'invitait chez moi ce soir. Aucune question, rien. Je me souvenais juste qu'il était mignon sur ses photos, sur toutes ses photos, ce qui, sur le moment, j'avoue, m'avait paru le plus important. Et lui, curieusement, ne m'avait pas questionné non plus. Pas même exigé un détail sexuel, du genre actif-passif, t'aimes quoi, tu suces, etc., l'interrogatoire habituel que tous les pédés ne peuvent s'empêcher de faire subir, à un moment ou à autre, au poisson qu'ils tiennent au bout de leur fil. Etrange. Je commençais à me dire qu'il y avait anguille sous roche, que c'était louche, surtout qu'il semblait très désireux de me rencontrer. Une personne très désireuse de me rencontrer ? Ça doit être une sacrée emmerdeuse. Ou un cambrioleur. Ou un fou. Mais on s'était échangé des SMS dans la journée, et les siens m'avaient paru normaux, bien écrits, équilibrés.
Vraiment bizarre.
Et donc le voilà qui déboule chez moi à 20h.
On se claque la bise en se regardant à peine, comme deux vieilles copines qui se sont vues encore la veille, et il pose une bouteille de Haut-Médoc sur la table, paf. Je proteste, bien sûr, sur le mode Oh il ne fallait pas, alors que j'ai les yeux qui brillent aussitôt (à la vue de la bouteille) (lui, je ne vois pas bien sa tronche, car j'ai ôté mes lunettes, par coquetterie, autant que pour ne pas contrarier ma libido, au cas où il ne se révélerait pas aussi mignon que sur ses photos).

De tout à trac, il m'explique que, comme il ne savait pas si j'avais envie d'un plan cul ou d'autre chose, il a jugé bon d'amener cette bouteille de vin.
Au lieu de lui répondre qu'on la boirait après avoir fait plus ample connaissance, et là, de l'attirer dans mes bras pour l'embrasser, comme la vamp entraine sa proie dans son piège de volupté, je me contente de lui ricaner à la figure, et de déclarer platement que moi non plus je ne savais pas ce que nous allions faire ensemble. Là dessus, je sors d'un placard deux vulgaires verres de cantine dont je m'excuse en gloussant, en prétextant que mes verres à pied sont sales, je me précipite sur mon tire-bouchon pour ouvrir sa bouteille, en débitant je ne sais quelle sottise, et nous voilà partis pour pérorer pendant une heure, avec moi qui ne m'épargne aucun effort pour me rendre godiche à souhait, en me lamentant de mon absence de volonté et de pragmatisme (afin d'expliquer pourquoi mon appartement est aussi décati par exemple, ce dont il se moque éperdument), en riant de ma propre stupidité, de mes incapacités, inaptitudes, échecs, etc.
Lui, au contraire, s'avère pas si débile : cultivé, travaillant dans le milieu humanitaire, agréable, sensible, à l'écoute, fait du théâtre, et, last but not least, fraîchement séparé de son copain après des années de vie commune. Voilà, c'est donc pour ça qu'il a l'air normal ! Il vient de rompre, et il est sur le marché depuis peu ! Vite, vite, il faut saisir l'occasion, lui foutre le grappin dessus ! Sauf que son téléphone se met à sonner soudain : c'est son coloc qui a oublié ses clefs. Putain de coloc ! Ah, je vais devoir te quitter cher Baptiste... Je suis vraiment navré, ajoute-t-il sans grande conviction. Et moi, apprenant ça, qui continue sur le même mode je-m'en-foutiste, amusé, genre, mais c'est pas grave du tout, ça nous donnera une occasion de nous revoir, hi hi hi, en sifflant mon verre et en me goinfrant de pistaches.
Il me quitte une demi-heure plus tard, sans que rien n'ait été consommé (à part son Haut-Médoc, pas mal d'ailleurs). Je m'obstine à vouloir l'accompagner au métro, en lui parlant de Prolo que je dois aller nourrir. Au fond de moi, j'espère malgré tout le revoir. Mais à la manière précipitée, un peu inattendue, dont il se précipite vers la bouche de métro après m'avoir fait une bise, je comprends que cela ne sera pas le cas, et qu'un petit texto de rattrapage ne sera pas suffisant.

Verdict : zéro, zéro pointé pour ma performance.

[note ultérieure : effectivement, le SMS de rattrapage ne sera pas suffisant ; mais peu importe, cette greluche barbue était finalement bien précieuse et sucrée, comme du miel, j'en aurais fait une indigestion en cinq sec]
[La semaine suivante, rebelote avec un autre gus. Cette fois-ci, je ne le laisse poser aucune bouteille sur la table, et je lui saute dessus en arrivant. Un excellent coup, 20/20. Mais de mes succès, je ne sais pas pourquoi, je n'ai jamais envie de parler, en plus d'avoir tendance à les oublier.]

Dimanche 18 mars 2018

Week-end à Lyon, avec Ch., Cl. et D.
Ciel plombé, températures frisquettes. Mais humeur légère, porté que j'étais par le plaisir de les retrouver.

Etrange de se retrouver avec ces filles que j'ai si souvent fréquentées dans les années 90. Dire que nous nous connaissons, Cl., D. et moi, depuis la seconde, donc depuis, voyons... 28 ans.

Ch. avec sa fille S.
M'arrange généralement pour éviter les enfants, mais là, pas le choix.
Courageux de la part de C. d'élever ainsi sa fille toute seule. Fait ça avec sérieux, amour, et justesse, mais également avec cette nonchalance qui la caractérise, et qui la conduit à speeder en catastrophe au dernier moment.

Cl. ne supporte décidément plus l'alcool. Deux verres, et hop, tous les chevaux de sa névrose familiale sont lâchés. Névrose ou folie, je ne sais pas. Dit ne se souvenir de rien, le lendemain, des aveux éthyliques dont elle nous a gratifié, et de son discours égocentrique de mère-ivrogne. Au restaurant Les Demoiselles de Rochefort, le sujet a été abordé directement. Elle en était bien consciente.
Me fichait quand même bien la honte au restau (pénétrant dans les cuisines, s'embrouillant avec un serveur, etc.) Elle a perdu sa joie de vivre, et ce qui, à l'adolescence, m'amusait et passait pour de l'excentricité, ou de l'humour, peut s'interpréter aujourd'hui, avec le recul, comme les signes avant-coureurs de son hystérie.

Et puis D., équilibrée, écolo et végétarienne, avec qui je visite rapidement le musée des Beaux-Arts le dernier jour, et que j'accompagne jusqu'à la Part-Dieu en fin de journée, sous un ciel encore hivernal.

Dimanche 1er avril 2018

Je fais des rêves sentimentaux.
Cette nuit, j'étais assis sur des marches, et je me sentais profondément abattu. Triste à un point de rupture.

Et puis un jeune inconnu, d'une vingtaine d'années à peine, venu d'on ne sait où, et qui avait – on ne sait comment – lu dans mes pensées, s'approche de moi, s'assoit à mes côtés, et, poussé par sa sensibilité et sa nature généreuse, me demande avec douceur si je vais bien. Je le regarde, interdit, j'essaye de me composer une attitude, je le remercie de sa gentillesse, et puis je cède, et nous tombons dans les bras l'un de l'autre.

Le tout sur une chanson (un peu étrange, tirée du plus profond de mon imaginaire, ou de ma mémoire) dont le refrain lancinant faisait : Take me... away. Take me... away.

Jeudi 19 avril 2018

Milan.
Pluie ininterrompue.
Hébergé chez une certaine Laura, qui vit avec son fils de 13 ans dans un appartement de classe moyenne, assez loin du centre, mais proche de l'aéroport de Linate, où j'atterris sur les coups de midi. Sur sa photo de profil Airbnb, elle apparaît, majestueuse, à contre-jour, dans l'encadrement d'une porte, genre Claudia Cardinale s'apprêtant à entrer en scène. J'arrive chez elle. C'est un petit hanneton fripé aux cheveux tout noirs et tout secs qui m'ouvre la porte. Quant à son fils de 13 ans, que j'imaginais ragazzo pasolinien, échappé d'un film de Visconti, ce n'est qu'un adolescent joufflu et maladroit, et complètement indifférent à mon sort.
Et puis la pluie, la pluie, la pluie...
Dîner minable dans un restau de fripouilles du quartier de Ticinese, où un groupe de 6 jeunes touristes chinois, assis autour d'une table ronde, consultent silencieusement leurs smartphones.
Bref, une journée pas fantastique à Milan, journée qui ne fait rien pour dissiper le préjugé négatif que j'avais déjà sur la ville.

Le lendemain, promenade sur les bords du lac de Côme. L'air est humide, mais la pluie a cessé, et le soleil fait son apparition, entre deux nuages. Visite de la villa del Balbianello, que j'atteins en sueur vers 17h (me suis tapé l'ascension de la colline qui la surplombe, après m'être trompé de chemin).
Joli jardin. Paraît qu'on y a tourné un James Bond. Jeux d'ombres et de lumière sur le lac. Nuages cotonneux accrochés aux cimes.
De retour au petit village de Lenno, je m'achète une glace sur le port, quasi désert, en attendant mon bateau pour Menaggio. Coucher de soleil étonnant sur le lac, baigné d'une lumière mystique d'argent et d'anthracite.
La pluie se remet à tomber au moment où j'atteins mon auberge de jeunesse.

Dîne au restau de l'auberge, où quelques touristes américains, ou australiens, se montrent leurs photos de la journée.

Le lendemain, crachin sur Menaggio, crachin qui s'arrête heureusement lorsque je débarque à Esino pour la visite de l'élégante villa del Monasterio.

Arrivée à Turin en fin de journée, après un rapide transit par Milan Centrale.
L'air est plus sec, le soleil se montre enfin. Un peu surpris par la taille de Turin, et par son trafic automobile frénétique. Loge dans un studio pas loin de la gare, à proximité de la piazza Madama Cristina, un quartier populaire dont je découvrirai avec stupéfaction, à minuit, en rentrant, que c'est un aussi quartier branché, et fort animé la nuit. L'appart est sombre et sent le tabac.

Le lendemain, samedi, je fais trois courses au marché du coin, puis je me mets en route pour la gare routière, d'où part mon car pour Grenoble.
Traversée des Alpes par le tunnel du Fréjus. Méditations.

Passe la nuit chez JC et B., dans leur agréable maison sur les hauteurs de Grenoble. Le lendemain, déjeuner sur la terrasse, face au massif de Belledonne.
Promenade en vélo, avec Benoît, jusqu'à une cascade des environs.
Retour sur Paris, un peu à contrecœur, par le dernier TGV de la journée.

Dimanche 27 mai 2018

Marrackech.
Vision onirique de la place Jemaa el-Fna, où je débarque sous une pluie battante, à la nuit tombée. Nuances de gris et d'ombres. Parfums d'épices, d'urine et de crottin (les carrioles à touristes se sont rangées sous les arbres du square), physionomies arabes toutes piteuses sous la pluie qui dégouline sur les visages, délicieuse sensation de dépaysement.
Je trouve mon riad sans difficulté, à une encablure de la place, en évitant les flaques.
Comme tout est sombre, dans ces villes méridionales aux rues étroites et aux maisons sans fenêtres, quand il ne fait pas beau ! Le préposé à l'accueil consulte son registre d'un air las. Ma chambre s'avère spartiate, mais elle fera l'affaire, et le patio sur lequel elle donne est assez mignon, avec ses plantes et sa fontaine centrale. Je reste assis sur mon lit quelques minutes, à écouter le bruit de la pluie qui ruisselle.
Tente une incursion dans le quartier des alentours, mais renonce assez vite à cause du temps, et me résous finalement à dîner dans un restau-snack, donnant sur la place, un boui-boui qui se révèle bon et pas cher, et où je reviendrai plusieurs fois.

Le lendemain, agréable petit déjeuner sur le toit de mon riad, dans une éblouissante lumière grise – la brume se lève lentement – et plein du chant frénétique des oiseaux. Jolie vue sur les toits de la ville. J'émerge de mes songes dans la beauté. Guêpes qui se noient dans les coupelles de confiture.

Grande promenade dans les souks, dès 10 heures du matin. Les commerçant ouvrent à peine leurs échoppes, ils ont encore trop de sommeil dans les yeux pour m'alpaguer. La medersa Ben Youssef est en travaux, je me rabats sur le musée de la Ville, à deux pas, un attrape-couillon où s'exposent trois babioles et quelques photos du Roi, et où s'agglutinent les touristes français qui viennent y faire pipi. Le soleil est maintenant généreux.
Pause au musée de la photographie. Vieilles photos de Marrakech en noir et blanc, intéressant. M'achète un sandwich roboratif à la pomme de terre dans une ruelle au hasard, que j'avale avec un peu de honte, dans un coin, car le Ramadan vient tout juste de commencer (je comprends assez vite, cependant, que cela ne pose guère de problème dans une ville comme Marrakech, nourrie du tourisme et de ses vices).

Remonte jusqu'aux jardins Majorelle, délicieuse enclave de fraicheur et de couleurs, dont le calme et le raffinement tranchent avec le chaos et la poussière des boulevards des alentours. Stèle phallique un peu incongrue dans un coin, à la mémoire d'YSL et de Pierre Bergé. Des extraits du film Saint-Laurent me reviennent en tête, l'élocution particulière du personnage.
Rentre par l'Hivernage, alors que le soleil descend sur l'horizon

Le lendemain, je prends un car pour Essaouira.
Les paysages à la sortie de Marrakech me rappellent un peu l'Andalousie. Encore quelques kilomètres et puis c'est le désert qui fait son apparition, austère, presque lunaire. Pause d'une vingtaine de minutes dans un village un peu morne, plein de constructions en béton inachevées. Les serveurs des restaurants qui accourent avec leur menu dans la main. On repart. Les troupeaux de moutons maigrichons accompagnés de leur gardien, sur le bord de la route. Le paysan en djellaba sur son âne. Dans le bus : rien que des jeunes routards occidentaux, avec leurs sac-à-dos, leurs écouteurs dans les oreilles, le nez dans un smartphone ou dans de la bouffe. Discute un peu avec mon voisin, un jeune Californien poli qui voyage solo comme moi.

14h, Essaouira nous apparaît enfin au détour d'un virage.
Le vent du large, l'horizon qui s'élargit, la lumière éblouissante de l'océan. Après la poussière et la promiscuité de Marrakech, quel plaisir ! Je flâne avec ravissement dans les ruelles de la vieille ville, dont les murs blancs et bleus éclatent sous le soleil. Grignote un sandwich tout en marchant. Deux jeunes morveux, dont j'ai ignoré superbement les appels, se moquent de moi à distance. Les habitants qui s'activent dans leurs commerces. Le marché aux poissons, au bout de la grève, entre deux carcasses de bateaux qu'on retape : raies, maquereaux, soles, sardines, étalés sur des morceaux de toile à même le sol, qu'on éventre sans pitié, et dont les restes sanguinolents attirent des nuées invraisemblables de mouettes.

Retour vers 21h sur Marrakech, qu'un orage vient tout juste de lessiver.

Le lendemain, promenade dans les quartiers sud de la ville – le Palais Bahia, les Tombeaux Saoudiens – malheureusement pris d'assaut par des hordes d'Espagnols en voyage organisé, une marée humaine assourdissante qui transforme ces lieux certainement fort jolis en attractions à kéké. Se bousculent les uns les autres, se plaignent de ne pas pouvoir faire leurs selfies tranquillement. Des petites chinoises, sur leur 31, se prennent en photo sous les portiques en stuc finement ouvragé en prenant des poses ridicules. Les vieux gardes marocains observent cet étalage de vulgarité sans broncher, blasés. Finis par m'enfuir dans l'ancien quartier juif, à deux pas, où je passe d'un extrême à l'autre, et où aucun Espagnol en chemisette n'osera s'aventurer. Labyrinthe inextricable, population miséreuse, enfants gais qui jouent dans la rue, on me regarde d'un drôle d'air parfois.

Déjeune d'une excellente tajine, sur une table dans la rue, juste en face des remparts du palais Badiî, remparts sur le faîte desquels quantités de cigognes ont établi leurs nids, et dont j'observe pendant quelques minutes le manège des mamans nourrissant leur progéniture. Le patron m'offre le thé, me fait oublier les marchands de tapis du centre-ville.

Comme à Istanbul, comme à Grenade, beaucoup de chats errants ici – ils ne doivent pas survivre bien longtemps – qui dorment dans les terrains vagues, se nourrissent aux tables des restaurants, et qu'on entend parfois miauler sans raison.

Le casse-pied. « Mon ami... Where do you come from? » On s'y fait sans s'y faire. Je le repère à deux cent mètres à la ronde, parfois même en vision périphérique, je le vois qui s'approche, qui se prépare à m'accoster. On s'en décolle heureusement sans peine. Quelques uns cependant sont méchants : ceux-là, je les reconnais à leurs lunettes de soleil, et à une expression mauvaise qu'ils gardent toujours au coin de la bouche. Une fois éconduits, la liste de leurs jurons est invariablement la même : Fuck off ! Racist ! Jewish !

Dimanche 24 juin 2018

Munich.
Retrouve pour la 3ème année consécutive mon couple de précieuses de la Marsstraße. Toujours le même exercice linguistique avec elles au petit déjeuner, un petit déjeuner toujours aussi royal, servi dans de la porcelaine, ou presque, sous le regard d'une gravure austère de Beethoven. Me sens plus à l'aise avec Al. qu'avec Th., Th. qui est bouffi comme un cochon bavarois, et dont je ne sais si ce sont ses origines germaniques qui lui donnent ce caractère plus brut, plus tranchant, là où Al., canadien d'origine, arrondit les angles naturellement comme un Anglo-saxon.
Déambulations paresseuses dans les parcs de Munich.
Dîne à Chinesischer Turm.

Le lendemain, prends le train pour Chiemsee, vaste étendue d'eau aux confins de l'Allemagne et de l'Autriche. Visite le château de Herrenchiemsee, dernière œuvre inachevée de Louis II de B., à la décoration folle, création peut-être encore plus délirante – par sa munificence – que les châteaux de Neuschwanstein et de Linderhof. On se demande comment un souverain pareil a pu régner aussi longtemps. Un énième exemple des folies auxquelles une âme dérangée – encore que celle-ci l'était sans méchanceté, ce n'était qu'un petit garçon qui se refusait à grandir pour continuer à vivre ses rêves romantiques – peut donner naissance lorsqu'elle se voit accorder le pouvoir. Bon, le patrimoine que laisse Ludwig sera toujours plus fascinant que les activités superficielles, ou mesquines, dans lesquelles certains privilégiés peuvent se complaire. Mais voir aujourd'hui tous ces touristes lambda, aux origines plus ou moins modestes, défiler en nombre dans ces châteaux hors de prix, et s'émerveiller, avec des Ooooh et des Aaaah, des caprices exorbitants d'un monarque misanthrope me laisse quand même une impression bizarre.

Promenade sur la ravissante île de Frauenchiemsee ensuite, toute baignée d'une chaude lumière de fin de journée. Sur un coin de plage, j'enfile un maillot de bain, et je plonge dans l'eau délicieuse du lac, en admirant, posée sur l'horizon, la silhouette bleutée des Alpes. Moment d'extase.
Rentre sur Munich vers 21h, et dîne à l'Augustiner Keller.

Excursion à Regensburg le lendemain.
Train tchèque, vétuste, avec des compartiments mal ventilés, qui me rappelle le trajet Gdansk-Wroclaw de l'été dernier. Ratisbonne donc, ville ancienne, aux ruelles médiévales, et complètement endormies, car nous sommes dimanche.
Moi-même je suis somnolent toute la journée, malgré une longue nuit de sommeil. La faute à un air trop lourd peut-être : un orage gronde au loin, sans jamais se décider à approcher.

Tous les fruits sont dans la nature...
Me traîne sur les berges arborées du Danube, en m'accordant de petites pauses sur les bancs publics. Depuis plusieurs semaines, l'écran de mon smartphone a des problèmes, qui m'empêchent d'accéder à Grindr. Ce serait quand même bien que je me lie avec des Teutons, depuis le temps que je me rends en Allemagne... Mais je trouve les Allemands aussi sauvages et maladroits que moi. (Une fois, un cycliste passe dans la rue, et je lui souris ; voyant cela, il me regarde avec une expression stupéfaite, comme si j'avais fait l'incongruité du siècle)
Petit moment de joie quand même, durant cette molle journée à Regensburg : cette bière et ces saucisses que je déguste sous un parasol, dans un Bratwuststube au pied du vieux pont de pierres.
La pluie se met à tomber sur Munich au moment où mon train entre en gare, vers 21h. En tee-shirt, je n'ai pas le choix que de grignoter dans l'un des restaurants de la gare (que je commence à bien connaître !)

Le lendemain, je débarque à Stuttgart avec tout mon barda. Regensburg m'avait endormi, Stuttgart me réveille. On ne peut pourtant pas appeler ça une très belle ville. Déambule le longs de ses artères commerçantes anonymes à la recherche d'un bermuda (car il paraît qu'il va faire chaud). Sensation d'opulence. Cette ville est riche, et n'a pas à rougir face à Munich sur ce plan-là. Pour le reste, c'est à dire pour le flâneur naïf comme moi, on ira voir ailleurs.
Seul élément remarquable : les bois, les vignes, les coteaux que l'on aperçoit, à l'horizon, depuis les rues piétonnes, et qui semblent vous lancer un appel.

Je loge assez loin, en banlieue, au sud de la Fernsehturm, dans une cave aménagée sous une petite résidence de classe moyenne.
Les Allemands rechignent à s'entasser en centre-ville : dès que la place vient à manquer, ils construisent des villes nouvelles, en périphérie, qu'ils relient au centre avec des transports efficaces.

Tübingen.
Bourgade universitaire au sud de Stuttgart, avec bégonias et pétunias aux façades. Les étudiants y prennent leur pause-déjeuner assis au bord du Neckar, dont le flot tranquille semble avoir imposé son rythme à toute la ville. Déjeune sur une terrasse de la place de l'ancienne Mairie, illuminée de soleil. L'omniprésence des étudiants et des jeunes couples avec marmots, dont les vélos-remorques sillonnent les pistes cyclables, atténue le côté carte postale d'une ville bien coquette. Rentre sur Stuttgart à la nuit tombée, dans un train à demi vide.

Le lendemain, mercredi, ICE pour Freiburg-im-Bresgau, via Karlsruhe.
Freiburg, ville du sud du Bade-Wurtemberg, sur l'axe Francfort-Bâle. Mets mon sac à la consigne, puis vais me promener en ville. Ciel sans nuage, lumière éblouissante, chaleur estivale, ambiance particulièrement méridionale. Me cale l'estomac à la Brauerei Feierling, où je tombe par hasard. Je ne me lasse pas de ces grands Biergarten : de leur cadre verdoyant, de la simplicité de leur protocole, de leur mixité sociale, de leur rapport qualité-prix.

Loge chez un couple d'ex-soixante-huitards (ou que j'imagine comme tels) : un couple de quinquas, routards, férus d'Amérique du sud et de tango. Bouquins d'art et de voyage posés sur les étagères, photographies en NB les montrant à l'autre bout du monde. Mobilier de brocante, guitare rangée dans un coin. Pas pressés pour réparer le robinet qui goutte, pas du genre à mettre un verrou aux chiottes. C'est bien, je ne me sens pas dépaysé chez eux au moins. Je grignote dans le quartier, sur une placette. Ambiance méditerranéenne. Les étudiants qui picolent assis à même le trottoir, un petit enfant tout nu qui joue dans une fontaine avec son père.
Rassasié, j'hésite à prendre un verre ailleurs. Mais je suis cuit, allez, on rentre à l'appartement. Mes logeurs ont mis du folk-rock. Elle, je l'entends rigoler régulièrement, je pense qu'ils ont un peu bu et je me demande même s'ils ne sont pas en train de danser tous les deux, au salon, alors que je suis maintenant étendu sur mon lit. Mais à minuit, tout est plongé dans le silence et la pénombre : on se lève tôt pour aller bosser en Allemagne, même ici, même à Freiburg.

Le lendemain, incursion en Forêt Noire. Courte étape à Titisee, dont les berges du lac, dès 10h30, sont envahies par des meutes de touristes chinois déboulant d'on ne sait où. Horrifié, je remonte presque aussitôt dans mon bus, pour en redescendre à Donaueschingen, village célèbre pour abriter la source du Danube. Guère le temps de profiter de son joli parc et de son petit musée d'art moderne – un peu inattendu ici –, puisque dès 14h, je monte dans le Schwarzwaldbahn direction Offenburg, un trajet que j'interromprai à deux reprises : à Triberg d'abord, pour y admirer ses fameuses chutes d'eau (respirer soudain l'odeur de la montagne me fait monter les larmes aux yeux), ma foi fort touristiques, puis à Gengenbach, énième village médiéval bien propret (je vais finir par faire tous ceux d'Allemagne), où je me rafraichis les pieds dans un ruisseau, et où je sirote un petit Riesling sous un balcon couvert de vigne, pendant qu'une cigogne, perchée sur un toît, claque du bec.

19h00, changement à Offenburg. Sur les quais, de nombreux lycéens qui attendent. Je grimpe pour ma part dans un train régional minuscule destination... Strasbourg. Tandis que notre train traverse les champs de la plaine du Rhin, sous une lumière de fin de journée, je regarde les passagers. Un curieux mélange de population : des Allemands rentrant chez eux, le visage las des tracas du quotidien, et puis des touristes comme moi, s'apprêtant à changer de pays, le bagage à la main. Je descends à Kehl, et grimpe immédiatement dans un tramway pour le centre-ville.
Strasbourg. Reprendre contact avec le fouillis et la frénésie françaises, tandis que dans l'air, au dessus de la ville, s'élèvent des rumeurs, des chants, des accords de guitares... Mais qu'est-ce que c'est que ce ramdam ? On est en France, d'accord, mais quand même. Bon sang, nous sommes le 21 juin, c'est la fête de la Musique, j'avais oublié.

Strasbourg
Je finis par trouver l'immeuble où je suis censé loger, juste à côté des hôpitaux de la Petite France. Persuadé que je vais être hébergé par une étudiante allemande timide arrondissant ses fins de mois avec Airbnb, je suis un peu surpris d'être accueilli par une femme d'une cinquantaine d'année, assez volubile, parlant très bien le français, vivant avec son chat et sa fille, une jeune adolescente dont je ne connaîtrai d'ailleurs rien d'autre que la voix (elle s'est enfermée dans sa chambre, à la porte de laquelle elle a accroché un avertissement "Happy people only"). L'appartement est particulièrement bordélique et bohême : bouquins et BD abandonnés en vrac le long du mur du couloir, bazar stocké sous les chaises plutôt que dans des meubles, gros galets de plage au fond du lavabo pour faire joli, invraisemblable superposition de tapis synthétiques en tout genre au sol, etc. Aux murs, des plans de métro de villes du monde, des dessins d'enfant. Dans ma chambre, un poster de la dernière rétro de Walker Evans à Beaubourg (que j'ai ratée). Et un gros matou gris qui me regarde d'un air stupéfait lorsque je pénètre dans l'appartement silencieux et plongé dans le noir, vers 23h, après m'être alourdi d'une choucroute dans un restau du coin.

Le lendemain, le soleil est encore généreux, mais un air océanique a brutalement rafraichi la ville.
La dernière fois que je suis venu à Strasbourg, c'était avec S. et F., en prépa HEC, il y a quoi... 25 ans ? J'ai du mal à le croire. C'était la fin de l'automne, il faisait nuit tôt.
Je visite la cathédrale, le musée d'art moderne. Ville intéressante que Strasbourg : dynamique, population jeune, patrimoine bien mis en valeur, urbanisme qui fait la part belle aux piétons et au tramway, couplage tradition/modernité. Un retour en douceur sur la France.
TGV pour Paris vers 20h30.

Me demande parfois à quoi riment ces petits voyages que je fais à droite, à gauche. Je suis gagné par une espèce de lassitude, comme ça, je n'arrive plus à m'émerveiller – en tout cas, pas à m'émerveiller autant que ce que j'escomptais – et je ne sais pas pourquoi. Enfin, si, les raisons, je les connais bien, depuis le temps. Parfois, c'est qu'une angoisse est là, latente, une angoisse névrotique qui m'empêche de profiter de ce que j'ai entrepris. Parfois, c'est qu'inconsciemment je recommence à me dévaloriser : ce que je fais est nul et ne sert à rien, je suis moche et sans intérêt, et c'est pour ça que l'on ne m'adresse pas la parole. Parfois c'est un stress sournois qui s'est installé, et la fatigue physique qui va avec ; je ne parviens pas à lâcher du lest. Parfois c'est une authentique tristesse, un besoin de sociabilité qui ne se réalise pas, une solitude que j'arrive à bien gérer d'ordinaire, et qui soudain me pèse plus particulièrement.
Le traitement de tous ces symptômes, il est bien connu : on n'a qu'à suivre, et réaliser, ses désirs profonds.
Mais que faire quand on ne sait plus quels sont ses désirs ? Ou quand on a l'impression qu'ils nous ont déserté ? Quand on voudrait juste s'allonger, fermer les yeux, ne plus penser à rien.
Quand on voudrait quoi ? Aimer quelqu'un ?
Même pas sûr.

Vendredi 6 juillet 2018

Dimanche 8 juillet 2018

Chaleur persistante depuis plusieurs semaines. Chaque année désormais j'appréhende l'été. L'été à Paris est plus éprouvant que jamais, avec ces canicules à répétition, la pollution, la promiscuité, le bruit, les locations Airbnb des voisins, leurs apéros...

Dimanche, plan Q au fin fond des Yvelines.
Après une heure de train, vingt minutes de vélo dans une cambrousse grillée par le soleil.
Je n'ai pas l'adresse exacte, je dois lui envoyer un SMS à l'entrée du village, devant la gendarmerie.
On s'est rencontré le week-end dernier à la gay-pride. On a pris un verre, rien de plus.
Le voilà, il sort de son logement de fonction pour m'ouvrir la porte. Il est accompagné d'un petit chien qui aboie. On se fait la bise. Il me fait entrer chez lui.
Il fait frais chez lui.
Bâtiment récent, d'une douzaine de logements, le truc conçu pour séparer vie professionnelle et vie personnelle. Pas inutile quand on habite à vingt mètres de son boulot. Les fenêtres, placées à l'arrière, donnent sur des jardinets et des champs de blé. On ne voit donc pas ce qui se passe chez le collègue, quelles sont ses mauvaises fréquentations, les hommes qui se pointent chez lui le dimanche...
On s'installe au salon. Il ouvre une bouteille de limonade. J'ai transpiré, je suis un peu gêné. J'ai mis exprès une tenue cycliste en lycra pour le titiller, mais on fait comme si de rien n'était. Je tente de dissimuler mon embarras en m'émerveillant de ses plants de groseilliers, que j'aperçois par la fenêtre.
Au détour de la conversation, il m'avoue qu'il est un peu maniaque du rangement. Mais ça, je l'ai compris dès le début, vu l'état impeccable de son carrelage, et du "débarras" où il m'a invité à ranger mon vélo. Et puis, quel militaire n'est pas un peu maniaque, hein ? Je sais où je mets les pieds.
Murs tout blancs, seulement égayés d'une aquarelle d'après photo, une vue de la baie de Somme. A côté de la chaîne hifi, un CD de Claude François. Quelques balles d'un calibre impressionnant, exposées sur une étagère en verre, seul indice du métier du maître de maison. Un aquarium qui fait des bulles. Et le petit chienchien qui pose ses papattes sur mes genoux en tirant la langue.
Il lui demande tout le temps s'il veut aller faire un tour dans le jardin. Chercherait-il à l'éloigner pour favoriser le rapprochement avec moi ? Tactique inefficace, car l'animal continue à nous tourner autour en frétillant la queue. Et la friandise du toutou est programmée à 18h, pas avant. « Tu attendras » lui signifie-t-il après avoir regardé sa montre, sur un ton de mère à chat.

Il est maniaque, mais pas méchant. Il n'a pas prononcé une seule parole négative depuis que nous nous sommes rencontrés, la semaine dernière. J'apprécie, parce que les flics, parfois, ce sont de vrais pelotes de nerf, avec autant de tact qu'une casquette... D'ailleurs, j'oublierais presque que j'ai affaire à un flic. Mais ça ressort de temps en temps, dans ses manières. Ainsi, je lui raconte que j'aime bien faire des randonnées à vélo, et que, pas plus tard que le week-end dernier, j'ai fait une grande balade en Seine-et-Marne, le long d'un aqueduc, et que c'était fort agréable. « Mais c'était la gay-pride ! » s'exclame-t-il avec surprise, en roulant des yeux, comme un inspecteur qui aurait découvert une énorme contradiction dans l'emploi du temps de son suspect. « J'ai fait ça dimanche, le lendemain de la gay-pride » dois-je alors préciser.

Parfois, il dit nous, pour parler d'événements de son passé.
– Nous ?
– Avec mon copain.
– Ah... Vous êtes séparés ?
– Oui.

Je ne l'interrogerai pas davantage sur le sujet. Dans l'ensemble, j'évite de trop l'interroger, surtout sur son métier (alors que c'est justement ça qui pique ma curiosité). Lui aussi se retient de me questionner, ce dont je lui suis reconnaissant. Je n'aime pas parler de mon boulot idiot, ou du pourquoi de mon célibat.
Est-ce qu'il est mignon ? Je ne sais pas. Il a de beaux yeux bleus, oui, mais il devrait faire un peu de sport, le gras commence à s'inviter. « Pas le temps » s'excuse-t-il. Je l'observe encore. Non, il n'est pas mal, il a dû être assez beau, plus jeune. En fait, il est comme moi, quoi, une sorte de vieux beau, la date de péremption n'est pas encore dépassée, mais limite. Bon, qu'est-ce que je fais ? Je reste ? Il me propose de me resservir de la limonade. Il est gentil et malin. Il s'abstient vraiment de dire quoi que ce soit qui pourrait me contrarier.

Toute cette discussion courtoise et policée finit par s'interrompre lorsque, debout l'un à côté de l'autre, devant la fenêtre, face aux champs de blé cramoisis, nous nous décidons enfin à nous embrasser.

Lundi 30 juillet 2018

Vue depuis la terrasse, au petit déjeuner
Quelques jours en compagnie de JC et B., dans une agréable maison de vacances appartenant aux parents de B., à St Cyr les Lecques, entre Marseille et Toulon.

Moments oisifs, à nous traîner entre la piscine et la terrasse.
Conversations tantôt sérieuses tantôt badines, tantôt à trois, tantôt séparément. Je connais mieux JC, évidemment, depuis le temps – 18 ans que nous nous sommes amis ! –, lui et son regard analytique, assuré, psychologique sur les choses, et son sens de l'humour. Mais je découvre aussi la personnalité de B., dont j'apprécie la curiosité, la modestie et l'intelligence. Ingénieur de formation, il me dit se passionner pour la sociologie depuis quelques années, thème qu'il aborde par la lecture (Weber, Bourdieu), avec la rigueur et l'attitude critique du scientifique, et aiguillonné par un certain rejet de son origine sociale.
Querelles domestiques régulières entre lui et JC, mais généralement pas méchantes et sans conséquence.

Le lendemain soir de mon arrivée, débarquent un couple d'amis à eux : T. et J. Discutons autour de la table du jardin, dans la pénombre nocturne, en jetant un œil de temps en temps au spectacle d'une éclipse totale de lune. Dimanche, promenade sur un sentier côtier caillouteux, une promenade rendue difficile à cause de la chaleur. Baignade dans une crique de rochers blancs. Mer remuante, où l'on perd pied rapidement. Jouons à un jeu de société après le repas.
De retour à la maison, sieste, barbotages dans la piscine, et lectures sur un transat.

Le souffle éthéré du vent dans les pins, le chant frénétique des cigales, le roucoulement des tourterelles, les protestations des pies, qui se disputent entre les branches d'un olivier, les grands papillons qui dansent au dessus des massifs de fleurs, les palmiers qui se déhanchent dans le vent, comme des pantins ébouriffés.
Sur la mer au loin, le sillage blanc des vedettes de luxe.
L'air sec et chaud des garrigues, qui glisse entre les mollets. Les effluves de pins et de lavande qui envahissent routes et jardins.

Rentre sur Paris la peau tatouée de coups de soleil et de piqûres de moustiques.
Visions des paysages du Midi, arides, défilant par la fenêtre de mon TGV climatisé, sous un grand ciel bleu de fin de journée.
Coup de blues ensuite, à repenser à ces moments de bonheur en compagnie de JC et B.