Journal 2008

Mercredi 9 janvier 2008

Petit intermède aux States, avec Nicole et Marteen.
Décollons de Roissy jeudi 27/12 au matin, atterrissons à Detroit International 8 heures plus tard.

Comme dit Marteen, il était une fois trois drôles de dames...
Ann Arbor est une ville essentiellement universitaire, une ville de gauche bien comme il faut, dont David occupe une petite maison, au bord d'une rue paisible, après la rivière Huron.
Quoique D. se considère plutôt comme un prof pauvre, salarié d'une fac de pauvres, l'american way of life saute aux yeux dans sa cuisine : grande cuisinière, énorme frigo, machine à laver et sèche-linge de géant.
La décoration vintage du reste de sa maison est soignée, soignée comme tous les autres intérieurs que je verrai aux USA d'ailleurs. A côté, je suis une vraie souillon et je vis dans un débarras.
Mais bon, passons sur ce décalage bassement matériel et totalement trivial qu'éprouve tout frenchie débarquant aux US.

La première journée, nous cheminons tous les quatre dans Ann Arbor. Faisons quelques magasins, visitons le bureau de D., dans sa fac. Le campus, en ce 28 décembre, n'est guère animé, car la plupart des étudiants sont de retour dans leur famille.
Le soir venu, nous sifflons gimlet sur gimlet au Aut Bar, le bistrot gay de la ville.
C'est drôle, un bar gay de province : tout le monde s'y retrouve, des ados fofolles au gros bear en passant par la cuirette hautaine et l'étudiant en droit policé.
Nous rentrons vers minuit, égrillardes, pour préparer le barbecue.

Le lendemain, nous faisons les courses pour le nouvel an, au Trader's Joe, un supermarché bio (ils disent organic). Nous restons scotchés devant les packagings, la profusion de produits - un rayon entier consacré aux biscuits apéritifs, il y en a même des anti-âge.
L'après-midi, nous traînons au Value World, un supermarché de la fripe, de la frusque mille fois portée et reportée, poussiéreuse à souhait. Les vêtements les plus ingrats que vous puissiez imaginer. Quelques bibelots, aussi : un rasoir électrique des années 80, des sets de table à demi décomposés, des voitures miniatures, et même une boîte de serviettes hygiéniques.
Nous fouillons éhontément dans les robes et les pompes de bonne femme. Nicole, que nous essayons de cacher discrètement, reste coincée dans une tenue trop petite et laisse échapper quelques vents par la même occasion, pour notre plus grande joie.
Dînons à Ypsilanti, dans une sorte de saloon populaire, où l'on avale d'énormes burgers et où l'on boit des litres de bière.
En sortant, le vent glacé souffle sur la petite ville. Une ligne de chemin de fer traverse le carrefour. De vieilles cylindrées sont exposées dans un garage.

Dimanche, par -5 degrés, nous parcourons en voiture les soixante kilomètres d'Interstate qui séparent Ann Arbor de Detroit.
Detroit est une ville ravagée. Ses gratte-ciels art déco témoignent pourtant d'une époque plus glorieuse, et ses larges avenues bordées d'arbres morts rappellent la cité riche, ouverte et élégante qu'elle fut probablement.
Aujourd'hui, les rues de la Motor Town sont désertes, si l'on oublie les quelques silhouettes de misérables qui errent, d'un pas lent, vers d'improbables destinations – des noirs, pour la plupart, vêtus chichement, le regard vide et depourvu de tout espoir.
Un petit métro aérien fait le tour du centre-ville. On le voit passer, entre les immeubles, en grinçant, tel un train fantôme. C'est absolument sinistre.
Mais les quartiers résidentiels qui s'étendent autour du downtown sont encore plus terrifiants. Ce sont des kilomètres et des kilomètres d'avenues au revêtement défoncé, crevassées de nids de poule, des boulevards à perte de vue, aux maisons fissurées, déformées, abandonnées, torturées, carbonisées. Des milliers de maisons, jadis droites et fières comme de nobles demeures américaines, des milliers de taudis maintenant, inhabitables et inhabités.
Le spectacle est tellement saisissant que vous ne pensez même pas à avoir peur.
De toute façon, quel voyou, quel bandit, irait se fourrer dans une ville pareille, où chacun est plus pauvre que son voisin ?

Nous avançons dans la voiture de D., en écoutant les Stooges.
Les quartiers, défilent, tous identiques. Comme un disque rayé, comme l'idée fixe d'un psychopathe.
L'ancienne gare, un vaste et austère bâtiment surmonté d'un hôtel, est ceinte de barbelés (il y a quelques années, c'était un squat).
Nous filons maintenant vers l'est, sous un ciel désespérément gris.
C'est dimanche.
Nous nous arrêtons dans une petite rue, où un artiste illuminé a recouvert les maisons abandonnées d'objets loufoques – des ours en peluches, des chaussures, des pneus. Comme un recyclage de la misère.
Où est-il, cet artiste ?
Il n'y a personne, dans cette rue comme dans toutes les autres, il n'y a qu'un gros chat de gouttière qui vient nous dire bonjour, avant de s'éloigner pour faire sa toilette.
Nous longeons le lac Saint-Clair maintenant, et traversons les quartiers huppés de Grosse Pointe. Tous les WASP, tous les riches blancs se sont réfugiés dans cette ville de banlieue, aux rues bien entretenues, aux résidences cossues et insouciantes.
La limite entre les deux mondes est saisissante.

Cousine Kate est anxieuse, avant l'arrivée des premiers invités
Pour la soirée du nouvel an, Marteen, Nicole et moi nous nous parons de nos plus belles tenues. Je n'y tenais guère, mais l'alcool aidant... Donc je suis cousine Kate, from Providence, et j'attends avec un peu d'appréhension l'arrivée d'un jeune mec, un yoguiste étudiant en science nat, avec une coquetterie à l'oeil comme dit la Nicole, que j'avais rencontré au Aut Bar deux jours auparavant, et que j'avais invité à la soirée.
Mais quel effet lui ferais-je, ainsi déguisé en grande dame du monde ?
Des collègues de D. arrivent, certains tirés à quatre épingles, mais j'ai déjà trop bu pour m'en soucier vraiment. On fait les folles, je tombe dans un pot de fleurs. Finalement, c'est d'un étudiant en lettres de D., un poupon placide et réservé, nageant dans un costume trop grand, que je n'aurais peut-être même pas remarqué si je l'avais rencontré en France, auquel je me scotche comme un bigorneau, avant de lui sauter au cou et de l'embrasser furtivement sur les lèvres, le cœur battant, alors qu'il s'apprête déjà à rentrer, sur le coup des trois heures du mat. Point de luxure, donc, mais un crush très adolescent que je ne croyais déjà plus possible, en mon petit cœur refroidi par le temps.
Nicole n'a pas froid aux yeux
Dehors, la neige est tombée en quantité, et a tout recouvert, tout embelli.
Il est parti, je suis triste, d'une tristesse de poivrotte, alors je prends mon manteau et je me précipite dans la neige à grandes enjambées. Dans le jardin du voisin, deux biches me regardent avec indifférence. Evidemment, le temps de dégommer mon appareil photo, elles ont disparu.

Le lendemain, D. doit déblayer son doorway. J'ai un peu la gueule de bois. Un promeneur tape la causette avec D., c'est un black qui connaît bien le quartier, il lui raconte que le musicien George Benson a habité tout près d'ici.
Brunch chez A., l'ex de D. Un intérieur épatant comme vous pouvez en voir dans les pages de la Maison de Marie-Claire.
Dernier verre au Aut Bar. J'appelle, le coeur indécis, mon étudiant timide de la veille, Aaron, qui nous rejoint.
Bataille de boules de neige en sortant.

Le 3, à l'aube, D. nous emmène, Nicole, Marteen et moi, à l'aéroport de Detroit.
D. raconte son milieu de prof de lettres et de cultural studies, les étudiants prétentieux, les profs intéressés, les coteries.

Prenons l'avion pour San Francisco.
Je survole les Etats-Unis avec Paul van Dyk dans les oreilles.
Escale à Phoenix, ville construite sur un désert.
Changement de saison.
Changement de température.
Phoenix, c'est l'un des hubs de US Airways. Il est midi. Dans les couloirs du terminal, il y a foule, et les américains marchent et se croisent, d'un pas décidé. La plupart sont en transit, comme on le serait à Châtelet Les Halles.
Par les baies vitrées, j'aperçois les montagnes arides qui encerclent la ville, et sur lesquelles semble se préparer comme un orage d'été. On se croirait à Nice.

San Francisco. Des palmiers, des petites maisons multicolores adossées aux collines, que grimpent de vieux tramways en grésillant gaiement. Des pédés à chaque coin de rue.
J'avais déniché un hôtel sur internet, entre Castro et Mission, un établissement gay qui s'avère tenu par un adjudant poli, discret et efficace, « la mère supérieure » comme nous l'appelons. Notre chambre sent l'humidité, mais le reste est très convenable.
D., notre mummy, n'est plus là pour s'occuper de nous, il nous faut nous débrouiller maintenant.
Pas de rencontre particulière, sinon ce petit couple fusionnel, sur lequel nous tombons un matin, dans la cuisine de l'hôtel, où nous prenons notre copieux continental breakfast. Ce sont deux mecs de Boston, 25-30 ans, aux larges épaules et aux visages d'ange, d'une politesse d'abord exquise, mais finalement assez fuyants.

Faisons du shopping.

SF est une ville agréable, presque provinciale. Son air marin me fait penser à quelque cité atlantique, et sa végétation persistante, à une ville du pourtour méditerranéen. Les habitants que nous croisons sont plutôt aimables et accueillants. Je ne sais pas si c'est sincère, mais au moins, c'est agréable.
Les contrastes sociaux sont assez visibles – les blacks n'ont manifestement pas de travail, et de nombreux SDF dorment sur le trottoir, devant la porte des magasins, qui s'ornent souvent d'un « No trespassing ». Mais ça semble plutôt calme. Les faits divers du San Francisco Chronicle se résument à un gamin mortellement mordu par un lion au zoo, à un piéton renversé par une voiture sur Market Street, à un homme mystérieusement shot dead aux abords de Mission, et aux 1600 personnes de la Bay toujours sans électricité après la violente tempête qui s'est abattue sur la Californie le lendemain de notre arrivée.
Il y a pourtant comme une vague mélancolie qui passe sur le visage des San Franciscains, le soir, dans leur tram.
Par moments, je me demandais si je pourrais y vivre. Partir, ne serait-ce pas la seule façon de me tirer de ma léthargie ?
Le côté gay de la ville est rassurant, et gênant à la fois. Rassurant, parce qu'on y retrouve une forme de communauté, un terrain familier, l'effet village. Gênant, parce qu'on ne s'y épanouit pas plus pour autant, et je me ferais peut-être plus facilement des amis dans un Aut Bar de Ann Arbor que dans une étuve overcrowded de Castro, où l'on danse, serré comme des sardines, sur les derniers tubes de poupées barbies R'n'B.
Plus au sud, Folsom Street est un ancienne rue gay alternative, du milieu cuir, fétiche. Un quartier en voie de gentrification comme dit Nicole. Rentrons (avec nos sacs en plastique Old Navy !) dans le Hole in the Wall, puis au Powerhouse, où traînent, à demi-morts, quelques vieux pinces-fesses à moustaches, quelques épaves décharnées en blouson en cuir. Bon, c'est peut-être plus sexy en soirée.
Enchaînons le Golden Gate, le musée d'art moderne, les cable cars, etc.

Il nous restait encore des choses à voir, mais déjà nous sommes assis dans le BART pour SFO, et déjà nous sommes jetés à Roissy, le 7, vers midi.

Depuis, je me remets lentement. Pas facile de retrouver son bureau, ses petites habitudes, ses collègues, se replonger dans ces choses qui nous paraissent si futiles et inutilement compliquées.
Autre remarque, en passant, les Français sont vraiment malpolis et inciviques.
Suis ravi de ce voyage, impression d'avoir rêvé.

Toutes les photos...

Mercredi 30 janvier 2008

Paranoïd Park. Les 3 films de Gus Van Sant que j'ai vus jusqu'à présent ont suscité chez moi un premier moment de recul, à cause du maniérisme et de l'artificialité de la mise en scène. Abus d'effets (ralentis, flous, filtres, travellings continuels), pléthore de musiques (effet clip), obsession infantile et maniaque pour l'adolescence, scénario étique, montage alambiqué et éculé en flash-backs, bref, un déballage d'esthétisme clinquant et dilué suffisamment longtemps pour tenir un long-métrage.
Et pourtant je ressors séduit.

D'abord, jouant leurs propres rôles, les ados sont bons. Même les filles, que la mysoginie de GvS ne tend guère à mettre en valeur, sont fascinantes : leurs mimiques, leurs tics, leur maquillage, leurs manières frivoles de petites américaines stupides, tout est grossi à la loupe, passé au scanner, au point de rendre le portrait presque irréel.
Qualité de la photographie ensuite, avec cette lumière léchée, placée sur le visage, à la manière des portraits de Lorca diCorcia. Traitement anti-naturel de la lumière qui transforme un monde ordinaire en un univers de mystères.
Certaines scènes sont aussi très bien ficelées. Celle où Alex et sa petite copine, encore vierge, font l'amour par exemple. On entend d'autres ados jouer dans une piscine, au loin. La bande-son restitue à la perfection, à la fois la ouateur de la chambre, où se déroule cette scène intime, et le second plan – ces jeunes qui s'égayent dans un jardin – en contrepoint avec l'état psychologique d'Alex, marqué par une complète indifférence pour ce qu'il est en train de faire.

On pourrait se lasser de cet étalage de technique précieuse et brillante. Pourtant, je reste scotché. En fait, le moteur des films de GvS semble reposer surtout sur l'exploitation émotionnelle d'un contraste.
Dans Elephant, l'ultra-violence de ces étudiants pris de folie meurtrière contraste avec la beauté plastique des adolescents.
Dans Gerry, la splendeur des paysages désertiques contraste avec la situation dramatique où sont plongés les deux protagonistes.
Dans Paranoïd Park, c'est l'image de ce corps sectionné en deux par les roues d'un train, une image au relent vaguement psychanalytique, un peu « hénaurme », qui contraste avec la grâce hypnotique des figures dessinées par les skatteurs sur leurs planches.
Tout tourne autour d'une même idée, une idée d'opposition violente, à la manière d'une musique contemporaine et minimaliste, qui exploiterait par amplification un thème unique, pour former l'ensemble de la composition.
Comme si, dans l'univers de Gus Van Sant, la beauté passait forcément par le sadisme, par la provocation d'une douleur absurde. De même que le fantasme a toujours deux visages, celui de l'érotisme et celui de l'aggressivité. Et cela me fascine, parce qu'il y a effectivement de cela, dans l'adolescence. Un univers trouble, inquiétant et paradoxal que Gus Van Sant, plutôt que d'en montrer l'ennuyeuse platitude, sublime dans des films esthétisés, invraisemblables et oniriques, qui me procurent un durable sentiment d'étrangeté.

Cet anti-réalisme est d'autant plus frappant lorsqu'on enchaîne ensuite sur un film comme « Quatre mois, trois semaines, et deux jours », un travail plus classique dans sa forme, plus sobre dans ses moyens, mais au moins aussi efficace.
Ah, ce merveilleux festival Télérama, qui nous fait ainsi passer des ambiances plannantes du skate-board de l'Oregon, aux froides réalités gynécologiques de la Roumanie des années 80...

Il est 23 heures, je reviens de la piscine.
A l'atelier, Nico picole avec Marteen et un inconnu. Ayant sifflé leurs dernières bouteilles, ils semblent bien décidés à venir boire et manger chez moi.
N. bourré, parfois, c'est insupportable. Et s'il vient de lier connaissance avec un quidam quelconque, pourvu d'une oreille complaisante, il s'isole avec lui, il s'exprime en aparté, et vous devenez, vous, vous qui êtes pourtant son ami, vous devenez un personnage extérieur, une 3ème personne du singulier. Tout en vous surveillant du coin de l'œil, N. glisse à l'inconnu : « Babar, bon, il a ce côté scientifique un peu chiant, mais tu vois, il a fait un site Internet super, où il raconte sa vie, son enfance, la stigmatisation, le Cabinet, il y a tout, quoi… »

Une heure et demi du matin. Après avoir ramené la vaisselle dans la cuisine et vidé la machine à laver, j'arrive à réunir assez de courage pour les mettre tous dehors. J'y vais doucement, car je n'ai pas envie d'être désagréable. Malgré son éthylisme avancé (il n'arrive pas à fermer son sac à dos, il ne retrouve plus son paquet de cigarettes, posé sur la table en pleine lumière, ses paroles sont de plus en plus cryptiques), N. se rappelle quand même que je dois mettre à jour le site Internet des AAB, tout en m'embrassant avec affection.

Je n'avais pas envie de me formaliser, pas envie de contredire quiconque ou de me disputer. Et pourtant, quelle barbe. Cet inconnu, un fringant sexagénaire, qui éclatait continuellement de rire en faisant mine de comprendre les tournures de plus en plus elliptiques de la Nicole, affirmait s'y connaître en danse contemporaine, et il avait même fréquenté des chorégraphes, un temps, laissait-il entendre. Comme il s'était présenté comme un amant de Bagouet, N. l'avait entrepris sur ce terrain. Car depuis que N. a découvert Bagouet, dans les années 90, il ne voit plus rien qu'au travers de ses fameux Carnets.
Bref, pendant tout le repas (j'avais déniché un bout de pizza et une boîte de gratin dauphinois dans un placard), il ne fut question que de Bagouet, N. répétant à l'envi à quel point Preljocaj en était tributaire, et combien Bagouet fut un tournant dans l'histoire de la danse contemporaine. Je mesurais bien, comme je restais mutique, me contentant de ricaner de temps en temps avec Marteen, la vague condescendance dans laquelle j'étais tenu sur ce chapitre. S'adressant à l'inconnu en nous désignant du regard, Marteen et moi, et s'inquiétant soudain qu'ils pussent débattre ensemble de choses trop incompréhensibles pour nous, N. s'interrompit :
« Mais tout ce qu'on raconte, là, ça doit leur paraître un peu... ».

Ils ne disaient pourtant rien de très subtil, ils répétaient d'un ton monocorde et affirmatif, comme deux poivrots, en boucle, les mêmes idées, à savoir combien Bagouet avait marqué la danse moderne, allant jusqu'à le présenter comme l'inventeur d'un premier système de notation chorégraphique, comparable à une partition musicale – trahissant d'ailleurs par là-même, j'en ai peur, quelque lacune dans leur culture chorégraphique. Du reste, je me demandais dans quelle mesure l'inconnu n'était pas un peu mytho, se trompant dans les dates à propos de son ex-amant, et vu comment il semblait incapable de parler sérieusement de danse, sinon pour affirmer que Béjart était un classique moderne, que Marteen avait les épaules tombantes, et que chez Preljocaj, ils dansaient « avec leurs muscles ».
Mais le plus terrible, dans cette parodie de débats d'experts, c'est la place que vous occupez.
Passe encore qu'ils parlent entre eux, passe encore qu'ils vous oublient, dans leurs interminables soliloques en sur-place, comme deux clodos sur le banc d'une station de métro... Piqué d'être soudain considéré, bien à tort, comme « hermétique », je brandissais le nom des artistes que j'avais, moi aussi, découverts, du temps que je fréquentais le festival Octobre en Normandie dans les années 90 : Découflé, Teschigawara, Hotel Pro Forma, Dumb Type, DV8, Keersmaker, etc.
Petit éclat d'amour-propre qui me valut pour toute réponse :
« - Keersmaker ? Cette vieille bique ? Oh elle nous fait chier. »
« - Ouais, elle est chiante. »
Avant de repartir plein pot sur Bagouet et sur « cette autre vieille bique, là, l'Allemande. »
« - Pina Bausch ? »
« - Ouais, Pina Bausch... »

Je déteste N. lorsqu'il est aussi sûr de lui. Comme dans « Persépolis », où Dieu apparaît à Marji pour la raisonner et la rappeler à la compassion, j'essaye alors de me dire que N. n'a pas un mauvais fond, qu'il aime foncièrement les gens, et qu'en plus de n'être que victime de son taux d'alcoolémie, il souffre peut-être d'avoir été jadis une sorte de « petit dernier », comme Zoé, mortifié par ses sœurs, ou par l'image tyrannique de sa mère dégradant son père, que sais-je, par un contexte familial marqué par le besoin de reconnaissance, qui l'ont rendu particulièrement susceptible dès qu'il est remis en cause sur son savoir, et si prompt à la ramener, sur les sujets qui lui tiennent à cœur, avec le premier venu.
Et puis après tout, suis-je beaucoup plus intelligent lorsque j'ai bu ?

Dimanche 3 février 2008

Rêves.
Je rêve du dernier film de David Lynch, qui s'intitulerait selon moi : How long will those kids wait ?
Ça commence par un car rempli d'adolescents qui se range près de la gare d'Avignon, une petite gare de campagne entourée de pins, baignée d'une lumière rousse d'été, le long d'une simple voie de chemin de fer, quelque chose de très bucolique et de parfaitement improbable.
Tous ces jeunes passeront la nuit dans cette grande maison, là, à proximité de la gare, avant de prendre un TGV pour Paris le lendemain matin.
C'est une colonie de vacances qui se termine.
Maintenant, il ne reste plus qu'un seul garçon dans la grande maison. Où sont passés ses camarades ? Ils font des courses peut-être, ou alors ils sont partis se baigner, quelque part. Ce garçon est donc resté seul dans la cuisine, dont il entreprend de nettoyer le carrelage, couvert de traces de chaussures rouges et vertes. Ce garçon, c'est un peu moi finalement. Un peu ma mère aussi. On trime, on fait le ménage, pendant que les autres s'amusent.
Image du pommier, dans le jardin, chez mes parents, depuis longtemps scié.
Deuxième rêve.
Je suis à Rouen. Mes parents et mes sœurs rentrent de vacances, du Cotentin probablement. Il est prévu que nous allions au cinéma, à 22h10, voir How long will those kids wait ?
Mais S. veut prendre un bain. Ça dure longtemps. Maintenant c'est Z. qui veut prendre le sien. Elle garde la même eau, la baignoire devient très sale, presque visqueuse. Ça dure longtemps aussi. J'attends, et je me dis que si ça continue comme ça, nous allons rater le film.

Et puis l'autre nuit, j'ai rêvé de mon voisin fou, celui de la rue du Temple. Il avait entreposé dans l'escalier un énorme chauffe-eau tout entartré, encore rempli de sa flotte, et qui inondait tout l'immeuble.
Au voisin du dessous qui avait fait irruption chez moi pour comprendre ce qui se passait, je n'arrivais pas à expliquer comment je pouvais être encore là, alors que j'avais déménagé.

Jeudi 7 février 2008

A la recherche du compte-rendu d'une petite conf de bioéthique à laquelle j'assistais aujourd'hui, je suis tombé sur le rapport d'une réunion qui avait rassemblé plusieurs médecins autour de la question de la sédation des patients en fin de vie.
Oh, rien de très folichon folichon, mais là où je bosse, ce n'est pas totalement hors-sujet.

J'étais curieux de voir comment les médecins pourraient aborder ce sujet entre eux. Ils allaient être obligés de sortir un peu de leur rôle. C'est, du reste, l'idée qu'ils ont commencé par exprimer : pour eux, la phase agonique, la mort, c'est un échec insupportable.
Quand je les vois manger à la cantine, le midi, tous ces toubibs, je sais qu'ils seront en consultation l'instant d'après. Vêtus de leur blouse blanche, ils suivront les protocoles, ils évalueront selon les critères connus, ils débattront dans un cadre précis. C'est leur métier même qui leur impose cette place relativement procédurière. J'imagine que c'est aussi ce cadre régulier, balisé, qui leur permet de pouvoir ingurgiter des carottes râpées et des spaghettis bolognaises, à la mi-journée, après ce qu'ils ont vu dans la matinée.

Et donc l'un des médecins évoquait ce cas d'une patiente qui, très tôt après avoir eu connaissance de son diagnostic, grévé par un pronostic défavorable, avait demandé à ce que sa situation ne dure pas trop longtemps. Une femme encore jeune, avec des enfants, un mari, mais voilà, soudain elle voulait en finir. Elle n'eut pas à attendre très longtemps, du reste, sa tumeur se chargea fort bien d'elle, et en quatre mois ce fut réglé. Au cours des derniers jours, elle demanda à ce qu'on lui prescrive de quoi dormir, ce qui lui fut accordé. Or le mari, après coup, se plaignit du fait qu'il n'avait pas pu parler à sa femme juste avant le décès, à cause des sédatifs. Le cas fit débat, au sein même des équipes de soignants – vouloir dormir ou endormir, n'était-ce pas un désir masqué d'euthanasie de la part de cette patiente ?

Ce qui m'intéresse, dans cette histoire, c'est moins la question éthique qu'elle pose, que ce qu'elle a provoqué comme phrases dans l'assemblée de médecins.
D'abord, ils se mettent à parler de « sujet », et non plus de « patient ». Ils parlent de douleur psychique, de souffrance existentielle, d'intentionnalité, de chose inentendable, d'autonomie, d'impossibilité, de mort sociale. Ils posent les questions : qu'est-ce que la mort ? Qu'est ce qu'elle fait vivre ? L'autonomie existe-t-elle vraiment pour un sujet donné ?
La discussion était libre et intéressante – même si je sentais plâner, en toile de fond, la menace sourde que représente l'euthanasie pour le médecin, l'opprobre social, le grand verbe interdit – au-delà du vrai problème de conscience qu'elle peut lui poser.
Et puis finalement, l'un des cliniciens a ces phrases : celui qui ne veut pas assister à sa mort, ne veut pas assister à la fin de sa vie. Qu'est-ce que cela signifie que de ne pas vouloir assister à la fin de sa vie ? Ne pas vouloir être là jusqu'au bout ? Ce n'est effectivement pas une question que se pose le médecin. C'est à l'être humain qu'on la pose.

Ça m'a semblé de prime abord très juste, parce que cela me renvoyait non seulement à ma propre horreur de la mort, similaire, sans doute, à celle de cette patiente, mais aussi à tout ce qui s'y rattache, comme ma tendance à la fuite, mon besoin de m'isoler, mon refus régulier de me battre – encore que ce refus s'adresse surtout à la société des hommes.

Combien de fois ai-je voulu fuir, à peine m'a-t-on imposé quelque chose de déplaisant ? Dès que je ne suis plus maître de la situation, dès que je ne contrôle plus mon destin, je panique et je veux m'échapper, ailleurs, n'importe où. Filer à l'anglaise.
Or la mort, surtout en « phase agonique », par une lente asphyxie par exemple, n'est-ce pas la chose la plus déplaisante qui pourrait m'être imposée ?

Ne pas vouloir aller jusqu'au bout. Ne pas vouloir connaître la fin de sa vie. Mais après tout, qu'y a-t-il de mal à cela ?
C'est le deuxième temps de ma petite réflexion de fin de journée. Face à l'absurdité complète de la vie, qu'y a-t-il d'absurde à vouloir passer ses derniers instants dans l'inconscience ? L'homme peut-il vraiment, sur ces questions, prétendre être plus raisonnable que la vie elle-même, et porter jusqu'au bout, la tête haute et le port droit, son noble, son honorable statut d'être humain, d'être doué de conscience ?
Derrière cette marque de fierté, il y a des siècles de cartésianisme, d'apologie de la conscience, et des siècles de religions et de dogmes rigoureux, certains louant le sacrifice, d'autres prônant le détachement. Mais les yeux ouverts ! La lucidité, jusqu'au bout ! Avec notre belle conscience, décorée de notre célèbre intelligence !
Jusqu'au bout, tu souffriras !
Pfff....
Qu'il y ait de beaux hommes, capables de mourir debout, pupilles agrandies, je n'en doute pas.
Mais sommes-nous tous de beaux hommes ?
Cet orgueil de l'homme...

Mardi 12 février 2008

Pris un verre avec Antoine L. aujourd'hui, que je n'avais pas revu depuis le CM2.
Je voulais le revoir depuis un moment, peut-être moins pour lui que pour l'effet qu'une telle retrouvaille me ferait. Comme si je voulais me convaincre que je n'avais pas rêvé cette enfance, mais que je l'avais bien vécue, en compagnie d'êtres de chair et dos.
Besoin de tisser un pont.

Bref, rendez-vous au métro Odéon.
Je m'attendais à un jeune adulte, à un ex-étudiant, au tempérament vif et primesautier. Mais c'est un homme fatigué qui me tendit la main, un homme avec une calvitie, une barbe de quelques jours, et déjà un peu d'embonpoint. Il n'a que 32 ans, et je lui en aurais donné 40.
De près, je retrouvais les traits du visage, cependant, sa bouche surtout.
Sa voix me semblait lointainement familière, d'une familiarité issue du fond des âges.
Ce qui me frappait, surtout, c'était ses yeux, son regard, son air.
Dès la première seconde, j'ai été frappé par sa tristesse. J'ai presque eu peur en prenant des nouvelles de ses parents, craignant quelque décès, quelque récent coup du sort. Mais il ne me fit part d'aucune tragédie.
Lorsqu'il souriait, j'étais content, rassuré, je me disais que ce n'était que l'effet de l'âge, et que je ne devais guère paraître plus pimpant et réjouissant à ses yeux aujourd'hui.
Mystère.

Nous nous sommes quittés. Tout en ôtant le cadenas de mon vélo, je l'ai regardé s'éloigner. Il m'a paru fragile, solitaire, j'ai vu un être frêle et insignifiant disparaître, happé par la cohue frénétique et colorée d'une orgueilleuse cité moderne.
Qui est-il ? Etait-il déjà l'adulte qu'il est aujourdhui ? Est-il l'enfant qu'il fut ? Dans quel sens faut-il voir les choses ? Entre les deux, il y a toute une vie, dont il m'a brossé les grandes lignes, mais dont j'ignore l'essentiel, finalement.

Un sujet ne fut pas abordé, durant nos deux heures de discussion : le domaine affectif.
Entre deux hommes, qui ne se connaissent pas, ou plus, cela n'a rien de très étonnant. Mais l'un aurait pu demander à l'autre : tu as quelqu'un ? Tu es marié ? Tu es célibataire ? Tu as des enfants ?

Nous n'avons pas osé. Son téléphone n'a pas sonné une seule fois, il ne s'est pas inquiété de prévenir quiconque, il m'a raconté avoir vécu plusieurs années à l'étranger, en Afrique... Ça sentait le célibataire endurci.
Par ailleurs, rien de féminin. Rien de louche. Aucun regard qui vacille, qui trahit. Juste de la placidité, de l'égalité d'humeur, un certain contrôle.
Cela aurait pu être de la tranquillité. Mais la tranquillité, ça se diffuse, ça se transmet, ça se sent.
Un abattement. Mais était-ce vraiment de l'abattement ?

Comment était-il déjà ? Du coup, je ne me souviens plus.
C'était un garçon calme, réfléchi et peu violent. Mais dans mon souvenir, il y avait aussi de la vie, du jeu, de la spontanéité entre nous.
C'est-à-dire, ce qui fait le désir.
Mais voilà, c'est ça, il m'a semblé vide de tout désir, pour quiconque ni quoi que ce soit.
Quel mystère.
Il semblait avoir été dépassé par quelque chose en grandissant.

Comme moi, il avait arrêté la prépa. Son DEA s'était mal passé. Il avait vécu plusieurs années en Afrique. Et depuis son retour sur Paris, il va de contrat en contrat dans la fonction publique, sans grand espoir de faire carrière.
Un si bon élève à l'école primaire...

Mais au-delà de cette tristesse apparente, de ce mystère, il y a mon rapport à lui. Pourquoi étais-je ému à l'idée de le revoir ? Pourquoi étais-je touché de le voir s'éloigner, seul dans cette grande ville ?
C'est une drôle de chose, l'amitié, ça plante ses racines si loin.

Mercredi 5 mars 2008

Place Monge.

Place Monge, c'est la station de métro où je descends pour aller bosser.
Chaque mercredi, il s'y tient un petit marché, qui vous prend au nez à peine vous avez quitté l'escalator.
Ça pue la mauvaise poissaille et la vieille schnock du cinquième arrondissement. Maintenant, je fais toujours le tour de la place pour éviter ces odeurs.
J'espère plutôt apercevoir de beaux gendarmes, vu qu'il y a une caserne de la garde républicaine juste en face.
Mais je n'en vois jamais.
Je ne vois que des retraitées, maquillées à la truelle, en bas de contention, les cheveux gris et inertes tirés en arrière, serrer convulsivement un sac à main en cuir défraîchi.
Elles portent un air glacial et déterminé, elles s'avancent vers vous comme si elles allaient vous tuer.
Elles vont acheter à prix d'or trois carottes, deux filets de grenadier, un Saint-Nectaire et quelques olives.
Et puis elles rentrent chez elles.
Dimanche, ces connes iront voter Tiberi, comme elles le font depuis 30 ans.

L'autre jour, d'ailleurs, le « Parti des Travailleurs » distribuait des tracts à la sortie du métro. M'étonne pas qu'ils fassent leur marché place Monge, ces fachos du PT.

Ce soir, mon psy avait les yeux fermés depuis plusieurs minutes, et sa tête a commencé à basculer lentement vers l'arrière.
Je n'avais aucune inspiration, mes petites litanies misérabilistes et auto-culpabilisantes étaient espacées de grands vides. J'ai déclaré que ce que je disais n'était pas très intéressant. Il a ramené lentement sa tête vers l'avant, l'a penchée de côté, il a ouvert un oeil tout en gardant l'autre fermé, et il m'a regardé comme ça, avec malice. Ça lui a donné une de ces touches, j'ai eu du mal à ne pas rigoler.

Mercredi 19 mars 2008

Niko-Niko a achevé mon hibiscus...
L'autre jour, sur la place Monge, alors que j'attendais à vélo que les voitures veuillent bien me laisser passer, une petite vieille m'a spontanément adressé la parole pour me dire que si je ne me dépêchais pas, j'allais me faire saucer.
Comme quoi, je suis une mauvaise langue, les petites vieilles du cinquième ne sont pas toutes des momies ridées par l'égoïsme et la peur de l'autre.
Je critique si vite les gens !

Du travail de professionnel
Brunch dans le Marais, avec JC, son B., et des amis – dans un restau marocain, où nous nous empifrâmes comme des loukoums.
Comme quoi, il m'arrive encore de prendre des brunchs dans le Marais avec quatre tapettes, moi qui me croyais complètement déconnecté, désolidarisé, démodé, à jamais isolé dans un désert de misanthropie et d'insignifiance, reclus dans les faubourgs craspecs de Belleville.
Cela dit, en me regardant dans la glace qui me faisait face, je me trouvais vraiment affreuse, avec le teint cireux et les traits tirés.

Au Bocal, le week-end dernier, vu W. et sa troupe qui récitaient quelques « Fragments d'un discours amoureux » de Barthes. Un verre aux Folies après, avec des amis à W. et T.
Ro. me demande dans quelle boîte à cul je vais. Moi, vaguement gêné... il y a belle lurette que je n'y vais plus. Qui voudrait encore de moi, et qui pourrais-je encore désirer ? Ce serait comme introduire une brosse à chaussure dans un congélateur, ou s'essuyer les pieds dans un rideau – une incongruité, un non-sens de ce genre.
Mais bon, je peux encore changer, hein.
Du reste, m'essuyer les pieds dans un rideau, c'est déjà que ce que je faisais avec Sarah, à Vernet, au retour du Cady. Mais qui s'en soucie ?

Bureaux à louer / cgt
Les résultats des élections municipales, dimanche soir. Une oreillette mal fixée pendouillait grotesquement sur les épaules de Bayrou, Fillon lisait un discours sans conviction avec l'air aux abois, Hortefeux ressemblait à un cancre qui a reçu une mauvaise note et qui cherche à se justifier, Pecresse était haineuse.
La droite va devoir se manger son Sarkozy encore 4 ans, c'est bien fait.

C'est l'épisode du soufflé qui retombe, de la quéquette qui se ratatine, flap flap flap flap.
Mais je crois que le climax reste à venir.
Ce sera tragi-comique.
Ce sera drôle, car avec tous les gros nuages qui s'accumulent au dessus de l'Elysée, la médiocrité du personnage va se révéler encore. Un clown pareil ne sait pas se tenir tranquille cinq minutes. Des épisodes croustillants nous attendent.

Tragique, car la situation économique mondiale risque de se détériorer davantage. C'est la grande litanie dans les journaux. La récession, la récession, la récession !
C'est drôle, au printemps dernier, dans mes accès d'angoisse, j'en étais presque arrivé à souhaiter une dégringolade de l'immobilier et de toute la finance mondiale, et voici que mes vœux semblent s'exaucer.
Aux Etats-Unis, une grosse banque d'affaires a été rachetée pour une bouchée de pain.

Malheureusement, ce seront encore les pauvres qui en pâtiront le plus.
Parfois, j'ai des visions terribles, de quartiers populaires de Paris exsangues, de décombres fumantes, de barricades, d'émeutes urbaines, de bandes qui rôdent, de flics qui font des expéditions punitives, l'état d'urgence de nouveau décrété, et Sarkozy qui retrouve une seconde vie grâce à ça. Avant de s'éclipser l'année suivante.
Mais l'histoire ne se répète pas, dit-on.

Bref.
Bref.

Non, ce n'est pas moi, la fille au milieu
Ce soir, j'avais mon cours de musique dans une église polonaise du dix-septième arrondissement. J. m'attendait au 4ème étage, dans une grande pièce aux murs recouverts de stalles vernies, lourdement décorées. De ce parquet en merisier, de ces boiseries bien entretenues, de ces fenêtres en vitrail, de ces chaises de curé vernies, de ces fresques historiques et naïves accrochées aux murs, de ces tapis rouges et ors, se dégageait un puissant parfum de bigoterie bourgeoise.
A l'étage inférieur, un chœur répétait un Gloria Patri.
Echapées du restaurant polonais jouxtant l'église, des odeurs de légumes cuits à l'eau embaumaient l'escalier.
J. m'a dit qu'au premier étage, les bonnes familles polonaises organisent des rallyes. Certains samedis après-midi, toute la jeune gentry polak de Paris s'y retrouve ainsi en costard et robe de gala. Qu'est-ce qu'ils font, mystère. Je les imagine mal picoler et danser sur de la techno dans un cadre pareil.
Peut-être qu'ils bouffent des pierogis en écoutant Radio Maria.

Mercredi 2 avril 2008

Mes passionnants déboires de vélo...
J'avais attaché mon vélo dans une rue derrière mon boulot, dans un parking pour deux roues ménagé le long du trottoir. Lorsque je suis arrivé pour le reprendre ce soir, la roue arrière était tellement voilée qu'elle restait coincée dans ses patins de freins. Le vélo d'à côté était aplati comme une crèpe. J'ai fulminé comme un diable.
Encore un de ces connards de livreurs en camionnette je parie. Ils se garent sur votre piste cyclable, vous coupent la route au dernier moment, vous font des têtes à queue, vous frôlent, ou vous renversent, bref, je les déteste. Ils sont tellement cons, dans leur gros engin de livraison qui pue et qui pollue, que s'ils étaient sûrs de ne pas être vus, ils tueraient un cycliste sans état d'âme.
J'ai eu envie de dégonfler les pneus de toutes les camionnettes que j'ai croisées dans la rue. Demain je verse du sucre dans un réservoir.

Tout ça pour aller chez le psy ensuite.
Quelle journée.
Et il crachinait.

Aujourd'hui, je portais mes vulgaires imitations de baskets de skatters, des écrase-merdes dénichées à bas prix à San Francisco l'hiver dernier. Au boulot, elles font « Plac ! Plac ! » dans ce couloir, aux portes grandes ouvertes, que j'emprunte pour aller aux toilettes.
J'ai tellement envie qu'on sache que je me rends aux toilettes.
Or je partage mon bureau avec Christophe, un jeune cadre-ingénieur dynamique, malin, et complètement narcissique. Lui, depuis quelque temps, il porte des pompes de curé, des shoes qui ne se font pas, et qui, les jours passants, continuent à couiner horriblement : « Crouic ! Crouic ! ». On l'entend aller et venir dans tout le service.
Alors entre celui qui fait « Plac ! Plac ! » et celui qui fait « Crouic ! Crouic ! »...

C'est assez pratique, cela dit, parce que je suis si fatigué ces temps-ci que je pique régulièrement du nez sur mon ordinateur, et que ce son m'avertit de l'arrivée imminente de mon collègue.
Je me redresse, je rouvre les yeux, je me mets à taper n'importe quoi sur mon clavier, comme Gaston Lagaffe.

Au boulot... parlons-en. Mon boss m'avait laissé entendre que l'on pourrait prolonger mon contrat, voire me proposer un CDI. La semaine dernière, vint le jour du fameux entretien, qu'il avait réussi à caser dans son agenda surchargé, réunion destinée à faire le point sur mon projet, et à parler ensemble d'avenir.
(désir d'avenir, tiens, ça ma rappelle quelque chose)
Jusqu'à présent, il ne s'était jamais vraiment intéressé à ce que j'avais mis en place. Les suggestions techniques que j'avais faites, à l'automne dernier, étaient restées dans un tiroir, idem une petite demande que j'avais faite à Noël, et il faisait traîner les quelques points du projet qui réclamait une intervention de sa part. Mais dans le même temps, il me fichait la paix, et me laissait organiser l'architecture de mon bazar à peu près comme je l'entendais. C'était notre « Don't ask, don't tell » à nous.

Je dois avouer que je suis d'autant plus motivé à cajoler mon projet que j'ai ce mémoire à pondre pour la fin de l'année, l'aboutissement, la synthèse de mon travail à l'institut. Et comme je suis plutôt content de ce que j'ai pu développer jusqu'à présent, j'ai gardé la manière souriante, polie et courtoise que j'avais à mon arrivée, faisant profil bas, comme un petit d'jeun en CDD qui fait ses preuves, comme une pauvre pomme en jean et baskets qui font « Plac ! Plac ! », comme une sinistre cruche qui a encore tout à apprendre de la vie.

Le chat de la concierge s'invite souvent chez moi
Mais bon, sur le fond, personne ne s'est jamais vraiment intéressé à moi. Chacun s'occupe de ses crottes, et les miennes sont les dernières de toutes.
Lors du bilan des projets 2007, que mon boss a brossé en cravate devant toute l'équipe en janvier dernier, alors qu'il reprenait un à un chacun des chantiers de l'année précédente, quel est celui qu'il a sauté, sans même en dire un seul mot ? Le mien. Je ne sais pas s'il l'a fait délibérement, ça ressemblait presque à un lapsus.
Donc j'allais à cet entretien en me disant que seule l'attribution de la responsabilité du futur gros projet Machin, accompagnée des chaleureux remerciements de la maison pour la qualité de mon travail, d'une bôite de chocolats, d'une grosse caisse de champagne, et de trois jours de RTT, pourraient m'inciter à rester.

D'abord, il n'a même pas exprimé sa satisfaction personnelle, mais m'a transmis celle de Bidule, qui est à l'origine de la dotation qui a permis de financer mon poste. Ensuite, il a déclaré, assez maladroitement, qu'il n'était pas sûr que je sois intéressé par une fonction de chef de projet, avec ses tâches laborieuses de suivi des prestataires (en effet, je n'en ai nulle envie), et qu'au demeurant, ce n'est peut-être pas là où je suis le meilleur (au moment où il a dit ça, j'ai senti qu'il regrettait lui-même la formulation)... J'aurais dû répondre : mais qu'en sait-il ?
Bref, il n'avait rien à me proposer, sinon me sous-entendre que l'Institut voulait bien me conserver en l'état, comme une poule pondeuse qui pond sans caqueter, et même ça, il n'était pas fichu de me le dire clairement.

De mon côté, j'ai d'abord exprimé combien j'étais heureux de travailler ici, comment j'en ai appris des trucs, comment c'est sympa de m'avoir fait confiance, bref, j'ai fait mon petit juif appliqué qui courbe l'échine. Puis j'ai parlé du futur gros projet Machin, dont je suis justement invité aux réunions préparatoires ces temps derniers, faveur dont je le remercie d'ailleurs, oui, car c'est un projet vraiment passionnant. Oui, c'est un projet intéressant a-t-il abondé, sur lequel je pourrais être typiquement amené à intervenir, car j'ai des idées, une grande compétence technique, bref, des qualités indispensables que requiert justement le gros projet Machin, même si mon travail se ferait forcément sous la responsabilité de M., qui a été préssenti comme chef de projet.
Pic.
Au moment où il a dit ça, je suis resté impassible, d'un naturel parfait, mais j'étais comme un soldat de sa Majesté à qui l'on aurait fait une horrible grimace. Au fond de moi, le trait se tirait définitivement.

La difficulté, ensuite, ce fut d'arriver à expliquer que finalement je ne resterais pas, car l'établissement n'était pas en mesure de me proposer ce que je recherchais, une formule idiote de cet acabit. Je suis quand même revenu un instant sur le futur gros projet Machin, histoire d'être sûr, mais, comme conscient de ce qui pourrait me déplaire dans l'histoire; il a répété que j'opérerais forcément sous la responsabilité de M., qui travaille dans l'établissement depuis plus longtemps que moi, et que donc, du point du vue du management des équipes, tu comprends, ce serait délicat, et qu'il ne pouvait pas faire autrement.
Ce que je comprends sans peine, oui, même si je trouve un peu bizarre de confier pareil projet à M., qui est bien gentil, mais peut-être pas à la hauteur (en plus d'être plus jeune et d'avoir moins d'expérience, hein).
Du coup, il semblait presque étonné de ma décision, me demandant mes conditions pour que je reste.
Quand même, tout ça parce que je suis un garçon discret, sérieux, efficace et souriant, on se dit que je vais rester, et que ça passera comme une lettre à la poste.

Alors, que ce soit clair :

1. Ici ou ailleurs, je resterai là où on ne me prendra pas pour un bleu, quand ce n'est pas pour autre chose.
2. Il faut se méfier de moi lorsque je ne dis rien et que je souris bêtement.

Je suis un peu de mauvais poil en ce moment, ce doit être la fatigue.

Mercredi 16 avril 2008

Berlusconi réélu. Il est si dépourvu d'humanité et de scrupule, et en même temps, si maître de son apparence, qu'on dirait un androïde, un homoncule, un robot téléguidé à distance par quelque Pinocchio mafieux.

Le même jour, le pape Benoît XVI, vêtu de ses grandes serviettes de tables blanches qui volent au vent, aussi élégant qu'un gigot braisé emballé dans une soutane, aussi pieux qu'une laitue racornie surmontée d'une mitre, avec ses cernes terrifiants et son regard torve qui le font ressembler à Nosferatu, foulait le sol des Etats-Unis.
Pauvres Américains, qui vont devoir supporter la vision de cet Ankou en bonnet d'âne roder sur leurs postes de télévision pendant plusieurs jours.

Joli fiasco lors du passage de la flamme olympique à Paris, la capitale des droits de l'homme, de la mode et du bon goût, où l'on a vu des fonctionnaires de police, avec leur douceur légendaire, tantôt frapper violemment des journalistes, tantôt arracher des drapeaux tibétains des mains du public massé sur les bas-côtés. Alliot-Marie, l'éternelle pisse-froide, la virago du porte-avion, la surgé de la place Beauveau, assure que tout s'est très très bien passé.
Bien sûr. Pendant ce temps là, Christine Lagarde, à l'Economie, se démène, fidèle à son poste, fidèle à son habitude, dans des querelles de chiffres aussi mesquines que ridicules.
A l'Environnement, la jeune Kosciusko-Morizet a fait la une des journaux pour son petit numéro freestyle raté. Elle semble toute droite sortie d'un roman scandaleux du XVIIIème siècle, avec ses poses classiques, ses châles en velours et son visage osseux et poudré, dont on ne saurait dire s'il est libidineux, mélancolique ou maladif.
Comment ces bonnes femmes ont-elles pu accepter de s'enferrer dans des rôles aussi grotesques, et de se ranger dans l'ombre du premier des abrutis, dont elles ne sont clairement que des faire-valoirs ?

L'intervention du chef de l'état...
suis pas sûr que le style dorure ait été du goût de tout le monde...
Aujourd'hui, il présentait d'ailleurs son plan Hôpital (« inciter les services à se regrouper »). Bien sûr, la question de fond est éludée, à savoir comment les petits établissements arriveront à survivre dans les années à venir, vu que la tarification à l'activité – le nouveau mode de financement des hôpitaux, dont Sarkozy a encore accéléré le déploiement depuis qu'il a été élu président – va lentement les asphyxier. C'est comme si un assassin particulièrement pervers demandait à ses victimes angoissées de se regrouper dans une même pièce, et leur annonçait, d'un ton rassurant et sucré : allez, entrez, je ne vais pas vous tuer, promis, je vous réunis juste parce qu'il faut faire des économies.

Alors qu'en fait, de la politique de la Recherche à celle de la Santé, de la réforme de l'Université à celle de la Fonction publique, en passant par la Justice, la recette reste invariablement la même : battez-vous à mort, car il n'y aura pas de place pour tout le monde.
A chaque fois, on ignore les problèmes concrets, on laisse de côté les acteurs du terrain, et on applique une stratégie impitoyable venue d'en haut, toujours la même. Pas le temps de discuter. Exécutez. Le Président a raison.
Et de fait, dans chaque service, on trouvera toujours des responsables zélés et consciencieux pour appliquer ces mesures sans broncher – comme je peux le constater dans mon propre secteur, et ce, malgré la parfaite conscience qu'a ma direction des problèmes supplémentaires engendrés par ces politiques, et de leur efficacité douteuse sur le long terme.
Je me demande comment tout cela va finir.

A part ça, j'ai revu mon étalon du dix-septième arrondissement. Il est d'un cochon. Sa copine a appelé, de province, surprise de ne pas le voir rentrer. « Surtout tu ne fais pas de bruit... » me demande-t-il avant de répondre. C'est incroyable, la libido de certains hommes.
Raison de plus pour rester seul ?

Mardi 6 mai 2008

Quand je regarde ma petite chatte noire étendue paresseusement sur son fauteuil jaune, et qu'elle me regarde à son tour, je me mets à rêver. Je crois trouver en la compagnie de cet animal comme une réponse à des interrogations confuses et profondes. Lesquelles ?
A des angoisses vagues de trentenaire, à de sourdes interrogations métaphysiques de vieux garçon timide ?
L'existence même des animaux est une source de méditation infinie.
Et quand ceux-ci vous regardent, c'est comme si quelque chose, quelqu'un, venant de très loin, situé très loin, vous regardait en même temps.
Si vous pouvez exister pour quelque chose d'autre, pour quelqu'un d'autre qu'un homme, c'est que le principe même de la représentation n'est pas un principe spécifiquement humain.
A quoi bon méditer, alors, sur l'existence possible, quelque part dans l'Univers, d'extra-terrestres, d'affreux petits êtres verts tous couverts de pustules ?
Nous avons la réponse devant nous, sous les yeux.

A l'instant même je songeais à ma mort. Ce n'était pas une mort de vraie mort, mais une sorte de voyage. Je me voyais planer dans le ciel, et je me voyais tenir par la main ma petite chatte, je nous voyais voler ensemble, glisser entre des nuages océaniques, poussés par le vent.

Bonneuil
Spectacle de danse de Mats Ek, avec N., G., P., R et A. Grande maîtrise technique. Gestes iconoclastes.
Les harmonies perpétuelles de Gorecki. Le tout dans la splendeur révolue, terne et poussiéreuse de Garnier.

Grande question mercredi soir chez Nath. : que va-t-il se passer dans ce monde incertain ?
Allons-nous connaître une nouvelle période de révolution sociale ?
La Nicole rappelle que la flambée du prix des aliments affecte durement le tiers-monde, et que cette information est peu relayée.

Je persiste à penser que c'est aussi la menace qui pèse, pèserait, sur notre propre confort, à nous occidentaux, qui provoque ce genre de débats – surtout lorsque celui-ci surgit à la fin d'un bon repas bien arrosé, dans une petite maison confortable en plein Paris, et ce, en dépit de toute l'intelligence et de toute l'humanité des gais convives.
De même que la mort de l'autre nous renvoie à notre propre maintien en vie.

Nous sommes aliénés par notre classe sociale, par notre petit confort, auquel nous tenons par dessus tout, ce petit confort et ces petits plaisirs que nous avons choisi de placer au cœur de notre vie, auxquels nous avons choisi de consacrer notre énergie et notre portefeuille, et que nous pouvons contempler à loisir, à domicile, sur un grand canapé, dans une pièce élégamment décorée, sous le velux d'une cuisine moderne, remplie de produits fins et délicats, dans une forêt d'appareillages électroniques, de plantes vertes en pot et de tissus multicolores pendus aux fenêtres. Alanguis par la digestion, décontractés par l'alcool, nous évoquons soudain, sur un air contrit, le sort de ces pauvres gens qui, loin de nous, n'ont pas de quoi se nourrir.
Je voyais bien que Nath et Guigui, partis s'allonger sur le canapé blanc, ne m'écoutaient pas, « Taisez-vous Elkabbach ! » raillait la Marteen en roulant des yeux au plafond, tandis que la Nicole, coupante, s'exclamait en me fusillant du regard : « Mais ce n'est pas de ça dont je te parle ! ». Si j'avais ajouté que nous ne fonctionnons que par pure culpabilité pour nos mœurs de petits bourgeois épris de poésie, je crois qu'ils m'auraient lynché.

La fête du travail. Des partis communistes turcs aux indépendantistes tamouls, des fofolles des Panthères Roses aux costauds de la CGT Métallurgie, des libérateurs de la Palestine aux Africains sans papier, des adorateurs du pays basque aux soldats de Lutte Ouvrière, c'est un grand patchwork anticapitaliste et contestataire qui défile sur le boulevard Voltaire, sur fond d'Internationale et d'odeurs de friture.
Je suis resté un long moment debout sur le terre-plein central de la place de la Nation, seul, à regarder s'avancer les innombrables camionnettes de la CGT. Des enfants joyeux couraient autour de leurs parents, deux arabes en blouson de cuir discutaient en aparté, des étudiants s'en roulaient un petit, allongés sur l'herbe, un couple de retraités progressait lentement, couverts d'autocollants. Je rêvassais, dans le vent qui se levait et qui faisait jouer les gros ballons blancs des différentes sections syndicales, frappés du chiffre de leur département.

Le calme apparent et l'atmosphère bon enfant de ce défilé du 1er mai peinent à faire croire à l'émergence d'une période trouble et pleine de menaces – malgré le climat social tendu que les media dépeignent, presque avec gourmandise.
C'est comme si les Français avaient absorbé du valium. Ils ne sont pas contents, mais ils sont incapables de réagir.
Ils pensent que ce n'est pas de leur faute.

J'imagine que ça doit être mon cas aussi.
Mais ce serait ma faute de quoi ?
Certainement pas de ne pas travailler, car je ne chôme pas – entre mon projet open source, mon boulot à l'hôpital, mon mémoire... Alors le discours de Sarko qui nous traite de feignants, ça me tape un peu sur les nerfs.

Samedi, promenade en vélo. Remonté la Seine jusqu'à Draveil, jusqu'à la base de loisir du Port-aux-Cerises.
Lumière éblouissante de fin de journée.
Les familles rentrent chez elles, en traînant leur insupportable marmaille.
Quel bonheur de retrouver soudain la campagne. Après avoir franchi la Seine, par la passerelle de l'écluse d'Ablon, je me suis retrouvé entre des champs. Grand silence, épais silence... à peine troublé par le décollage d'un gros avion. J'imaginais que j'achetais un appartement à Vigneux, voire une petite maison, derrière cette fûtaie verdoyante. Châtelet en RER, pas si loin.
Mais au bout de cinq minutes, l'idée est balayée, je m'ennuie déjà à mourir.
Retour direct par la N6, une affreuse artère de bitume crasseux, qui remonte comme une flèche vers Paris, entre voies ferrées, zone industrielle, petites maisons sordides, et surfaces commerciales. 62 kilomètres au compteur.

Il y a un petit nouveau qui traîne dans les couloirs de mon service depuis un ou deux mois – une espèce de grand scoubidou, discret, diligent, posé.
Un jeunot fraîchement sorti d'école, un dadais avec un minou mignon de souris, une voix presque efféminée, des lunettes très style qu'il enlève lorsqu'il quitte les bureaux le soir, une bouche de poisson, et une démarche de petit vieux.
Je le trouve horriblement sexy.
Parfois, l'après-midi, sur les coups de trois heures, lorsque je laisse vagabonder le cheval de mes pensées érotiques, abruti par la chaleur et la digestion, j'imagine que les trois dégoulinures sechées qu'un œil mal placé distingue contre le mur des toilettes lorsque la porte est refermée sont le produit récent de sa torride copulation avec X., le sportif de service, celui qui est gaulé comme une bombasse, parfumé à la testostérone, et qui a des yeux bleus de jeune premier (mais également une épouse aimante, et la photo de sa progéniture punaisée à côté de son PC) (et qui vote UMP).
Un jour, nous sommes rentrés ensemble jusqu'au métro (avec le scoubidou, donc). Il me parlait fort civilement, mais semblait éviter mon regard. Déjà dans l'ascenseur, il triturait son portable. J'en déduis qu'il m'a repéré, mais que je ne l'attire pas, et qu'il a peur que je le drague. Enfin, ça, c'est ce que je m'imagine pour me faire de la peine. Inutile de préciser ce que je m'imagine pour me faire du bien. Il faut toujours que je m'imagine des trucs !

Dans les faits, il est probablement en couple (l'autre jour, il disait à quelqu'un au tél qu'ils se verraient « ce soir, à la maison »), sans doute une nana. Une fois, il a évoqué cette fille, de telle unité de recherche, à qui il avait rendu service dans la matinée, « très mignonne » s'ingéniait-il à préciser à son interlocuteur, mon coloc de bureau en l'occurrence, qui n'en avait cure, d'ailleurs.
A moins que tout ceci ne soit que paravents et dissimulations.

Samedi 24 mai 2008

Des histoires assommantes. P. veut vendre l'appartement. Semblait prêt à accepter à 160000. J'allais refuser, lorsque je me suis lancé dans des calculs compliqués d'hypothèque et de travaux. Rencontré ma banque, qui, ça alors, a tiqué sur mon CDD. Revenez nous voir dans un an, m'a dit en substance la conseillère de la Société Générale avec un grand sourire – lorsque j'aurai obtenu mon diplôme d'ingénieur, un CDI et des revenus plus élevés.
Et puis pour finir P. a décidé de vendre à 188. Presque soulagé, j'ai abandonné mes spéculations futiles – l'argent, le foncier, toutes ces choses désolantes, je me navrais déjà à me voir tomber là-dedans.

Pique-nique aux Buttes-Chaumont
Parfois, j'ai l'impression que je vis encore dans l'ancien monde. Celui d'avant les grands changements de demain.
Mais ce n'est peut-être qu'un espoir secret de ma part, celui d'un chambardement de ma propre vie, et qui ne vient pas.

Pourtant, j'ai l'impression de ne plus avoir d'avenir en France. Pas plus que dans la vieille Europe. La sensation de me trouver face à une impasse. Ce petit épisode financiaro-immobilier m'a au moins permis de mesurer ce qu'un informaticien célibataire sur Paris comme moi pouvait espérer aujourd'hui. Alors les autres, les moins qualifiés, les moins expérimentés...
J'imagine un instant que j'émigre aux Etats-Unis. Pas sûr que j'y aie plus d'avenir, mais c'est encore l'un des seuls pays où je peux me voir raisonnablement tenter ma chance, où les horizons me semblent être restés dégagés, malgré la crise économique qui a commencé à y sévir.
J'ai besoin d'optimisme, d'une confiance inébranlable dans l'avenir.

Il faut que je soutienne mon mémoire, en novembre ou en décembre. Y aura-t-il des révoltes à ce moment là ? Viendront-elles après ? J'éprouve une telle sensation d'étouffement, je me demande, mais suis-je le seul ? Comment une telle situation pourrait-elle encore durer ?

Le Parisien a publié une série d'articles ridicules, hier, sur les pratiques sexuelles des jeunes, un pot pourri de lieux communs et de confusions en tous genres, avec l'avis du médecin pisse-vinaigre, du psychologue catho, de la mère de famille effarouchée, bref, des articles qui dénonçaient la montée, chez les ados, de pratiques « dures » et violentes, marquées par le viol et la prostitution.
Dans cette logorrhée passablement moralisante, pas un journaliste n'a eu la pertinence, ou le courage, de tenter une analogie avec le masochisme d'une société marchande, qui élit démocratiquement ceux-là mêmes qui la dévalisent. Je te fais confiance, et tu me déshabilles. Jusqu'aux Etat-nations, qui n'ont plus d'autres moyens pour survivre que de se vendre continuellement sur des marchés. Tu es pauvre, alors je vends tes bijoux.
Et maintenant, va travailler.

Mais je me trompe peut-être, mon sens critique est peut-être totalement déformé par la haine viscérale que j'éprouve pour le régime actuel et ses slogans patronaux et sécuritaires, sinistres à mourir.
Du reste, la sexualité d'un groupe d'individus serait-elle à ce point perméable au contexte socio-économique d'une société ?
A moins que ce ne soit notre regard sur la sexualité des jeunes qui ne soit marquée par notre propre condition, par notre dette justement, et le profond pessimisme qu'elle nous inspire.
Nous n'y discernons que ce qui nous tracasse.
A la recherche d'une vérité – que nous ne trouvons ni dans les journaux, ni dans les opinions avisées des spécialistes, fussent-ils cliniciens, politiques, ou sociologues – nous dirigeons nos yeux vers ceux que nous fûmes, ceux que nous étions du temps où nous ne savions pas encore le sort que réserve la société à ses ouailles, et que nos idéaux étaient encore intacts, du temps où nous – moi en tout cas – croyions pouvoir aimer, et que l'amour soutiendrait toute notre existence.

Et que voyons-nous ? Nous ne voyons que du viol et de la prostitution.
Ça en dit long sur nous.

Bon.
La gaieté habituelle de mes écrits.

A propos de la ritournelle sur « le temps jadis », je suis revenu dans mon lycée rouennais, mercredi dernier.
Conscient qu'on ne m'y laisserait pas entrer comme ça – mes crèmes anti-rides ayant des limites – j'avais envoyé un courrier au proviseur, lui demandant également la permission de photographier (accordée, mais avec interdiction de prendre des élèves). (comment ça prendre des élèves ?)
Et donc me voici de retour, quinze ans plus tard, aux portes vénérables de mon vieux lycée, l'un des plus anciens de France. Quelques changements – un gymnase reconverti, d'hideux préfas dans les cours – mais quelle familiarité, quelle évidence en arpentant ses escaliers et ses corridors, avec la déférence et la retenue du visiteur d'un musée.
Alors que je réglais mon appareil photo dans un couloir, trois ou quatre jeunes garçons sont sortis d'une salle de classe, la mine gouailleuse, le regard insolent, la silhouette légère et les cheveux ébouriffés, et se sont dirigés vers les toilettes, en balançant les bras, en chaloupant leur démarche, et en me défiant du regard, moi l'intrus manifeste. Je me suis cru dans un film de Gus Van Sant.

Soudain, j'ai voulu retrouver la force intérieure que nous avons à cet âge, cette force que nous tenons du simple fait que nous ne nous sommes pas encore compromis, pas encore vendus, et que l'avenir, illusoire horizon, semble encore nous appartenir.
Rapidement, c'est la société qui prendra possession de nous, et ce sera une lutte continuelle pour garder la tête hors de l'eau, à moins d'avoir un mental d'acier, un optimisme à toute épreuve. Et tant pis si j'oublie l'aimable crétinerie des adolescents, dont je souffrais déjà, lorsque j'en étais un moi-même !
J'ai été tellement déçu, par le monde des adultes, par les hommes – tant, que j'en pleure chaque fois que j'aborde le sujet en séance psy.
J'en parlais l'autre soir avec Nath., devant la brocante Pritski : je déverse ici dans ce site tellement de déception et d'amertume, que ça doit être insupportable à lire.
Mais est-ce cet être là que je suis vraiment ?

Je me suis rappelé les garçons que j'aimais secrètement, lorsque j'étudiais au lycée. Les lieux étaient marqués par ça. A cette fenêtre, je pouvais espérer l'apercevoir, chaque mardi vers 9h, traverser la cour. Dans cette salle, nous étions assis l'un à côté de l'autre. Comme mon regard était coloré par toutes ces choses !
Mais pour quel résultat... Râteau sur râteau, tous plus humiliants les uns que les autres.
J'ai un don pour ça, les râteaux, les vestes, les actes aussi déséspérés que ridicules.

Trois Norvégiens ont jailli du portail, alors que je me tenais sur la petite place qui fait face au lycée. J'ai immédiatement reconnu leur démarche synchrone et décidée, leur regard impénétrable, qui passe sur vous comme sur une poubelle. L'un d'eux portait ce fameux tee-shirt que les Norvégiens de ma classe arboraient également certains jours en cours :
« Nous en resterons maîtres et seigneurs », phrase attribuée à Rollon, le terrible viking, au sujet de la Normandie qu'il venait de conquérir.

Toujours au chapitre fantasmatique, je suis tombé sur une photo récente de FD, sur internet. C'est drôle comme certains mecs s'arrangent avec le temps – comme quoi, tout n'est pas si négatif dans cette inexorable progression des années.
Je vais lui écrire, tiens.

Lundi 10 juin 2008

Au boulot, il pleut
Vendredi soir dernier, c'est la « fête des voisins », dans la cour, entre les pots de fleurs de la concierge et les vélos rouillés. Je rencontre enfin le voisin pédé d'en bas.
Charmant, quoique plus tout jeune.
Comme moi, quoi.
Les nanas ont toutes cuisiné, moi j'arrive avec ma pauvre quiche lorraine Marie et ma salade de concombres bien liquide.

Puis au Duplex, une grosse boîte près de l'Etoile, pour la fête annuelle de mon Institut. Lorsque je suis arrivé, un groupe infâme des années 80 sévissait, Tenue de soirée, ou Début de soirée, je ne sais plus, dans l'odeur écoeurante d'une fontaine de chocolat, mêlée à celle d'une raclette. Mais champagne à volonté, attention.
Les têtes que je vois tous les jours, à la cantine, se montraient maintenant au bowling, autour d'un billard, ou sur une piste de danse, en train de s'agiter sur la Compagnie Créole. Peu de mecs mignons, hélas. Rien même, à part moi bien sûr, qui ne ressemble de près ou de loin à un homo en guoguette. Parfois, hébété, je voyais surgir des drag-queens un peu défraîchies, mais ça s'avérait être de vraies femmes, telle secrétaire médicale, telle hôtesse d'accueil.

La vaisselle pas faite
Comme on s'ennuyait, M. m'a parlé de sa famille de bretons alcooliques, autour du comptoir.
En partant, je lui ai d'aileurs fait la remarque, sur les drag-queens, pensant le faire rigoler, mais il m'a regardé avec un mélange de méfiance et d'incrédulité. Une bizarrerie de langage de ma part qu'il a dû raconter avec délectation à tous les collègues lundi matin.
A moins qu'il n'ait eu peur que je le dragasse... La grande angoisse des hétéros, ah ah ah !

Le lendemain, gueule de bois monumentale. Impossible d'émerger avant 19h, tellement j'avais la nausée.

La coriandre, régulièrement piétinée par les pigeons
Ai été écouter l'Orfeo de Monteverdi, par les Arts Florissants, salle Pleyel (je me suis d'abord pointé au Châtelet – le gros speed lorsque Michael m'a appelé, étonné de ne pas me voir). Incroyable. Ils étaient tous habités par la grâce. Une vraie perfection, formelle, technique, visuelle. Toute la gravité, la majesté de la partition était magnifiquement restituée. William Christie est génial.
Une prestation qui m'a redonné foi en l'humanité, en tout cas, qui m'a fait oublier un instant que j'avais la gerbe.

Cité Durmar
Dimanche, visite de Z. Pile au moment où je ne voulais voir personne.
Mais laissez-moi cuver en paix !
Laissez-moi mourir de solitude en paix !
Bref, elle passe deux nuits ici. Les deux nuits passent. Mardi, je rentre de ma journée de boulot, suivie de mon cour de chant, à 21h, fourbu, la peau collante, je pose mes clefs sur la table, et qu'est-ce que je vois ? Toutes ses affaires qui traînent encore sur le canapé. Elle surgit vingt minutes plus tard, avec un pot de Nutella et du pain de mie qu'elle venait d'acheter à Monoprix, un peu gênée – la copine qui devait l'héberger après moi ne peut pas l'accueillir. Moi, glacial, aimable comme une porte de prison. Dînons en silence dans une atmosphère sibérienne, pendant que je feuillette mes relevés de compte.
Je deviens terriblement misanthrope. En même temps, elle charrie, elle a son copain qui habite Paris, mais elle trouve que c'est trop petit chez lui, alors elle vient chez moi.
Quelle famille.

Après de multiples hésitations, j'ai finalement commandé des billets de train pour Vernet, la première semaine de septembre. Il fallait que je le fasse, car autrement, vu comment je suis dynamique en ce moment, je ne partais pas du tout en vacances cet été.
Les prix de la SNCF, hallucinants. Vu un aller simple Paris-Perpignan à 142 € en seconde classe. A l'heure du développement durable, et compagnie.

Et donc je retourne dans ce village de vioques.

Je reviens de la piscine
Comme ceux que j'ai eus au téléphone, cet après-midi. Je les appelle pour louer leur studio. Déjà, ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord si c'était libre ou pas. Ils me faisaient répéter sans arrêter, on aurait dit que j'appelais la planète Mars. Ils ont mis cinq minutes pour piger mon nom de famille – un nom de famille en cinq lettres tout ce qu'il y a de plus bêtement français, de plus tristement banal – pourtant les deux avaient 36000 combinés de téléphone collés aux oreilles, chacun à un bout de la pièce ; ils parlaient en même temps, sans s'écouter, elle, elle était sourde comme un pot, j'épelle, je répète, je hurle, je vocifère « A », elle entend « I ». Un larsen a soudain totalement recouvert ma voix, et ils râlaient, ils croyaient que la communication était coupée, sans arriver à baisser le volume du haut-parleur qui causait le larsen. Et puis alors, quand il a fallu leur faire comprendre le nom de ma rue... J'ai failli sortir de mes gonds.
Lorsqu'ils ont enfin noté toutes mes coordonnées – elle s'est mise à rigoler – elle a voulu m'entretenir de je ne sais quel vieux film avec Yves Montand :
« – Vous connaissez ? »
« – Euh non, je... »
« – Oui ? Ah, c'est amusant, n'est-ce pas ? »
Puis elle m'a dressé par le menu tout le contenu du studio : un posteu de télévision, une grandeu salleu de bain avec uneu baignoireu, un cliqueu-claqueu...
Je me suis empressé de vérifier qu'ils n'habitaient pas dans l'immeuble. Encore qu'ils n'avaient pas l'air méchants. Mais soudain, je me suis demandé pourquoi j'allais à Vernet.

Samedi 28 juin 2008

Fin de semaine pas terrible.
D'abord, chaque vendredi matin, il me faut subir la propagande sarkozyste de Colombani sur France Inter, d'autant plus insupportable qu'elle est insidieuse. Je me bouche les oreilles dès qu'il commence sa petite leçon de choses.
Briguerait-il la future présidence de France Télévision ? Lui, ou peut-être le Chaboté, une autre bonne copine de Sarko. A moins qu'il ne table sur la mauvaise santé de Mougeotte (dont je trouve le visage tout pourri – mais peut-être l'a-t-il toujours eu) pour prendre sa relève au Figaro.
Ils sont partout, c'est horrible.

Ensuite, ma situation est devenue un peu délicate au boulot. Je me retrouve tout seul à porter mon projet. Je soupçonne mon boss de s'être disputé avec X, et d'avoir décidé de ne plus consacrer une seconde à ce projet pluridisciplinaire que je tire honorablement depuis un an. J'ai dû patienter presque un mois pour qu'il m'accorde un quart d'heure. Du coup, c'est comme si j'allais à la garderie, le matin. Je travaille si je veux.
Donc je travaille pour moi – pour le moment en tout cas, car il faudra bien que je m'attelle à ce second projet, qui est censé m'occuper jusqu'à la fin de l'année.

Le croirez-vous ?
Même le pape était de la partie...
Gay-pride.
Comme à la fête du travail, je m'y rends davantage poussé par un obscur sens du devoir – je suis un garçon si méritant, c'est bien connu –, que par un accès de bonne humeur et un désir subit de communion dans les décibels.
Ce défilé, c'est un peu toujours pareil, mais bon, les gens ont l'air content, c'est déjà ça. Et puis il y a des mecs mignons à mater.
Quantités d'ados, lookés, cleanés, coiffés au millimètre, débordant d'énergie et de fragrances musquées ou vanillées, bondissant comme des sauterelles, innaccessibles.
Assez peu de vieux, finalement ; les vieilles sont restées chez elles, boursouflées, souffreteuses, blasées, boudeuses.

Près de la caserne des Célestins, ça n'avançait plus. Je m'approche. Les Panthères Roses bloquaient le char de l'UMP. Chic, un peu de scandale. Je m'assois avec elles. Act Up rapplique, à ma grande joie. On passe pour les rabats-joies hystériques de service, certains nous sifflent, je m'en fous. Scander des refrains anti-Sarko sur le pavé, soudain, ça m'a fait un bien incroyable, je pense que je n'attendais que ça depuis des mois.
Place de la Bastille, les flics rôdaient. C'est la première année que les flics sont aussi omniprésents, jusqu'au pied de la colonne de Juillet, dont ils interdisaient l'accès, et dont ils se servaient comme mirador. La préfecture de police de Paris – devinez de qui son chef est un proche – veille au grain.

Dieu, tous ces paparazzi...
Je suis rentré vers 19h. De toute façon je ne suis pas baisable, hein.

Mon seul rayon de lumière actuellement : les mémoires de la Beauvoir, dont je me régale. Je ne l'avais encore jamais lue. Elle évoque mille choses en un seul paragraphe, c'est très ramassé, malin, pas pédant, derrière une simplicité, une écriture recto-tono de façade. Son humour est en sous-main, sombre, un peu Flaubertien.

La semaine dernière, W. récitait du Perec avec sa troupe, au Local.
Ça aussi ça m'a fait du bien, passée ma première appréhension : se plonger dans un discours où chaque mot se charge d'évocations poétiques et personnelles, mais où tout s'ordonne en suivant un axe rigoureusement discursif, logique, nécessaire, l'air de rien.
Je suis d'autant plus sensible à l'intelligence de ces discours, que ceux qui circulent dans « l'espace publique », aujourd'hui, et qu'on est bien obligé d'entendre, me paraissent clos, autosuffisants, factices.

La crise économique, les régressions en tous genres et la xénophobie rampante font qu'il est difficile d'échapper à une lecture politique des choses ; chacun s'y précipite, et vient ruer dans les brancards. Mais les répliques des leaders, qu'ils soient de gauche ou d'extrême-gauche, me déçoivent : simplificatrices, intéressées, calculées, leurs déclarations sont un miroir inversé des discours d'en face, et peinent à convaincre.
Il n'y a pas d'autre choix, soit que de s'isoler, dans le silence ou dans le cynisme – mais comment puis-je m'isoler dans une ville comme Paris, et dans ma situation actuelle ? – soit que d'agir. Agir, ça me fait rire d'écrire ça, moi la mauviette qu'on moquait dans les cours d'école, toujours à raser les murs, toujours à se défiler, mais comme j'aimerais... Qu'est-ce que j'aimerais ? Une nouvelle Commune ? Des barricades dans le quartier Latin ? Un deuxième Front Populaire ?
Je ferais mieux de me taire, je suis ridicule, comme d'habitude.

Arte diffusait une émission sur Martin Luther King la semaine dernière. Je l'avais toujours pris pour un doux illuminé. J'ai été surpris par sa finesse, sa grâce. Il était rusé, il savait s'y prendre avec les hommes politiques et les journalistes, il avait plus les pieds sur terre que je ne l'imaginais. Mais de ses imprécations pacifistes et bigotes émanait aussi une espèce de folie romantique qui transcendait son costume trois-pièces, une exaltation dénuée de haine, nourrie seulement par un espoir à toute épreuve, un lyrisme décalé, presque incongru, qui m'a séduit.
L'incongruité. Le mélange de l'intelligence et de l'incongruité.
Peut-être que je rêve à des personnages de ce genre, qui se mouillent, qui se lâchent, qui osent s'évader dans des folies douces. Le retour d'un certain militantisme hippie ?
Mais peut-être que ça ne changerait rien à l'affaire.

Qu'est-ce qui pourrait faire changer ma vie, moi qui suis seul et qui n'ai rien ? Mon pessimisme est si profond. C'est pour ça que je songe parfois partir à l'étranger. Une nouvelle fuite.

Des bras, des bras pour me prendre, pour me calmer. Des mots, intelligents, doux, qui auraient gagné ma confiance. Un horizon bleu, dégagé, qui me donnerait envie d'avancer, et qui aurait eu raison de mon scepticisme. Voilà sans doute ce que j'aimerais.

Dimanche 20 juillet 2008

Rouen.

Une affluence inhabituelle, liée probablement à « l'Armada ».
La première de cette manifestation, je m'en souviens, c'était en 89, alors que sévissaient partout les festivités du bicentenaire de la Révolution.
Par une chaude après-midi de juillet, Maman et moi avons été au musée Flaubert, près de l'Hôtel-Dieu. Je me rappelle l'air de la ville, ce jour-là : ocre, poussiéreux, un peu moite, baigné d'une lumière intense.
Zoé avait deux ans. Etrange lubie de cette époque (parmi tant d'autres), j'aimais pousser sa poussette. Je crois que c'était surtout pour le plaisir de conduire un véhicule – les trottoirs devenaient des voies ferrées, les poignées des manettes de commande, notre avancée était suivie par de lointains postes d'aiguillages, c'était encore une échappée imaginaire. C'était toujours des échappées imaginaires. Ce sont toujours des échappées imaginaires.
Bref, en sortant du musée Flaubert, nous avons fait un tour sur les quais, où mouillaient de grands vaisseaux, contre lesquels se pressait une marée humaine, poisseuse, et qui nous fit rapidement nous sauver.

Maman n'est pas de la tradionnelle partie de scrabble : elle est partie voir mamie à l'hôpital (j'ai échappé aux deux - au scrabble et à mamie)
La seconde édition de l'Armada, c'était en 1994 je crois. Je n'étais déjà plus le même, j'avais mon bac en poche depuis deux ans, une éternité s'était écoulée. J'y étais allé avec Alix, un soir. C'était le temps où nous nous traînions, au propre comme au figuré, dans les rues, dans les bars, le jour, la nuit.
Je me souviens : je regardais les marins.

Drôle de voir Z., aujourd'hui. Ses sculptures des Beaux-Arts, faites de bric et de broc, de fils, de clous, de bouteilles, de cailloux, emplissent ma chambre. Je me pique avec elles lorsque je veux les déplacer. Curieuse, à l'affût d'expérimentations, la petite fille de deux ans furète maintenant dans les hangars et les concerts de musique indus.
En marge, un peu boudeuse, avec une fière indépendance, elle a le regard alerte, et le jugement rapide. J'y retrouve la même manière d'embrasser la vie, la même manière de se façonner dans le présent, avec le peu de moyens que nous avons pour le découvrir, à vingt ans, que ce que SdB dépeint dans ses mémoires.

L'autel à cactus de Z.
J'imagine que je dois lui paraître résigné et tout rabougri.
Mais, comme me le disait S. avec humour au téléphone tout à l'heure, c'est le monde qui ne s'adapte pas à nous, et non l'inverse.

Bon, pour changer de disque, un peu de musique.
J'ai enregistré mes deux derniers cours de chant avec J. Un coup de réverb, hop.
C'est d'un kitch. Entre Nilda Fernandez, Dead Can Dance, la Castafiore, et Luis Mariano.

Nana (Manuel de Falla) featuring Babarella

Asturiana (Manuel de Falla) featuring Babarella

Et dire que j'ai sélectionné le moins pire.

Por ver si me consolaba,
Arrime a un pino verde,
Por ver si me consolaba.

Por verme llorar, lloraba.
Y el pino como era verde,
Por verme llorar, lloraba.

Vendredi 25 juillet 2008

Comme je possède un grand talent pour me rendre ridicule, cadeau Bonux. La belle de Cadix, qui est si dévote, reprend du service pour vous gratifier d'une minute du Membra Jesu Nostri de Buxtehude.

Quid sum tibi responsurus (Dietrich Buxtehude) featuring Babarella

Dimanche 27 juillet 2008

Pour continuer dans cette ambiance sex and rock'n roll des plus torrides, enchaînons avec ma dernière création musicale, une ravissante petite pièce pour piano, dont on appréciera une fois de plus le style joyeux, guilleret, chaleureux et entraînant, absolument inimitable, qui me caractérise depuis quelque temps.

Circulaire, par Babarella, extrait de son prochain album Topologies, contredanses et cassoulets

Jeudi 7 août 2008

Et cette petite chose, vieille de 12 ans déjà:

Soleils couchants (Verlaine)

Vendredi 8 août 2008

Les Lilas alternent entre gentillesse et malveillance. N. a toujours une parole désagréable à mon endroit ces derniers temps.
Mercredi soir, ils avaient des amis à l'atelier.
Je vois de la lumière, j'entends des voix, je m'incruste – malgré la froideur de l'accueil. Au bout d'un moment, Nicole marmonne que je suis « disgrâcié, mais bon... »
Je cherche encore de quel forfait je me suis rendu coupable. Au moment de les quitter, N., peut-être en proie à un problème de conscience, me prend à part, me tripote comme on tripoterait un petit animal, et retourne la situation en me demandant, l'haleine chargée d'alcool, pourquoi je les déteste.

Je ne devrais pas me faire du mouron à propos de ça, elles sont peut-être mal pour des raisons que j'ignore. En tout cas, avec elles, mieux vaut ne pas être déprimé soi-même.
« Ah c'est toi ? C'était pas la peine de frapper, la porte était ouverte. » – dit sur un ton éteint, le regard fuyant.

Je sentais bien que j'étais devenu persona non grata, mais je croyais que c'était juste l'un de mes fantasmes habituels d'auto-culpabilité. Je suis forcé de réaliser qu'il ne s'agit pas d'un délire.
Au fond, il n'y a pas de franchise dans tout cela, rien que des faux-semblants, un manque total de naturel et d'humilité.

Les gens sont méchants. Ils font semblant d'être aimables. « Tiens, Babar... On ne te voit plus... »
La parole peut être trompeuse, le regard ne l'est jamais.

Lundi 25 août 2008

Dimanche 7 septembre 2008

« Qu'est-ce que je fous là ? »
Telle est la question que je me pose, samedi soir, en déambulant dans les ruelles de Vernet-les-Bains, après avoir dîné d'une omelette et d'un verre de pif dans un restaurant où je fus particulièrement mal accueilli.

Le studio que j'ai loué est un musée des horreurs, qui dégage une odeur tenace de rance et de vieille peau.

Amusant bibelot
Fleurs en plastique
Fruits en plastique

Toile de maître
Globe renaissance...
en plastique
Papier peint imitation bois

et le soufflet de Lourdes (je veux le même !)
J'arrive avec mes bagages.
Ils me reçoivent chaleureusement.
Elle, bavarde comme une pie, lunettée, permanentée, flêtrie, mal maquillée.
Lui, plus réservé, flasque, benêt, radoteur, sans une once de naturel.

Ils sont heureux de m'offrir un Coca light, probablement laissé par les locataires précédents.
A mesure qu'elle caquette, elle prend le ton de la confidence.
« Le voisin, celui du dessus, à droite, je vous préviens, c'est un vrai con. Il fait des commentaires sur tous nos locataires. Il fait la police, quoi. Une fois, il m'a reproché d'avoir loué à un noir. Vous avez vu sa peau ? qu'il m'a dit. Moi vous pensez, ça me fait rien, je suis née à Djibouti. »
Cinq minutes plus tard, elle me détaille ses déboires avec une locataire arabe – et en prononçant ce mot, c'est toute l'horreur du monde qui passe – laquelle aurait exigé une remise sur le loyer parce que la machine à café n'était pas assez propre en arrivant.
« Les arabes, ils contrôlent tout maintenant. »
Ces deux vieux cons finissent par me remettre les clefs du studio et par disparaître.
Bon vent.
Ils m'ont vraiment filé la gerbe.
Pour la peine, je crade leurs plaques électriques et je ruine leurs oreillers.

Dimanche.
Malgré les nuages, je vais à la piscine. Le sol où j'étends ma serviette de bain est encore chaud, chaud de toutes les chaudes journées de l'été passé. Des enfants jouent avec un ballon dans le petit bain. Je fais quelques longueurs, dans un bassin quasi vide.
Un gros serpent est aperçu près de l'entrée des toilettes. La sirène du village retentit : ce sont les pompiers que l'on appelle à la rescousse. Ils arrivent. Ils attrapent le reptile par les mains, le balancent dans un seau, et vont le rejeter dans le torrent un peu plus loin. Un gros pompier reste pour discuter avec la maître-nageuse, tandis que les enfants, qui s'étaient approchés pour regarder la scène, s'en retournent à leur petit bassin.
C'est la vie exotique et trépidante d'un village pyrénéen.
Vers 18h, les coups de tonnerre se rapprochent, et l'orage éclate enfin.

Petites bestioles dans le cady
Les voisins sont effectivement pénibles, je comprends mieux le prix modéré de la location. Au rez-de-chaussée, chaque appartement dispose de sa propre terrasse, séparée de celle des autres par un simple muret, et je suis contraint de supporter les bavardages d'une vieille schnoque, qui rythme ses litanies d'un sempiternel « ...hein René ? ».
Ils n'ont pas l'accent du midi. Comme beaucoup de retraités établis sur la sun-belt française, ils viennent d'Anjou, de Lorraine, du Lyonnais ou de Boulogne-Billancourt, et ils parlent avec le seul accent de la vieille France.
Dimanche midi, ils ont invité le vrai con et son épouse à déjeuner.
« Vous aimez le gibier ? Nous avons des amis chasseurs, ils nous ramènent toujours du gibier. »

« Oh toi, René, t'es toujours à te faire dépanner ! »

Le Canigou depuis Villefranche
« Roger ? Un emmerdeur, oh la la... »

« – Et à Paris, où il y a le maire, là, Delanoë... »
« – Qu'est pédé ! »
« – Qu'est pédé ! »
« – Et la sorcière, là... »
« – Ségo... »
« – La sorcière... » (rires malveillants)

« – Et vos amis Bernier ? »
D'une voix onctueuse : « - Ahhh, ils me demandent toujours de vos nouvelles. Toujours. Hein, René ? »

C'est en termes peu chrétiens qu'ils enchaînent sur mes propriétaires, dont ils se racontent les conversations téléphoniques, indiscrètement captées par-dessus le petit muret.
Ils parlent même de moi :
« – Il est discret » dit l'un.
« – Pas comme ses propriétaires » répond l'autre.

« – Vous savez qu'ils vendent ? »
« – Il paraît pourtant qu'elle aurait hérité de sa mère, hein René ? »
Sentencieux : « – Les gens comme ça, ils se prennent pour ce qu'ils ne sont pas. »
« – Il faut bien qu'on loue, qu'elle m'a dit. C'est là que j'ai compris qu'ils z'avaient pas de sous. »
« – Bin oui, mais on n'est pas obligé de supporter leurs locataires... »
« – Vous n'aurez qu'à faire la police, qu'elle m'a dit, quand ils ont commencé à louer leur studio. »
Scandalisé : « – Et ce chien qui arrosait toute la cour, vous vous souvenez ? On n'est pas des bohémiens quand même. »
Ils enchaînent sur le coût de la vie, les supermarchés et la grande distribution, qu'ils dédouanent et défendent.

De nouveau, j'ai eu la gerbe.
Mais je pense qu'il n'est pas très utile que je m'attarde sur ces discussions de voisinage (les rapporter ici me permet probablement de me rassurer).
A noter, en passant : ces vieux cons, qui, dans l'ensemble, ont voté Sarkozy, commencent à s'en mordre les doigts (c'est la minute sociopolitique du jour).

Lundi.
Promenade jusqu'à Corneilla.
Je tente de convaincre mon cortex émotionnel de l'inanité de cette nostalgie qui s'est emparée de moi dès que le soleil a refait son apparition, et que l'horrible souvenir des propriétaires du studio a commencé à se dissiper.
Pas besoin d'épiloguer sur cette nostalgie, je n'en ai que trop tartiné ici. Disons simplement que le but du jeu consiste à me chanter sur tous les tons que ce n'est pas en remettant les pieds dans l'appartement de papi et mamie, dont la porte m'est définitivement fermée, et dont je me suis abîmé dans la contemplation de son long balcon blanc en façade et de ses stores clos, que je retrouverais un quelconque bonheur, ou le moindre soulagement. Et quand bien même ce lieu n'aurait pas été vendu à cette bique de professeur d'allemand à la retraite, quand bien même je pourrais m'y rendre encore, aussi librement qu'autrefois, pour y retrouver les objets, les odeurs, les perspectives et les sons connus de toujours, je ne serais guère plus avancé.
Le fameux appartement
Car je ferais face à une autre porte close, intérieure celle-ci, plus lointaine et infranchissable.
Du temps où j'y venais encore, ne décrivais-je pas déjà l'appartement de mes grands-parents comme une « prison dorée » ?
Seul le présent importe, je le sais bien, et pourtant je continue à me leurrer.
Comme l'écrit Henry Bauchau dans ce roman sinistre que je lis actuellement :
« Je voudrais faire l'économie de toutes les morts que j'ai vécues, de celles que je devrai vivre encore. Je ne peux pas, je suis dans ce temps, dans ce monde, il n'y en a pas d'autres. »

C'est aussi la vision de cet adolescent aux belles épaules, lundi après-midi, à la piscine, qui m'a rappelé mes émois passés à Vernet. Agé d'une quinzaine d'années, il est resté seul après le départ de l'ami qui l'accompagnait. Il a encouragé un petit garçon qui n'osait pas sauter dans le grand bain.
Quelquefois, il me jetait des coups d'œil espiègles, qui ne revêtaient nulle intention, nul désir : sociable et ouvert, prisonnier de son village désuet et dépeuplé, il était prêt à discuter avec n'importe qui.
Alors je me suis souvenu de l'intensité de ce que j'éprouvais, à la piscine, quand j'avais son âge. Je jetais mon dévolu sur tel ou tel adolescent. J'aurais eu quinze ans aujourd'hui, je me serais sans doute enflammé pour lui.
Je ne faisais que les regarder de loin, j'aurais été incapable de leur adresser seulement la parole.
Mais ce que je ressentais était si intense, si pur, si profond, et en même temps, tellement imaginaire... C'était une espérance sensuelle, quelque chose que je n'aurais su nommer, et que je n'osais imaginer en détail – comment l'aurais-je pu, à l'époque ? – et qui me jetait dans des états de grande mélancolie, parce que c'était comme un mouvement essentiel et nécessaire qui s'esquissait, qui se préparait, qui s'amorçait, mais qui ne se réalisait pas. Comme ce garçonnet qui n'osait pas sauter dans le grand bassin. C'était ma propre jeunesse aussi qui se reflétait orgueilleusement dans le visage de ces autres, autour de cette eau bleutée et mouvante.
J'ignorais, ou feignais d'ignorer alors, que le temps de l'homme est une partition qui ne se joue qu'une seule fois. On ne revient pas sur un passage que l'on a raté. On ne pourra, tout au plus, que se rattraper sur les mesures suivantes (mmh, on dirait du Jeanne Mas).
Mais n'épiloguons pas, ai-je dit.

Derrière mon attachement pour ce village du Roussillon, il y a aussi la montagne.
Elle est la part extérieure des choses, la part de découverte, d'exposition, de mise en danger, de conquête.
Cette année, j'avais prévu d'inscrire une nouvelle randonnée à mon palmarès, plus longue encore que l'ascension du Canigou, mais avec un dénivelé moins important, une partie du trajet s'effectuant en voiture.

La veille, dans mon lit, les angoisses habituelles m'étreignent.
Je m'endors difficilement. J'entends l'église du village égrener les heures de la nuit.

Du col de Mantet
Le taxi m'attend comme prévu à 7h30 au bas de l'immeuble. Tous les sommets sont dégagés, la lumière est celle de ces belles matinées de montagne, rouge et bleue. Pendant qu'il me conduit au col de Mantet, le chauffeur me parle de l'arrêté anti-sécheresse en vigueur depuis le mois de mai, du vent tournant, de la soixantaine d'isards qu'il a aperçu un jour en randonnée, et de cette fille qui s'est tuée en VTT, pas plus tard que la semaine dernière, alors qu'elle redescendait cette même petite route que notre taxi est en train de grimper prudemment, sur ce mince ruban de macadam qui serpente et s'élève en s'accrochant, on ne sait comment, à l'abrupte paroi des montagnes.
A 8h, nous sommes au col. Il n'y a personne. Il n'y a qu'une camionnette blanche garée sur le parking.

Ensuite, c'est l'abandon à la montagne, belle et sauvage, une dizaine d'heures de marche, quarante-cinq kilomètres à progresser sur des sentiers loins de toute habitation, de toute route, de toute trace de vie humaine.

La première partie du trajet est la plus physique. Le sentier monte dans une grande forêt de sapins, la forêt de moyenne montagne, celle qui s'étage entre 1600 et 2200 mètres.
Beaucoup d'arbres ont été terrassés par la foudre.

Beau panorama sur l'étroite vallée de Mantet, un lieu de passage clandestin vers l'Espagne pendant la seconde guerre mondiale. Les Allemands y ont même construit un poste-frontière en rondins, dont il ne reste que des ruines et le nom d'un lieu-dit, la baraque des Allemands.

Au bout d'une heure ou deux, je débouche sur les plateaux, les « plas » – de grandes étendues herbeuses un peu lunaires.
Le sentier disparaît. Il faut examiner sa carte avec soin, se repérer à l'aide des sommets aux alentours, et surtout distinguer les cairns, ces petits tas de pierres artificiels qui signalent, de temps à autre, la présence du chemin.

Je croise des troupeaux de vaches, qui me regardent avancer, indifférentes à mon sort. Je me méfie quand même de cette placidité qui a des cornes. Je ne veux pas m'approcher trop près d'elles, dont aucune clôture ne me sépare, mais je ne dois pas non plus m'éloigner de mon axe, sous peine de me perdre.

« – Encore un cairn ! »
« – Ah, là, encore un cairn ! »
Les seules pensées articulées qui me viennent en tête, comme un refrain.
Parfois, ce sont seulement trois petites pierres anodines, dont seul l'agencement un peu trop parfait laisse penser qu'il est l'œuvre de l'homme, et non le fruit du hasard.

Vue du Pomarole
Je traverse le pla Segala. Le sentier remonte en pente douce.

Peu après le Pomarole, je croise une douzaine d'isards. Ces animaux sont les seigneurs de ces hautes terres : ils bondissent de rocher en rocher avec une aisance étonnante, et vous distancent en un clin d'œil. Ils interrompent leur course de temps en temps, et se retournent pour vous regarder, presque comme pour vous narguer.
Je croise aussi quelques chevaux, à la crinière épaisse qui s'agite dans le vent.

Mon portable bascule sur un réseau espagnol, car la frontière est toute proche.

A 2400 mètres d'altitude, le soleil resplendit, mais l'air est frais.

Au voisinage du refuge de Rojà, j'aperçois la silhouette d'un yéti, mais ce n'est qu'un marcheur, le premier être humain que je croise depuis le col de Mantet. Il répond faiblement à mon salut, et disparaît en me regardant à peine.

Je reprends ma marche le long des Esquerdes de Rojà.

La Rojà est le nom du torrent qui prend sa source en contrebas.
Esquerdes, en catalan, est le pluriel de esquerda, qui veut dire fissure, lézarde, ou éclat, morceau de pierre.

Porteille des Avets.
Je sors mon pique-nique.

Avets Maria.

Collade de Rocas Blancas.

Alors que je me rapproche du massif du Canigou, de gros nuages s'accumulent sur les sommets. J'accélère le pas.

La fascination qu'exercent sur moi ces paysages est encore accentuée par la sensation de solitude qui m'y saisit.

Pourtant, sur le pla Guillem, vaste étendue herbeuse recouverte de crottes de lapin, j'aperçois un berger, un berger des temps modernes, à qui je demande mon chemin. Il me dit de suivre la clôture, et j'arriverai au refuge du pla Guillem.

Lequel, en effet, finit par montrer son petit toit rouge.

Ensuite, je me trompe de direction dans la redescente vers la Croix de la Llipodère, mais je finis par retomber sur mes pieds, en navigant à vue d'œil.

Mariailles
16h. J'arrive à Mariailles.
La suite, en terrain connu, devient éprouvante. Mes doigts de pied me mettent au supplice, j'ai l'impression d'avoir deux grosses cloques à la place de chaque pied. Chaque mètre est un calvaire.

De retour à l'appartement, vers 18h30, je suis parcouru de frissons terribles. Deux jours plus tard, j'ai encore du mal à descendre le moindre escalier.
Je pense que c'est mon amour pour cette montagne qui me donne des ailes. Sans ça, je ne sais pas si j'y arriverais.

Un inverti converti ?
Mercredi, jeudi, vendredi, je me repose.
Je vais à la piscine, je détends mes membres douloureux, je me promène sur des sentiers faciles des alentours du village.
Je fais l'idiot dans des chapelles abandonnées.

Oh comme c'est gentil
Quantités de maisons et d'appartements sont à vendre, et chaque année il y en a davantage.
Pourtant, d'hideuses villas continuent de sortir de terre.

Les analyses biologiques effectuées sur le plan d'eau du camping « L'eau vive », placardées à la mairie, me font songer que, s'il y a une chose que l'homme est assuré de produire, dans cette société productiviste qui nous fouette comme des bêtes, c'est bien du caca.
Dans l'ensemble, à part mes exercices d'auto-conviction quant à l'inanité de ma nostalgie (Vernet étant un subtil dispositif en trompes-l'oeil), je n'ai pas nourri des pensées très élevées durant ce séjour.

Perpignan.
Ses trottoirs de marbre rose, ses palmiers rieurs, ses garçons aux yeux noirs. Son festival Visa pour l'image, dont j'ai juste eu le temps de voir une petite expo – un reportage sur la réapparition des concubines dans la Chine capitalo-communiste.

Réalisé sans trucage
Retour à Paris, Babylone tentaculaire, effervescente et polluée, sensation de décalage.

Voilà pour les cartes postales.

Enfin, la paisible absurdité de ces vacances ne serait pas totale si je n'insérais pas cette photo d'une soucoupe volante, prise à proximité de l'Ecomarché (tous unis contre la vie chère), à l'entrée du village :

Samedi 20 septembre 2008

Et voici l'étique, rachitique et diatonique...
Prélude du pauvre

Jeudi 2 octobre 2008

Chez Bibiche, les souris dansent...
Avec Nicole et Marteen, on mange chez R. et A.
On termine tous les trois au CUD, un bar-boîte du Marais. J'attire les mecs bizarres, je ne sais pas me défaire des chewing-gums, et je suis incapable de me brancher les canons.
Depuis combien de temps n'avais-je pas mis les pieds dans une boîte ?

Soirée portes ouvertes des narcicistes de Ménilmontant. Avec une perruque blonde sur la tête, et un gobelet de bière à la main, j'essaye, le plus sérieusement du monde, de draguer un hétéro à lunettes, un ingénieur de l'immeuble.

Dimanche, brunch avec JC, son copain, et des potes à lui. Dont ce garçon, là, E., pas mal – déjà, en 2000, lorsque je l'avais rencontré pour la première fois, je le trouvais pas mal. Enfin, pas mal, j'aime bien ses petits yeux bruns et malicieux. Mais je sens confusément, à des signes imperceptibles que je serais incapable d'expliciter, que je ne lui conviens pas, que je ne suis pas son genre.

Je soutiens mon mémoire le mois prochain. Je peaufine le rapport écrit. Machin m'insupporte, mais puisque c'est pour la bonne cause...

Rétro Avedon.
La chambre. L'absence de profondeur de champ. Le contraste accusé. Rien qui ne soit secondaire ou accessoire. Le sujet seulement. L'attention extrême qu'il porte au sujet, que ce soit par sa découpe chirurgicale du regard, ou par telle ou telle particularité physique qu'il met en valeur, est si exacerbée, et sa capture si précise, qu'à la fin, le réalisme cède le pas à une sorte de délire mystique et bizarre, qui donne un peu l'impression de naviguer dans l'expo psychédélique d'un illuminé.
Je crois qu'Avedon a dit un jour qu'une photo ne ment jamais, en ce qu'elle montre toujours quelque chose.
J'ajouterais que c'est d'ailleurs pour ça que si nous avons raté le portrait de quelqu'un, à cause d'un rictus, d'yeux mi-clos, d'une bouche ouverte, il n'est raté que parce qu'il n'est pas conforme à l'image que nous nous faisons de lui, ou que nous voulons en donner. C'est là que gît le raté, comme une balle de tennis que l'on a laissé passer.
Mais encore faut-il avoir voulu donner l'image de quelqu'un.
Pas sûr que tous les portraitistes aient sincèrement ce désir au fond d'eux : ils peuvent aussi s'en remettre à la chance, au destin, au hasard de leur talent, quand ce n'est pas tout simplement au bon goût du moment, à l'envie de plaire, ou à l'autosatisfaction.
Mais Avedon avait tellement ce désir là, donner mon image de lui, il en était tellement habité et obsédé, que c'est comme si dans son travail se trouvait finalement concentrée l'essence même du portrait photographique.

Mercredi 8 octobre 2008

C'est la chuûû-teu finaââ-leu !

Portes ouvertes à l'atelier
Il paraît que « personne ne sait ce qui va se passer », et que les marchés sont dans l'incertitude totale.
Mouais.
Ce qui est certain, c'est qu'une fois que le gros insecte sera remis d'aplomb sur ses papattes, il s'en ira de nouveau boulotter tout ce qu'il peut, sans laisser une miette aux autres, sans vergogne, et sans scrupule.

Alors, en attendant ces sombres heures qui nous sont prédites (comment les choses pourraient-elles devenir pires en France, puisque nous avons DÉJÀ un Sarkozy au pouvoir ?), je bois aux mines déconfites des banquiers et des traders.

Mercredi 22 octobre 2008

Lundi soir, concert de Goldfrapp, avec F., dans un théâtre des Champs-Elysées rempli de tapettes. Dommage qu'elle chante comme un pied. J'y allais en mémoire de ce précédent concert, en 2001, à l'époque où je sortais avec F., justement.
Et puis pour cette chanson, là, Utopia...

Utopie, voilà d'ailleurs bien le mot de la semaine dernière.

Stockholm
Car, en ces temps économiquement tourmentés, je suis parti en Suède – le pays de l'utopie réelle, s'il en est...
Profitons-en, je n'aurais bientôt plus de travail.
Enfin, bref, P. et moi atterrissons à Stockholm mardi midi. Les trois premières nuits, nous logeons chez Sofia, dans le quartier classe moyenne de Kungsholmen, un plan Ebab, puis les trois jours suivants, chez Ingalil, une fille anxieuse qui a accepté d'échanger son appartement de Södermalm avec celui de P. (situé juste en face d'un hôtel appartenant à Benny, l'ex-claviériste d'Abba).

Tous ces petits intérieurs scandinaves sont simples, pratiques, élégants. Dans les rues, il y a de l'espace. Des couleurs sur les murs. De l'eau qui miroite. Comme en Norvège, j'ai retrouvé cette impression d'un démiurge, d'un grand ordonnateur qui aurait disposé tous les éléments du pays, naturels autant qu'humains, avec logique et équilibre.

Certaines suédoises sont un peu mastoques quand même, et il n'est pas toujours facile de distinguer le mec de la fille, l'hétéro de l'homo, dans ce pays où le sucré se mélange au salé à tout bout de champ.

Dans le métro
Nous prenons un verre avec Niklas jeudi soir. Discutons de la mentalité suédoise, marquée par le lagom (ni trop, ni trop peu), et par le ordning och reda (organisation et clarté, chaque chose est sa place). Dans la nuit de samedi à dimanche, je peux d'ailleurs constater la puissance de cet état d'esprit : alors que nous rentrons tous les trois bourrés (P. s'étant arrangé, l'air de rien, pour que N. passe la nuit avec lui), j'aperçois notre compagnon scandinave tenter péniblement, malgré son ébriété, d'enfiler un cintre dans son manteau... lorsque j'ai jeté le mien sur un lit depuis belle lurette.

Parlons-en de cette soirée au Lino, samedi soir : danser dans une forêt de grands suédois en goguette, sur un remix d'Abba, dans un club gay du centre ville de Stockholm, c'est une expérience métaphysique absolument éblouissante.
On peut aller et venir entre les salles, et prendre le frais dans une sorte de petit jardin, où je discute avec des individus étranges, des sorcières italo-suédoises, des punkettes bien habillées, des geeks à grosses lunettes qui bossent pour les cosmétiques Clinique.
Je perds de vue un mec, un copain de N., qui était venu prendre l'apéro chez nous, et sur lequel j'avais lourdement jeté mon dévolu (le mitraillant en photo, lui avouant que je le trouvais mignon, etc.)
P. et N. au travail
On décide de rentrer. Il pleut sur le port. On achète des saucisses à un vendeur à la sauvette.
Etrange de retrouver tous ces immigrés, si bien connus lorsqu'on habite une ville comme Paris, tous ces gens condamnés à faire des petits métiers – chauffeurs de taxi, vendeurs de saucisses (leurs fameuses big bites), épiciers – avec leurs physique méditerranéen si familier... et de les entendre parler suédois. Pour le coup, c'est eux qui possédaient une clef que je n'avais pas.
Vendredi soir, nous allons au Torget, un bar gay rempli de blondinettes endimanchées, de midinettes portant cravate, d'Oscar Wilde vieillissantes et parfumées, de créatures décadentes et éthérées, de duchesses sadiques au port altier... qui croassent toutes en suédois avec des voix caverneuses de rugbymen.

A la starac' suédoise (dans la rue aussi, on croise pas mal de Robin, en version blonde ou brune, au choix)
Mercredi, je veux aller à Utö, une île du sud de l'archipel. On prend le métro, puis le bus. On se retrouve dans la banlieue sud, puis dans des zones résidentielles, puis sur un rivage absolument désert... où le terrain de sport, les petits cabanons sous les pins, les planches en bois sur le sable fin, évoquent la foule de la saison estivale. Nous croisons juste une vielle femme et son chien, une autochtone à qui je tente de parler suédois, et qui me regarde avec un air hébété.
Le ferry passera trop tard pour nous permettre de rester sur l'île. Nous reprenons le bus, vide, et nous gagnons le parc national de Tyresta. La nuit tombe déjà. Nous traversons une forêt le long d'une route déserte. Au retour, notre bus traverse un faubourg populaire ; une femme hurle dans son téléphone, elle semble saoule.

N., sur le ferry pour vaxholm
Vaxholm.
Vasa Museet.
Grosse hangover dimanche matin, mais j'arrive à me traîner jusqu'à Uppsala.
Certains bâtiments, comme les églises, nous semblent récents, alors qu'ils sont anciens, et bien préservés.
Nous marchons dans une lumière dorée, un peu hagards, dans un décor de cinéma quasi désert.
Dans le train qui nous ramène sur la capitale, j'écoute No train to Stockholm d'Erlend Øye avec un immense plaisir.

De retour de Skeppsholmen
Dans l'ensemble, le temps n'a pas été trop désagréable, à part une journée, où la pluie nous a cantonné dans le musée d'art moderne.
Le soleil déclinait tôt dans l'après-midi, mais le feuillage des arbres était d'un jaune parfois si éclatant qu'il semblait irradier de lumière.

Douce tristesse à notre retour sur Paris. Etait-ce la mélancolie suédoise qui nous avait rattrapé ? Le souvenir joyeux des moments passés avec Niklas ? La fascination de la découverte, brutalement interrompue par la cohue du RER B qui nous ramène déjà sur la gare du Nord ?

Toutes les photos...

Samedi 29 novembre 2008

Vendredi 14, soutenu mon diplôme d'ingénieur, obtenu mention très bien, oui madame.
P. et PC ont été particulièrement élogieux. Dans le métro, juste après, le monde entier me semblait magnifique, et les gens qui patientaient sur le quai, extraordinaires.

A part ça, mon contrat s'est terminé comme prévu à l'IC, et je vais aller grossir le rang des chômeurs, déjà nombreux, en ces temps de crise économique.

Pour le moment, je me sens bien. Ces 18 mois à l'IC ont réussi à me faire oublier le sentiment de désespérance que m'inspirait le monde du travail. Puissé-je garder la même sérénité dans les mois et les années qui viennent.
Même mardi dernier, à un salon de recrutement, je me suis senti presque décontracté. Je m'y étais rendu tôt le matin, sans me mettre la pression – malgré la cohue dans le métro, et la cohorte des lobotomisés en route vers la Défense. Si la fille de chez Atos était condescendante, celle de chez Thalès s'est voulue pédagogique. Et celle d'Alstom était presque sympa. C'est sûr, le CNAM, ce n'est pas Centrale Paris.

La nuit dernière, en rêve, je m'invite à un cours de maths donné dans un amphi de l'école Normale. Pour une raison qui m'échappe, j'y vais pour retrouver D., qui a intégré l'école récemment (il est entré à Sup Aéro il y a 15 ans, mais dans les rêves, tout est possible). Je quitte les lieux assez rapidement, dans un état d'esprit ambigu, à la fois épaté par le prestige de l'endroit, mais avec ce sentiment habituel d'infériorité, l'impression que ça n'est pas pour moi. Je me réveille, soulagé : même si ce n'est « que » le CNAM, j'ai été jusqu'au bout, et je l'ai fait très bien, et j'emmerde le monde, mon subconscient compris.

Suivi N&G dans une soirée rue des Francs Bourg'. Sur le parquet flottant : un troupeau de Carla Bruni aux chevelures impeccables, une mini-Mireille Matthieu en pantalon bouffant, complètement incongrue ; quelques mecs un peu rings à grosses lunettes en plastoc, chaussures pointues turlututu, tous en noir ; et, oh, le sac Channel, quel beau cadeau d'anniversaire, déballé à minuit sous les vivats. Faut dire, sous les poutres vénérables de ce loft charmant du Marais, entre la bibliothèque Ikea blanche remplie de livres sélectionnés au petit bonheur, et le piano à queue recouvert d'un drap, ça sentait le pain durement gagné, la sueur d'un forçat des temps modernes : le directeur d'agence de com. Le pauvre, donnez-lui plus de sous encore.
Au moins, je sais où je n'irai pas postuler.
Nicole, bourrée, arrive à parler à tout le monde. Moi, à personne. Au bout de deux heures, le champ' est déjà fini – même la blanquette de Limoux –, je crise, je m'enfuis dans le grand escalier en pierre, j'appelle Marteen sur son portable, je reviens, je repars en trépignant.
On finit au Tango. Finalement, je n'ai pas envie de danser. Je bois une bière dans mon coin, comme une cruche. Finalement, je vais danser. Je matte les mecs. Aucun désir. Juste un sentiment esthétique agréable en observant discrètement les plus mignons. Je ne me sens tellement pas bandant, et tellement incapable d'apporter quoi que ce soit à un garçon, que je ne nourris plus aucun désir pour cette population. Et les chaudasses qui me font de l'œil me dégoûtent presque. Je quitte la boîte avec N&G. Je rentre à vélo dans le froid mordant.

A. a débarqué ici à deux heures de l'après-midi, alors que je nageais encore dans ma robe de chambre, à glander tranquille sur mon PC. Quel sans-gêne, il voulait juste téléphoner à N. Ils se lamentent sur leur prochain voyage en Asie, pendant que je vide la machine à laver. Oh les pauvres, ils ne pourront pas passer par Bangkok. Il raccroche, on commence à discuter. Je tire la tronche, et je lui raconte exprès des trucs déprimants – la fin de mon CDD, le nouveau fordisme dans l'informatique, ma crise existentielle de trentenaire, histoire de le pousser vers la porte. Il me répond que lui c'est pareil, qu'il ne baise plus beaucoup, et patati, et patata, sauf que lui, il est en train de me draguer, l'air de rien – et après avoir terminé tous mes biscuits au chocolat en plus. « Tu veux pas t'asseoir cinq minutes ? » qu'il me demande. Je lui dis que non, que j'ai des courses à faire, et je n'ai réussi à m'en détacher que devant l'entrée du supermarché.

Alors, que va-t-il devenir de moi ? Partir. Dès maintenant ? Non. Où ça ? L'EPO, à Munich ? Toute ma vie à Munich ? Ou à Montréal ? A New-York ? Ou dans une petite ville tranquille de province, loin des boîtes à sardines de toutes sortes ? Attendre d'avoir gagné la carte verte ? Se faire embaucher par une multinationale ?
Déjà, qu'on me fiche la paix avec ce genre de projets, voilà ce que je voudrais. Mais on n'a qu'une seule vie, et les heures, les jours, les mois passent si vite, que je ne sais plus si je peux me permettre d'attendre encore. Mais à qui obéirais-je en me pressant ainsi ? A quelle nouvelle insupportable loi serais-je en train de me soumettre encore, la loi de ma propre « réalisation », celle de mon épanouissement personnel ? Epanouissez-vous dans votre couple, épanouissez-vous dans votre job, épanouissez-vous dans votre vie familiale. Mais je m'en moque bien, de l'épanouissement personnel... On est réduit en poussières avant même d'avoir eu le temps de le savourer, cet épanouissement.

Si je partais, tomberais-je amoureux ? Ne tombez-vous pas plus facilement amoureux lorsque le danger et l'imprévu pénètrent dans votre vie ? N'en fut-il pas ainsi pour moi, autrefois ?
Mais, et pour les autres alors ? Tous ces couples, dans mon entourage, et au delà, doivent-ils se mettre en danger pour s'aimer ? Pourtant je n'ai pas l'impression de côtoyer des gens qui se mettent en danger, bien au contraire, je ne vois que des unions artificiellement constituées pour échapper à la solitude, des couples vidés de leur désir, qui ne savent plus quoi inventer pour lutter contre l'ennui, isolés dans une bulle, et qui me regardent par leur fenêtre, dans un faux sentiment d'achèvement.
A tout prendre, je préfère encore rester tout seul, dans mon propre aquarium.

Partir. Pour se protéger aussi. Parfois je crois entendre un grondement en Europe, quelque chose qui m'inquiète. Ce n'est pas seulement l'accession au pouvoir de gens comme Sarkozy ou Berlusconi qui me semble produire ce bruit ; ce sont des raisonnements dans l'air du temps, des réflexions ambiantes, des ignorances et des raccourcis qui s'immiscent dans le discours populaire, et qui, lorsqu'ils sont nourris pas la peur du lendemain, sont un jour exploités par des monstres. La seule chose à faire, c'est d'ouvrir les yeux, de les ouvrir grands.
Pour le moment, je ne vois que du noir.

Mercredi 3 décembre 2008

Dans cette ambiance, je glane, et je retrouve...
... cette petite musak modale, venue subitement sous mes doigts, avec ces images, captées un jour d'avril 2004, lorsque la famille était encore au complet.

Organon

Merecredi 17 décembre 2008

Le ciel était pourtant beau ce matin...
Obsèques de mamie.

Les gens de la famille, pas revus depuis longtemps. Papi, fragile comme un ballot de verre, sur qui tout le monde veille, et que nous aidons à se lever de son fauteuil, avant de nous rendre à l'église. L'infirmière de la maison de retraite qui demande s'il a des médicaments à emporter. Mon oncle qui s'exclame, véhémentement : « Non, il ne prend pas de médicaments, il en a assez vendu comme ça toute sa vie ! ».
Le bavardage du diacre à l'église – la mort, c'est le fond de commerce de la religion. Je suis sûr qu'il aurait ennuyé mamie, si elle avait été là, ce diacre blanc aux paroles équivoques, belles et culpabilisantes à la fois, et qu'elle aurait été embarrassée qu'on se gèle ainsi les pieds pour elle, sur le pavé de cette église de campagne où rien ne parvenait à accrocher le regard.
Mais, ding dong, et c'est déjà fini. Nous discutons un peu sur le parvis, entre la peine et le sourire.
Puis en voiture Simone. Les sinistres bourgades du plateau du Vexin défilent : les maisons étroites et mesquines blotties le long de la route nationale, les poteaux télégraphiques égoïstes, les publicités ringardes pour des supermarchés locaux, les haltes pour routiers, et la silhouette hivernale des arbres qui tendent leurs bras dénudés vers le ciel gris.

Voici le petit cimetière de Saint-Clair-sur-Epte, sur lequel souffle un vent glacé. Des gouttes de pluie commencent à tomber. Le froid s'immisce partout, dans le cou, dans le pantalon, entre les manches. Des véhicules passent en vrombissant sur la quatre-voix toute proche. Deux chevaux au poil épais, figés dans un champ, semblent trop frigorifiés pour s'intéresser à nous. Le cercueil descend dans le caveau. Je tente de retenir mes larmes. Papi, le visage ravagé, déclare que la prochaine fois, ce sera son tour.
Les croque-morts annoncent que la cérémonie est finie.
Nous partons déjeuner dans un restaurant champêtre des parages, dans une grande salle où brûle un feu de cheminée. Nous nous détendons, des carafes de cidre et de vin rouge commencent à circuler. Quelques cousins sont là, mais j'ai dû mal à m'insérer dans la discussion, à cause de la présence de papa et de maman, assis juste à côté de moi, et puis la pensée de mamie, abandonnée dans son caveau froid et humide, me traversait l'esprit et me mettait mal à l'aise, tandis que nous nous rassasions tous au chaud.
Vers 15h, papa m'a amené à la gare de Gisors, d'où j'ai pris un train pour Paris, dans la pluie et la brume.

La mort, c'est un décalage perpétuel. On organise de belles actions chargées de symboles pour celui ou celle qui n'est plus là pour les recevoir. C'est un théâtre mensonger. Le pire étant celui du curé qui nous dessine des horizons dans l'au-delà, et qui cherche à nous donner, presque de force, une sorte de signification à cet évènement, qui, sur le coup, en effet, nous prend au dépourvu et nous écrase. Aimez-vous par des actes, pas seulement par des paroles, insiste le curé, en nous transperçant du regard.

Mais ça fait du bien de revoir des gens proches ; vivre la mort tout seul, c'est encore pire.

Mamie m'avait gardé, quand j'étais tout jeune.
Mes grands-parents vivaient alors dans une maison en briques d'un faubourg ouvrier, à Sotteville-lès-Rouen, aux abords de la gare de triage. La maison abritait également la pharmacie de papi, où j'allais gambader entre les rayons remplis de médicaments, entre les petits pots pour bébés, les pastilles contre la toux, et les antiphlébitiques.
Ils s'étaient installés là après la guerre. Dans une maison biscornue, avec la salle de bain au 1er étage, à laquelle on accédait par le salon, avec les toilettes dans une arrière-cour pavée, avec des meubles d'un autre âge. Les chambres d'enfants, celles de mes oncles et tantes, se trouvaient au deuxième étage : des pièces sombres, remplies de jouets à demi déglingués, d'ustensiles hétéroclites et inattendus – un piano désaccordé, un séchoir 110 volts, une machine Remington des années 30, un crocodile empaillé –, dans une odeur de poussière et de vieille chaussure.
Mamie m'emmenait au Jardin des Plantes. Tandis que je jouais autour des bassins aux poissons rouges, ou dans un bac à sable, elle lisait sur un banc. En rentrant, elle m'achetait un goûter dans la petite épicerie qui faisait face à la maison. Puis je regardais Casimir, sur le poste de télévision en noir et blanc, avant l'arrivée de maman, qui venait me chercher dans son Austin mini.

Ma grand-mère et moi, vers 1978
Quelques années plus tard, il y eut les vacances à Vernet-les-Bains, avec elle, papi, et Isabelle, et ma sœur. La traversée de la France en voiture, quel souvenir extraordinaire. Tous ces paysages qui défilaient, tous ces lieux, tous ces noms : Châteaudun, Blois, Limoges. Je me préparais une petite fiche avec le nom des villes que nous traverserions. Après Brive, l'atmosphère changeait, l'air devenait plus sec, les couleurs plus saturées. Vers Montauban, puis Toulouse, le soleil déclinait. Et finalement c'était la nuit, sur l'autoroute des Deux-Mers.
Arrivés à Vernet, vers neuf heures du soir, nous descendions de voiture, groggy et cramoisis. Nous étions accueillis par le ronronnement tranquille du torrent, si doux après une journée entière passée dans le vrombissement du moteur.
Mamie prenait le volant quelques fois, mais pas souvent, car elle se trompait de direction, et papi enrageait, au lieu de se reposer. Avec les après-midis au Jardin des Plantes, ces voyages en voiture figurent parmi mes plus beaux souvenirs passés en leur compagnie.

Le jardin des plantes, il y a une dizaine d'années
Au milieu des années 80, ils quittèrent le populaire Sotteville (« Sotteville, sottes gens », aimait à rappeler papi) pour une résidence de standing de parvenus du centre-ville rouennais. Brutal passage à la modernité. Afin de pouvoir intégrer le collège Barbey d'Aurevilly, je fus officiellement domicilié chez eux, tout en continuant d'habiter chez mes parents. Lorsque je devais renseigner mon adresse, sur les petites fiches que nous faisaient remplir les professeurs en début d'année, je devais faire attention à ne pas me tromper.
Une fois par semaine, après les cours, je prenais le thé chez mes grands-parents. Il y avait des « rochers congolais », des pâtisseries à la noix de coco, dans un sac en papier blanc, posé à côté de la théière. Certains jours, mamie m'accueillait seule, car papi, alors retraité hyper-actif, était retenu par des réunions, à Rouen ou à Paris. La vieille pendule égrénait son tic-tac dans l'entrée de l'appartement, les journaux du jour étaient posés sur la table, les sons qui nous parvenaient de la rue étaient comme ouatés. Tout semblait si paisible, comparé à ma vie tumultueuse du collège, où l'on me pourchassait de méchancetés.
De quoi parlions-nous avec ma grand-mère ? Certainement pas du fait qu'on me traitait de tapette dans la cour de l'école. J'imagine que nous nous disions des choses assez banales et mesurées, assez formelles. Le résultat d'un contrôle, mon prochain voyage de classe en Espagne, la naissance à venir de ma seconde sœur. C'est là que réside l'étrangeté de mes rapports avec mes grands-parents, marqués autant par la proximité – puisque je les voyais souvent –, que par la distance. A l'orée de ma puberté, j'ai scandalisé tout le monde en me mettant à vouvoyer ma grand-mère. Oh, pas longtemps – maman était hors d'elle. On a dû prendre ça pour une lubie adolescente, une lubie comme tant d'autres que je nourrissais à l'époque (regarder passer les trains, dessiner des plans de jardins, tripoter des calculatrices). Mais ce vouvoiement subit et incongru illustre aussi la distance qui s'était installée entre mes grands-parents et moi.

Au lycée, comme j'étais devenu externe, le rituel du thé hebdomadaire céda la place à un déjeuner, intercalé entre deux cours.
« Au moins, comme ça, je suis sûre que tu manges correctement une fois par semaine ! » se félicitait ma mère.
Il faut dire que je préférais ces repas rapides et pratiques aux interminables déjeuners familiaux du dimanche midi... J'apprenais la bonne nouvelle sur les coups de 11 heures du matin, à la table du petit déjeuner, parfois avec la gueule de bois : « Tu n'as pas oublié que ce midi on va manger chez papi et mamie ? » me demandait ma mère, en me regardant avec un air de reproche, à cause du sentiment désagréable qu'elle savait que cette annonce ne manquerait pas de provoquer en moi.
Le pire, c'est quand elle ajoutait qu'il y aurait aussi untel et untel.
Avec ma sœur, on s'isolait dans la petite chambre d'ami, tandis qu'ils fumaient tous au salon, abrutis par le vin rouge et la digestion du rôti de bœuf. A la télé, il y avait Jacques Martin, et des émissions sportives. Pour partir plus tôt, on prétextait des devoirs à faire.
« Ah, mes pauvres enfants ! » déclarait mamie en nous embrassant, mais avec un petit sourire aux lèvres qui semblait dire autre chose.
Quel contraste, entre ces dimanche tristes à pleurer, gris et sans horizon, et ces journées lumineuses passées avec eux dans les Pyrénées-Orientales, ces journées radieuses et pleines de chaleur, avec ces bruits et ces odeurs du sud, cette nature exubérante et minérale, avec cette sensation de vie chaque jour renouvelée.
Alors, quand ils ont parlé de vendre leur appartement de vacances de Vernet, dans les années 90, j'ai paniqué. J'ai écrit une lettre à mamie – une rare manifestation vraiment personnelle de ma part à son égard.
Ça ne les a pas empêché de s'en séparer. Alors en 1998, je les ai aidé à déménager. C'était en avril. Il faisait froid, je ne savais plus où j'en étais, je prenais des anxiolytiques, c'était tragique.

Noël 2004
Ensuite, les repas de famille, le dimanche midi, se sont succédés, toujours identiques, toujours déprimants. A 23 ans, mal dans ma peau, mal dans ma tête, encore dans le placard, j'étais désespéré de devoir supporter ces réunions pleines de bons sentiments, où tout était figé, calculé, attendu, où mes sœurs et moi nous nous effacions derrière un masque de bonté sage et passive. Assis sur nos chaises, le verre de champagne à la main, nous nous faisions soudain gravures, modèles, poupées, fidèles à l'image plaisante et sans aspérité que ma mère entendait bien que nous donnions à ses propres parents, lesquels, d'ailleurs, n'en attendaient probablement pas davantage de nous.
« Oh, vous pouvez bien faire ça pour eux... » nous disait maman.

Puis je suis parti vivre sur Paris.
Je ne les ai plus vu qu'à de rares occasions – comme à Noël, quand, invités chez mes parents, avec Isabelle, ils faisaient de la traversée nocturne du jardin, en pente et sans éclairage, un trekking himalayen qui durait des heures, à la lueur des lampes torches.

Ils sont devenus fatigués, voûtés, de plus en plus dépendants. Ces dernières années, maman s'est occupée d'eux avec une patience exemplaire, malgré les reproches de ma grand-mère, qui, gâteuse et diminuée, se crut un jour victime d'une cabale, avec ma mère en instigatrice. En fait, elle ne supportait pas cette maison de retraite, à la campagne, où il fallut bien l'emmener – tant son état de santé s'était détérioré. Elle ne lisait plus – elle la Proustienne. Elle mangeait avec réticence, ne se mêlait pas aux autres pensionnaires. Devenue sourde comme une cloche, elle s'abreuvait de télévision débile, comme sous perfusion, qu'elle regardait les yeux vides.
Et puis elle a expiré sur son lit, démente, décharnée, un masque à oxygène vissé sur la tête.

Je pense à papi. Il se remémore peut-être sa vallée natale de l'Epte, le long de cette rivière qui unit les plateaux monotones du Vexin aux méandres poétiques et impressionnistes de la Seine. Il repense peut-être aux temps difficiles de la guerre, à Paris, avec sa jeune femme et son premier fils, avant d'être mobilisé, et de terminer dans un camp de prisonniers en Bretagne. Vinrent ensuite la pharmacie de Gasny, celle de Sotteville, et de nouveaux enfants – dont une, sur le tard, lourdement handicapée.
Les années 60 à Rouen. Ses activités au tribunal de Commerce, à la faculté de Pharmacie, au Rotary Club. Quel parcours, depuis son enfance campagnarde, depuis sa ferme natale, jusqu'à cette retraite bourgeoise de petit notable normand. Pendant que mamie, médecin scolaire, oscultait les garçons du lycée Corneille.
Le lycée de mon grand-père, celui de mon père, puis le mien.
Parce que j'arrive là, aujourd'hui, finalement, en bout de chaîne. Et qu'est-ce que je fais là d'ailleurs ?