Journal 2005 (1)

Samedi 1er janvier 2005

Purée d'épinards avec Mereth
Mercredi dernier, déménagement de L. et D.
Pour une fois, j'ai trouvé plus bordélique que moi. Ces deux là ont accumulé une telle quantité de bibelots, de papiers et de petits meubles, que la grosse camionnette de location n'arrivait pas à tout avaler. L'installation sur St Brieuc se fera en plusieurs étapes. Ca me rend un peu triste, leur départ de Paris – on ne se voyait pas très souvent, mais je m'étais fait à leur présence dans la capitale.
Ulrich, le jeune frère de D., était là aussi, un pur blondinet aux yeux bleus, splendide, importé d'Allemagne en exclusivité pour participer aux réjouissances des Kartons à porter. Il mettait de la bonne volonté à répondre à mes questions banales, mais je peinais avec l'allemand, et il peinait avec l'anglais. Vague distance de la part de D. et L. à son égard – peut-être à cause de sa jeunesse et de sa maladresse. On fit une chaîne : lorsque je lui passais un carton, il me fixait d'un regard simple et sans malice, et se mettait à rigoler – j'ignore pourquoi – pendant que nos mains se rencontraient fugitivement sous le carton.

Hier, réveillon. Je m'attendais à manger du saucisson tout seul, avec un vieux Bergerac et le mascara qui dégouline.
Mais non.
D'abord, apéro avec Astrid dans un bar. Petit somme de 7 à 9.
Ensuite, je me les suis effectivement tapés, mon sifflard et mon sale rouge.
Mais peu après 23 heures, j'ai retrouvé P. dans un nouveau bar gay du 11ème, un petit espace tout propret, tout gentillet, ambiance toc-plastique, avec une espèce de chaise à bébé incongrue dans les toilettes, où trônait également une armée de désodorisants et de détergents, posés sur une étagère en bois verni.
Il n'y avait personne. On est parti juste avant minuit.

Paris, fin décembre
On s'est dit qu'à Paris, décidément, les nouveaux lieux gay sont soit des appartements-témoins de ce genre, chers, prouts et niaiseux, soit des boîtes à cul cradingues, où l'odeur de peinture le dispute aux fragrances corporelles.
Comme il était encore assez tôt, on est monté chez P. boire une vodka.

Soirée gay ridicule à la Scène. Ça s'appellait « Plaisir », oui, rien que ça. Le copain de P. qui la lui avait conseillée, avait assuré : « Oh à une Plaisir , la programmation musicale est toujours très pointue, moi je m'éclate à chaque fois. »
Mouais, mouais. Une ribambelle de techno-damoiseaux, de starlettes-gonflettes, torses nues, avec un simple col de chemise noué autour du cou. Quand même, nous les gays des capitales, nous ressemblons vraiment à des martiens parfois, avec notre mocheté chic, nos allures mi-catins mi-prudes, nos paillettes, nos musiques tartes et nos mœurs extra-futiles. De temps en temps, au dessus de la mêlée dansante, on voyait passer des seaux à champagne, décorés de bougies à étincelles, qui voguaient en direction du carré VIP. Ambiance faussement glamour, tout le monde en noir et blanc, sauf nous évidemment, avec nos tee-shirts oranges et rouges – on se demande comment ils nous ont laissé entrer d'ailleurs. Appuyés au bar, en attendant que ça se remplisse, on devait ressembler à deux boulangères hilares. Des paniers en osier remplis de litchis attendaient, ça et là, les mains moites des clubbers… Le litchi, avec sa coquille rebutante, son gros noyau égoïste et sa petite chair blanchâtre, douceâtre, à peine sucrée, mesquine.
Bon, je l'ai mauvaise parce que je suis rentré tout seul bien sûr, et que je crois que nous aurions dû picoler beaucoup plus avant de venir, et que franchement, toute cette peuplade des boîtes gay est à peine plus dégourdie que moi – ou alors c'est moi qui n'ai rien compris.
Du coup, ce soir, je me suis trimbalé à Jaurès pour m'en aller trouver une espèce de gorille à harnais, un moment loufoque comme je les affectionne, certes, mais tellement moins exotique qu'une rencontre imprévue à une Plaisir , saveur litchi.

Je refais un peu de musique à part ça, et je continue à me lever tard, et j'appréhende un peu le mois de janvier qui s'annonce.
Pour le moment, j'écoute Aphex Twin.

Il a cessé de faire froid sur Paris, l'épouvantable raz-de-marée en Asie hante toutes les nouvelles, les présentateurs des JT ont enfin arrêté de sourire bêtement (ils recommenceront vite) : on a l'impression que c'est la première fois qu'ils prennent au sérieux ce qu'ils racontent.

Jeudi 6 janvier 2005

L'un de mes acolytes du est un vrai tire-au-flanc. Il fait le mort pendant 3 semaines, et lorsqu'il resurgit, c'est pour déballer des idées contradictoires avec ce qui avait été convenu. Il ne se tient pas au courant des cours, il annonce qu'il va s'occuper de ceci et de cela et se contente de se payer une bronchite, il envoie des textos plutôt qu'il n'appelle, et il glisse une faute d'orthographe par phrase dans ses mails. Il m'énerve tellement que j'ai exhumé ma boîte de Lexomil, celle qui ne sert que dans les situations exceptionnelles.

La belle vie de chômeur que voilà
Du coup, après une longue conversation téléphonique avec lui, hop, cap sur le jardin des plantes et sa Grande Galerie de l'Evolution.
Ah, la belle vie de chômeur que voilà.
Parfois, en méditant devant un faciès animal, le museau placide d'un renne, le regard vitreux d'un poisson, je me disais : ces êtres sont enfermés dans un corps qu'ils n'ont pas choisi, ils sont séparés de moi par un mur épais, ils tuent parfois parce que la machinerie qu'on leur a fourguée fonctionne ainsi ; mais si on les laissait sortir de leur enveloppe animale, ils se révéleraient aussi identiques à ce que sont les hommes, si on les libérait eux-mêmes de leur corps.

Autre pensée confondante de naïveté : je tombe sur une vidéo qui montre une antilope se faisant attraper par deux fauves – le grand classique. Je me dis que si Dieu existe, il est témoin de souffrances atroces et continuelles (que l'arrivée de l'homme n'a fait que multiplier). Puis je réalise que la vie est bien courte : on nous costume, on nous projette sur la grande scène pour quelques dizaines d'années, et ensuite on se débarrasse de nous, sans prévenir, zou, au grand collecteur. Si c'est pas vicieux. Donc j'ai conclu : ce Dieu est soit sadique, soit bien paresseux.
Mais après je me suis dit : bon, il a décidé de laisser les choses se faire. Mais c'est pour laisser la vie se faire, magnifiquement, parce que cette beauté du vivant le comble…

Bon, la gazelle, je ne sais pas si elle était comblée. Et moi non plus d'ailleurs, blanche colombe Babarella, je ne sais pas si je suis comblée.
Mais je ne me fais pas déchiqueter par des lions, c'est déjà ça.
Je bats de l'aile, c'est tout.

Edifiante, cette Grande Galerie de l'Evolution.

Sinon, ce soir, j'ai couru pour rattraper le garçon-du-cours-de-compta, qui attendait à un passage piéton, son cartable à bout de bras. Salut, ça va ? Ca va et toi ? Je pense qu'il s'en fiche de moi, en fait, mais qu'est-ce qu'il me plaît. Je n'ose pas lui faire du rentre-dedans. Il se souvenait très bien de ce qu'il m'avait dit la dernière fois, de la station où j'étais descendu. C'est un provincial monté sur la capitale, qui ne se fait pas à la cohue parisienne, et qui s'en retournera un jour sur ses terres. Cette Bécassine m'annoncerait qu'elle a une copine, là-bas au pays, qui l'attend comme une Pénélope, je ne serais pas étonné.
Mais ne baissons pas les bras. A suivre, again.

Rue de Montreuil ce soir
Et moi dans tout ça ?
En descendant la rue de Bagnolet, tout à l'heure (de retour de la médiathèque Saint-Blaise), je me suis souvenu du temps où je travaillais à Sida Info Service, boulevard de Charonne. A l'époque, je pensais qu'il me restait plein de choses à découvrir, que je me trouvais au seuil d'une vie nouvelle – tout en commençant à prendre conscience de la mocheté de la routine, du labeur, de la vie du célibataire plongé dans une immense cité grise. Ce plaisir de l'anonymat et de l'inconnu faisait en même temps surgir une espèce d'abysse devant moi.

Pourtant aujourd'hui, t'es toujours tout seul, mon biquet.

Mais je n'arrive pas à faire semblant.
Des gens, des jeunes surtout, vont se précipiter pour se mettre en couple, même un couple artificiel, ils vont s'apparier aussi spontanément qu'un crabe courrait après une panthère (ça, c'est encore la grande galerie) – mais du moment qu'ils ne restent plus seuls.

Je dois avoir besoin d'un bon nettoyage à sec...
Alors moi aussi j'adorerais vivre une relation d'amour avec quelqu'un, des années que j'y pense. J'y pense tellement que ce n'est même plus une pensée objective, définie, délimitée, ça flotte en moi comme un gaz.
Mais je ne veux pas de chose fausse, je ne veux pas imaginer que je puisse me sentir bien avec quelqu'un, je veux simplement l'être, sans me poser de question ni bricoler quoi que ce soit.
C'est d'ailleurs cet étrange paradoxe qui me permet de surmonter la carence affective que je traîne, de tenir sans fondre en larme dans mon froid petit lit le soir venu : je me rends bien compte – et l'expérience me l'a montré, depuis cette époque des premières incursions parisiennes – qu'il est inutile de se précipiter dans un énième épisode de La croisière s'amuse . J'ai souffert, soit de m'être emballé, soit de ne pas avoir assez insisté, d'avoir jeté l'éponge trop tôt.
Mais j'étais si ignorant, si candide !
Et aujourd'hui me voilà désabusé, me voilà qui perds confiance dans mon pouvoir de séduction. J'ai honte de cracher une chose pareille, mais je suis peut-être aussi vaguement déprimé à l'idée que ce pouvoir va s'amenuisant, au moment même où je voudrais l'utiliser à bon escient.

Mais assez, assez, assez, je ne devrais pas réfléchir sur tout ça – les bilans de ce type sont bons à dresser au jour du jugement dernier, pas au beau milieu de la vie.

Vendredi 7 janvier 2005

A 23h, c'est Royco, Bordeaux, ou chocolat chaud.
Ma pensée n'a plus d'assise, plus d'épine dorsale, sitôt que je doute. Je suis incapable d'être raisonnable, dès que je perds confiance.
Je me dissous, les mots me manquent, je bois la tasse.
Traversant une crise aigue de baptistite, je ne fais vraiment rien ces jours ci.
Paralysie totale. Envie de sortir, mais blocage complet. Et pour aller où, d'ailleurs ?
Même les chats gay débiles, j'arrive pas à tenir plus de cinq minutes.
Heureusement, j'ai chanté, cet après-midi, des o del mio dolce ardor , des verdi prati et des lascia chio pianga - chanter me fait revivre, j'exulte.
Puis paralysie de nouveau, qui m'envahit comme un poison.
Pas la peine d'insister.
Donc ce soir, royco-minute soupe et j'ai terminé l'album-photo de gruchy 2004 .
En écoutant le Vespertine de Bjork. Faudra lui dire, un jour, d'arrêter de se coincer les doigts dans une porte quand elle chante. Mais bon, il s'écoute cet album, finalement.

Mardi 11 janvier 2005

Ambiance carottes rapées, dimanche soir après le ciné
Les mots me manquent.
Tout me paraît vain à exprimer.
Les réflexions m'accompagnent dans la journée, mais je me sens incapable de les fixer.

Cette nuit, j'ai rêvé de S., dont j'étais amoureux en sixième. A l'époque, cette collégienne brillante et bourgeoise avait repoussé mes avances (ridicules), toute la classe en avait profité pour me railler, mais des années plus tard, au lycée puis en prépa, nous étions devenus bons amis, copains de classe. Entre-temps, mon attirance pour les garçons s'était peu à peu généralisée. Nous n'avons jamais reparlé ensemble du collège. Nous nous sommes perdus de vue peu après la prépa. Or cette nuit, non seulement nous nous retrouvions, mais nous nous parlions avec un sentiment d'affection mutuel intense et troublant, à la limite de l'amour et de l'amitié. Tout en conservant une forme de distance, elle manifestait beaucoup de chaleur à me revoir – ce qui contrastait avec l'atmosphère un peu hypocrite de nos dernières entrevues à Rouen, il y a 7 ou 8 ans de cela.

C'est peut-être d'avoir vu Roi et Reine au ciné, dimanche dernier, et la prestation d'Emmanuelle Devos, qui m'a inspiré ce rêve. Elle m'exaspère un peu dans ses interviews, mais là, j'étais fasciné par l'espèce de grâce inexpressive, de froideur paisible, de beauté molle, par le mélange de langueur, d'assurance et de raideur qu'elle exprime tout au long du film.
Et la Deneuve, la Deneuve... Il y a quelque chose de très pédé à contempler ces actrices inaccessibles et austères, ces icônes froides et belles jusqu'à la désincarnation.

Rue Oberkampf
Peut-être ai-je besoin de retrouvailles.
Après avoir éteint la lumière, étendu sur mon lit hier soir, j'ai regardé vers le plafond, baigné d'ombres, et j'ai murmuré : Qu'est-ce que j'ai ? Qu'est-ce qui ne va pas chez moi, bon sang ?
J'espérais une réponse, un écho. Mais mon murmure s'est perdu dans le silence épais du studio.
Pour m'endormir, j'ai voulu penser à des lieux anciens, à des souvenirs agréables, mais j'ai renoncé immédiatement – la magie du passé ne me fait presque plus d'effet.

Je voudrais gagner un peu d'assurance, ne plus douter de ce que je suis, de ce que je vaux, de la vie à laquelle je pourrais prétendre moi aussi. Ne même pas me poser la question de savoir si je peux ou si je vaux , n'avoir qu'une simple, une évidente, une saine perception de mon désir, de son égale valeur avec celui des autres, sans revendication et sans excès. Comme disait Morrissey, au temps des Smiths : "It's gruesome that someone so handsome should care." (sans excès, non, mais je ne me prends pas pour de la merde pour autant)




Photomatons in the kitchen
Dans ma confrontation directe avec l'autre, je vais descendre d'une marche, et en monter une autre à la fois – surtout lors des premiers contacts.
Il n'est pas dit que le problème vienne de là, d'ailleurs.
Je ne vois pas très bien où je veux en venir.

En fait, je rêve à une espèce d'égalité ; j'aimerais que mon regard rencontre celui de l'autre à une même hauteur, qu'aucune arrière pensée, qu'aucun scrupule ne viennent entamer une confiance et une compréhension mutuelles.
Mon Dieu, ce que je me sens naïf en disant cela…
Voilà pourquoi aussi les mots m'échappent : j'ai l'impression d'être une Candy dépressive, avec des poils, des cernes, et une voix grave et blasée.

J'ai peur de ne pas pouvoir satisfaire l'autre, affectivement, intellectuellement, sexuellement (sexuellement !!).
J'ai peur qu'il me fasse une vacherie.
J'ai peur de m'ennuyer, qu'il m'étouffe, que je le trouve trop idiot ou trop méchant.
Et c'est réversible, naturellement : j'ai peur de ne pas être satisfait, de faire une vacherie, d'ennuyer, d'étouffer, d'être trop idiot ou trop méchant.

Par exemple, ce garçon rencontré il y a deux mois, là, Karl, avec lequel la mayonnaise n'a pas pris. Il était très maniaque, très posé et il adorait Brahms. Ca a suffi pour m'affoler, si bien qu'on s'est vu deux fois et je ne l'ai jamais rappelé (j'ai horreur de Brahms).
Pourtant, il semblait sensible, intelligent, pas méchant, pour le reste.
Et puis surtout il était mignon.
Je suis conne, mais conne !

Mais au fond, est-ce vraiment ça qui me préoccupe aujourd'hui ?
Trouver un mec ?
Je voudrais surtout du neuf, du nouveau, de l'air, de l'air, de l'air.
Des choses belles, des choses vivifiantes, des choses drôles, des choses enlevées.
Des gens fascinants.
Je voudrais pouvoir m'oublier complètement.

Seule fenêtre ouverte, actuellement : Nicolas Bouvier, et ses chroniques japonaises.

Vérone
Sinon, ce soir, au Nouveau Casino, avec Ch. – concert du groupe Vérone. Pas mal, un peu trop de Noir Désir sur la voix, mais les musiciens n'étaient pas mauvais.

J'ai vu JP, du projet. J'étais de nouveau assez remonté contre lui, genre je vais le houspiller et lui faire avaler 1000 couleuvres à l'aide d'un entonnoir, mais j'ai réussi à me maîtriser, on s'est vu avec la prof, on a pris un verre ensuite, je lui ai fait passer le message, on s'est mis d'accord sur un nouveau partage des tâches. En fait, j'ai horreur des situations explosives, horreur de frapper les gens, et je préfère toujours la discussion. Le problème, c'est que ce type - qui a un poil dans la main, long comme une ficelle - risque de le faire friser à nouveau (son poil) d'ici quelques semaines.

A part ça, j'ai le teint gris, et je me trouve moche.
Le masque à l'argile s'impose. Puisse-t-il aussi me désincruster de l'intérieur.

Samedi 15 janvier 2005

Atmosphère studieuse
Jeudi, eu cours toute la journée, exceptionnellement.
Donc, ai pas pu me lever à midi.
Le prof de TD de compta, qui ressemble à une sorte de chouette-effraie ou à un gros rongeur (avec des pantalons C&A obstinément gris, droits, raides et trop larges) et qui nous sérine qu'il intervient dans QUANTITES d'entreprises, et que lui, il SAIT se faire payer des boîtes récalcitrantes, il a carrément arrêté son cours, devant le flot de critiques qui a soudain fondu sur lui – à cause d'énoncés de TD pas distribués, de méthodes de cours paresseuses et idiotes, etc, etc. Jamais vu une telle rébellion.
Déjà que la matière en elle-même est pénible.

Une fois, ce guignol nous a demandé :
« Savez-vous ce que c'est que des paramécies ? Non ?? Non, vous ne savez pas ce que c'est que des paramécies ??? ». Et il insistait, le lourdaud.
« Eh bien sachez que ce sont des micro-organismes aquatiques. On apprend ça en sixième, mademoiselle… »
Genre, le mot dont il a lu la définition la veille, dans un dico, par hasard.
Tout ça pour se venger de la remarque innocente d'une pauvre étudiante qui lui demandait quel était l'intérêt d'établir des estimations de rentabilité, dans un monde économique rempli d'inconnues.

Bref, on s'en fiche complètement de cette histoire mais – gros mouchard et gros lèche-botte que je suis – j'ai envoyé illico un mail à la responsable de l'U.V. pour lui demander à changer de groupe de TD, et j'en ai profité pour raconter ce qui s'était passé en cours, l'air de rien, d'un ton obséquieux et sucré :
« … sans vouloir mettre en doute les compétences professionnelles de cet enseignant, gna gna gna… ». Bien sûr, j'ai ajouté que je n'avais rencontré aucune difficulté avec son cours à elle .
Elle a répondu qu'elle ne voyait aucun problème à ce que je change de groupe, et elle a signé : « Très cordialement »
J'ai ri sous cape.

Du coup, je me suis arrangé pour rentrer avec ce garçon, là, ce garçon magnifique, sobre et discret à la fois. En trajet, nous avons échangé des considérations scandalisées sur ce qui venait de se passer en cours, bien sûr. Je lui ai demandé son petit prénom. Il s'appelle Laurent.
Mais juste après l'avoir quitté, en descendant à la station Les Halles, j'ai réalisé que j'aurais pu lui proposer d'aller prendre un verre. Il me fait perdre tous mes moyens.

Espionnage industriel dans le bureau de P. (qui avait le dos tourné) (j'aurais pu coller des micros miniatures sous les tables)
Hier, rendu visite à P. à son boulot, réunion préalable pour un site Internet dont je serais le développeur free-lance. Du coup, sa boîte a offert le restau (un truc prout du XVème) et babarella était ravie. Marrant de voir un copain dans son lieu de travail – l'endroit le plus rébarbatif qui soit au monde, mais qui, vu de l'extérieur, semble toujours plus original et plus sympa que le nôtre propre – quand on en a encore un.

Puis, cours de chant.
Quand je chante mes aria de Haendel, debout à côté du piano, je m'imagine que je suis une cantatrice ENORME, qui s'époumone sur la scène du Châtelet ou de la Scala, en prenant des mines compassées. Evidemment, je n'ai pas d'applaudissements d'admirateurs en folie à la fin. Mon prof m'écoute et se concentre en se prenant la tête entre les mains, parfois je me dis que c'est peut-être parce que je lui perce les tympans.

Avant d'aller chez Nico, je picole un peu...
Hier, soirée chez Nico et Guillaume – dans leur atelier. Le cabinet Vaucouleurs au complet. Ils revenaient de la Réunion et de Madagascar. Là-bas, ils tombaient sur des lémuriens dans leur salle de bain, ou sur des espèces de grosses chenilles affreuses qui se faufilaient dans leurs sacs. On portait les chapeaux de paille multicolores qu'ils avaient rapportés, pendant que le radiateur à gaz s'efforçait de réchauffer l'atmosphère de peinture froide de l'atelier. Les nuits sont redevenues fraîches. Marie m'a pris pour Géraud et a commencé à m'entreprendre : « Tu travailles toujours au PS ? »
Ensuite, alors que nous discutions à part, elle a eu l'air surprise lorsque j'ai commencé à lui tenir la jambe avec le garçon-du-cours-de-compta. « Un garçon ? Mais ça n'a pas toujours été comme ça ?! » s'est-elle inquiétée.

Chez le blond pas mal
Double exposition...
Aujourd'hui, gueule de bois.

Ciel bleu, lumière divine.

Vu furtivement un type, un blond pas mal, autrichien, dans un appartement génial, à côté du musée Picasso. Impression d'être dans un vaisseau qui flottait au dessus de la ville.

Dimanche 17 janvier 2005

Un rêve étrangement pesant cette nuit :

Je me trouve chez mes parents.
Une bande de jeunes ados fait un bruit continuel dans la maison, ça me tape sur les nerfs, et je me lève pour aller secouer littéralement les puces de l'un d'entre eux. Ma mère est de mauvais poil, me cherche noise, me fait des remarques – elle m'énerve, je l'envoie promener sèchement, d'une façon peu habituelle.
Mais voilà que des « amis » passent me prendre : deux skinheads.
Je salue mes parents et je quitte la maison d'un pas décidé, un peu comme si j'allais ne jamais revenir, que mon choix était fait. Je m'installe sur la banquette arrière de la voiture des skins : une Austin mini noire. A l'intérieur, il y a un ustensile, un truc à mi-chemin entre la cravache et la matraque. Nous démarrons. J'ai juste le temps d'apercevoir mes parents et mes sœurs, postés à la fenêtre, qui me regardent partir. Ma mère est effondrée, elle pleure.

Rêve sur le thème sexualité / agressivité / culpabilité, donc. Il montre mes parents horrifiés de mes fréquentations, en plus d'être attristés par mon homosexualité : je vois ma mère submergée, terrassée par la déception et la peine que je lui cause, et ça me fait très mal. Mais la voiture a démarré, je dois aller de l'avant maintenant, je ne peux pas revenir en arrière, je me suis fait suffisamment marcher sur les pieds, je dois assumer mon désir et le vivre maintenant.

Décevoir ses parents, les faire souffrir, reste une source de culpabilité interminable.
Mais il y a une part d'érotisme aussi dans ce rêve : je fais le choix de partir parce que je me sens attiré par ces deux types (évidemment pas fachos, juste des homoflics – un de ces innombrables look and feels homos, basé sur un idéal d'hypervirilité, un peu contestable et peut-être ridicule, mais délibérément et sciemment imaginaire… et à peine moins raffiné que certains fantasmes hétéros après tout)
Ce qui est étrange, c'est comment ces skinheads sont incidemment associés à ma mère : la cravache bizarre dans la voiture, leurs rangers en cuir, bref, réminiscence d'équitation, ancien dada maternel un peu hard , que j'ai pratiqué pendant mes premières années, avec moins de motivation que ma mère cela dit, même si j'aimais bien les chevaux : seller, brosser, décrotter ces grosses bestioles puissantes et passives, rebondir une heure durant, à califourchon sur leur dos, tourner sans faillir dans un manège rempli de sciure et suivre à la baguette les indications de parcours hurlées par des moniteurs rarement fleur bleue, c'était pas du macramé… Celle qui était bleue, par contre, c'était ma peur du saut d'obstacles, épreuve qui arrivait toujours en fin de leçon (j'avais un moniteur terrible, Jean-Pierre il s'appelait, une espèce de vieux Popeye tout gris et cagneux)
Et chaque mercredi matin, ma mère me conduisait au centre équestre… avec l'Austin mini noire qu'elle avait à l'époque bien sûr
Les symboles sont là, irréfutables.

Ça va barder...
Dernièrement je suis tombé, non sans un profond malaise, sur des forums où les propos homophobes abondent – aigres, venimeux, appelant parfois au meurtre ("je vais leur couper les fesses à la machette, à ces animaux-là") ou simplement hypocrites, comme ceux du député Vanneste, qui se saisit du comportement homosexuel pour mieux attaquer les homosexuels. Ce qui est terrible, en plus de lire des expressions ouvertes de rejet et de mépris, c'est de se sentir haï.
Or, au delà de l'homosexualité, c'est surtout une revendication à être que j'exprime, et les symboles agressifs de mon rêve dérivent de ma revendication à être, à disposer de moi-même et à voir mon désir respecté. L'impunité dont jouit l'homophobe et l'injustice que j'ai vécue au collège continuent de me révolter.
Et plus je bute sur le refus de l'autre à m'accepter, et plus cela génère de l'agressivité en moi (ce qui peut s'inverser : plus l'homosexuel s'affirme, et plus l'homophobe est haineux).
Mais il suffit que j'aie le dernier mot, et que je parte, et me voilà coupable !

D'ailleurs, tout ce que j'exprime dans mon site internet au sujet de mon homosexualité naît avant-tout d'un besoin d'affirmer, moins ma différence, que la possibilité d'être différent. Devoir s'éloigner de sa mère au point d'aller chercher l'amour avec des hommes uniquement, montre assez combien le rapport que j'ai eu avec la mienne, dans l'enfance, était puissant, sinon étouffant, à la longue.
C'est pour cela que l'affirmation homosexuelle est toujours une revendication de liberté, et jamais celle d'un comportement sexuel.

En tout cas, ce rêve me dit que ma culpabilité est encore là, même s'il montre aussi que je décolle.

On ne devrait pas inclure les variables papa et maman pour résoudre l'équation de notre vie.
Mais c'est dur aussi de ne pas être tenté de le faire. Car si on les écarte, qu'est-ce qu'il va nous rester entre les mains pour la poser, notre équation ?
Et plus le temps passe, et plus l'espace sur le papier quadrillé se rétrécit.
On pourrait prendre l'équation de nos parents, l'inverser, on se fait papa, on se fait maman, et le tour est joué.
Encore faut-il que celle des parents soit consistante, que ces derniers ne se soient pas eux-mêmes leurrés (je ne dis pas cela pour moi, mais j'ai l'impression que ce genre de méprise existe).

Je n'arrive pas à poser le problème.
Je n'arrive pas à savoir dans quelle mesure je suis normal. Oui, bêtement, je me dis que le rapport à la norme pourrait peut-être me fournir une indication, mais j'ai probablement tort de me soucier de ça.

J'ai voulu du silence pour trouver la solution : je vis aujourd'hui à Paris dans un studio très calme. Mais pour le moment, je cherche encore. Et je suis bien obligé de chercher : je ne suis pas heureux aujourd'hui.

Mon rêve ne dit pas où je vais.
Il dit juste que je m'en vais avec deux skinheads dans la voiture de ma mère.
C'est inquiétant.
… ou juste loufoque ?
Babarella la Douce a de drôle d'idées, des fois.

Mercredi 19 janvier 2005

Vos technologies de pointe ont retenu toute mon attention
Hier, entretien pour un poste de développeur dans une boîte de diffusion... de sonneries de mobile.
Déjà que les bips-bips qu'émettent les touches de mon portable antique m'énervent.
Pour atteindre le cagibi où m'attendaient deux recruteurs posés, courtois, un peu fatigués et pas très motivés par mon CV, j'ai traversé une salle remplie à craquer de jeunes programmeurs, les yeux rivés sur leur écran.
Il se dégageait de ce cheptel d'ordinateurs et d'informaticiens zélés un ronronnement doux et dense à la fois, l'émulsion éthérée d'un tas de neurones et de processeurs Pentium en symbiose.
Longtemps que je n'avais pas traversé un open-space aussi studieux.
Bref la boîte à fric type, pilotée – j'imagine – par une équipe de direction précise, effervescente, rigoureuse et terriblement ambitieuse.
Je suis un peu pessimiste quant à l'issue du recrutement – il faut dire que je n'ai pas pu m'empêcher de me mettre en porte-à-faux, avec mes histoires de cours du soir. Mais je ne veux pas avoir à sécher des cours à cause d'un presse-purée high-tech qui me fera sortir à 20h30 tous les jours – faisons les choses dans l'ordre, pour une fois.

Ce soir, d'ailleurs, je vois mes 2 acolytes, du projet. J'ai encore travaillé tout l'après-midi sur cette ** d'étude préalable de ce ** de musée, avec ses bornes wifi, son architecture 3-tiers et son tout nouveau système de gestion documentaire. Du calme, du calme...
Lundi dernier, j'ai dit au prof d'IA que ce qu'il disait n'était pas drôle (il répétait une boutade idiote sur l'absence d'hôtels en Asie aujourd'hui, dans le contexte d'un système de réservation d'agence de voyage), et quand il m'a répondu que ce n'était que de l'humour noir et que le professeur Choron était mort et que… je l'ai interrompu en lui disant que le professeur Choron était plus drôle que lui. Il a bredouillé un truc genre « Oui, évidemment », il a réalisé que c'était la fin du cours et il est parti se laver les mains aux toilettes. Gnark.
J'ai rarement vu un type aussi bête, et déballant autant de connaissances à la fois, dans un tel nombre de domaines. Mais ça ne rattrape pas sa bêtise, hélas.

J'en ai vraiment ras-le-bol de ce . Tout le monde m'énerve !!
M'en vais à Zürich vendredi, ça va me faire du bien.

Lundi 24 janvier 2005

Récapitulons : jeudi soir, avec Christelle – concert d'Ignatus, Polar et American Music Club au Café de la Danse. Ignatus, bricolo-foutraque, un peu tape-à-l'œil quand même. Polar, mou et désespéré sur sa guitare solo. American Music Club (Marc Eitzel), pop-rock fouillée et enlevée (le mieux des 3).

La Limmat, qui traverse Zürich
Le lendemain midi, Fred m'attendait à l'aéroport de Zürich, bâtiment ultramoderne, plein de pubs de banques et de montres.
Arpenté seul la ville tout l'après-midi. Ciel nuageux, petite pluie, petite neige par intermittence. Vers 5 heures, après avoir traversé la ville du nord au sud, des quartiers commerçants sans intérêt de la Banhof Straße au quartier interlope (toutes proportions gardées) de la Lange Straße, me suis réchauffé dans un petit bar latino à demi-désert, le Sherif's bar. « Eine schlange, bitte ! ».
Je n'avais pas de guide avec moi, juste une carte, je n'avais rien préparé, je ne savais pas trop où aller, j'avais les doigts gelés.
Le soir, après l'arrivée de Ch., avons été dans une grande brasserie typique, pleine de rires, de würste et de bière. Puis dans un bar baroque – El Local , chaleureux, tout décoré d'espagnolades.

Le lendemain, samedi, nouvelle promenade dans la ville. Petit brunch à My Place, bar hyper-sophisticated, dont tout le mobilier, année 70, était à vendre. Sous le soleil, la ville devient immédiatement plus accueillante. J'ai laissé C. et F. à leurs courses, et j'ai été marcher le long du lac, où les Zürichois, nombreux, viennent se dégourdir les jambes. Je suis rentré à l'appartement vers 18h, après avoir erré dans Niederdorf, le vieux centre-ville – où les boutiques avaient déjà fermé – et pris le chemin du quartier où vit F., en périphérie. A peine s'éloigne-t-on du centre qu'on se retrouve dans une sorte de banlieue paisible et sans âge, un peu comme à Mont-Saint-Aignan, simplement rythmée par le passage des trams.

Sur le Quaibrücke
La densité est celle d'une ville de province, mais les distances sont assez importantes. Atmosphère étrange : calme (ai-je entendu un seul klaxon de tout mon séjour ?), décontractée, un peu triste parfois, et le tout dans une propreté hallucinante. On boit aux fontaines, on peut se baigner dans le lac à la belle saison, et le papier gras dans la rue n'existe pas. Ils roulent beaucoup les r, on ne comprend pas bien ce qu'ils disent, leur intonation traînante est douce et obsédante à la fois. Leur bière est bonne. On se demande où sont les soucis.

Samedi soir, des amis de C. et F. sont venus manger à l'appart – F. avait préparé un risotto. Beaucoup bu. Puis sortie en ville, à l' ewz-Unterwerk Selnau , une ancienne usine électrique reconvertie en salle de spectacle. Un DJ-Queen mixait des tubes des années 80, des niaiseries françaises, américaines, allemandes. Il y avait eu un ciné-mix en première partie. Pas énormément de monde, pas particulièrement gay, mais l'ambiance était sympa, un de mes meilleurs souvenirs. Danser entre des fauteuils de cinéma, sur Boy George, Desireless, les « Ti Sento » et « 99 Luftballons » en buvant des bières suisses, quel exotisme. Au dessus du bar, au fond de la salle, il y avait écrit en lettres colorées énormes : Barbarella. Au bout de deux heures, on s'est retrouvé dans une autre bar-boîte, une ancienne écurie cette fois, ambiance Zorro-hétéro. J'étais complètement bourré, je ne sais même plus comment était la musique. En sortant, vers les 4 heures, discuté avec un jeune type, un blondinet – la discussion décousue habituelle où tout le monde était beau et gentil.

Au My place
Le lendemain, levé tard, j'ai eu du mal à faire décoller C. et F. Promenade dans leur quartier résidentiel anonyme, en dessous d'un petit bois de pins. Avons été chez le couple d'amis de la veille. Qui louent un étage d'une maison traditionnelle, aux murs épais, à l'atmosphère saine et sèche.
Me suis acheté des saucisses, du fromage, du chocolat à l'aéroport, à leur fameuse Migros. Arrivé à Paris vers 22 heures. J'ai enchaîné direct sur une soirée gay-tea dance à la Scène, archi comble, jungle tropicale, la moitié des mecs torse-nu – souvent musclés, mais au vestiaire, les minauderies sont fabuleusement bêtes. Tellement bêtes que ce n'était pas très triste de ne pas les rencontrer, finalement. Suis tombé sur mon coiffeur zurichois, coïncidence ; je lui ai dit que sa ville était très sympa, il m'a dit qu'il allait bientôt revenir s'y installer – il veut suivre une formation pour monter son propre salon. Puis trouvé un type sur Internet, qui est venu ici (avec un peu de coke) – il était bavard, mon Dieu. Me suis couché vers 5 heures, enfin.

Niederdorfstraße
La Suisse est un pays déconcertant, surtout au quotidien, sur les aspect pratiques, les règles civiques, les bonnes conduites. Le tri par exemple (leur calendrier de ramassage est digne d'un horaire SNCF) ou les encombrants. Les Suisses fourguent aux brocanteurs les gros meubles dont ils ne veulent plus (si le brocanteur accepte), tellement c'est cher et compliqué de s'en débarrasser normalement.
Tous les Suisses mâles ont un fusil de l'armée chez eux, et les jeunes font leur service pendant dix ans, sur de courtes périodes étalées dans le temps. S'ils doivent partir à l'étranger pendant un certain temps, ils doivent payer à l'armée les périodes de service militaire non accomplies. Certains civils sont assermentés à poser des PV pour mauvais stationnement dans leur quartier (au début, F. ne comprenait pas pourquoi les amis Français qu'il accueillait et qui se garaient devant chez lui, où le stationnement est contrôlé, étaient systématiquement verbalisés, alors qu'il ne passe jamais un flic dans son quartier).
La délation civique serait pratique courante. La femme de ménage que F. a embauché est allée voir spontanément la proprio pour lui dire que son locataire entrepose décidément plein de bouteilles vides sur le balcon. Il est interdit de faire le moindre bruit après 22 heures dans les immeubles. Donc pas de douche, pas de chasse d'eau en pleine nuit (dur dur pour mes petites habitudes – mes ablutions traditionnelles avant d'aller au lit). Etc.
A la brasserie typique
Et les fameuses entrées des abris atomiques, qui surgissent ça et là, au milieu des zones résidentielles…
Le côté militariste des Suisses m'a beaucoup surpris, avec leur névrose de l'organisation et du respect strict des codes. Un pays aussi propre et convenable cachait forcément des petits manies…
La vie nocturne à Zürich a l'air de valoir le coup par contre. Beaucoup de choses à faire, des bars plus marrants et sympas que ceux de Paris. Je n'ai pas vu le côté gay de la ville, mais les rues étaient remplies de minets trendy, aux cheveux soigneusement ébouriffés, avec un petit nez et une petite bouche, portant un air simple et innocent. Globalement, la ville est jeune d'ailleurs.

Aujourd'hui, Paris m'apparaît bien fade, comme à chaque retour de l'étranger.
Et quand je revois mon pauvre site Internet, cette comédie narcissique, ça me fait honte, je trouve ça infantile, la vraie vie est ailleurs.
Enfin, je ne sais pas. Sitôt posé, ne m'enfermerais-je pas de nouveau dans la même névrose du quotidien, la même frigidité blasée que je vis ici, à Paris ? Tous les pays du monde ne me plairaient sans doute pas de façon égale, mais la nouveauté et la sensation de la différence, seules, arrivent à m'amuser vraiment, à me décoincer, à me libérer.

Mardi 25 janvier 2005

Je n'avais pas écrit à mon ami américain P. depuis un certain temps.
Je culpabilisais, mais je n'arrivais pas à entamer le moindre mail.
Sa vie à lui venait de prendre un tour étonnant, nouvelles fréquentations, brusque déménagement, histoires d'amour passionnées, folles soirées, etc.
La mienne restait désespérément triste.
Il est jeune, je me fais vieux.
Autour de moi, les couples se font et se défont. Un ami quitte son copain, il en retrouve un autre aussitôt. Mais moi je reste dans un coin du bac à sable, à les regarder.
J'enrage de ne pas comprendre ce qui ne va pas. Enfin non, je m'en fous de ne pas comprendre, le temps des analyses est terminé.
Je suis juste triste d'être seul, de ne pas arriver à communiquer ce qu'il y a au fond de moi.
Je n'ai pas l'impression d'être mauvais pourtant. Juste discret, impatient, indécis.

En écrivant à P. ce soir - il fallait bien que je finisse par lui expliquer mon silence - en lui expliquant pourquoi je me sens malheureux aujourd'hui, en manque d'affection, les larmes me sont venues aux yeux.
Ce qui prouve bien que je suis mal dans ma vie aujourd'hui, dans le fond, et que je le maquille, y compris ici, dans ce petit journal Internet débile.
Tout cela ne rime à rien.
Je ne sais plus où je vais.
Je suis seul depuis si longtemps que j'ai l'impression de ne pas être normal.
Avec mes amis, ça va.
Mais les gens qui ne me connaissent pas, ils me toisent, me jugent, me soupèsent, m'évaluent. Souvent, ils me remettent dans la bannette. Je fais pareil, sans doute. Sans doute que je ne suis pas facile.
Mais les autres non plus, je n'ai pas l'impression qu'ils soient très faciles.
Est-ce que dans la vie alors, certains devraient faire plus d'efforts que d'autres pour connaître le bonheur ?
Peut-être, oui. Même si ça me dérange, comme idée.
Mais je ne sais même pas quoi faire.
J'essaye de sourire. Ca se transforme en rictus.
Je me hasarde à une boutade. Ca fait un bide.
Je dis ce que j'ai sur le coeur. Ca fait pitié.
Je suis gai, volubile et dansottant. C'est bête et saoulant.

Je voudrais être un fantôme, disparaître, ou alors je voudrais rencontrer quelqu'un qui me comprenne, qui me satisfasse, et réciproquement, je voudrais ne plus me poser de question, ne pas dépendre d'autrui, de la sanction de son amour ou de son non-amour.
Parfois je serais presque prêt à ce que l'on m'ôte le besoin d'amour (et le besoin de sexe, par la même occasion) pour pouvoir enfin vivre tranquillement.
Ne plus me poser de question, ne plus me remettre en question, arrêter de regarder les jeunes mecs, arrêter d'envier, arrêter de douter de mes capacités, arrêter de chercher pour ne rien trouver, arrêter d'être en manque, arrêter de me sentir rejeté.
Mon ignorance, ma naïveté.
Le monde, les autres me font souffrir, je voudrais déjà pouvoir arriver à le dire.

Soutenance au ce soir. Ca ne s'est pas très bien passé, malgré le temps que j'ai passé sur ce projet, et en partie à cause de ce gros connard qui fait le projet avec moi. J'aurais été tout seul, j'aurais décidé de faire les choses à MA façon, de me la jouer solitaire, sans PARTAGER et ECOUTER patiemment ses conneries, ça se serait peut-être mieux passé. J'enrage aussi à cause de ça, ce soir : de l'injustice qui soudain nous fiche une claque, au moment où l'on n'en a pas du tout besoin.

Jeudi 27 janvier 2005

Babarella choisit une pur' soupe
Rhume. Grosse déprime.
Seul baume au cœur : ce soir, suis rentré avec ce Laurent, ma petite perle.
Je crois qu'il va falloir se faire à l'idée qu'il n'est pas pédé. On s'engouffre dans le métro. Je lui demande où il sort. Il me répond à la station Rue du Bac... Non, je veux dire, là où tu sors le soir. Ah ! Il explique qu'il sortait beaucoup au début, à son arrivée sur Paris, moins maintenant. Sur les Champs, au Bus Palladium, à l'Etoile, et dans des bars à Montparnasse. Je lui glisse qu'en ce qui me concerne, il m'arrive de sortir dans des soirées gay, je prononce le mot "marais". Non, il n'est jamais allé dans le Marais. Il ne rebondit pas. Et tu sors avec une bande de copain ? Sourire un peu embarrassé de sa part : "- Oui, enfin des copains, des collègues de bureau..."

Bon, en même temps, les paris restent ouverts, hein.

En remontant la rue du Temple, peu après l'avoir quitté, il m'est venue une idée totalement absurde : les fleurs ont un sexe, et elles sont mâles ou femelles. Et lui, c'est une fleur mâle.
Et moi la fleur femelle ? Peut-être. Ou bien le jardinier, qui aime son jardin, et qui l'entretient. Ou le Jean-Jacques Rousseau, assis sur son banc, qui contemple les merveilles de la nature.

Babarella se cache derrière une pur' soupe
Il a des gestes lents, doux et réfléchis. Physiquement, il me rappelle quelque un. Adrien peut-être. Ou un peu moi-même. Ou un peu ma mère, peut-être.
Durant le cours, je le savais assis quelques mètres sur ma gauche, dans la même rangée, au fond de la salle. Tout en regardant le plafond, ou tout en analysant le pull camaïeu de la fille devant moi (et un sac en bandoulière, posé par terre), je mettais en balance mes plans cul merdiques avec l'effet étonnant que ce garçon a sur moi. Rien que de me figurer sa tête, le rythme de mon cœur s'emballait. Je méditais sur les idées de consommation, de négation de l'individu (pendant les plans q)(bon, c'est très exagéré comme idée, presque fasciste, mais il y a un peu de ça), sur l'amour, ma façon de toujours rechercher les choses difficiles, l'amour des gens beaux et gentils, mais solitaires et lointains.
Pendant ce temps là, le prof discourait sur les charges directes et indirectes, les provisions pour pertes, et les prises de résultat à l'avancement dans le compte d'exploitation.
Dehors, il s'était arrêté de neiger.

Dimanche 30 janvier 2005

Samedi, coupe-tifs. Mon coiffeur suisse quitte la France demain. C'est un peu triste – ce type était souriant et gentil… avec son petit accent traêênaant, tellement reconnaissable.

Surtout, j'ai pas peur des clichés !
Juste après, expo Rineke Dijkstra. Beaucoup aimé, même si j'ai traversé plusieurs phases avant d'apprécier. Avant chaque série, j'avais d'abord une réaction de méfiance, face à quelque chose qui me paraissait un peu m'as-tu-vu, spectaculaire, baroque. Mais rapidement je me suis laissé séduire, envahir par la sensibilité qui se dégageait peu à peu d'un travail de prime abord assez glacé. La dernière vidéo est géniale : juxtaposition d'ados, filmés individuellement, qui dansent sur un fond de vieille techno. Pareil, première réaction : qu'est-ce que c'est que cette kitcherie néo-minimaliste naze... Et puis non seulement on finit par être happé, mais il en résulte, à la longue, un effet qui va sans doute au delà de ce que la photographe voulait tenter. Et qui laisse à chacun toute liberté d'interprétation.

Ensuite, rentré ici. Fait un peu de musique. Mangé des crêpes jambon-fromage. Oui, des crêpes jambon-fromage, avec une pointe de massalé. Oui, oui.

Ensuite… Ensuite je ne remets plus les pieds dans cette backroom pourrie – ma veste était cradingue en sortant, et j'ai l'impression d'avoir ramené l'odeur dans mon studio.
Ou alors j'avais pas assez bu cette fois-ci.
J'y ai aperçu Truc et Machin, ce couple d'amis de Nico (j'ai oublié les prénoms). Ils sont beaux, séduisants, bien foutus et appariés, mais il leur en faut plus, et surtout des sensations fortes. Rien de mal à cela, m'enfin quand même, être avec quelqu'un, et devoir plonger les pieds dans cette poisse, si c'est pas malheureux.
Seul moment marrant, quand ils ont passé une espèce de techno enlevée et planante, alors que je m'ennuyais ferme dans un coin : je me suis imaginé me lever tout à coup, pour m'en aller me dandiner gaiement, comme sur une piste de danse, m'en aller m'agiter comme un shaker, serpenter entre ces faciès de brutes, ces crânes rasés, ces lanières de cuir, ces poses graves, lentes et viriles, ces regards pleins de ténèbres et de morgue. J'avais soudain une folle et futile envie de danser, malgré mes grosses rangers, et il n'y avait plus que ça qui comptait. Sauf que dans l'air il planait tous les miasmes humains imaginables, qu'il faisait diablement sombre, que j'aurais rapidement glissé dans la fange, et que l'endroit n'était pas le bon, voilà.

Aujourd'hui, levé tard.
Presque tout l'après-midi, j'ai entendu l'imperceptible clapotis qui signale qu'une pluie fine et grise tombe sur les toits.
Donc je n'ai pas mis le nez dehors.

Moi moi moi !!!
Ensuite, mollement, j'ai parcouru quelques blogs sur internet. Vers 20h, soudain, grosse angoisse. J'avais l'impression de traverser un fleuve à la nage, tellement les angoisses fondaient sur moi, des plus connes au plus classiques – le boulot, les examens, la mort, etc.
Bon, je me calme. Me raisonne : pas la peine de mettre des problèmes là où il n'y en a pas.
Je grignote du chocolat. Je fais place nette sur le bureau, mets ce disque de Brian Eno qui apaise ( Neroli , on le diffuse dans certaines maternités américaines – effet garanti), et je me lance dans les révisions pour le partiel d'IA de demain.
Et voilà, et le week-end est fini, et je vais encore me coucher tard.

Trois soirs de suite que je m'endors en pensant à Laurent, que je m'imagine qu'il est là, étendu dans mon lit, qu'il dort déjà et que l'oreiller que je sers tout contre moi, c'est son bras ou son épaule.

Vendredi 4 février 2005

Sculptures contemporaines du linge qui sèche comme il peut dans le studio parisien
20h. Olives aux poivrons et Martini, en attendant que le bourguignon se détende dans sa marmite.

Demain matin, partiel projet.
Lundi dernier, partiel d'IA – plutôt pas réussi. Mardi, néant. Mercredi, cours de programmation système, puis cours d'ingénierie réseau. Hier, TD de programmation système toute la journée, puis cours de management. Le soir même, l'homme à la moto est venu ici me rendre visite (l'autre perle ne s'était pas pointée en cours, j'étais tout triste, et il fallait donc bien que je trouve quelque chose pour sécher mes larmes !). Aujourd'hui, cours de chant, puis de management humain, avec un prof qui n'est pas venu.
Bref, une semaine nullissime.

Je n'ai qu'eu une angoisse : que la boîte presse-purée des mobiles qui font de la musique m'appelle, et me propose le fameux poste. Ils vont m'arnaquer, je le sens, et j'en ai marre de la logique des entreprises-requins, de leurs ambiances stratégies, systèmes productifs et enjeux commerciaux. Je trouve ça fascinant, d'ailleurs, qu'on puisse trouver de l'intérêt à ces récréations capitalistes, à ces passe-temps économiques, qu'on puisse s'oublier dans des desseins, des investissements non seulement vides de sens, mais qui participent efficacement à l'édification d'une société inéquitable et hypocrite. Je veux bien jouer le jeu quelque temps, mais au bout d'un moment, ça me paraît vraiment trop bête.
J'ai postulé à Amnesty International par contre, mais j'ai peu d'espoir.

Parfois, j'ai l'impression de revenir un peu comme en 1998 – lorsque, fraîchement débarqué de ma Normandie natale, je me suis rapidement retrouvé dans une situation précaire, à gratter à toutes les portes pour trouver du travail, sans savoir si j'avais envie de me poser et de souffler, ou au contraire de fuir au plus vite la vie tranquille et routinière que je redoutais de voir s'installer, dans cette grande capitale grise qui venait de m'accueillir froidement et sans un sourire, malgré ma curiosité et ma bonne volonté originelles, malgré mon bon fond de Bécassine heureuse.
Et finalement, je me suis installé. Mais je n'ai pas trouvé l'apaisement profond que j'espérais.

Oh, j'ai acquis de l'expérience, des compétences professionnelles et je sais à peu près ce que je vaux aujourd'hui, en terme d'analyse et de capacité de production.
Mais mon métier ne me passionne plus des masses, ou en tout cas, je commence à me sentir prêt pour passer à autre chose.
Et même si l'on apprécie mon sérieux et mon efficacité, on ne me fait pas toujours confiance (ce qui a le don de m'énerver, mais ce que je comprends aussi un peu : j'ai beau essayer de ne pas le montrer, lorsque je méprise quelqu'un ou quelque chose, je crois que ça se sent)
Oui, il faut sans doute que je change d'air.

Tambouille
Et je ne parle pas des affaires sentimentales, naturellement. C'est à peu près le même scénario, sauf que ça me paraît encore plus difficile à trouver que du boulot, et que ma candidature n'est même pas examinée.

Je ne sais pas ce que je veux, tout simplement.
A lire certains commentaires sur les chats gay, c'est plutôt mal vu, le mec-qui-ne-sait-pas-ce-qu'il-veut. Mais qu'y puis-je ? Je suis comme ça.
Parfois, il me prend d'horribles convulsions hargneuses : ah ! mais vous verrez ! un jour, vous verrez !
Mais je sais bien qu'il n'en sera rien, et qu'au mieux, c'est moi qui verrai.

La vie n'est pas juste. Elle n'est pas vraiment injuste non plus, d'ailleurs. Elle s'en fiche, tout simplement.
Quelque part, moi aussi. C'est le seul moment où je commence à me sentir bien : quand je décide de m'en ficher aussi. On lâche du lest, et voilà que le désir s'exprime plus librement, qu'on a l'air plus détendu, et donc plus attirant, et le cercle vertueux est enclenché, etc, etc.
Alors, pourquoi se poser tant de questions, hein ?
Et je me vois au bord du bassin, le regard anxieux, fixé sur une eau pleine de chlore et de reflets, une eau profonde qui frétille doucement, et qui me regarde en ricanant. Bon, ok, plongeons alors, plongeons.
Et voilà, c'est fait. Mais voyez : je me débats, je bois la tasse ! A quoi ça sert alors de plonger si c'est pour boire la tasse ?

J'en ai marre des bons conseils, des conceptions de bon aloi sur la vie, des recettes de ceux qui se sont tranquillement établis dans un fauteuil d'assurances et de convictions, et qui, le jour où le sort les prend à la gorge et les oblige à regarder enfin la réalité en face, s'avèrent aussi désemparés que moi. On a cessé de me donner des conseils d'ailleurs, les gens doivent avoir peur que je ne me mette à les mordre.
Mais vis ta vie !
Ne te pose pas tant de questions.
Et gna gna gna. C'est vrai que ça me donne envie de mordre.

Mais ce n'est pas la peine de disserter plus longtemps.
Tout ça se passe dans ma tête.
Lorsqu'on a ressassé ces choses des années durant, qu'on a soliloqué dessus jusqu'à l'épuisement, que reste-t-il à faire ?
Car je ne crois pas que ces pensées me reviennent par vieille rancœur, fatalisme hargneux, cycle bilieux. Paradoxalement, j'aime trop la vie pour cela.

Et pendant ce temps là, Paris s'affaire
C'est vrai que ces crises de doute surviennent surtout lorsque je me retrouve un peu seul, un peu lâché par le cours des événements, les pieds pris dans les rets de la passivité. Pourtant il suffira d'une étincelle, d'un projet, d'une idée, d'un événement incongru, quelque chose – une proposition, un geste – qui me pousse un peu, me donne de l'élan, et me voilà reparti sur ma lancée, et je me sens mieux, et tout va mieux.

* pause *

Là dessus, j'ai été interrompu par Marteen, qui revenait de son cours de salsa. On a dégusté mon pot-au-feu en écoutant une ambiance sonore « Glaces et Icebergs » - le CD tarte et bizarroïde à la fois, déniché à la médiathèque, entre les enregistrements de bruits de locomotives et les animaux de la ferme. On a parlé de ma petite perle biterroise. Avons convenu qu'il est temps de passer à l'action, quitte à se ridiculiser.
Et l'on part en Pologne avec Nico le week-end prochain, on va pouvoir faire les fofolles, ça j'ai hâte.

Mardi 8 février 2005

Samedi après-midi, je traverse le boulevard Richard-Lenoir avec Astrid, on va prendre un café
A la sortie du partiel, samedi midi, on aurait dit qu'il m'attendait.
Il m'a encore attendu, quand j'ai fait la queue pour acheter un carnet de 10 tickets de métro.
Et lorsque je lui ai proposé d'aller boire un verre, il a dit oui.
Alors je l'ai entraîné dans ce petit truc mexicain, là, dans le 5ème.
Sous le ciel gris de février, sa présence à mes côtés me comblait de bonheur.
Mais lui semblait subitement plus lointain, comme passablement ennuyé. Quoique cordial, il posait peu de questions, ramenait régulièrement la discussion aux études.
De la gêne ? Ou commençait-il seulement à réaliser que je le draguais, depuis cette première fois, il y a un mois, où je lui ai adressé la parole ?
Lorsqu'il a eu fini ses nachos poulet, il s'est mis à regarder sa montre.
On s'est quitté à Saint-Michel peu avant 14 heures, il avait à faire à Odéon.
Il m'a tendu la main mâlement : "A mercredi !" a-t-il fait en souriant. Je n'avais qu'une envie : l'embrasser.
Le cœur serré mais décidé à n'en rien laisser paraître, je n'ai pas pu réfréner pourtant ce léger mouvement de ma main gauche, lorsqu'elle s'est posée un court instant sur son épaule, au moment où il se retournait pour traverser.

Depuis, je saoule tout le monde avec lui.
P. pense qu'il se cherche, qu'il ne fera pas le premier pas, et que si je fais les frais d'une veste, ce ne sera pas le cas du prétendant qui passera après moi. Merci Pierre.
Marteen pense qu'il faut que je trouve un moyen pour l'attirer dans mon studio (ça c'est clair !), ou pour l'inviter à une soirée. Mais j'ai trop peur d'effrayer ce jeune garçon policé, à l'abord si ordinaire et placide, pas maniéré pour un sou, qui ne répond à aucune des grosses perches que je lui tends, et dont seul le regard doux, fragile et fuyant pourrait silencieusement laisser trahir quelque chose.

Dimanche, déambulations aux puces de Clignancourt
Heureusement qu'il ne m'a pas accompagné chez Nicole & Marteen par exemple.
Dans leur atelier, samedi soir, j'ai fini en créature : longue crinière blonde, tenue moulante léopard, bottines en velours noir, chapeau de paille vert pistache et grosses lunettes rétro, j'étais la nymphette scandinave.
Marteen avait enfilé son fameux costume "madame le proviseur", années 70, beige et strict comme une punition. Nico roulait, au radar, et l'on s'est tous mis à vouloir contraindre ce gaillard, bi, hâbleur et plein d'amour-propre, dont j'ai oublié le prénom, que je voyais pour la première fois et avec lequel on a voulu m'entremettre, d'essayer cette splendide robe droite, noire à petites fleurs rouges et vertes. Ce à quoi il consentit enfin, et qui n'eut pour tout effet que de rompre le charme aussitôt : le bellâtre aux grands yeux bleus s'était métamorphosé en vulgaire dame de service.
Les toilettes de Marteen & Nico sont abominables.

Ce soir, vu "Mon ami Machuca" au Latino. Film émouvant sur l'amitié de deux adolescents au Chili, juste avant le coup d'état de Pinochet. En sortant du ciné vers 21 heures, j'étais complètement éberlué, drogué, incapable de faire escale dans un bar, mais incapable aussi de rentrer directement.
J'ai marché un peu, plus lentement qu'un zombie.
La forte tension sociale dépeinte dans le film rendait par contraste les rues du Marais étonnamment paisibles et protégées, donnait à Paris des traits légers et engourdis, et me rappelait la démocratie riche, insouciante et consensuelle dans laquelle je vis aujourd'hui, où la contestation sociale est devenue une histoire de pure forme, presque un exercice de style.
Chacun tire la couverture à soi, en gromellant doucement.
A songer aux horreurs d'une junte militaire ou d'une guerre civile, je ne sais pas s'il faut s'en plaindre.

Car je ne cesserai jamais de le penser : dans toutes les sociétés, la monstruosité de l'homme reste là, tapie en silence, prête à jaillir et à frapper, et les situations se retournent toujours plus vite qu'on ne le croit.

Mardi 15 février 2005

Marteen, Nicole et Gilles, devant le Palais de la Culture de Varsovie
Vendredi soir, embarquement pour Varsovie, avec Marteen & Nico.
Sommes rentrés hier soir, crevés.
Etions hébergés chez Gilles, dans son appart magnifique, non loin du quartier des ambassades et des organisations diplomatiques, où il travaille.
Heureusement d'ailleurs qu'il y avait cet intérieur élégant, chaleureux et moderne pour nous réconforter, pour compenser un peu la froideur de ces perspectives géométriques et de ces boulevards sans fin, pour oublier un moment la lassitude de ces petites silhouettes grises qui avancent dans la neige sans broncher.

Le premier soir, après avoir mangé et échangé des nouvelles, rendus joyeux par le vin et les retrouvailles, on s'est tous les quatre engouffré dans un taxi en direction du vieux centre, une partie de Varsovie totalement reconstruite à l'identique (la ville a été détruite à 90% pendant la guerre) : des ruelles pavées, une vaste place carrée bordée de petites maisons, quelques vieux remparts où j'ai fredonné la chanson de Brel – Madame promène son cul, sur les remparts de Varsovie , tsoin tsoin, etc.
Avons d'abord atterri au Cocoon , vaisseau technoïde gay un peu passe-partout, quasi désert, mais où l'on s'est chauffé en dansant comme des hystériques et en buvant des piwa (bières). Puis au Club Madame , un endroit déjà plus personnel, sophistiqué, avec salons lounge, larges fauteuils, lits et éclairages tamisés, et un dance floor au sous-sol, le tout baignant dans une odeur de pâte à modeler.
Là, j'ai rencontré Guillaume, un étudiant français Erasmus qui traînait par hasard. Dormi chez lui, dans un petit deux pièces qu'il partage avec une colloc anglaise, au 13ème étage d'une de ses innombrables tours qui peuplent le centre ville. Atmosphère assez David Lynch, la nuit, dans ces cages d'escalier grisâtres, ces couloirs sombres et vieillots, et toutes ces portes fermées à clef que l'on a franchies les unes après les autres, en silence.

Samedi midi, je longe la Marszalkowska
Le lendemain, samedi, rentré tout seul comme un grand chez Gilles, en suivant la Marszalkowska, l'avenue qui transperce le centre ville du nord au sud. Passé à côté du Palais de la Culture, un immense bâtiment construit au début des années 50 – don de Staline au Polonais – terriblement évocateur de la laideur, du gigantisme, de la folie de la dictature communiste, et dont on aperçoit la silhouette lugubre d'un peu partout dans la ville.
L'après-midi, on a erré, d'abord à la gare, en allant chercher les horaires de train pour Cracovie. Gilles a voulu ensuite nous emmener voir une expo, mais elle était finie. On a alors pris un taxi pour gagner Wilanowski Park, ancienne résidence royale d'été un peu excentrée, visiter le petit musée des affiches (expo un peu décevante - une série de calendriers moches et récents, genre PTT).
On a fait de la glisse sur les étangs gelés, c'était marrant.

Marteen et moi quittons les grands magasins sous la neige
Puis avons filé à Carrefour, acheter de quoi préparer la soirée de Gilles – Carrefour, le seul endroit qui paraisse familier au premier abord, avec sa profusion de couleurs et de produits, mais sitôt qu'on s'approche pour essayer de lire les étiquettes ou pour regarder les visages qui passent dans les rayons, et l'on constate bien que l'on n'est pas du tout en France.
Tandis que Nico et Gilles rentraient cuisiner un peu, Marteen et moi avons filé vers les grands magasins du centrum en gloussant, se la jouer pétasses parisiennes qui dépensent leurs złoty dans des fringues anonymes et internationales. Dans ce pays plus pauvre que la France, aux contrastes sociaux marqués, profondément frappé par l'histoire, ça a quelque chose d'un peu ridicule, mais les couleurs hivernales à Varsovie sont si maussades et les grandes avenues si inquiétantes, que l'on a vraiment besoin de décompresser. La neige avait commencé à tomber. Trouvé un jean et trois chemises à H&M, Marteen un pull à Esprit. Quand nous sommes rentrés, vers 20 heures, nos pieds s'enfonçaient déjà dans un centimètre de neige.
Soirée multiculturelle, avec essentiellement des collègues de Gilles de l'OSCE. Ca parlait anglais, espagnol, choses futiles et sérieuses à la fois, histoires conjugales et nouvelles du front diplomatique, recettes de cuisine et processus électoral, sur le ton détaché de gens trop intelligents et trop lucides pour s'offusquer d'un tel mélange. Dehors, la neige recouvrait toute la ville et masquait sa tristesse, lui procurait soudain ce parfum de poésie qui lui manque tant.

Le lendemain, levés tard, trop tard pour Krakaw. Promenade dans le parc Lazienkowski, mélancolique, avec ses paons en liberté, ses canards et ses Varsoviens emmitouflés, puis on s'est cassé le nez au musée national qui fermait. On s'est consolé en achetant des sacs dans une boutique de la Nowie Swiat, la rue un peu commerçante de la ville. Mangé des tagliatelles au saumon dans un bar clean et trendy, à l'occidentale, avec photos noir et blanc d'artiste aux murs, mobilier contemporain et atmosphère gay-friendly. Dehors, le soleil, qui s'était montré timidement et qui avait même commencé à faire fondre les gros blocs de glace qui gisent au pied des immeubles, disparaissait déjà derrière des masses de nuages gris.
Gilles nous parle des élections en Ukraine, qui fait partie de son secteur et où il était donc aux premières loges, de la folie des hommes politiques en Albanie, de cette pauvreté et de cette mocheté de la Moldavie qui le frappa tant lors de sa dernière visite, de ses déboires avec l'administration russe de Poutine, qui lui met des bâtons dans les roues. De l'inquiétude grandissante que la Russie suscite aujourd'hui en général, dans les milieux diplomatiques européens. Etrange de se sentir soudain aussi proche du théâtre politique mondial, où des choses décisives se déroulent, de façon plus ou moins publique et déclarée, d'en entendre parler devant une assiette de tagliatelles, dans une ville ravagée de l'ancien bloc soviétique.

Une varsovienne attend son bus, sur la Nowie Swiat
En fin d'après-midi, il faisait déjà nuit, on s'est incrusté chez Urdur, une grande blonde qui vit seule avec un petit chat blanc un peu fou, tout en haut d'une tour, avec vue imprenable sur la cité. Islandaise, elle s'est dégelée un peu lorsque je l'ai branchée sur sa langue natale, et elle a fini par sortir ses albums photo, où l'on voit ses arrière-grands-parents poser gravement sur fond de huttes et de montagnes islandaises.
Mangé tous ensemble dans une brasserie, où j'ai commandé des pirogi , sortes de petits raviolis hypergras qui ne se digèrent pas facilement.
J'ai retrouvé Guillaume sur la place Konsytucji peu avant onze heures. On a pris un verre dans un bar de nuit quasi désert.
Tout en faisant attention à ne pas glisser sur les plaques de verglas, on est rentré par l'ancien quartier juif, dont il ne reste que quelques bâtiments de brique en ruine et une synagogue, la seule de la ville. Les juifs représentaient pourtant un tiers de la population polonaise avant l'extermination nazie.
J'ai eu du mal à m'endormir, j'avais froid. J'ai fini par trouver le sommeil en me rapprochant du corps somnolent de G., alors que le ronronnement des premiers trams commençait à s'élever dans la ville.

Le lendemain, lundi, Guillaume avait cours, Gilles travaillait. J'ai donc retrouvé Marteen & Nico au croisement de la Marszalkowska et de la Jerozolimskie Alej, au pied d'un immeuble Novotel titanesque.

Le marché russe, autour du vieux stade
On a pris un taxi pour se rendre au marché russe, un affreux cloaque aux puces établi autour d'un stade désaffecté, dans les faubourgs. Impression bizarre de se retrouver au cœur d'une plaque-tournante de commerçants louches accourus jusque depuis l'Asie centrale. Dans une enfilade interminables de cabanons serrés les uns contre les autres, des Chinois vendent le même tas de mauvaises chaussures, de sous-vêtements synthétiques et d'ersatz de parfums occidentaux. On a voulu trouver des bottines blanches, de cette spécialité hilarante de la mode féminine polonaise, mais les pointures ne dépassaient pas le 39, les Chinois ne parlaient pas un mot d'anglais, semblaient se gausser de ces trois occidentaux qui osaient chercher des chaussures pour femme dans des bas-fonds pareils, et même Nico, pourtant pas du genre impressionnable, avait du mal à sortir de sa torpeur.
Autour du stade, sur le dernier gradin, quantités de types, debout, mains dans les poches, grommelaient « DVD, musika… » à notre passage. Ils vendent tous les mêmes copies pirate de films et de musiques, sous le manteau, au sens propre du terme. Ici et là, on apercevait des armes, des munitions posées sur une table, et des gens douteux qui enchérissaient autour. Des étals recouverts d'une mosaïque multicolore de coques de téléphones portables, auxquelles personne ne prêtait attention, semblaient posées là pour la décoration. Une vague odeur de beignet. Rien de touristique dans tout cela, il y a peu d'occidentaux un lundi de février au marché russe de Varsovie.
Après une longue bataille pour trouver un taxi dans la neige fondue (les bus déboulaient en éclaboussant tout sur leur passage), on a retrouvé Gilles dans son beau quartier des ambassades, et on a été manger dans le restaurant chic et paisible du parc royal Lazienkowski.
L'après-midi, on a traîné mollement autour de la Nowie Swiat, jusque dans une friperie hallucinante, archi-sombre, pleine de vêtements marrons, trop petits, aux matières inquiétantes. Vers 18 heures, après qu'on ait remballé nos affaires, un taxi est venu nous chercher chez Gilles, alors que la neige s'était remise à tomber, et nous a transporté jusqu'à l'aéroport Fréderic Chopin, en patinant sur la vilaine gadoue qui recouvrait déjà les rues.

La fameuse bottine blanche de Varsovie
A l'heure où j'écris, j'ai encore du mal à réaliser que je suis à Paris, j'ai l'impression de nager dans une sorte d'entre-deux eau.
Cette nuit, j'ai fait un rêve pesant au sujet de la boîte-qui-diffuse-des-musiques-pour-mobile. Ils m'ont appelé vendredi dernier, alors que je transpirais dans le RER bondé pour Roissy, et j'ai accepté le poste du bout des lèvres. L'ambiance maxi-stakhanoviste de leur open-space, et leur discours "on n'a pas les moyens de vous payer les heures supp que vous serez nécessairement amenés à faire", m'inquiètent... mais bon, c'est un CDD de 12 mois, donc je ne me lie pas les mains trop longtemps, et leurs technos pourraient enrichir mon CV d'une manière intéressante.
S'ils sont gentils, ça devrait aller. Mais ils ont l'air déjà d'être exagérément tatillons au niveau des horaires. On verra, il faut que je relativise.

Sur le lac gelé, dans Wilanowski Park
En tout cas, à Varsovie, il vaut mieux s'y faire des amis, parce que ça ne rigole pas beaucoup, surtout en février, et même si on y trouvera toujours des bars et des endroits sympas... J'ai passé un week-end absolument génial, grâce à mes amis et aux gens que j'ai rencontrés. Grâce à ce Guillaume aussi, qui était doux, malin, et qui me procurait aussi une forme d'indépendance (et qui me faisait un peu de peine : malgré deux copines qu'il s'est faites et qui avaient l'air très sympa, je pense qu'il se sent un peu seul, dans sa grande tour, de cette solitude particulière de l'exil, et on le serait à moins).
Je suis un poil déçu par mes photos ; comme toujours lorsque la lumière n'est pas très forte, elles sont souvent floues.
Il fauda que je complète ma rubrique voyage par ces trois jours à Varsovie, mais ma semaine risque d'être chargée, puisqu'il faut que j'avance un peu sur le projet et sur le site de Pierre, avant d'être de nouveau happé par mon nouveau boulot la semaine prochaine.

Lundi 21 février 2005

Marteen, au cabinet Vaucouleurs, appelle Nicole
La semaine dernière fut la semaine des microbes, des virus, des miasmes, des courbatures et du paracétamol.
Mercredi soir, avec mon teint gris et mon nez qui coule, j'ai été incapable d'approcher le garçon magnifique du . Je me suis contenté de le fixer sans pouvoir aller le saluer, ce qu'il a sans doute remarqué, et ce que je regrette amèrement, mais ce jour là je faisais tout de travers, je renversais tout, malmenais tout, détruisais tout, en râclant des pieds et en grelottant.
Jeudi matin, j'avais de la température.
Jeudi après-midi, j'avais l'impression d'entendre le ronron lointain d'improbables tondeuses à gazon, dans mon studio parisien du 3ème arrondissement.
Vendredi, j'ai fini par appeler la boîte aux mobiles et par leur dire que j'avais trouvé autre chose (autre chose ! la grippe oui !).
Ouf, ça m'a libéré, la perspective d'aller bosser chez eux me terrorisait. En fait, je ne les sentais pas du tout, ces gens là - et ça m'a fichu un électrochoc - que j'aie pu accepter un moment pareil boulot dans pareille boîte, que j'ai été si près de m'engager dans une machine qui m'aurait essoré, pressé, asséché, ratatiné, pulvérisé. Car c'est bien ce qu'ils avaient l'intention de faire avec moi, ils s'en cachaient à peine.
Samedi matin, levé à 7 heures. Partiel à la maison des examens à Arcueil. Il pleuvotait, je tremblais de froid, j'avais mal au crâne, de la fièvre, un cauchemar, mais quelle satisfaction ensuite, d'en avoir fini avec cet examen.
Samedi soir, rendu une visite de courtoisie au cabinet Vaucouleurs (Marteen avait préparé un crumble), mais je m'en suis vitre rentré, atchoum.
Hier, j'ai raté une séance de cinéma.
Il faut maintenant que je travaille sur le projet du musée, sur le site de P., et que j'envoie de nouvelles candidatures, pleines d'optimisme et de joie de vivre.

Dimanche 27 février 2005

L'une des dernières rues du ghetto de Varsovie, complètement abandonnée
Au départ, je voulais simplement en savoir plus sur Varsovie – voir comment c'était avant, comprendre pourquoi la ville portait cet air si triste.
J'ai beau avoir lu nombre d'articles de presse, visionné reportages, visité musées, cimetières et mémorials, je ressors à chaque fois ahuri et glacé d'effroi de toute incursion dans la seconde guerre mondiale.
Or – peut-être est-ce d'avoir mis les pieds en Pologne dernièrement – voilà que les choses me paraissent maintenant étonnement plus palpables. Dates, durées, lieux, atmosphères, personnages, tout a pris soudain une dimension perceptible, tangible.
Peut-être parce que la Pologne reste l'un des pays ayant le plus souffert de cette guerre, et que Varsovie est construit sur des cendres.

Dès septembre 1939, la ville est bombardée pendant trois semaines, puis envahie par les Allemands, qui prennent le pouvoir et se partagent impunément le territoire polonais avec les Russes. Tombent les premières mesures ségrégatives visant les Juifs (350.000 personnes, soit un tiers de la population de la ville) : interdictions, humiliations de toutes sortes, confiscations des biens, etc. Octobre 40, le ghetto est crée. La faim, les maladies, la misère, l'épuisement y font rapidement des ravages. Les cadavres traînent dans les rues, enveloppés dans du papier journal. Juillet 1942, les premières déportations commencent vers le camp de Treblinka, situé à une centaine de kilomètres au nord-est de Varsovie. En septembre, 300.000 personnes y ont déjà été gazés, dans des conditions dantesques. Il ne reste plus que 70.000 Juifs dans le ghetto, réduits à l'esclavage au profit d'entreprises allemandes. Lorsqu'en janvier 1943 une deuxième vague de déportations commence, un réseau clandestin s'organise, et en avril c'est finalement l'insurrection qui éclate et qui dure jusqu'en mai. Les Allemands rasent alors le ghetto à l'artillerie lourde. Les derniers résistants, désespérés, se battent et puis se suicident, se jettent des immeubles en flamme. Ils seront une poignée, ceux qui réussiront à s'enfuir par les égouts.
Cet hiver 43, ce sont aussi les premiers revers militaires contre les Russes. Himmler se rend à Treblinka en personne, où il ne reste que quelques heures, le temps d'ordonner qu'on brûle tous les cadavres entassés dans des fosses communes. Himmler, calculateur et mesquin, qui s'inquiète donc déjà des conséquences de la découverte du camp si la guerre tournait mal pour l'Allemagne. Mais il y a tant de cadavres à exhumer que la macabre besogne prend des mois. Eté 1943, un soulèvement éclate dans le camp. A l'automne, Treblinka est entièrement démantelé par les Allemands : la gare, les fours, les baraquements, tout est démonté. Tout doit être caché aux yeux du monde.

Angle de la Swiętokrzyska et de la Marszalkowska
En 1944, dans Varsovie même, une armée clandestine de plus de 20000 âmes se forme et, en juillet, se soulève contre l'occupant nazi, alors que les troupes russes stationnent déjà de l'autre côté de la Vistule. Mais Staline, hostile aux nationalistes polonais et déjà soucieux d'installer un régime à sa botte en Pologne, décide de ne pas intervenir, empêche les Alliés de larguer de l'aide aux insurgés, qu'il laisse agoniser dans leurs caves, sans eau ni nourriture, jusqu'à leur capitulation en octobre. Les Allemands détruisent alors les derniers bâtiments de la ville encore debout. Quand en janvier 1945 l'Armée Rouge débarque enfin et chasse l'occupant nazi, Varsovie n'est plus qu'un champ de ruines.

Du coup, je comprends mieux ce que j'ai vu là-bas.
On chercherait une ville-martyre pour la seconde guerre mondiale, on ne trouverait pas mieux. Bien sûr il y eut d'autres lieux de cauchemar, mais Varsovie a cette particularité de s'être trouvée sous le feu dès le début de la guerre, d'avoir connu l'occupation nazie, la barbarie des SS, une répression particulièrement brutale, l'extermination massive de ses Juifs, des insurrections désespérées, et – ultime cynisme du destin – un coup de griffe avant-coureur de Staline, alors que l'Allemagne n'a même pas encore capitulé.
Du reste, la Pologne n'avait pas d'existence aux yeux des nazis, qui avaient renommé le pays « gouvernement général », détruit ses écoles, ses universités et son élite (des lycéens passeront cependant le bac clandestinement durant l'occupation). Les nazis s'étaient même donnés une trentaine d'années pour annihiler complètement l'identité nationale et culturelle polonaise.

Le petit ghetto s'élevait à droite de l'actuel palais de la Culture
Et donc je parcours des sites consacrés à cette époque, et je lis des témoignages, et jamais les choses ne m'ont paru aussi proches. En comparaison, les films « La Chute » et « Le Pianiste », que j'ai vus cette semaine, me semblent très en deçà de ce qui fut probablement, même si le film de Polanski, émouvant, décrit sans doute assez bien la traque vécue par les Juifs ayant fui le ghetto, et leur besoin éperdu de se cacher.

Les détails les plus innommables s'accumulent devant mes yeux. A force d'en lire les récits édifiants, les événements de la guerre et de la déportation se dévêtissent de la dramaturgie habituelle qui les entoure, et m'apparaissent dans toute leur froideur, toute leur glaciale réalité.
Pas le moindre sentimentalisme dans tout cela, rien que des faits abominables, et dont je m'accroche aux plus petits détails, comme pour mieux les détacher du discours ambiant actuel, et les appréhender d'abord comme de « simples » faits.
Je m'étonne même d'avoir pu m'habituer à cette omniprésence de la mort et de la souffrance dans les récits, je m'étonne même d'établir des comparaisons étranges, en trouvant par exemple facile la vie à Paris sous l'Occupation, par comparaison avec celle que les survivants des ghettos et des camps décrivent.

Je voudrais pouvoir synthétiser tout ce que je lis, pouvoir m'expliquer comment l'homme en est arrivé là, pouvoir en tirer une forme de morale, de conclusion.
Mais je butte sur une sorte de difficulté philosophique.
Alors bien sûr, je dois d'abord constater la médiocrité des hommes politiques des années 30, toutes nations confondues, avant de réaliser que la classe politique actuelle n'est ni plus ni moins mauvaise (surtout si j'essaye de transposer mentalement des Raffarin et des Hollande dans l'entre-deux guerre, et d'imaginer comment ils se conduiraient, face à des Hitler et des Ribbentrop !).
Je vois bien qu'il y a deux scènes : celle des états-majors, des élites de pouvoir, des sphères d'influence, avec leurs discours politiques, leurs idéologies, leurs réseaux et leurs manœuvres, et puis il y a la scène du peuple, de la majorité silencieuse, des gens sans influence, qui se soumettent passivement aux règlements et aux dictats (légitimes ou non) qui leur tombent du dessus.

La porte est de Varsovie, vers la Vistule et le quartier populaire de Praga
Alors qu'aujourd'hui ces années 30 me paraissent remplies de signes avant-coureurs, je suis étonné de voir que les Juifs du ghetto eux-mêmes, durant les premiers jours de la déportation en juillet 42, déportation qui se faisait bloc de maisons après bloc de maisons avec beaucoup de brutalité, ne voulurent d'abord pas croire aux bruits qui circulaient au sujet de la destination réelle de ces wagons bondés qui partaient chaque jour « vers l'est », et alors même que la situation dans le ghetto avait considérablement empiré depuis quelques semaines, avec la multiplication des exécutions sommaires commises par la Gestapo.
Mais déjà rien que la mise en place d'un ghetto aurait dû sonner comme un avertissement terrible ! Des milliers de personnes y avaient déjà péri, de malnutrition ou de maladie. Des femmes, des enfants.
Et jusqu'au dernier moment, les Allemands entretenaient la comédie en expliquant aux déportés à leur sortie des convois qu'ils allaient maintenant passer à la « douche » pour y être désinfectés, avant d'être transférés dans des camps de travail. La comédie ne cessait que lorsque les prisonniers, tout nus, se retrouvaient face à la chambre à gaz, et que les SS lâchaient les chiens pour les contraindre à y pénétrer.
D'une certaine façon, je constate que la plupart des Juifs des ghettos eux-mêmes, pourtant bien conscients de l'antisémitisme séculaire dont ils sont victimes, étaient aussi désemparés que moi pour appréhender ce qui se tramait jour après jour, semaine après semaine : jusqu'au dernier moment, on ne peut pas y croire, et alors même que l'on a passé deux ans confiné dans un cloaque épouvantable.

Il y a comme un décalage entre l'idée qu'on se fait de l'homme, et la réalité.

Le drame, c'est qu'il se soit trouvé des êtres assez dénués de conscience pour appliquer une politique d'extermination venue d'en-haut. Car il fallait bien des deux : des hommes politiques habités par la haine, développant des idéologies raciales imbéciles, et, en bas de l'échelle, des exécutants plus ou moins psychopathes, plus ou moins ordinaires, s'appuyant sur ces mêmes idéologies et les répétant comme des perroquets, s'appuyant dessus comme pour donner une forme d'assise à leur quotidien ignoble.
Cela me fait penser aux pourritures qui se forment à la surface des fruits : au bout d'un moment, les moucherons arrivent et se développent : il suffit d'attendre un peu, les deux finissent par se rencontrer.

La tristesse de l'histoire polonaise, c'est qu'à chaque fois qu'une troisième voix s'est élevée, entre celle des état-majors et celle du peuple soumis aux dictats, à savoir celle de la résistance et de l'insurrection, l'échec fut au rendez-vous.
Bien sûr, ici, c'est l'intention qui compte , mais quelle ironie du sort.

La jeunesse varsovienne aujourd'hui
Ces pensées sur la guerre me hantent depuis trois jours.
Je sais bien que je ne pourrai pas rester la tête plongée dedans plus longtemps, que je vais être rapidement happé par des pensées plus saines et plus futiles à la fois.

Et dire que toute cette horreur s'est produite après des siècles et des siècles de morale catholique… C'est assez pour me conforter dans l'idée que la religion n'a pas la moindre influence sur le comportement des individus. Elle ne restera toujours qu'un prétexte. L'Eglise s'inquiète beaucoup des problèmes de santé du pape aujourd'hui. Elle était singulièrement plus discrète en 1942, sur l'état de santé du monde.

Non, cette idée qu'on se fait de l'homme , que je pourrais appeler, du bout des lèvres, « morale », elle vient d'ailleurs.
Je crois qu'elle se constitue précisément durant cet instant terrible où l'on fait face à d'autres êtres qui montrent qu'ils n'en ont pas, de morale. C'est devant cette béance, ce vide inconcevable d'absence d'humanité chez l'autre, que l'on se fige, et que l'on se dit : mais cela ne doit pas être, cela ne devrait pas être.
Cela se passe en soi, en son cœur, au moment où, dans l'hébétude, l'on se révolte : mais cela n'est pas acceptable pour moi, ces actes, ces situations, je ne les accepte pas !
La morale de l'homme ne peut pas se poser en principe, tomber du ciel comme un œuf de Paques. Elle naît des actes et de leur retentissement en nous, elle s'expérimente avec eux, s'ancre nécessairement dans le réel, dans l'arbitraire, dans la contingence, dans l'absurde. C'est là qu'elle trouve sa structure.
Tout le reste n'est que parlotes, vœux pieux, bons sentiments, sans le moindre rapport avec le monde des hommes.

Pourtant, malgré cette conscience de ce qu'est un être humain , que l'on découvre par contraste au travers de l'expérience horrible, mais éclatante, de la jouissance du SS, j'ai l'impression que l'homme reste désespérément aveugle sur lui-même, que trop longtemps il refusera d'écouter les signaux les plus évidents, les avertissements les plus inquiétants, et qu'il attendra toujours le dernier moment avant de relever la tête et de regarder ce qui se trame finalement autour de lui. Ce temps de retard, entre le moment où il entend et le moment où il agit , lui est régulièrement fatal.

L'übermensch soviétique
Je dois me contenir, me raisonner pour ne pas en vouloir à la génération de mes grands-parents (généralement, la pensée que je n'aurais peut-être pas fait mieux qu'eux suffit à me calmer). Toute l'idéologie nazie s'est nourrie de l'antisémitisme et du nationalisme du début du vingtième siècle. Fascisme et communisme me font penser à des bouées de sauvetage assez vulgaires, à des bricolages idéologiques infantiles, en réponse, peut-être, à une évolution des sociétés et des mœurs trop rapide. Et comme si cela n'était pas suffisant, comme si ces xénophobies et ces doctrines n'avaient pas assez martyrisé, il a fallu faire le jeu de l'autruche, de la passivité, de la soumission, de l'attentisme : le grand jeu, puisque ce fut l'attitude de la majorité des populations prises sous le feu de la guerre.
Dont mes grands-parents, que j'entends encore déclarer, d'un ton candide et résigné :
« Oh oui, on savait bien qu'il y avait des résistants, et des collabos. Mais pour la plupart, nous n'étions ni l'un ni l'autre, nous cherchions simplement à survivre, à trouver de quoi manger au jour le jour. »

La formulation même de cette phrase, cinquante ans après l'irréparable, laisse aisément entendre que si les mêmes circonstances venaient à se reproduire, comme tant d'autres, ils se soumettraient de nouveau, en jouant de nouveau sur l'instinct de survie.

Ma gêne vient du fait que je ne sais pas comment moi j'aurais agi à cette époque. La bêtise et la violence me révoltent facilement, je ne suis pas dupe de ce dont l'homme est capable, à commencer par celui que je croise dans la rue, mais je ne suis pas très courageux non plus, je le sais. J'aurais peut-être voulu me battre, mais je serais mort de trouille avant qu'il me soit arrivé quoi que ce soit. Ou alors j'aurais fui l'Europe, surtout si j'avais été juif.

Ma profonde tristesse, mon immense tristesse, face au bilan tragique de la guerre, et après ces plusieurs jours le nez passé dans les récits historiques, c'est de constater la faiblesse de la majorité, et le courage de quelques uns. J'aurais aimé que l'homme par nature fût plus fort, plus juste, plus brave.
Il ne l'est pas.

Par nature, il est simplement passif, docile, oublieux, et au mieux, il se discipline.

Jeudi 3 mars 2005

Tiens, il a encore neigé
Je me suis réveillé dans le bruit de l'eau qui coule sur les toits.
La neige tombe en dansant, puis fond rapidement.

Hier soir, j'ai voulu discuter avec L. en sortant de cours, mais nous avons été immédiatement interceptés par nos binômes respectifs.
Assis sur un banc dans l'amphi, derrière lui, j'observe sa nuque et le dessin de ses cheveux bruns, et je me demande ce que je lui trouve - il semble tellement dépourvu d'originalité, d'entrain, de poésie... Et pourtant voilà que je rêve de lui toute la nuit ensuite, que je rêve de sa présence et de son amour, comme un collégien sentimental.
Ce midi, je me réveille doucement, je me retourne dans le lit, je ramène la couette sur les épaules, je me retourne encore, je regarde les poutres au plafond, et je me dis que j'aime ses gestes lents, ses mains délicates et la tendresse qui se dégage de lui.
Pourtant, lorsqu'il me parle et qu'il me regarde, je ne vois rien – non, rien qu'une amitié de circonstance, tiède et aimable.
Et s'il venait à se laisser faire, est-ce que je l'aimerais encore ?

Mon âme est happée par ce qu'elle croit ressentir, par ce qu'elle croit percevoir, par ce qu'elle apprend, lit, voit. J'ai l'impression de fonctionner au premier degré, d'être incapable de prendre du recul, de faire preuve de raison. Mes sentiments, capricieux, éphémères, m'encerclent et me dictent leur loi.

Lorsque je m'emporte comme un diable sur la passivité des hommes et leur aveuglement imbécile, comme j'ai pu le faire la semaine dernière avec la deuxième guerre mondiale, c'est aussi parce qu'il se forme des résonances avec ce que je vis intérieurement : dans la lutte des désirs et des angoisses qui se passe en moi, il y a de l'engourdissement, de la soumission au fil des jours, et je n'aime pas ça.
Pourtant, j'agis bel et bien – mais lentement, petit à petit, pas à pas, presque en roue libre. Le froid de ces derniers jours, la crainte de retrouver un travail, mais un travail qui m'ennuierait à mourir, où je serais de nouveau confronté au stress de petits chefs idiots, la peur de rencontrer des problèmes d'argent, tous ces détails vulgaires me freinent, et me scotchent au lit.
C'est passager, certainement.

Mais ces temps-ci, le dégoût des hommes m'ôte toute envie d'entreprise, d'initiatives.
Comment faire lorsqu'on perd ses illusions, que l'on n'arrive plus à faire confiance à la société ?
Eh bien c'est simple, tout ce que je suis capable de faire, c'est de m'attacher à un garçon mignon aperçu en cours chaque mercredi soir, et de le hisser au rang d'idole incorporelle, pourvoyeuse de lumière, de tendresse et d'amour éternels.
Magnifique ! Splendide ! Pas beaucoup changé depuis le lycée !
En même temps, je n'ai pas envie de mépriser mes sentiments et mes lubies.
Il faut donc que je me trouve un petit rocher, stable et raisonnable, sur lequel je puisse me hisser, et regarder les choses avec égalité, le temps que s'écoule le flot chaotique de mes pensées, le temps que la marée redescende.
Voilà ma realpolitik pour mars 2005.

A part ça, j'ai terminé un petit clip tarte sur musique tarte (ça fait pub pour la SNCF norvégienne) :

Lundi 7 mars 2005

Claire (back from Toulouse) et Delphine (back from Marseille) ont passé le week-end à Paris.
On a mangé ensemble dans un thaï du XIIIème samedi soir, avec Ch. et Fr., qui les hébergeaient. Une éternité que je ne les avais pas revues, ces deux fofolles. Incroyable, comme au lycée : discussions légères, minaudantes, anecdotes archi-cloches, bouteilles de vin qu'on débouche, pop.
Bon, Claire a vite tourné de l'œil, exténuée par son bébé (qui la réveille presque tous les matins à 4 heures) – elle, l'ancien tourbillon des soirées rouennaises. Quant à Delphine, elle avait franchement bonne mine, ce qui m'a rassuré – ces dernières années, je ne sais jamais trop comment elle va.
Moi aussi, j'avais bonne mine, on m'a dit – cool !

Sympa, ce p'tit lundi
Entretien ce matin (pour du freelance) dans une agence de com, marketing, B to B, truc-machin, près de Pont-Cardinet. Le bâtiment faisait moderne, au bout de son impasse cra-cra, mais à l'intérieur tout était désespérément pâle, sombre, gris, terne ; on se serait presque attendu à trouver une machine à écrire, coincée entre les ventilateurs et les vieux moniteurs qu'on avait abandonnés sur la moquette anthracite du corridor. Ils m'ont fait faire un test en ASP – longtemps que je n'avais plus touché à ça – et puis je crois que le type (pas trop mal de sa bobine, d'ailleurs), il s'est un peu étranglé quand je lui annoncé mon tarif journalier. Enfin, il n'a rien dit, mais il s'est interrompu quelques secondes, en entourant « TTC » frénétiquement sur son cahier à spirales. Pourtant, rien d'excessif, m'a rassuré Dirk.
Bon, on fera mieux la prochaine fois. D'ailleurs, il a écrit dans son mail, tout à l'heure, qu'on travaillerait « certainement » ensemble, mais sur d'autre projets. Mouais.

Bon, où qu'on va ?
Puis chez Amnesty, et là, je me suis senti très mal, parce que la rémunération est si inférieure à celle que je touchais avant, qu'elle est à peine plus élevée que ce que doivent me verser les Assedics bientôt – et je n'ai pas eu le courage de dire que ça me posait un peu problème (surtout quand il est question de tous ces bénévoles qui aident l'association depuis si longtemps, de ces indispensables et généreux bénévoles qui ont fait ceci, mis en place cela...). Et puis il régnait une atmosphère étrange, un peu « Monique », un peu guimauve, centre socio-culturel. Un peu assoc', tout simplement ? Non, je ne crois pas, à SIS, ce n'était pas comme ça quand même. Les deux recruteuses auraient presque pu être mes mamans, ou bien mes tantes. Enfin, elles n'étaient pas si vieillles que ça, mais c'était tout comme. Moi plutôt habitué aux lourdeaux méga-débiles, 25-30 balais, avec des grosses voix, des gros rires, des grosses tronches, qui parlent iMac, réseaux Wifi, DVD de S.-F., et syndications, ça m'a fait drôle.
Du coup, je me suis déprimé et culpabilisé tout seul (parce que je préfère quand même les Moniques d'Amnesty aux petits cons de l'informatique, et surtout je préfère l'idéal d'Amnesty à celui de Cap Gé), pesé le pour et le contre, sans y arriver, fait des calculs impossibles, sans y arriver, tout en descendant le canal Saint-Martin. En plus, j'ai longé l'immeuble d'Adrien, je l'ai même fait exprès, histoire de… euh… histoire de quoi d'ailleurs ?
C'est malin (c'est comme hier soir : j'ai loué « Dancer in the Dark » – on m'avait prévenu pourtant que c'était triste).
Bref, je suis rentré ici pas réjoui.
Faut que j'arrête de me culpabiliser.

Jeudi 10 mars 2005

A la sortie de l'Élysée-Montmartre ce soir
Lundi : je vais au tutorat du projet avec Greg. On s'ennuie ferme. Soudain mon cœur bondit : L. vient d'arriver, et il me fait bonjour de loin.
Mardi : j'envoie une candidature à une agence de com, je travaille un peu sur le projet, je dis finalement non à Amnesty. Dirk, de passage sur Paris, dort ici. On va manger au Trou Normand , on papote. Drôle de sensation : avoir un hétéro dans son lit.
Mercredi : un coup de fil de Christelle m'extrait de ma sieste vers 19h. Je me traîne péniblement au cours de réseau, les paupières lourdes. Laurent est là. Je m'installe deux rangs derrière lui. A la fin du cours, il ne se retourne pas, ne me cherche pas. Je descends lui dire bonjour quand même. On quitte l'amphi ensemble. Sur le trottoir, je lui propose d'aller boire un verre, l'air de rien. Il n'a pas le temps, son visage trahit poliment l'embarras et l'ennui. On discute encore une minute et puis on se serre la main, il me fait un sourire, comme pour atténuer un peu son refus. Je rentre, je me prépare à manger, je suis très triste, je pleure. Je me fais un plan pour oublier. Je me couche vers 3 heures.
Ce soir : concert de Death in Vegas avec Christelle (qui était malade) et Rubin Steiner en première partie. Rubin Steiner : électro-rock festif, léger, inégal, branleur, à la française quoi. Death in Vegas : électro-rock hypnotique, massif, mais très travaillé, tout en larges strates sonores qui s'empilent et se dépilent d'une façon élégante. Je n'aime pas leurs morceaux tendance métal par contre, c'est leur côté branleur à eux.

Mardi 15 mars 2005

New York, 15ème arrondissement
Examen de compta dimanche matin. Marges sur coût variable, E.B.E., valeur actualisée nette, management par la qualité, je ne veux plus en entendre parler.
Rentré avec L. vers midi, on s'est quitté à Saint-Michel, à la sortie du RER (je le suis comme un petit chien). Je ne lui ai rien proposé. Lui non plus. Il est juste gentil avec moi parce que je suis tout crème avec lui, voilà.
Donc j'évite de penser à lui. Parfois, j'espère qu'il est vraiment hétéro. Si je devais apprendre qu'il a un copain par exemple, ça me rendrait malade de jalousie.
L'après-midi, avec Astrid, deux films muets de Bunuel à l'auditorium du Louvre, Terre sans pain et le fameux Chien Andalou , accompagnés par l'ensemble Intercontemporain, sur une musique d'un compositeur de l'Ircam, brillant et prévisible. La pauvre harpiste s'est retournée un ongle au beau milieu d'un morceau, elle s'est interrompue et s'est précipitée dans les coulisses, tandis que des murmures gênés s'élevaient dans la salle archi-comble.
Drôle de voir comme dans le Chien Andalou , les objets se promènent, s'échangent, circulent de main en main, ce qui permet de donner à ce film totalement nonsensical une forme de cohésion. Les images de Dali y sont celles de Dali : édifiantes – une quintessence d'angoisse névrotique. Par exemple, lorsqu'un type se met à tracter, avec des cordes, deux énormes pianos à queue, sur lesquels gisent des cadavres de chevaux écorchés. Ou ces fourmis qui s'échappent de la paume d'une main. Ça semble parler, mais on ne sait pas ce que ça dit.

Aujourd'hui, j'ai fait un tour dans le quinzième arrondissement, visiter l'assurance maladie, la bouche en cœur (pour mes prochaines démarches de facturation), et je suis revenu à pied. Il faisait doux et beau, si beau que le vent s'est fatigué et que la pollution des voitures a fini par faire pâlir les horizons.
Pris un verre avec Pierre, qui était rentré d'Inde la veille. Je suis resté fasciné par son récit – les couleurs fortes, les odeurs étranges, les clans, les coutumes innombrables, les villes frénétiques, les gens proches et incompréhensibles à la fois, les voyages interminables, la beauté dans la différence.

Papiers-gras city, 15ème arrondissement
Je me sens vide, c'est affreux. J'ai envie, je voudrais bien, mais le quotidien, le fatalisme et la désillusion me retiennent par la main. Envie de partir, longtemps, pas longtemps, loin, pas loin, de serrer quelqu'un dans mes bras, de parler à quelqu'un, de rencontrer des amis, des petites choses simples ou bien des aventures, mais je n'arrive pas à me hisser de la torpeur visqueuse qui m'étreint parfois. Je ne sais pas bien ce que je veux, du reste. Dans la rue, les garçons me paraissent loin, totalement inaccessibles. Ils passent, et moi aussi, et c'est comme si eux existaient, avaient du poids, de la consistance, et moi non. J'ai l'impression d'être transparent à leurs yeux, comme je le suis aux miens. Je ne suis même plus nostalgique, ni le passé, ni le futur ne me séduisent.
Je vois les gens sortir de chez eux, franchir leur porte-cochère, le regard tendu dans une action, un après, je vois les gens prêter attention à leur milieu proche, se construire une vie riche (ou une vie plate), aux yeux des autres et du monde, jour après jour. Jour après jour, ils décorent leurs appartements, ou bien ils voyagent de ville en ville, jour après jour, ils vendent, ils achètent, et le soir venu, ils racontent leur journée à une oreille complaisante, ou bien ils se font un inconnu, ou un DVD, et ensuite ils se mettent au lit devant Soir 3, et ils s'endorment dans un souffle.
Je n'arrive pas à cela. Bon, ce n'est pas si grave, dans le fond. Mais je me sens seul, et j'ai peur que tout ceci ne perdure jusqu'à ma mort.

Il y a une insatisfaction profonde, et dans ce que je perçois de l'existence des autres, et dans la mienne propre. Enfin, je trouve au moins à ma vie cet avantage que je m'y sens libre, libre de fonctionner comme je l'entends, d'être ce que je suis, et pas autrement. A ma manière comme dit la Dalida.

Cet état de frustration me rappelle soudain ce que je vivais au moment où j'ai arrêté mon analyse en septembre dernier, un état qui m'affectait depuis plusieurs mois déjà. Ma frustration et ma tristesse naissent peut-être du fait que dans ces moments là, dans ces accès de doute et d'abattement, l'analyse elle-même me paraît soudain impuissante, et ça m'accable de le constater, alors que c'est précisément le moment où on pourrait la convoquer.
J'écarquille grand les yeux, en espérant apercevoir, dans le paysage de ténèbres de la dépression, un indice, un signe, un élément de réponse.
Je ne vois rien.

Mon analyse était devenu une routine, un train-train, le psy était devenu le voisin, l'inconnu dans la rue, le petit chef, la caissière, le copain, le ci, le ça, si bien que j'y retrouvais tout mon quotidien, ennuyeux, terne et inefficace, construit sur des choses qui se répètent, mécaniquement, ad nauseam, et ça n'avançait plus, et je n'avais plus d'espoir, après cinq années passées à entonner les mêmes chansons sur un fauteuil ou sur un divan, à les ressasser au point qu'il n'en restait plus que des squelettes, des lambeaux de phrases accompagnés de petits haussements d'épaule gênés, de soupirs blasés, d'ironies glacées, au point que je ne prenais même plus la peine d'expliquer, de détailler, non, je m'étais trop plaint, je m'étais trop lassé de mes propres refrains, et je m'en culpabilisais, même, de ne plus pouvoir pondre des détails croustillants – des rêves intéressants, des souvenirs parlants, des lapsus amusants.
Tout était devenu noir de suie, et le psy lui-même semblait épuisé par mes requiems. Alors que j'étais au plus mal, voilà qu'il sort que ce que je vis, « ce n'est pas l'Irak quand même » – ce qui n'a d'autre effet que de m'enfoncer un peu plus – il oublie de me prévenir de l'annulation d'une séance, il s'énerve un peu et me gratifie de quelques conseils de bon ton, dignes d'un psychologue – scandale. A ma surprise, il était sorti de son silence de rigueur, pour venir balancer entre le maternage conciliant (quand je lui avouais tout le mal que ce qu'il me disait me faisait) et la leçon de vie (lorsque je me répandais sur la peur de la mort et le désespoir).
Pourtant, je ne demande rien aux gens, je sollicite rarement leurs conseils, soit parce que je ne veux pas les embêter, soit parce que j'estime ne pas avoir besoin de conseils, surtout lorsqu'il s'agit de la gestion de mon existence et de ma propre névrose.
J'ai sans doute besoin d'attention, par contre.

Un ouvrier bien étrange, aux abords de Notre-Dame...
Au fond, pendant ces crises de frustration, de plus en plus nombreuses, ce que je disais à mon psy, c'était que je doutais de lui, que je n'avais pas confiance en lui.
Pourtant, il n'en avait pas toujours été ainsi.
Dans ma vie non plus, il n'en est pas toujours ainsi. Mais le retentissement des échecs – « professionnels » ou sentimentaux – a un tel impact sur moi, que ça me coupe les jambes, ça me vide, m'anéantit, et ça dure des mois ensuite. Ça vient alimenter toute ma honte de moi-même. Ça me donne du grain à moudre : bin vous voyez, voyez comme le destin, il s'acharne !
Jusqu'au moment où je réunis assez de motivation et de confiance pour repartir.

Je voudrais pouvoir tout faire par moi-même, je le sais. J'ai horreur des recettes de cuisine, des leçons apprises par cœur, des trucages. Je préfère tellement pouvoir tout démontrer, de A à Z. Et c'est d'ailleurs pour ça que que je me crois plus intelligent que les autres (oh d'ailleurs, je le suis certainement !). Naïvement peut-être, j'espère pouvoir cacher ce léger travers.
Je ne sais pas pourquoi je pense à ça soudain. Pour justifier le fait que je ne crois pas aux bons conseils peut-être, et que j'ai été choqué que mon psy eût cherché à m'en donner. Et que j'ai appris d'expérience qu'il ne faut pas paraître trop arrogant, sinon ça fait fuir, et vu que je vieillis, il ne faut pas que j'en rajoute avec ma vanité. On se flétrit assez naturellement comme ça.
Malgré tout, lorsque l'espoir renaît, je m'imagine vivre avec humilité, en paix avec mon désir, avec quelqu'un peut-être, quelqu'un qui ne me jugera pas et que je ne jugerai pas, dans un ailleurs qui importe peu, du moment que je m'y sente bien. Voilà qui est bien banal soudain. Qu'est-ce que je m'imagine encore ?

Enfin bref, frustration-dépression, et puis je m'arrête là parce que j'ai faim et que je vais me faire à manger.

Mercredi 16 mars 2005

J'attire toujours les balles de foot
RV à 14h45 à la gare Montparnasse avec des inconnus, pour leur remettre un billet de train, des Tchèques qui se rendaient à Lamballe – un petit service bizarre que je rendais à Laurence.

Je suis rentré par le jardin du Luxembourg, où j'ai rêvassé une bonne heure.

Une atmosphère estivale y régnait, qui contrastait avec les arbres, encore dénudés.

Ce qui me fascinait, c'était de lire la détente sur les visages. Il y a quelque chose de très organique, de très primaire dans le comportement des êtres humains qui vont flâner dans un jardin.

Rien ne chasse les pensées chagrines comme une promenade dans un parc ensoleillé, voici la parole pénétrante du jour.

L'une des trois nanas... pssst !
Trois petites nanas, très jennyfer, pleines de la gouaille insolente, gauche et saccadée des collégiennes, s'approchent du parapet en pierre où je suis assis.
- C'est trop plein de merdes d'oiseaux ici.
- Oh, tu mettras ton jean au sale.
(après une longue hésitation, elles s'installent et commencent à analyser les passants)
- T'as vu, la racaille du 6ème ?
- Où ça ?
- Là.
- Eh, y'a juste un noir. La racaille du 6ème !
(rires)
- T'as pas une cigarette ?
- Nan. Demande à quelqu'un.

- Eh là, t'as vu le mec, là ?
(elles contemplent un minet en silence)
- Bon, ils sont où les beaux gosses ?
- Eh là, le mec aux cheveux longs, à côté des filles…
(elles se retournent, inspectent, et se mettent à ricaner. Je me retourne aussi – en fait, le mec n'est pas extra, elles se moquent)

- Pssst !
(voilà qu'elles poussent de gros pssst lorsque des ados passent au loin, pour les faire se retourner. Quand l'un d'eux vient à tourner la tête, elles font mine de regarder ailleurs et pouffent)
- Pssst !
- Psssssst !
- Eh, ils sont dans mon bahut eux, enfin, y'en a un qu'est dans mon bahut. J'suis sûre !
- Ah bon.
- Pssssssssst !
(elles sifflent maintenant)

Quelques mauvais garçons passent
(elles se lassent, sortent leurs agendas, truffés de photos et de petits mots)
- Ça c'est moi quand j'étais trôôôôp petite !
(elles s'extasient. L'une d'elle commence à raconter une anecdote)
- Eh tu sais, j'connais une nana, elle était assise sur un banc, en EPS, et y'a un mec qui s'est assis juste à côté d'elle… Et... il avait le barreau, quoi.
(glousse)
- Ouais, et la fille, elle s'est barrée !!
(glousse)

- Eh regarde, les gardiens, là.
- Qu'est-ce qu'ils font ?
- Ils cherchent les gens qu'ont du shit, ou de l'herbe.
- Ils les emmènent dans leur petite cabine après.
- Ah bon ?
- Ouais. Regarde.
- J'te jure, ils ont que ça à faire, d'embarquer.

Les gardiens du jardin ont procédé à l'interpellation de dangereuses malfaitrices
(et effectivement, je vois passer deux gardiens encadrant une adolescente. Sur ce point, j'étais choqué aussi. Traquer les jeunes qui fument un peu d'herbe dans les jardins du Luxembourg, par un mercredi doux et printanier, si c'est pas navrant...)

- T'as pas une cigarette ?
- Demande à quelqu'un.
(elles farfouillent quelque chose dans leur sac)
- Non, pas ici, y'a les gardiens.
- Ouais, ils vont nous prendre la tête.
- T'imagines, ils nous emmènent dans leur petite cabine…
- Bon, faut qu'on bouge de là.
(elles ferment leur sac, mettent pied à terre et s'éloignent)

- La dérivée de cosinus, c'est bien moins sinus ?


Je suis rentré vers 17h30.
Les boulevards étaient tièdes et fiévreux.
J'avais la peau collante de poussière et de monoxyde de carbone, et l'impression d'être parfumé à l'ozone.

Vendredi 25 mars 2004

Comment récapituler ?
Je ne sais plus.
Le week-end dernier, avec Nico & Marteen, il y a dû avoir une soirée chez Marie, qui m'a ramené à mes anciennes fêtes hétéros : je m'y transforme en petit mulot timide, qui furette entre les fêtards.

Le lendemain, j'ai traîné d'Austerlitz à la BNF, dans ce nouveau quartier qui longe les voies de chemin de fer.
J'avais besoin de silence et d'espace.
Soudain, tandis que je faisais la mise au point, un garçon, un mirage, un zéphyr surgissant du désert ultramoderne est passé derrière moi, et nous nous sommes regardés dans un éclair, de ce regard équivoque bien connu. Mais j'étais trop surpris et trop concentré sur ma photo pour me retourner ensuite. Je n'avais pas la tête à ça, je n'étais pas préparé.
Pourtant j'aimerais que ces apparitions périphériques se produisent plus souvent. Dans le centre de Paris, il y a trop de monde, trop de densité et de gens blasés, et finalement personne ne prend la peine ni le risque.
Je ne suis à l'aise que dans les endroits tranquilles et lumineux.

... dans la série des cartes postales de mars
Et puis dans le courant de la semaine, j'ai eu un entretien avec une agence web, orientée market'.
Moquette, pirouette, bêbête. Ils étaient plutôt gentils cela dit, ricanaient pendant l'entretien. Architecture des locaux agréable (deux plateaux ouverts superposés, dans un ancien atelier du onzième), sont pas nombreux, 10-15, assez jeunes. Mais ils abandonnent leur activité web traditionnelle, pour se consacrer au tracking, keywording, trucs-en-ing, bref, $$$, et ils ne sont pas très pointus techniquement, comme j'ai pu le constater pendant toute l'heure qu'a duré ce test sur machine qu'ils m'ont infligé après l'entretien, et je suis fatigué du rapport de hiérarchie avec des gens qui ne m'impressionnent pas du tout, et que je n'embaucherais même pas si je montais ma propre boîte. Mais je suis méchant.

Malgré tout, j'hésitais – ils m'ont dit qu'ils me rappelleraient pour un second entretien. Jusqu'au moment où la boîte déprim', celle du 17 ème , avec sa déco années 80 et ses pauvres armoires qui cloisonnent les bureaux, m'a rappelé pour une mission freelance de 3 semaines qui commencerait la semaine prochaine. J'ai dit oui tout de suite.
Du coup, aujourd'hui, me suis levé tôt (9h30) pour expédier tous les coups de fil, assedic, boîte de portage, convention, machin. Mais comme je veux facturer moi-même l'autre site pour Maison-créa., je dois faire toutes les démarches du travailleur indépendant, après quoi, je n'aurai plus le temps. Du coup, je suis arrivé à l'URSSAF à 11h, et j'en suis sorti à 13h, nerveux comme jamais. La fille qui a traité mon dossier – une affreuse brune effilée aux cheveux longs, plus sèche qu'un saucisson sec, genre Cher, mais modèle fonction publique, horrible, elle m'a obligé à retourner aux impôts, à appeler l'INSEE – j'étais désespéré. « Pfff…. vous êtes dans un de ces beans, elle m'a dit. Mais moi je ne peux rien faire, hein ! »

Ensuite, j'ai été chanter, me vider des tracas de l'administration.
Puis les petites courses habituelles rue du Faubourg Saint-Denis. Cours de management social, avec cet animal survolté qui s'autodénigre toutes les 5 minutes. « Oh là là là, mais qu'est-ce que je n'ai pas encore dit moi !? Bon, vous allez m'assassiner, mais la flexibilité au travail, il faut la voir comme ceci et cela…» et bla bla bla.

Il fait doux. La lumière est argentée. Mes framboisiers sortent de terre, comme des créatures mythologiques.
J'ai encore croisé dans la rue ce couple d'Allemands qui m'avaient hébergé à Berlin l'année dernière – ils sont space, ces deux là.
Tout ce week-end, je dois travailler sur le site de P.
Et jeudi soir dernier, mes acolytes du sont passés ici, avec leur style mec mec.
Et le ballon d'eau chaude fait de drôles de bruits, alors j'ai appelé des artisans pour savoir s'ils faisaient du détartrage, mais ils m'ont répondu que ça coûte si cher qu'il vaut mieux attendre que le bazar casse.
Et puis mercredi soir, je me suis assis à côté de L. Je ne pouvais pas faire autrement, car on venait de se croiser à l'entrée de l'amphi. Oh je lis bien dans ses yeux qu'il n'y a aucun espoir maintenant. Je lui parle, je contemple son visage, j'entends sa voix, et c'est comme un choc, un coup, un bleu – qui ne disparaît qu'après deux ou trois jours. Le soir même, j'embasse un coussin en imaginant que c'est lui.
Je suis cloche.

Lundi 28 mars 2005

Soirée chez Nico samedi, à l'atelier. Beaucoup de monde. Ambiance un peu oppressante.

Dans la nuit qui a suivi, j'ai fait un rêve idiot dans lequel Nico m'apprenait qu'il se séparait de Marteen. « – Ah ! m'exclamais-je, voilà pourquoi tu es aussi tendu en ce moment, je comprends mieux. Mais il fallait me le dire ! ». En fait, N. avait été passablement froid et distant pendant la soirée, et j'avais mal pris une de ses réflexions (je lui disais qu'il y avait décidément plein d'hétéros chez lui, et il m'avait sèchement répondu que je pouvais toujours partir – ça doit d'ailleurs être notre seul échange de la soirée).

Au fur et à mesure que je buvais, j'étais saisi par des images absurdes. Par exemple, j'imaginais soudain que les gens – en général – étaient comme des feux de signalisation. Moi je conduisais une voiture. Et selon la couleur qu'ils avaient adoptée, rouge ou vert, je m'arrêtais civiquement, ou bien je continuais d'avancer.
Il faut dire que je me sens comme une vraie pâte à modeler ces temps-ci, comme un objet poli et docile, totalement à la merci des autres, et de leur humeur.
Ensuite, « 1978 », c'est l'année très précise qui m'est venue en tête, sans doute à cause de nos looks un peu rétros, de la disco, de la déco désuète de l'atelier et des lunettes de Marteen.

J'ai trop parlé – j'ai confié à Marie que je jalousais P. à cause de son nouveau copain (avec qui il était venu). Je crois que c'est à partir de ce moment là aussi que je suis devenu glauque. Au départ, je ne savais pas trop si j'étais gai ou triste ; j'ai un peu dansé, tenté de bavarder, même si aucune inspiration particulière ne me venait. Ayant appris l'existence de mon site, plusieurs personnes sont venues m'en parler, ce qui m'a perturbé, je ne savais pas quoi leur dire, même si c'était flatteur. J'étais content de me retrouver avec tout ce monde – surtout après une journée entière à monter ce fichu site de MC – et dans le même temps, je me sentais comprimé, l'atmosphère de l'atelier me pesait. Je me sentais encore plus creux, plus pantin, plus gauche que jamais. Je comprends seulement maintenant que je ne jalousais pas vraiment P., mais que j'aurais aimé me rendre à cette soirée comme lui, c'est à dire accompagné, et surtout qu'il me manquait un appui.

Je suis rentré en pleurant, par les rues, j'étais complètement bourré. Je suis rentré dans un état dramatique.

Dimanche et lundi, je n'ai fait que travailler sur le site de MC, et une atmosphère de concentration fébrile a régné dans mon studio – je n'ai même pas mis un pied dehors.
La nuit dernière, j'ai rêvé de gens qu'on tuait, qu'on décapitait, qu'on désossait. En me levant, je me suis rappelé que la tâche la plus longue et la plus pénible, sur le site internet de MC, c'est le découpage de la maquette.
Je me suis précipité dans ce travail bêtement machinal parce que la semaine s'annonce chargée, que ma prochaine mission commence mercredi, et que cela me permettait d'oublier la descente de samedi.

Maman a appelé tout à l'heure. J'ai réussi à parler. Je croyais ne jamais plus pouvoir adresser la parole à quiconque, tellement le rapport à l'autre me blesse actuellement.
Elle m'a raconté que l'autre jour, Sarah – avec qui elle discutait – a subitement poussé un énorme cri d'effroi, en manquant de tomber à la renverse : elle venait d'apercevoir Zoé, qui déboulait dans la cuisine, et qui s'était fait teindre les cheveux en brun quelques jours auparavant.
Il ne me reste plus qu'à me colorer en blond.

Jeudi 31 mars 2005

Sur le quai de Pont-Cardinet...
Ma mission a démarré.
Grosse réminiscence de Magnitude : même atmosphère, mêmes faciès, mêmes technologies, même sérieux, même pénétration par le travail. Même moquette grise.
Je me vois ramené à l'an 2000, lorsque chaque matin j'allais sagement turbiner à Boulogne-Billancourt, pour cette boîte tellement prétentieuse qu'elle a fini par en mourir.
Il y a les développeurs lourdingues, épais comme des rosbifs :
« – T'as vu le match hier soir, Patrick ? » Et puis il y a les développeurs au plus-que-parfait, les bons de la classe, comme celui qui s'occupe de moi : aimables, efficaces, équilibrés, vifs, dynamiques et zélés, on leur confie des responsabilités et des tâches d'encadrement qu'on ne propose pas aux premiers.
Certains chefs de projet sont sur des chardons ardents. On se chamaille autour du planning.
Il y en a un, un che-chef de projet - je l'ai croisé deux ou trois fois dans l'ascenseur - il est jeune et de taille moyenne, son visage est délicat, il porte de grandes chemises blanches, et ses beaux cheveux d'un blond profond tombent en longues mèches romantiques sur son front. Malheureusement ses yeux pâles et cernés ne montrent qu'indifférence, stress et suffisance, et ils sont passés sur moi aussi vite et légèrement qu'un soupir.

On m'a collé dans un bureau avec une dizaine d'autres développeurs. Lorsque la fenêtre est ouverte, j'entends les trains de Saint-Lazare qui passent. Ça crisse, ça bruisse, ça klaxonne, ça lance des cliquetis métalliques saccadés qui vont se répercuter sur les immeubles de Clichy – j'aime bien.
C'est ma petite Selmasong .

Mardi, j'ai pris l'air... au cimetière !!
Ce soir, je suis descendu à Concorde, j'ai traversé la Seine à pied, j'ai longé la rue de Bellechasse. Il y avait des flics partout. Je les regarde sans les regarder. Certains sont très excitants, d'autres ont des têtes de nazillons horribles. J'ai fini par entrer au Bon-Marché, bouquiner un moment au sous-sol. J'avais un peu de temps avant le concert de Four Tet à la fondation Cartier. Grosse déception d'ailleurs, c'était atroce. Lui et le batteur hystérique qui l'accompagnait, ils n'ont produit que des magmas sursaturés, pires que des ongles sur un tableau noir. Moi qui aimais tellement ses morceaux doux et rêveurs. Astrid et moi avons quitté la salle avant la fin, qui avait d'ailleurs commencé à se vider toute seule. Oublions ça.

Mercredi, j'ai discuté avec Laurent après le cours pendant dix, quinze minutes. De boulot, de boulot… et de boulot ! Oublions ça aussi. Mais j'adore ce garçon archi-rangé, archi-coincé. Archi-beau, archi-beau.

Cette nuit, j'ai fait un rêve amusant.
D'abord, je parlais avec Marie, dans Paris. Puis je me rendais à Boulogne-Billancourt. Non pas à Magnitude, mais dans le studio de plein-pied où vivait Lolo à une certaine époque, rue de Bellevue. J'allais y revoir mon psy. L. et D. étaient là aussi. Je quittais ensuite la séance en rampant , littéralement, je quittais mon psy en rampant un comme un ver de terre, et c'était tellement clair et réel, cette sensation de racler le sol comme une serpillière. D'un coup de baguette magique, je me matérialisais ensuite à Bastille (j'apercevais pourtant l'obélisque de la Concorde), tout en éclairages verdâtres, comme dans un vieux film. Et là je retrouvais Marie, qui s'esclaffait en me voyant arriver. On allait tous manger dans un restau. J'avais très faim. Lorsque mon réveil s'est déclenché, à 8h18, j'étais en train de rêver de spaghetti.

Alors, interprétation : l'autre soir, chez Nico, il se trouve que M. a évoqué son propre psy, et je me suis soudain demandé, à part moi, si je ne devrais pas y retourner moi aussi. Quant à L., elle a joué un peu ce rôle pour moi lorsque nous nous écrivions, à l'adolescence – ce rôle de l'autre absolu.
Oh mais si c'est pour aller ramper, ce n'est pas la peine : c'était ce que j'avais fini par faire lorsque j'allais voir Isco : je ressortais de son cabinet aussi plat qu'une carpette, écrasé par le soliloque-compresseur de mes propres culpabilités.
L'image du vieux film, avec ses éclairages au néon verdâtres, c'est peut-être pour exprimer que tout ceci fait référence au passé : je rampais en sortant de chez Isco. Je rampais aussi lorsque je vivais à Rouen et que j'écrivais à L : toujours je m'abaissais vis à vis d'elle, intérieurement.
Elle était la plus forte, la plus intelligente. Lentement, j'ai réalisé que non seulement elle était comme tout être humain, faillible, mais qu'elle prenait aussi ses distances, au moins dans la correspondance. Cette époque coïncidait avec mes premières incursions sur Paris, avec le début de mon analyse, avec mon premier CDI à Boulogne-Billancourt.
Quant aux spaghetti, c'est tout simplement parce que j'avais vraiment faim, et qu'il était temps de se lever, pour aller prendre son petit déjeuner. Faim, fin.

Alors comme toujours, ce rêve ne me donne pas le moindre conseil quant à la marche à suivre . Ce serait trop beau ! Que les rêves, comme les prévisions météorologiques ou les diseuses de bonne aventure, puissent donner des indications…
Ce serait comme de s'adresser à une bouche pour lui demander de parler.
Il se peut aussi que j'aie fait ce rêve parce que, depuis plusieurs semaines, un peu comme France Gall, je résiste à l'idée d'aller voir mon médecin pour me faire prescrire des médicaments. Je lutte intérieurement, je les connais, ces béquilles. Ce sont des béquilles, pas des appuis.
Mais je ne veux pas non plus revoir Isco. Je suis comme désillusionné.
Ma tristesse de ce week-end, par rapport à la soirée de N., par rapport à N. lui même – ma susceptibilité, mon amertume, ma déception – vis à vis de ces personnes auxquelles j'ai donné ma confiance, c'est toujours la même thématique.
1) Mettre quelqu'un sur un piédestal. 2) Découvrir que personne ne tient sur un piédestal. 3) Etre désespéré.
(incidemment, découvrir qu'on n'ira jamais soi-même sur le piédestal)
En tout cas, ça m'ôte toute envie d'aller tâter du cabinet de nouveau.
Je deviens totalement misanthrope.
Alors à qui faire confiance ?
A moi peut-être ?
Mon bavardage a le ton d'une revue de psychologie vulgaire et bien pensante – je ferais mieux d'aller au lit.

Mardi 5 avril 2005

Le voisin psycho-schizo-maniaco a refait des siennes.
(voir la précédente aventure )

Il était 7 ou 8 heures ce matin, quand une espèce de remue-ménage venant de l'escalier m'a tiré du sommeil profond où l'innocent petit quart de comprimé de Lexomil que je m'octroie actuellement avant d'aller au lit, m'avait plongé (bin oui, quoi, je suis surmené !). Mes nuits s'étant rétrécies depuis mon nouveau travail, je n'ai pas voulu me poser trop de question, et j'ai enfoui ma tête sous l'oreiller.
8h30, allez hop, debout, petit déjeuner vite avalé, en pestant contre ce gros crétin égoïste et incivique que je déteste, et qui, dès l'aube, s'agite inutilement au mépris de son voisinage, quand il ne rentre pas de soirée en tapant des pieds dans l'escalier comme un pilon, avant de faire claquer sa porte.
8h45, je l'entends de nouveau sortir. Je jette un coup d'œil par la fenêtre : il est en train de déposer sa grosse télé à côté des poubelles.
« Soit elle ne marche plus, soit il déménage. Pourvu qu'il déménage… » me dis-je en laçant mes baskets.

Je dois avouer que sa prouesse aquatique et musicale de l'année dernière avait été tellement grandiose, qu'il ne me vient même pas à l'esprit qu'il puisse être en train de repiquer une crise.
En même temps… depuis quelques jours, n'avait-on pas écrit sur sa porte, au gros marqueur vert, la phrase :
Transgresse la bienséance , suivie d'un ou deux hiéroglyphes incompréhensibles ?
Bizarre quand même.

8h50, je file dans la salle de bain me refaire une beauté. J'en sors à 9h, l'oreille attirée par des éclats de voix. Je regarde vers la fenêtre qui donne sur la petite cour, et là, stupéfaction : comme il fait sombre tout à coup ! Un orage, déjà ?
Je m'approche, pris d'angoisse. C'est une épaisse fumée grise qui noie toute la cour. En bas, je distingue des voisins qui éteignent un tas d'affaires en flamme avec des casseroles d'eau.
Il ne me faut pas plus d'une seconde pour deviner le responsable.

Bonjour la suie chez moi, après...
D'ailleurs, je me précipite sur le palier, et sa porte est grande ouverte.
En bas, les voisins m'expliquent, ahuris, qu'ils tiraient tranquillement leur volet lorsqu'ils sont tombés nez à nez avec ce tas de cochonneries en flamme.
Ils en sont vite venus à bout heureusement, mais ça sent assez mauvais.
Autour de nous, gisent les sacs, les matelas, les enceintes, les papiers, la planche à repasser, la grande carte de Paris et le duvet synthétique rouge tomate, maintenant à demi-carbonisé, que cet imbécile heureux avait traînés dans la cour pendant que j'essayais de dormir.
Au niveau du 1er étage, il avait semé 4 paires de chaussures.

Remonté chez moi, je réalise avec horreur que j'avais laissé la fenêtre ouverte, et que l'écoeurante fumée grise a envahi tout mon studio. J'aère avec la fenêtre qui donne sur l'autre cour, et je préviens le commissariat du 3ème arrondissement.
C'est Isham, un autre voisin, qui devait accueillir les flics un peu plus tard, alors que j'étais déjà penché sur mon ordinateur à programmer bêtement, à l'autre bout de Paris, dans cette entreprise de com triste et dynamique à la fois.
Quant à l'auteur de cette nouvelle performance, il avait disparu.
Son studio était vide lorsque je l'ai traversé, peu rassuré, juste avant d'aller prendre mon métro.
Seule une petite bougie s'agitait doucement sur un meuble – je l'ai soufflée en partant.

Evidemment, je n'ai qu'une angoisse maintenant : qu'il ne revienne cette nuit, et qu'il ne mette l'immeuble en feu pour de bon.
Ce soir, le voisin d'en dessous – un type trop fraîchement emménagé pour qu'il ait pu connaître le cirque du printemps 2004 – est venu frapper ici pour savoir ce qui s'était passé le matin. Je lui ai raconté toute l'histoire. Il m'a dit que l'autre jour, il avait sonné chez lui… parce que depuis sa fenêtre (ils ont un vis-à-vis), il avait aperçu « des étagères avec tout plein de livres »… et que donc il souhaitait faire la causette avec lui pour « parler de Sartre, quoi ». Le pauvre m'a dit que leur discussion n'avait eu aucun sens.
Il a aussi noté qu'il reniflait constamment (détail que j'ai également constaté ce matin), et que ce serait un signe qu'il se droguerait.
Moi je voudrais surtout qu'il prenne la poudre d'escampette, et pour de bon.

Vendredi 8 avril 2005

Lorsque je suis rentré mardi soir, il n'était pas chez lui, ses lumières étaient éteintes.
La porte de son studio avait été refermée. La police le recherchait, m'avait dit Isham.
Je me suis endormi à moitié rassuré.

3h45 du matin. Les sonneries de tous les interphones de l'immeuble retentissent frénétiquement. Je me lève d'un bond, étranglé par une brusque, atroce inquiétude.
Les sonneries cessent. Je perçois lointainement des coups sourds, indéfinissables, qui s'acharnent pendant deux ou trois minutes.
J'écarte le rideau et je regarde discrètement par la fenêtre.
Il surgit soudain dans la cour, il avance tranquillement, un petit sac à main à bout de bras.
Dans l'éclairage blafard, c'est une vision de cauchemar, digne d'un film de Polanski.
Je me précipite sur le téléphone, je fais le 17, c'est compliqué, on me donne le numéro du commissariat, on ne me met même pas en relation directe, je n'ai pas de stylo sous la main. J'essaie de ne pas parler trop fort, car je le sais là maintenant, à quelques pas, debout dans l'escalier, devant sa porte fermée, sans ses clefs.
L'agent me dit qu'il envoie quelqu'un.

la porte principale, le lendemain
L'attente commence.
D'abord, il semble prendre son mal en patience. Il se lève régulièrement pour remettre en marche la minuterie de la lumière.
Mais au bout de quelques minutes, le voilà qui réapparaît dans la cour. Il semble chercher quelque chose. Je l'entends donner des coups quelque part. Mais où est-il ? Je n'arrive plus à savoir s'il attend sur le palier, ou s'il est parti en direction de la rue.
Soudain un gigantesque bruit résonne dans l'escalier. Je crois qu'il cherche à défoncer sa porte. Avec un gros objet apparemment, puisque on entend quelque chose qui rebondit lourdement sur les marches. Les chocs sont terrifiants.
J'entends subitement le froissement de mon paillasson, et je m'éloigne d'instinct. Et de nouveau, des séries de choc assourdissants.
Je comprends qu'il monte jusque sur mon palier pour donner d'avantage d'élan à cet objet bizarre qu'il précipite violemment contre sa porte.
Au même moment, mon portable sonne. C'est Isham, qui me demande ce qui se passe.
Je me précipite dans la salle de bain, pour pouvoir parler sans attirer l'attention de l'espèce de créature qui s'agite derrière ma porte.

Dans l'immeuble, personne n'ose intervenir.
Isham m'annonce au téléphone qu'il aperçoit la police dans la rue. Mon Dieu, enfin.
Par la fenêtre, je fais signe aux agents, je suis muet de terreur.
J'ouvre ma porte au moment où ils s'approchent de mon palier.
Le fou n'est plus là. Par contre sa porte est ouverte, percée d'un énorme trou. A terre gît un gros parpaing gris, et des morceaux de bois pulvérisés.
Je leur demande s'ils ont croisé quelqu'un dans la cour.
« Personne » affirment-il.
Je leur suggère de regarder dans l'appartement, pendant que je tente de raconter toute l'histoire au brigadier.
Ils ne trouvent personne. J'insiste.
Et j'entends enfin : « Vous voulez bien sortir de là monsieur ? »
Il se cachait dans le noir. Il avait coupé le courant.

Sa porte, après la pose de la plaque
Il est doux comme un agneau maintenant, il parle d'un voleur, il fait l'imbécile. Je proteste. Il tente de me faire porter le chapeau.
« C'est toi qu'a fait ça ? Ah t'es grillé, mon vieux » me lance-il, plein d'aplomb. Les flics se retournent vers moi, mais le moment de doute ne dure guère.
Le brigadier semble ennuyé, cependant.
Il cause avec son téléphone portable, et j'entends des choses du genre : « Oui, il est chez lui, donc on ne peut rien faire… ».
Je m'affole, je descends frapper chez les voisins, afin qu'il soutiennent mon témoignage – il ne PEUT PAS rester là, ils DOIVENT l'emmener.
Le brigadier me demande s'il peut téléphoner de chez moi.
Après quelques minutes, il me tend le combiné. « Tenez, le commissaire. »
Une voix féminine s'adresse à moi.
« Bonjour monsieur » je fais. « Madame » corrige immédiatement le brigadier, debout à côté de moi. Je m'excuse, j'explique que je suis perturbé (je constaterai plus tard que j'avais enfilé une basket noire et une basket orange). Je lui raconte les événements dont je viens d'être témoin, l'histoire de l'incendie. « Oui, mais moi je ne dispose pas de témoignage visuel du moment où le feu a été mis. » me répond-elle.
Elle veut que je lui repasse le brigadier.
Finalement la police nous demande de tous rentrer chez nous. Je crois comprendre qu'ils vont l'emmener, mais ils sont ennuyés à cause du trou dans la porte, qui va les obliger à faire garder le studio par un agent, en attendant qu'une plaque soit posée.
On prévient mon voisin qu'il va être menotté.
Avant de partir, il demande s'il peut emmener son ordinateur portable avec lui.
Les policiers rechignent.
« Tout est là-dedans » explique-t-il, d'un ton convaincu.

Le calme s'installe enfin, mais j'ai du mal à me rendormir. Il ne reste plus qu'un flic dans le studio, qui remue et maugrée de temps en temps, ça l'emmerde d'être là. A un moment, il appelle le commissariat, pour prévenir qu'il a trouvé le numéro des parents. Il le prononce tout haut, mais je ne saisis pas tout, et je n'ai pas de papier sous la main.
Je finis par m'endormir vers 6h du matin.

Trois heures plus tard, je pars travailler. En tombant nez à nez avec le gros trou dans la porte et les gravats à terre, j'ai un affreux choc – la violence des coups me revient en mémoire. Ce n'était pas un cauchemar.

Pendant l'après-midi (dont j'ai demandé à disposer), je me rends à mon agence immobilière plaider mon cas. La fille derrière son bureau paraît scandalisée, mais je sais déjà qu'elle ne fera que pondre une misérable lettre exigeant le remplacement de la vitre de la porte qui donne sur la rue. Puis je vais au commissariat déposer une main-courante. Avant qu'un officier de police imperturbable ne prenne ma déposition, je tombe sur le commissaire adjoint, ou un truc du genre, qui me prévient que si l'accusé connaît des problèmes psychologiques, le dépôt de plainte n'ira pas loin. Il n'y a que le syndic auquel vous puissiez vous adresser dans votre cas, me dit-il. Et faire une main-courante.
Quant au syndic, la fille au téléphone est bien gentille et compatissante, mais elle n'est pas autorisée à me donner le nom du propriétaire du studio. Par contre, elle va interférer auprès de lui, je vous le promets, faxez donc moi un résumé de toute cette histoire, avec la copie de votre plainte, ce sera plus percutant.
Je vais également voir le médecin, parce que je suis incapable d'avaler quoi que ce soit, et je suis angoissé comme jamais.
Hier soir, j'ai sonné chez les voisins du bâtiment d'en face, pour leur expliquer ce qui s'était passé.
Ce matin, j'ai déposé dans toutes les boîtes aux lettres un résumé des événements, et j'envisage de faire circuler une pétition réclamant l'expulsion du voisin.
Je me sens mal, mais mal.
J'ai peur du moment où il va rentrer de l'hôpital. Sa violence était terrible.
Je ne prenais pas conscience qu'il était complètement maboul.
Le voisin d'en dessous m'a expliqué que lorsqu'ils avaient discuté ensemble l'autre jour, il s'était présenté comme « professeur de philo », donnant des cours particuliers. A moi, il s'était présenté comme « acteur » il y a trois ans, peu après son arrivée.
Effectivement, j'avais bien noté que depuis quelques semaines, de jeunes filles montaient parfois chez lui. J'avais d'abord cru à des copines (mais comment faisaient-elles ??), puis j'avais pensé qu'ils étaient tous en formation, et qu'ils révisaient ensemble pour des partiels. Je comprends mieux.
Je me souviens aussi qu'un soir, deux personnes étaient montées jusqu'à son étage, il les avait saluées, mais elles étaient redescendues aussitôt, sans dire un mot. Et lui de exclamer : « Bin quoi ? Bin qu'est-ce qu'il y a ? Ah bin d'accord… », avant de refermer sa porte, manifestement vexé. Sans doute que ces personnes étaient venues pour ces fameux cours, et qu'elles avaient senti l'arnaque.
Je réalise soudain qu'il est complètement fou, alors qu'il y a peu, je le croyais intermittent du spectacle, fragile acteur traversant des moments difficiles.

Mardi 12 avril 2005

Rhume, fièvre, etc.
Conséquence, hier : couché à 23h30, exploit.

Lundi matin, l'APEC m'appelle sur mon portable – la fille, onctueuse, n'est pas méchante (« je vous souhaite tout plein de bonnes choses » conclut-elle) mais ça sent l'inspection.

Depuis la cafét de Médiamachin...
A Médiamachin, l'image de la boîte solidaire, professionnelle et intelligente se fissure : les collaborateurs s'enferment dans des salles de réunion, et là, les clashs fusent. Avec leurs cloisons merdiques, je les entends brailler comme des poissonniers. Ils resortent de réunion, regagnent leur poste en silence, s'assoient en laissant échapper un soupir et consultent leurs mails, le visage tendu et fermé.
Vivement que ma « mission » soit finie – j'en ai marre de ce 17ème arrondissement chicos-pourri, et des sandwichs de la boulangerie d'en-bas, à côté du square (où traîne une chatte qui porte des petits, à qui j'essaye de donner des morceaux de gruyère de temps en temps, lorsqu'elle ne se fait pas chasser par le trisomique qui y traîne aussi constamment)

J'ai gardé peu de souvenirs de ce week-end.
Un apéro chez I. et N., les voisins du premier, qui fêtaient la naissance de leur fille. Un plan minable ensuite, chez un mec un peu maniaque, qui me demande de pas poser ma tête sur l'oreiller blanc parce qu'il est propre et qu'il ne veut pas le crader, mais d'utiliser plutôt l'autre, le rouge.
Dimanche soir, j'ai pris la ligne 9 vers l'ouest, sans savoir où j'allais m'arrêter. J'avais besoin de prendre l'air. Une espagnole à demi-saoûle est montée dans le wagon, et s'est mise à piailler et à taper des mains comme une folle juste devant moi, m'obligeant à descendre dès Richelieu-Drouot.
J'ai marché le long du boulevard Hausmann quasi désert, faisant suivre à mes réflexions un chemin précis pendant quelques minutes, avant de l'abandonner subitement parce que la vue de tel petit square, tel angle de rue, me rappelait une fois où ma mère nous avait emmené à Paris en voiture, Sarah et moi, quand nous n'avions pas dix ans, et que déjà j'étais fasciné par l'étendue, par tous les possibles, toutes les combinaisons, tous les mystères de ce pays urbain qui me paraissait si grand , et qui, pour cela, me fascinait tant.
Maintenant, si Paris me fascine toujours... je ne sais plus.

Et donc je marchais, je marchais, et je portais bien de la lassitude.
Je n'imaginais pas une seconde qu'il pût se produire quelque chose en chemin, voire mieux : quelque chose de magnifique.
Et il ne s'est rien produit de magnifique.
Il ne s'est rien produit du tout.
Mais je regardais tout autour de moi, en me disant : « Qu'est-ce que je vais voir ? »

Et ainsi, balançant entre des monologues intérieurs sans intérêt et les états de béatitude (oh !) que me causaient la vue du ciel et les couleurs du soir, j'ai fini par atteindre le Trocadéro, après avoir repris le métro sur quelques kilomètres. J'ai rejoint l'Ecole Militaire, en passant sous la tour Eiffel.

La nuit était tombée.
En fait, peu importait le quartier ou la ville, n'importe quel coin du monde aurait pu faire l'affaire ce soir : j'avais juste besoin de marcher suffisamment longtemps, de sentir assez d'espace autour de moi, de ne pas être bousculé ni questionné par des regards, agressé par des discours idiots. La compagnie lointaine des touristes, incompréhensible, pour une fois me convenait.

Dimanche matin, les parents du voisin cinglé sont venus dans l'immeuble constater les dégâts ; ils avaient pris rendez-vous avec un artisan pour le remplacement de la porte. J'en ai profité pour la ramener, tout en politesses et en prévenances bien sûr. Ils vivent en Vendée, des petites gens. Le père a un accent impossible. Le frère est raisonnable. La mère fuyante. J'ai cru qu'ils disaient qu'ils le lâcheraient mardi, et l'on est mardi, et il n'est pas là, Dieu merci. Mais ils se sont peut-être trompés. Il est interné à l'hôpital où sont parqués les malades sérieusement atteints.
Cette histoire me poursuit, j'y repense parfois dans la journée, je me fais des films. J'aimerais vraiment qu'il s'en aille d'ici, ce serait un tel soulagement.

Le week-end précédent, j'avais été me promener dans le joyeux et rieur 13ème arrondissement...
...où une fugitive apparition périphérique m'avait surpris...
Du paysage urbain...

Jeudi 14 avril 2005

Ai été voir Mysterious Skin au ciné hier soir.
Comment ne pas me sentir un peu concerné ? N'y suis-je pas allé en partie pour ça d'ailleurs ?
Je crois que le film m'a plu – malgré sa mise en scène complètement play-school, à l'américaine. Heureusement, le réalisateur coupe au bon moment, n'insiste pas, enchaîne ; on finit par s'attacher aux personnages.

Je n'étais plus vraiment un enfant lorsque ça s'est produit. Je n'arrive pas à retrouver précisément l'année – 1987 ? 1988 ? Je devais avoir treize ans.
C'était Noël, comme dans le film d'ailleurs.

L'hiver dernier, à Rouen
Je m'étais réveillé en pleine nuit, d'un coup, à cause de sa présence toute proche, et mon rythme cardiaque s'était immédiatement emballé. Il était allongé tout près de moi, presque à me toucher. Je n'osais même pas ouvrir les yeux. Je sentais son souffle chaud me passer sur le visage, et j'étais frôlé par les poils irritants de l'espèce de barbichette ridicule qu'il portait alors, et qui me le faisait paraître si vieux, malgré ses 17 ou 18 ans. J'étais pétrifié d'horreur. J'ai senti que j'avais une érection, mais une érection dans la peur, dans la gêne, liée à la bête proximité d'un corps masculin haletant, qui venait s'ajouter à l'érection nocturne réflexe. La part d'acceptation de ce qui se passait en moi était ténue comme un murmure. Il m'a saisi la main, et l'a posée sur son sexe. Une sensation dont je me souviens d'autant mieux qu'elle m'était étrangère : c'était la première fois que je touchais le sexe d'un autre. Et un contact d'autant plus bizarre qu'il faisait noir, que je fermais les yeux...
Oh, j'étais profondément dégoûté.
Il a essayé de me branler, mais il me faisait un peu mal, et je l'ai arrêté d'un geste. Il a fini par jouir, car j'ai senti un liquide tiède se répandre sur ma main. Il s'est éloigné, il a regagné son lit, et je suis resté figé comme une pierre sur le matelas.

Au bout de quelques minutes, sa voix s'est élevée pour demander si je lui en voulais.
C'est sorti tout seul : « - Oui. ».
Je n'ai presque pas pu dormir ensuite. Je me sentais sale, affreusement sale, de cette soudaine proximité, de mon intimité violée, sale de son sperme séché sur mon corps, et il continuait à faire chaud, et le silence était oppressant, et il y avait la présence de tous les autres cousins, cousines, éparpillés dans les différentes pièces autour de nous.
Vers 8 heures du matin, j'ai réussi à me lever, je suis allé me laver les mains dans le petit cabinet de toilette près de sa chambre. Par la fenêtre, j'ai regardé la rue, une rue pâle et déserte du Havre, avec ses lampadaires encore allumés. Je me souviendrai toujours de ce moment : dans le grand silence d'une aube grise de Noël, à la frontière de l'enfance et de l'adolescence, je bois et je me lave les mains, en faisant attention à ne pas attirer l'attention, abruti par le mauvais sommeil d'une nuit où quelque chose vient de basculer. Je me lave, en vain, pour essayer de dissoudre une marque horrible laissée en moi-même.

Peu après, je suis l'un des premiers dans la cuisine, à la table du petit déjeuner. C. prend un air mutin et déclare « qu'il s'est passé des choses étranges pendant la nuit… » … faisant allusion à la venue du père Noël… mais je me méprends d'abord sur le sens de sa phrase, me demandant comment elle a pu deviner, vu qu'elle ne dort pas au même étage, et puis comment elle peut mettre ainsi les pieds dans le plat...
Bien sûr, elle ne parlait que du père Noël, mais je portais une telle honte en moi, que tout pouvait prêter à confusion, la moindre parole, le moindre regard qui se posait moi étaient suspects – savaient-ils, tous ?
D'ailleurs, ils ont l'air un peu triste ce matin, surtout les parents, ils ont l'air sombre. N'est-ce pas parce qu'ils savent ce qui s'est passé pendant dans la nuit ?

J'ai fait semblant. Je me souviens de ma mère me demandant pourquoi je délaissais mes cadeaux ; j'ai répondu que tous ces petits accessoires de modélisme, ces petits pots de peintures, je ne pourrai m'en servir qu'avec mes maquettes, une fois rentré à Rouen.
Je me souviens aussi m'être dit, à part moi, assis sur une marche de l'escalier, qu'il ne fallait pas que j'oublie cette nuit, aussi pénible en fût le souvenir. C'était une pensée plutôt adulte, d'ailleurs.

La veille, au repas, nos regards s'étaient croisés, je me le suis rappelé après coup – ça avait dû l'intriguer. Il y avait eu méprise. Je l'avais observé parce qu'il m'en imposait, parce qu'il plaisantait avec les adultes, parce qu'il dégageait intelligence, aisance, volubilité, finesse et gaieté, tellement, qu'on aurait dit qu'il les surpassait tous. Pourtant, il ne m'attirait pas. A l'époque, j'étais secrètement amoureux d'un blondinet un peu falot du collège, mieux fait pour moi. Et je n'aimais vraiment pas son espèce de barbichette.
Non seulement j'aurais aimé que ma toute première fois fût davantage consentie, désirée, mais ce petit jeu de mains dégageait une odeur oedipienne un peu déplaisante.
Et puis surtout je ressentais l'événement de la nuit comme une agression, une agression de l'intérieur.
Je n'avais rien vu, j'avais gardé les yeux fermés ; j'avais été complètement chosifié, par le fait même qu'il ne savait rien de moi – on se voyait peu, on n'avait encore rien à se dire à l'époque. Ma surprise avait été telle, que je n'avais même pas eu la force de le repousser.

Le Noël suivant, preuve qu'il n'avait rien compris, il a retenté le coup d'ailleurs. Evidemment, je l'ai vu venir – je ne redoutais que ça – et je lui ai dit non aussitôt. Il est parti se finir dans les toilettes ; enfin, j'imagine que c'est ça qu'il est allé faire. A ce moment là, je l'ai vraiment méprisé.

Pourtant, avec ses 18 ans, on ne peut pas dire qu'il fût très âgé dans l'absolu, mais pour moi à l'époque, c'était beaucoup.
Et puis il était tout sauf un égal, il dégageait tout ce que je n'avais pas : l'aisance, l'affabilité, l'assurance, le naturel. Dans la famille, sa simplicité, son humour et sa maturité conjugués épataient presque autant que son premier prix de philo – le prologue d'années universitaires brillantes, celles d'un jeune intellectuel raffiné, modeste et guidé par la seule passion.
Il connaissait également toutes ces choses, le désir, le sexe, les adolescents – ces choses dont la découverte fut vécue par lui comme une libération, ainsi qu'il me l'a confié dans un mail l'année dernière. Comme s'il ne ratait sur aucun tableau, presque sans le vouloir.

A y réfléchir maintenant, je pense qu'il ne prenait pas la mesure de ce qu'il m'avait fait, même lorsqu'il m'a demandé si je lui en voulais.
Le sexe paraît si naturel, une fois que l'on s'y est accoutumé.
Il vaut mieux le vivre sans se poser de question, réserver ses questions à des univers plus subtils et plus riches, tel est, j'imagine, le parti qu'il avait adopté (même si je pense qu'aujourd'hui, quelque part, il se leurre, et qu'il faudra bien un jour qu'il se confronte à lui-même, sans détour).
Mais en pleine puberté, mon Dieu, c'était si perturbant.
Je ne parviens pas à m'expliquer comment ces choses sont à ce point dérangeantes à cet âge, mais je le ressens tellement fort, à nouveau.
Une énorme envie de pleurer m'a saisi à la sortie du cinéma hier soir, car brutalement je venais de retrouver l'ambiance de ma puberté, avec ses abîmes, ce mélange de fragilité, de mal-être et de dégoût que j'ai longtemps portés.

Alors, même si cet événement m'avait été épargné, compte tenu de mes penchants névrotiques naturels et de la stigmatisation dont j'avais été victime au collège, de toute façon , il m'aurait sans doute fallu rencontrer un garçon particulièrement tendre et attentif, pour que la découverte de la sexualité ne se fît pas d'une manière trop pénible chez moi.
Mais c'est comme si le sort avait décidé d'en rajouter une couche.
Une partie de mon fatalisme, de mon cynisme et de ma propension à la complainte viennent peut-être de là. A moins que je ne sois en train de me chercher des excuses ?
Non, j'aurais vraiment aimé que ça ne se soit pas produit.

Et puis, savoir si tôt aussi, connaître si tôt la répugnance du rapport que l'on a pas voulu, prendre si tôt conscience de la réalité de la discordance, de la réalité du déséquilibre, de la réalité de l'injustice quant à la façon même dont la sexualité peut se vivre, entre les uns et les autres… J'aurais aimé attendre un peu avant de l'apprendre.

Dix-sept ans se sont écoulés depuis, et cet épisode de ma vie m'apparaît si récent. Pourtant, il ne m'en reste que cela : des années, des tas d'années qui se sont écoulées, lentement, dépourvues de tout amour et de toute jouissance, voilà pour moi le grand héritage silencieux de cette nuit.

Et puis, par un étrange renversement des rôles, j'ai gardé aussi la peur de ne pas plaire à l'autre – un boulet d'angoisse que je traîne encore.

Lundi 18 avril 2005

Dans la Fiat Panda de môman, avant d'arriver au restau...
Week-end à Rouen, solaire et plein d'ombres à la fois.

D'abord samedi soir, j'ai retrouvé Franck, son copain Didier, Valérie, Caroline et son mec, dans un restau de la rive gauche, rue St Clément.
J'avais appelé Caro à tout hasard dans l'après-midi.
J'étais d'autant plus excité à l'idée de les retrouver que je n'avais pas revu les sœurs B. depuis mon emménagement sur Paris, ou presque.
J'adore la façon qu'a V. de railler sa propre hystérie, le récit comique de ses soucis d'instit, avec cet élève psychotique qui surgit dans sa classe par exemple, pousse des cris horribles et s'enfuit. Et ses tendances casanières maladives complètement assumées : « Moi, si j'avais plein d'argent, je ne voyagerai pas. » dit-elle avec aplomb, en regardant la nappe et en réprimant un gloussement. Les mèches ringardes qu'elle fait à ses cheveux, son caniche… Tout cela rend d'autant plus frappants son sens psychologique aigu, son humour et son imagination absurdes, ses dessins pour enfant touchants, ou ses pièces de théâtre douces amères.
Quant au copain de C., gauchiste revendiqué, il connaît par cœur tous les dessous de la politique franco-française de 1975 à 1985, et il a la langue trop pendue.
F., qui ne répondait plus à mes appels depuis longtemps, semblait ne pas trop savoir quoi dire.
Mais comme j'étais content de les revoir !

On s'est séparé devant le restau vers minuit.
Je n'avais pas envie de rentrer.
J'ai retraversé la Seine, et je me suis garé près de la place St Marc.
Pensant y trouver S. en train de s'alcooliser avec ses copines, je suis rentré au Saxo.
Personne.
Je me suis décidé pour le XXL, un bar gay de Rouen technoïde, où j'ai bu deux bières en m'inspectant les ongles. Les bars de province sont mieux mélangés que ceux de Paris : les lesbiennes osent s'afficher avec des gays, les minets en tee-shirts-noirs-cintrés-sans-manche côtoient les reluqueurs fatigués, on fait moins de chichi, on fait la bise au patron.
Je n'étais pas très à l'aise pourtant : je ne savais pas pour quelle raison j'étais venu là.
J'ai discuté avec un type au bar, qui m'a tourné le dos au bout d'un quart d'heure parce qu'un de ses potes venait d'arriver, et je suis descendu au sous-sol, où une dizaine de personnes dansaient sur une disco dégraissée un peu barbante. J'ai traversé la mini-piste de danse, pris un coup de coude dans la figure, et j'ai terminé ma bière au comptoir, hésitant à aller danser moi aussi.

Mais j'ai préféré aller déambuler dans les rues de Rouen, quoiqu'il ne fît pas très chaud.
Là encore sans bien saisir ce qui me retenait de ne pas gagner mon lit immédiatement.
Sans doute que si je m'étais retrouvé avec des amis un tant soit peu nocturnes, j'aurais voulu aller en boîte. Mais ce n'est pas facile de se motiver tout seul, surtout dans une ville où le vent frais s'engouffre dans les rues désertes dès minuit, et avec laquelle on a perdu le contact. La vie gay rouennaise m'est inconnue. Mon complexe je-suis-de-trop-je-suis-bizarre-et-on-va-me-mépriser a donc facilement pris le dessus, et je suis rentré à la maison peu avant 3 heures.

La rue du Gros-Horloge
Mais il y a vraiment quelque chose, dans la nuit rouennaise, qui me projette à chaque fois dans une sorte d'abîme.
Comme si l'image des rues de cette ville, vides, plongées dans l'éclairage abstrait des réverbères, avec ses fêtes et ses récréations cachées derrière des façades grises, me renvoyait le contenu de toute une vie en pleine figure, dans un silence de glace. L'écho des bons moments, le souvenir des êtres aimés, les hypothèses et les espoirs que j'avais construits – du temps qu'ils étaient encore crédibles – et qui sont restés là, lettres mortes, absurdement préservés, comme tous ces vieux livres, ces vieux papiers et ces vieux vêtements que je n'ai pas voulu ramener sur Paris, qui traînent encore dans ma chambre, et que la poussière a lentement recouvert...
Tout ce qui a été vécu, tout ce qui n'a pas été vécu.
Tout cela me revient d'un coup.

Bien sûr qu'il y aurait quelque chose de malsain à laisser le regard trop longtemps posé sur les reflets austères qui jaillissent de ce gouffre de mémoire – quelque chose d'illusoire, d'aussi vain et truqué qu'une hallucination.
Mais tant que mon quotidien ne m'aura pas définitivement conduit à connaître un autre état, tant que cette béance et ce besoin d'appui seront là en moi (ça finira bien par craquer), les retours sur Rouen, j'en ai peur, me ramèneront toujours à l'hypnose mélancolique du passé.
Et il n'est pas facile de se convaincre que rien n'est perdu, que tout est encore possible…
Lorsque ces paisibles déambulations dans la ville de mon enfance me montrent bien, justement, que tout finit par se perdre.

Dans la forêt verte...
Le lendemain, dimanche, il a fait très beau, et je me suis rendu en Forêt Verte vers midi. Que des sensations exquises : la nature exhalait le printemps, les arbres nobles resplendissaient, et la lumière était intense.
J'ai exulté, en marchant dans la gadoue, l'herbe verte et les feuilles mortes de la saison précédente.
L'après-midi, après une partie de Scrabble avec S. et les parents, j'ai pris le vélo et pédalé dans les rues en fleur de Mont-Saint-Aignan, marquant des pauses régulières, parce qu'un détail, une perspective ou une ambiance accrochait soudain mon attention.
J'ai fait une petite sieste entre 6 et 7, et je suis rentré sur Paris par le train de 20h17.

Une angine m'empoisonne quand même la vie depuis samedi. Le médecin mielleux que j'ai vu ce soir dans le 17ème ne m'a pas filé d'antibiotiques, il a intérêt à ne pas s'être trompé, sinon je retourne le voir pour lui cracher ma toux purulente à la figure.

Quelques clichés supplémentaires...

Lundi 25 avril 2005

La vilaine pièce où j'œuvrais en silence...
La mission chez Médiamachin est terminée.
Pas trop tôt, ça commençait à devenir difficile, entre le bon élève qui s'était avéré n'être qu'une fourmi hypocrite et dédaigneuse, et le troupeau des autres développeurs, qui s'envoyaient des vannes rigolardes et claquaient des portes à tout va – même l'unique fille du groupe dégageait une vulgarité et une acrimonie sans pareil.
Je dois repasser chez eux demain matin récupérer un bon de commande qu'ils auraient dû me remettre depuis belle lurette.

Jeudi soir, mangé chez Nico et Marteen, trop content d'en avoir fini avec Médiamachin. La fin de journée était belle, mais l'air particulièrement pollué, et la traversée du neuvième arrondissement que je faisais pour me dégourdir les jambes m'a finalement offert une petite migraine.
Le neuvième me donne toujours mal à la tête de toute façon.
Vendredi, j'ai retrouvé mes arias de Haendel et mon prof de chant dans sa cave humide, ouf.

et ce que l'on pouvait admirer, de la fenêtre
Ensuite, week-end creux, creux comme le noyau d'un fruit pourri.
Samedi, j'ai lutté dans les rues de Paris, entre les différentes bibliothèques où j'emprunte des disques ; j'avais l'impression de ne plus avoir de jambes et que le monde entier cherchait à m'étouffer.

Mercredi soir, Laurence, de passage à Paris, a dormi ici. Avons discuté de son travail prenant, de sa villégiature bretonne, de sa vie de maman, de ses prochaines vacances en Allemagne, de mon travail ennuyeux, de mes déboires de voisinage, de mes parents et de mes sœurs. On parle avec l'assurance de gens qui ne s'étonnent plus de rien. L'inanité de nos échanges n'a plus la beauté simple des doutes, des émotions et des incertitudes sincères que nous avons exprimés dans notre correspondance autrefois.

Samedi après-midi, en revenant de la bibliothèque picpus : de la marmaille, des couples bêtement heureux
Quelques minutes avant l'arrivée de L., j'avais été en cours de réseau, comme chaque mercredi.
Laurent était là. A la fin de la séance, je l'ai suivi comme un petit chien.
J'avais pourtant prévu d'aller me présenter à mon prof de réseau, un type futé que j'aime bien, mais à qui j'avais envoyé un mail un peu secos lui reprochant d'avoir qualifié en cours la sexualité d'Alan Turing de contestable , un inutile écart de langage qui m'avait fait bondir évidemment (il m'avait répondu par un long mail, arguant que la fatigue, ce soir là, lui avait en effet joué des tours, et que bien au contraire, il faisait partie de cette génération qui s'était battue pour les libertés individuelles, etc, etc, et qu'il serait ravi de faire ma connaissance).
Bref, je ne me suis pas présenté à ce prof comme j'avais l'intention de le faire, et, magnétisé, j'ai remonté l'amphi sur les pas de mon ange, et même lorsque G., l'un de mes acolytes du , s'est approché, je l'ai expédié presque sans ménagement : « Je te rappelle demain, je te rappelle demain… » pendant que Laurent m'attendait poliment, un peu plus loin.
On s'est quitté à Strasbourg-St-Denis. Il avait le visage drôlement défait, marqué par la fatigue et la langueur, et je l'ai trouvé très beau.
Je m'étais pourtant promis de ne plus y revenir, je m'étais pourtant résolu à l'idée que je m'étais planté sur son compte. Mais, tiens, voilà qu'il ne semble pas pressé de s'engouffrer dans le métro, et voilà qu'il me tend la main une seconde fois pour me dire au revoir, et voilà qu'il s'écrie « Ah ! mais oui ! » lorsque je le lui rappelle que nous ne nous verrons pas pendant trois semaines à cause des vacances. Il semblait complètement à l'ouest, le pauvre garçon.
On s'est donc serré la pince bien civilement, comme des collégiens, et je suis rentré ici, la mort dans l'âme.
Alors après, je me suis imaginé plein de trucs évidemment, qu'en fait, il avait voulu tenter quelque chose, ou qu'il avait espéré que je tente quelque chose, mais ça, c'est mon fantasme.

Dimanche, j'ai commencé à travailler de nouveau sur le projet de musée du , ce projet rasoir qui traîne et je suis seul à faire avancer (je me suis lâché aujourd'hui en écrivant à JP que le travail ne souffrirait pas de son absence – ça m'a fait un bien fou).
Soudain, grosse angoisse qui me saisit : et si en fait il voulait bien mais qu'il n'osait pas le dire ?
Je me précipite dans les pages blanches. A son nom de famille, dans le septième arrondissement, je ne trouve qu'une « Odette », avenue de la Bourdonnais. Il m'a pourtant bien dit qu'il vivait seul, mais peut-être l'appartement est-il au nom de sa mère, ou d'une personne de sa famille ? Oui, c'est sûrement ça.
Incapable de me remettre à travailler, j'enfile un blouson, et je pars me promener dans le quartier de cette fameuse avenue de la Bourdonnais, au pied de la tour Eiffel, un coin sinistre plein de brasseries prouts, d'affreux touristes et de Maurice en Safrane.

J'avais les nerfs à vif, et dans ma tête, tout n'était que drame, tragédie, désordre.
Mais l'odeur de l'herbe humide, sur l'esplanade des Invalides, m'a rapidement fait du bien.
Et puis avec la marche, avec la présence lénifiante des flots lourds de la Seine (que j'avais finie par rejoindre), avec les fragments de ciel bleu qui surgissaient peu à peu, par dessus la lumière dorée de la fin du jour, je me suis calmé.
J'ai marché le long de l'allée des cygnes en pesant le pour et le contre, une vaine discussion intérieure que je suivais pour imposer un peu de logique et de mesure dans l'espèce de débâcle d'émotions qui m'ébranlait depuis plusieurs heures.

Une apparition périphérique a surgi, sur le pont de Grenelle. Un type au cheveu court, genre plutôt mec (quoique je n'aie pas bien vu son visage), un peu rablé. J'ai commencé à le suivre, il s'est retourné plusieurs fois. Je l'ai perdu à la station de RER Kennedy – et je n'ai pas insisté : de toute façon, je me sentais sale, impropre à toute forme de consommation, et encore trop troublé dans ma tête.
C'était pourtant bien le genre de chose qu'il me fallait.

Un peu plus tard, j'ai descendu les Champs Elysées comme un zombie ; la lumière était devenue bleue-grise, la nuit commençait à tout envelopper.
Je n'avais pas le courage de rentrer, j'avais encore besoin d'air.
Mais personne n'aurait pu me parler à ce moment là, je crois que j'avais perdu l'usage de la parole, et je me suis simplement laissé entraîner par la pente, c'est d'ailleurs pour ça que je m'étais rendu sur les Champs, juste pour descendre une pente légère.

Je suis rentré, je me suis fais une soupe en sachet, et je me suis fichu au lit.

Ce week-end, le temps a été aussi bizarre et indécis que mon humeur
Ce soir, l'angoisse m'a repris : je l'appelle ? Je ne l'appelle pas ? Je lui dis quoi ?
Hop, un petit lexo, un verre de porto, et on appelle la Odette.
Pas de pot : votre correspondant est déjà en ligne.
Je réessaye, une fois, deux fois, trois fois.
Pas possible, qu'est-ce qu'il fiche ? Il a une connexion bas-débit, et il fait du chat, le monstre, c'est sûrement ça.
J'avais préparé des petites phrases pour me donner une contenance, des répliques un peu marrantes pour mieux encaisser le coup – vu que j'allais me prendre un big rateau.
Et puis enfin, vers 21h45, ça sonne enfin.
« Allôôô ?? Allôôô ?? » chevrote une frêle voix de mamie.
Je m'excuse, je raccroche, pousse un soupir, il n'y a donc pas de Laurent avenue de la Bourdonnais, mais bien une Odette.

Je n'ai pas son mail, mais je peux toujours essayer la combinaison "prenom.nom" chez tous les fournisseurs d'accès, je finirai bien par tomber sur ce garçon ballot qui n'a cure de moi.

Dimanche 1er mai 2005

Béhémotte, sous sa table, observe avec intérêt les mèches de cheveux qui volent de la tête de Marteen
Le printemps s'est installé, mon framboisier balance maintenant ses grandes feuilles dans le vent tiède.

Mardi soir, mangé chez Nico and Marteen, Marteen qui s'est fait relooker par Go, un coiffeur japonais (encore le coup du coiffeur gay !), un garçon timide, posé mais pas coincé, tout plein de particularismes nippons, comme la tonalité de ses exclamations, emphatiques et contenues à la fois, qui partent de l'extrême aigu, descendent brutalement dans le grave, et remontent lentement en nasalisant, comme une voiture qui embraye à vive allure.

Mercredi, j'ai fait un tour à la Défense, drôle d'idée. Cet endroit est cauchemardesque, avec son enchevêtrement de niveaux, de passerelles, de bretelles, on ne sait même plus où se trouve le sol.

Jeudi soir, je suis descendu au Rex, où mixait Laurent Garnier.
Je me suis relié à la musique à peine arrivé, comme une machine que l'on raccorde au secteur et que l'on met sous tension aussitôt. J'aime bien le style du Rex, un peu crâneur sans être sélectif ni raccoleur – genre : notre programmation est pointue, vous le savez bien, mais venez si vous voulez. Musique pas trop forte, proportions harmonieuses, déco agréable. Du coup, les gens viennent surtout pour danser, et même si ça manque un peu de folie (c'est le théâtre du Châtelet de l'électro) j'en repars en général pas mécontent.

Vendredi après-midi, j'ai réussi à affronter les magasins et à jouer des coudes à Zara, puis à H&M, d'où je suis ressorti avec trois tee-shirts et un polo rayé, alors que je venais pour un pull. Je n'ai plus de pull décent à me mettre, juste des boules de tissu rêches et rétrécies par les lavages.
Samedi, j'ai écouté et réexporté des ébauches de musiques datant de 97 et de 98, peu après que j'aie acheté mon Korg ; j'avais des bonnes idées à l'époque, mais je n'arrivais pas à les exploiter.

Samedi vers minuit, Pierre et moi avons bu une bière le long du canal St Martin.
Il faisait bon, il faisait doux, la surface du canal était aussi lisse et noire que le ciel lui-même. P. est rentré, et j'ai pris la direction de l'Elysée-Montmartre, d'un pas mal assuré, vu que je m'alcoolisais consciencieusement depuis deux bonnes heures. Soirée à la noix, la Finally . Eh bien, finally, I swear this is the last time I go to that party. C'est fou comme les gens ont l'air de s'y ennuyer ! Autour du podium et à l'arrière de la salle, on apercevait des gorilles et des poupées à oreillettes, qui surveillaient et orchestraient froidement la soirée, qui du coup manquait totalement de naturel. Une grosse machine à sous de la nuit parisienne, le marketing gay attrape-vulgos dans toute sa splendeur, beurk.
Mais, allez, ne nous plaignons pas trop : la musique n'était pas si mal, et je suis rentré bras-dessus bras-dessous avec une petite crevette méticuleuse, qui habite Boulogne et qui, comme moi, se fait ses programmes sorties un peu tout seul. C'était l'heure bleue dans les rues de Paris. Seuls les grands boulevards, au croisement avec la rue du Faubourg Montmartre, dégageaient encore de l'animation à cinq heures du matin. Partout ailleurs, c'était le calme serein de l'aube.
Il est parti de chez moi vers 7 heures.
J'ai dormi longtemps, rangé le studio, écouté de la musique.
Il m'a rappelé en fin de journée, on s'est dit qu'on essaierait de se revoir mardi. Il n'est pas très bavard, il manque totalement d'à-propos, mais il a l'air plutôt gentil.

Pourtant – ça m'étonne à peine – je n'ai pas pu m'empêcher de me dégotter un autre mec juste après. Un style aux antipodes : une espèce d'armoire à glace aux pulsions dominatrices, qui m'a lessivé et mis en pièces.
Je sais bien que j'aime les extrêmes.
Je sais surtout que j'ai un côté salope, mais d'abord, ça m'amuse trop de le constater à chaque fois, et ensuite, ça m'amuse encore davantage de l'exprimer, surtout lorsque les phéromones printanières me font lâcher du lest.
Enfin, aujourd'hui en tout cas.
En même temps, ce genre de brute au cheveu ras, ça va une fois de temps en temps, mais je ne sais pas si ça me conviendrait sur le fond. Ça transpire, ça fait des crevasses dans le matelas, ça ronfle fort.
Et puis je ne vois pas ce qu'elles peuvent me trouver !
Faut que j'arrête de me poser des questions idiotes.

Lundi 9 mai 2005

Week-end en Normandie.
Entre Granville et Avranches, dans un gîte rural que Dominch avait loué pour 4 jours.
Temps instable, venteux mais finalement agréable.
De jolies randonnées. Une soirée à Saint-Malo avec A., une autre à Coutances pour un festival de jazz (graillons, fanfares dans les bars, et tout le terroir en goguette).
Cette escapade tombait à pic : j'avais rudement besoin de quitter Paris, de voir du monde, de brouter de l'herbe bien grasse et bien verte.
Le petit bourg où se trouvait le gîte – un assortiment de villégiatures sans âme – n'avait rien d'extraordinaire, mais le littoral après Saint-Jean le Thomas, vers le Mont-Saint-Michel, ainsi qu'au dessus de Granville, dans les Salines, un paysage apaisant de dunes et de prés, est vraiment très beau.
Sensation de n'avoir besoin de rien, de se contenter de se contenter.

A partir de vendredi, il a fallu se coltiner quand même deux ou trois nanas un peu sottes, dont une comptable boulimique, qui scrutait chacun de nos gestes derrière ses grosses lunettes, et qui soulignait chacune de nos paroles en s'empiffrant de camembert. Et deux profs du secondaire, qui sont arrivées avec une gastro, un paquet de copies du brevet blanc à corriger, qui ont parlé de leurs points de carrière, et qui m'ont réveillé avec leur grosse voix au petit déjeuner (je dormais au dessus de la salle à manger).
Dominch, d'humeur remarquable, gaie et épanouie. Lorsqu'elle quitte ses airs badins, elle arrive cependant à s'investir un maximum dans des échanges d'une platitude et d'un conventionnel saisissants.
P. et Ph., le petit couple fraîchement réconcilié, d'une sévérité toute monastique, aussi naturel et franc que de la verroterie, aussi suave et moelleux qu'un os de seiche.
Et moi dans tout ça, moi qui, tel un chat vexé, pars me cacher au fond du jardin dès qu'il y a trop de monde à mon goût dans la pièce… et qui reviens lorsque le repas est prêt.
Heureusement qu'on rigole ensemble pour les mêmes bêtises, généralement nombreuses et variées.

Mercredi 11 mai 2005

Des photos : Autour de granville

Et de la musique :
Quelque chose

Jeudi 19 mai 2005

Fini les plans pouilleux dans l'est parisien
Ce soir, plan à l'hôtel Crillon, oui, rien que ça.
A deux heures du matin, un américain de 19 ans qui s'emmerdait tout seul dans sa chambre à 500 €, avec son frère et sa copine ronflant dans la pièce d'à-côté (« Relax, I locked their door » me prévient-il), et les parents pas loin dans une autre chambre. Il est venu me chercher à l'entrée, sous l'œil suspicieux du portier de nuit. Nous marchions sur la pointe des pieds, mais ce n'était pas difficile vu l'épaisseur de la moquette.
Seul regret : je n'ai pas réussi à chiper un de ces super flacons de crème hydratante dans la salle de bain. Et puis il faut que j'arrête avec les chewing-gums pendant les plans, c'est la deuxième fois que j'en fous partout.

En début de soirée, j'avais pris un verre avec Sylvie.
Je l'avais appelé mercredi dernier, chez elle, sur un coup de tête. Cela faisait au moins 11 ans qu'on ne s'était pas vu. Après notre prépa HEC, elle avait intégré une école à Nancy. Je crois que j'enviais un peu son équilibre, sa ténacité, sa confiance en elle, le fait qu'elle avait intégré une bonne école. Ses manières exagérement aimables et formelles avaient fini par m'exaspérer… De mon côté, je me sentais assez mal à l'époque, je me remettais tout le temps en question, je commençais seulement à m'intéresser à la musique, je ne sortais pas encore avec Claire et Christelle, et l'hideuse fac de Science où je m'étais réorienté me démoralisait au possible. Le décalage entre nous devenait trop grand.
Elle évitait aussi de parler franchement d'elle, et ne s'immisçait jamais dans la vie privée des autres. Il en résultait des discussions assez scolaires, impersonnelles, prévisibles.
J'avais fini par la considérer comme superficielle. En même temps, nous avions passé pas mal de temps ensemble, au lycée, et puis surtout en prépa, où l'on s'était soutenu mutuellement. On s'était bien amusé à la Lycorne, qu'elle fréquentait aussi ; nous faisions parfois un bout de chemin ensemble pour rentrer chez nos parents respectifs. Il y avait bel et bien de l'amitié entre nous. Mais après son départ de Rouen, nous étions devenus assez hypocrites l'un vis à vis de l'autre, et nous avions finalement cessé de nous voir.
Bref, je voulais voir ce qu'elle était devenue.
La différence avec avant, c'est qu'elle a maintenant un mari, deux enfants, et une bonne situation.
Elle a gardé cette espèce de sourire vissé sur le visage, et elle dégage toujours autant ce truc lisse, lisse comme du marbre. On ne perçoit aucune faille chez elle, aucune faiblesse, même lorsqu'elle parle du décès de sa mère. Un vrai glacis, au visage enjoué, et bien que je ne la croie pas insensible pour autant.

Je suis content de l'avoir revue, d'avoir refait ce lien… Je sens bien cependant que je fais face à une adulte maintenant, qui a les pieds fermement ancrés sur terre, et dont le passé n'a jamais été là que pour l'amener à être ce qu'elle est aujourd'hui.

Mercredi, parlotte scolaire avec L. à la sortie du - il est gentil mais je crois vraiment que je me suis planté.

Le week-end dernier, visqueux, on oublie. J'ai juste fait un peu de cuisine - un bœuf bourguignon (à inscrire dans les annales), avec nicole, marteen et dominch à dîner.

Lundi 23 mai 2005

Soirée chez Nico et Marteen samedi dernier.
Je voulais finir en boîte, mais l'alcool et le manque de motivation à m'y rendre seul m'ont enchaîné à l'atelier. Je suis parti au moment où la San Paio sortait de sa loge, clopin-clopant, furibarde, en robe de chambre, suivie de son mari : « Mais ils nouch empêchent de dormirch ! »
Truc-muche (j'ai oublié son prénom) était là, à demi-bourré, le regard plus très vif, qui voulait absolument nous parler de la Constitution Européenne, comme d'autres chercheraient à se confier au sujet de leur copine, ou d'un douloureux problème de conscience.
Mon Dieu, cette constitution…

Mince, par où vais-je passer ?
Samedi dernier, je voulais monter à IEM, rue Saint-Maur, pour acheter du gel en promotion, et je tombe sur un rassemblement pour le non place de la République. Les discours et les chansons, vociférés au micro, étaient tellement insupportables, que j'ai pris la tangeante par des ruelles.

Débat nauséabond, acrimonieux, hexagonal, pipé par le climat social délétère que vit le pays depuis quelque temps. Les rhéteurs surgissent et s'emportent, rivalisent d'assurance et d'idéaux, objectent et poussent des cris d'orfraie – les flèches volent, les épouvantails sont agités, les convictions sont absolues. « De toute façon, j'ai raison. » a affirmé Nico l'autre jour.
Pas de doute, je suis bien en France. C'est à la lumière de ces controverses que je mesure mieux comment nos mouvements révolutionnaires ont pu se montrer si violents.

« On vient me demander mon accord ? Comme c'est louche. »
Tout semble résider dans cette équation comportementale, entre la position soumise et la position paranoïaque. Confiance aveugle et bourgeoise, contre méfiance chauvine et frileuse.
Avec ce référendum, la conviction semble toujours se fonder a posteriori, comme si la réaction même que chacun adopte naturellement devant une telle situation linguistique, avait déjà tranché.
Les esprits s'échauffent d'autant mieux qu'il n'y a qu'une question, et deux réponses. Dur dur pour nous Français, qui aimons tant bavasser, gargariser, donner des leçons, contredire, pontifier, critiquer, tergiverser, disserter, roucouler, moduler à loisir… pour finalement nous défiler, en laissant une petite crotte derrière nous. Il n'y a plus que la fumée des merguez-frites, une salle de conférence somnolente, un volumineux rapport.

Alors on se rattrape avec toutes ces jacasseries assommantes sur le libéralisme du traité, avec ces larmes de crocodile, ces protestations hypocrites, un tonnerre de jactance populiste – du FN à ATTAC – dans un climat de mauvaise humeur et de frustration absolument épuisant.
Ça ira surtout mieux lorsque Chirac et Raffarin seront déboulonnés, mais dans combien de temps encore ?

Mercredi 25 mai 2005

Travaille tard ces temps-ci, la soutenance finale approche. Je me lève vers midi, la lumière transperce mes grands rideaux purpurins, il fait chaud, j'ai les paupières lourdes, je me lève et je tire les rideaux, je vois un grand ciel bleu, l'éclat d'albâtre du soleil qui se reflète sur les murs blancs en vis à vis.
Je m'empêche de sortir, à cause du projet à terminer, je me confine horriblement.
La nuit tombe, ça n'avance pas.
Vers minuit, enfin, le cliquetis de mon clavier chante frénétiquement. A part ça, tout est calme dans l'immeuble, recouvert d'un profond silence, à peine troublé parfois par le bruit d'une voiture qui remonte en trombe la rue du Temple.
Ce soir, cours de réseau.
Je devrais pouvoir souffler à partir de mardi prochain.
Je rêve de clapotis d'eau bleue, d'azur argent, d'embruns salés et d'air cristallin des montagnes.
Je suis partagé : faut-il que je recherche activement du travail ? Faut-il que je me préoccupe activement de partir en vacances ? Faut-il que je… faut-il que je… faut-il que je…

Trouvé cette phrase de Tocqueville, qui apaise mon besoin de coller des mots sur les choses, surtout lorsque ces dernières me semblent pleines de leurres :
« Comment émouvoir un peuple aussi désenchanté et blasé que le nôtre, sinon en le faisant périodiquement trembler devant des périls imaginaires ? »

Samedi 28 mai 2005

La carte postale du jour - vendredi soir, en revenant du cours de management social
Jeudi soir, avec Christelle au Rex, dont j'aime vraiment bien les soirées du jeudi soir.

Mais surtout, cette nuit, une série de rêves prenants :
Je retrouvais Nico, après plusieurs années. Il habitait le Havre maintenant, où il tenait un hôtel bourgeois, en réalité un bordel, comme il me l'expliqua en rigolant, me suggérant même de devenir une de ses putes de luxe. Affable, me tapant sur l'épaule, il était ravi de ma visite et de pouvoir me faire découvrir le joli jardin qui entourait sa propriété.
Nous partions ensuite en voyage en Europe, avec Guillaume. Nous nous perdions dans des ruelles à la nuit tombée, moi caracolant en tête. On plaisantait souvent tous les trois, sur le fait qu'on ne retrouvait pas nos repères – « Où est la FNAC ? Mais non, ici, il n'y a pas de FNAC voyons ! » et ça nous faisait rigoler à chaque fois.
Finalement je me retrouvais tout seul, en Allemagne, aux Pays-Bas, ou au Luxembourg, je ne sais pas. Je m'y étais installé, j'y vivais à présent. En remontant un petit sentier, dans un paysage verdoyant, je rencontrais par hasard quelques jeunes étudiants français. Ils passaient une année à l'étranger dans le cadre de leurs études d'ingénieur. Je leur expliquais que moi, mes biquets, j'avais fait le du temps que j'étais à Paris, mais que je travaillais maintenant, et que je n'avais pas les moyens de vivre autrement. J'enviais leur scolarité « normale », détachée des contingences alimentaires, mais je gardais ça pour moi. Je leur disais seulement que j'avais l'intention de terminer mon diplôme d'ingénieur un jour, comme pour me convaincre que j'étais toujours comme eux.

Il se trouve qu'hier soir, Dominch, Marteen, Nico et moi avons mangé sur la terrasse d'un boui-boui brésilien, rue de Turenne. La discussion a roulé sur l'Europe, moi défendant le oui avec les moyens du bord, contre le non de Nico.
D'où ce rêve de périple en Europe (en l'occurrence, fanfaron, j'ai déclaré hier que je quitterai la France si le non passait – avant de réaliser que je dois encore rester deux ans à Paris si je veux décrocher mon diplôme d'ingénieur).
J'en ai réprimé un sanglot avant de m'endormir dans mon petit lit ensuite, du fait, à la fois de me sentir paumé dans le cours de ma vie, me démenant avec des études emmerdantes pour essayer de m'en sortir – comme c'est déchirant – mais en plus d'avoir à nager dans un climat tendu, où je n'entends rien qui me donne confiance, rien qui me paraisse constructif, altruiste, courageux – je n'entends que des gens qui se plaignent, calés dans leur fauteuil, défoulant leur frustration sur un traité européen. Mais qu'on se plaigne de Chirac d'abord !
Quand j'ai demandé à qui profitait le crime, Nico en est arrivé à sortir : UMP-PS même combat, le règne du tout-monétaire, ça suffit, ils sont tous corrompus, il y a « collusion », Baptiste tu es naïf, etc.
Je pense que c'est d'ailleurs pour ça que je l'ai replacé en propriétaire d'un bordel de luxe havrais (le Havre, ancien bastion communiste), à cause de ce discours putassier, dont je n'ai même pas, sur le coup, pris la mesure.
Il était content de me revoir, à l'entrée de son hôtel, comme il m'a pris dans ses bras hier soir, pour dégonfler notre discussion houleuse – et c'est vrai que j'étais triste.

Mais j'ai la gorge qui se noue, moins des conséquences de la victoire du non, que de la nature populiste de ces protestations, dont, rien n'y fait, je n'arrive à croire qu'elles sont fondées et sérieuses – malgré la connaissance partielle que j'ai du fonctionnement des institutions européennes, et de leur influence réelle, positive ou négative, sur les pays européens, par rapport à celle, plus perceptible, que pourrait avoir l'économie mondiale.
On en arrive à ce point où, lorsque je déclare aussi vouloir faire confiance à ceux qui ont élaboré la constitution, on me regarde comme si j'étais le comble du gobe-mouches.
Mais pourquoi me méfier de quelque chose qui ne m'a pas choqué, lorsque je l'ai lu ? Pourquoi me scandaliser parce que les autres le sont ?
Il me semble respirer dans l'air quelque chose que j'ai toujours haï en France, et qui, depuis toujours, me donne envie de parler des langues étrangères, et d'écouter ce qui se dit ailleurs.
J'aimerais pouvoir croire en ce non , croire qu'il pourrait déboucher sur une dynamique politique crédible au niveau européen, mais je n'y arrive pas, et les quelques journaux étrangers que j'ai lus ne sont pas là pour me faire changer d'avis.

Peut-être que je prends soudain ce débat trop à cœur, après l'avoir longtemps ignoré.
Mais j'y retrouve mon intime conviction, celle que j'avais déjà en 93, de l'importance de la coopération et du dialogue entre les pays européens, et de la confiance que j'accorde à l'Union européenne, par rapport aux nations – une des rares choses qui n'aie jamais alimenté mon cynisme.
Si le non passe, j'espère que mes craintes sont infondées, et on verra bien.

Lundi 30 mai 2005

Il est presque deux heures du matin, et je n'ose toujours pas regarder les résultats.
Voulant connaître le verdict le plus tard possible, j'ai filé au ciné vers 22h, voir le film de Audiard – pas mal, même si ce condensé de culture parigote m'a un peu fait peur dans les premières minutes.
Je me bouchais les oreilles dans le métro, des fois que je capterais des bribes de conversation sur le sujet.
Mais pendant les pubs, deux types se sont installés au rang devant moi, de méchante humeur.
« Collabos ! Poujadistes de merde ! » s'est écrié l'un d'entre eux.
Là j'ai compris.
A minuit, en sortant du ciné, j'ai aperçu des drapeaux rouges du PCF sur la place de la Bastille, et une voix au micro qui s'imaginait qu'on avait fait du progrès social aujourd'hui. Je suis rentré à pied sous la pluie, écœuré.
Bon, faut que j'aille les voir ces résultats, quand même.
Non, je vais d'abord manger, sinon je n'arriverai pas à avaler quoi que ce soit après.

Jeudi 2 juin 2005

Concert de Giant Sand au Trabendo, avec Christelle.
On connaissait déjà le chanteur, Howe Gelb, qu'on avait été écouter il y a 2 ou 3 ans en solo aux Lombards.
Ce yankee est génial. Tout ce qui lui tombe sous la main sonne bien : guitare, piano, harmonica. Il joue des morceaux un peu country parfois – pas vraiment mon style – mais sa manière est trop musicale pour que ça devienne pénible. Son jeu est tout en nuances, sa voix de basse légère comme un soupir. Ses mélodies sont simples, ses harmonies un peu moins, mais ce sont surtout son naturel, son flegme et sa dextérité qui me surprennent.
Pendant la pause, après la première partie (un groupe qui s'appelle "Red"), Ch. me raconte ses problèmes : elle part bientôt pour le Rwanda – où elle n'a pas été depuis longtemps – visiter de la famille, éparpillée sur tout le territoire. Partout où elle ira, la tradition d'accueil consistera à lui glisser un verre de lait caillé entre les mains. Le problème, c'est qu'elle a horreur de ça, du lait caillé.
Autre potin tout aussi idiot et inutile : voilà qu'on rencontre un type qui bosse pour un label (celui du groupe Red justement), et que Christelle – maxisociale – connaît, bien sûr. Une jeune asperge alternative, les cheveux blonds et ébouriffés, avec une petite tête et un grand tee-shirt. Il a habité Ivry un moment, me raconte Ch. pendant que nous rentrons du concert, même que Laurent Garnier était son voisin (il est originaire d'Ivry) et même qu'il vivait dans un loft aménagé dans une ancienne usine, un truc qu'il louait à la femme de Chevènement en personne ; à l'origine, celle-ci avait acheté le bâtiment pour y planter son atelier de peinture, avant de le découper et de le louer. Il paraît que c'est une affreuse bourgeoise toute puante, ce qui n'a rien de très étonnant.
Voilà pour les potins idiots et inutiles.

Mardi, repas d'affaires avec Pierre et Ignacio – le duo sur canapé d'Uni-Ed. Pour digérer, je rentre à pied du XVème. Plus gâteux qu'un papi, je m'attarde sur les marguerites de l'Ecole Militaire, qui ont l'air gaies et gentilles. On dirait qu'elles se rassemblent pour chanter (on avait bu une bouteille au restau).
Je file ensuite à Pigalle, me dégotter un nouveau casque hifi.

Mercredi, je constate que mon citronnier, dont j'avais lavé les feuilles une à une sous la douche la semaine dernière, a déployé en l'espace de quelques jours de tendres pousses vert clair. Il était infesté de pucerons. Ces bébêtes produisent un machin sucré, collant, qui cradait mes vitres, et dont des colonies de fourmis se repaissaient déjà l'été dernier.
J'ai aussi découvert le responsable des gros trous dans les feuilles du framboisier : d'affreuses chenilles, que j'ai dégommées fissa.

Et puis finalement ce soir, juste avant d'arriver au concert, sur le canal de l'Ourcq...
Il était pas mal, le mec qui faisait son jogging.

Vendredi 10 juin 2005

Devant la cité des sciences...
Samedi, Mira Calix au planétarium de la Cité des Sciences. Musique éléctro-glaciale. Ribambelles d'idées déferlant en moi, dans un train incohérent : la nuit étoilée, en tant que paysage universel, la nuit étoilée, en tant que représentation du vide et de la mort, etc.
Je me disais que les étoiles, paradoxalement, accentuent la sensation du vide, en ce qu'elles laissent entendre l'existence d'un ailleurs, d'un horizon, d'un au-delà.
C'est un paysage bien humain ; les animaux, ils s'en foutent, du paysage étoilé.
Il n'y a que l'homme pour méditer sur ces ténèbres scintillantes. Qu'il soit heureux, et c'est un tableau romantique, un reflet de ses illusions du moment, le miroir de son contentement débile. Qu'il soit plein de doutes et de soucis, et la nuit, grave et silencieuse, pose sa main glacée sur son échine et le renvoie à lui même, à sa petitesse, à sa faiblesse, à sa nullité totale.
Sur ces belles pensées, je m'en suis rentré à pied en longeant le canal Saint-Martin.

A Jaurès, j'aperçois des sihouettes masculines qui surgissent et qui se cachent aussitôt, derrière les murs de l'écluse, dans les petits coins sombres.
C'est la nuit et la vie suit son cours, celle des hommes, comme celle des insectes, qui virevoltent dans l'éclat des lampadaires.

Lundi, au ciné avec As. – El Cielito, film argentin, lent et un poil sucré, assez beau.

Il ne fait pas trop chaud ces temps-ci, une température idéale.

Dans la nuit de mardi à mercredi, j'ai rêvé que la mère de Laurent m'appelait, depuis sa ville natale du midi. Me revenait alors en mémoire cette lettre que j'avais envoyée à ses parents, quelques semaines plus tôt, où j'avouais tout l'amour enflammé que je porte à leur fils (quel soulagement, au réveil, de réaliser que je n'avais jamais fait un truc pareil !). Sa mère était courtoise, mais je la sentais froide comme un serpent, genre : touche pas à mon fils, petite horreur.

Gare d'Austerlitz, ce soir
L'après-midi, j'ai entendu des gens monter dans l'escalier, et hésiter entre ma porte et celle du voisin fou. Paniqué à l'idée qu'ils viennent sonner chez moi, je me suis précipité dans la salle de bain, j'étais en train de me faire un masque à l'argile – en prévision du cours du soir, où j'allais peut-être voir L. – et donc j'avais le visage vert comme du caca d'oiseau (il n'est pas venu en cours, au demeurant).
En fait, c'était des huissiers. Le père du voisin fou a sonné ici il y a deux semaines (cette fois-ci, j'étais en pyjama) pour m'expliquer qu'il (son fils) avait détourné des sommes astronomiques dans une sombre histoire de vigne – enfin, je n'ai pas très bien compris.

Hier soir, l'homme à la moto est passé faire vroum-vroum avec moi. J'étais content comme tout, parce qu'il est drôlement pas mal, ce garçon. Je ne suis pas sûr de l'emballer totalement, donc je ne cherche pas à me raccrocher à son porte-bagages, mais j'ai peut-être tort, après tout…
Mercredi soir, chez Marteen et Nico, avec leur copine Evelyne, une sorte de Ciccolina provinciale sur la cinquantaine, qui parle de sa psychanalyse, de ses exigences sexuelles impitoyables, de son mec marié, qu'elle voit en cachette, et de la femme de celui-ci, pour laquelle elle n'a pas assez de venin. L'horreur.

Aujourd'hui, j'ai bien chanté, et ensuite je me suis déplacé pour rien jusqu'à place d'It' : le cours de management avait été annulé. Tant mieux, parce que c'était leadership, gestion des équipes, motivation et confiance en soi au programme, et je sens que ce baratin allait m'énerver.

Jardin des Plantes, ce soir
J'hésite à aller à Vernet cet été. Quelque chose me manque, je sais bien que je ne le retrouverai pas là-bas, mais il y a toujours cet appel nostalgique et frénétique en moi, avec l'arrivée de l'été.
Pour compenser, j'ai acheté des pommes de terre nouvelles et de l'oignon rose : je vais pouvoir me concocter une de ces salades de patates comme ma grand-mère les préparait à Vernet : parfumées et gorgées d'huile d'olive comme des éponges.

Je suis angoissé.
Je n'arrive pas à avoir envie de retravailler, j'ai peur de rater des opportunités, je ne supporte plus la francitude, je me sens faible, je ne veux pas reprendre des médicaments, j'ai envie qu'on me fiche la paix, je ne supporte plus ma solitude et mon inaction, je ne sais pas où aller.

Et puis ma dernière petite muzak :
Dizoyl

Pour le clip, j'imagine de longs travelings sur des parties du corps, en gros plan – on verrait les plis de la peau, les veines, les poils, alternant avec des fondus enchaînés sur de la neige tombant du ciel. On verrait de l'eau couler sur la peau, des visages aspergés d'eau. A la fin, on ne verrait plus que deux garçons qui s'embrasseraient. Mais j'ai trop la flemme, c'est trop compliqué. Et puis je ne vais pas m'embrasser tout seul.

Mercredi 15 juin 2005

En traversant le pays de Caux...
Samedi, pris le train pour Rouen. Dîné avec les parents et Zoé. Petite promenade digestive dans le quartier ensuite.
Dimanche, pris la Fiat Panda, grinçante et halletante, direction Etretat.
Retrouvé Mart. et Nico à Bénouville, logés par Evelyne dans une bicoque au bord de la falaise, au bout d'une route en terre, entre un champ de lin et un champ de blé.
Après une bataille d'eau avec la fille d'E., N. et moi sommes descendus prendre un bain dans une mer aux reflets argentés. C'est à peine si l'on entendait le murmure des vagues, qui frémissaient contre les galets et les rochers. L'eau était froide, et mes frêles épaules ont souffert. Communions minérales, solaires, aquatiques.
Marteen est arrivé, ça a dégénéré en batailles d'algues.
Le soir, mangé chez des amis de Nico à Fécamp, qui vivent dans une pêcherie qu'ils ont joliment retapée.
Les ai quittés vers une heure du matin, et je suis rentré dans la nuit, en écoutant les Cure, la peau tendue par le sel marin.
La fille, Fred, est épatante d'ingéniosité manuelle – elle bricole tout avec n'importe quoi, et peint des super vaches. Malheureusement, son copain est devenu mauvais lorsque la discussion a embrayé sur le référendum et que j'ai défendu mon point de vue. Aviné, il maugréait des « ah ouais… » à chacune de mes phrases, me jetait des yeux noirs, et le joint n'est jamais venu jusqu'à moi. Supposant qu'il me prenait pour une sorte de rejeton de la gauche caviar, avec mes lunettes et mes airs posés (« tu devrais plus discuter avec les gens » a-t-il répété), j'ai essayé d'expliquer ce que mes parents avaient vécu, à une époque (j'aurais dû lui demander s'il imaginait sérieusement que Fabius discutait avec les gens). Là dessus, il s'est calmé, et ne m'a plus considéré que comme un jeunot.
Ce débat politique est affreux. Les peurs et les frustrations ambiantes qui s'y expriment rendent myopes et haineux.

Les protagonistes de la bataille d'eau
Béhémotte, pacifique, fait face à notre folie meurtrière avec courage
Alors, Marteen, on fait sa crâneuse ?
Tiens, prends ça !

Lundi, suis monté à la fac rendre une visite surprise à Martine R. Trois ou quatre ans que je ne l'avais pas vue. Egale à elle-même, me décrivant par le menu les tracas administratifs dans lesquels elle se démène, sa fille malade, ses problèmes d'argent, etc. Elle y met un peu de pathos, mais presque pour la forme, trop humble pour imaginer sérieusement qu'on puisse prendre en considération sa complainte.
Cast. débarque tout à coup. Il me sert la main, vide son casier, donne deux ou trois infos, fait mine de s'enthousiasmer lorsque Martine annonce qu'elle a obtenu un peu d'avancement – elle va peut-être atteindre le grade de secrétaire. L'écart entre les deux personnages est trop grand pour qu'il ne soit pas comique, ou triste, ça dépend du point de vue.
J'étais brutalement renvoyé à 1996, 1997, lorsque je faisais mon objection de conscience, retrouvant à la fois le malaise et l'insouciance de cette époque.
Le malaise venait du rapport de subordination, que j'expérimentais pour la première fois de ma vie : se sentir ligoté sous une hiérarchie, subir sans broncher les défauts, l'inefficacité d'un système dont on ne représente qu'un rouage, et le plus insignifiant qui soit.
Le bon côté de cette époque, c'était l'omniprésence de la musique dans ma vie. Autour de moi, les étudiants étaient musiciens, les profs enseignaient la musique, et le soir, à la maison, j'étais encore penché sur mon clavier – quand je ne prenais pas un café avec Franck.
Je vivais sur un tempo paisible, et j'avais le temps de faire des choses, des choses qui me plaisaient profondément.

Notre voisine, Mme Goué (une de mes institutrices de maternelle)
Zoé, seule au jardin, médite dans des univers dont j'ignore tout
En attendant le bus pour monter à la fac
je descends place Colbert
Le couloir bien connu, près du secrétariat de musicologie
Une rue de Rouen

Sorti de la fac, plongé dans mes souvenirs, j'ai pris le Téor et je suis descendu sur Rouen, où j'ai déambulé au hasard dans des rues pleines de lumière, sous un ciel radieux.
Rendu visite à Mireille, fidèle à son poste à la Lycorne.
Pris le train de 18h pour rentrer sur Paris. D. a passé la nuit ici, ronflant si bien que je n'ai pas fermé l'œil avant six heures du matin.
Le lendemain, j'ai travaillé un peu sur le site de MC. Le soir, crac-crac avec un brave ricain de passage sur la capitale. Un Texan courtois, souriant et aimable, bavard, aux beaux yeux bleus, mais parlant un peu trop d'argent.

Ce soir, au Forum des Images, pour la sélection officielle des courts-métrages du festival d'Annecy. De vrais bijoux, certains m'ont même tiré des larmes des yeux – comme le premier film projeté : des marionnettes qui tentent, en musique, de continuer à faire vivre leur créateur, mort à sa table de travail. Je connais mal le film d'animation en général, mais je suis ressorti très ému de ce que j'ai vu. Des condensés d'inventivité et de poésie.

Mercredi 22 juin 2005

Depuis hier et jusqu'à demain soir, je retravaille à Médiachose. C'est vraiment parce que j'avais mauvaise conscience. Ces andouilles ont déménagé : ils ont avancé de cinquante mètres dans la rue. Conclusion : je bouffe encore les mêmes sandwiches le midi. Les locaux sont encore plus rétros qu'avant – ascenseur à la Jacques Tati, lino tacheté bleu et blanc genre cantine, toilettes minus et si mal éclairées que j'ai d'abord pensé que c'était éteint.
Ce soir, j'hésite à répondre à une offre d'emploi. C'est pour une petite boîte qui développe des moteurs de recherche pour entreprise – des trucs indigestes, qui ne marchent pas bien, vendus à prix d'or, j'imagine. Whatever your project, you benefit from all the competitive advantages our platform has to offer, voilà ce qu'on peut lire sur leur site. Quelle prose sublime. Mais le truc qui achève, c'est la photo des boss, trois Maurice en cravate, chemise bleue layette, tempes dégarnies et pommettes rosies au bon bordeaux, assis sur le coin d'une table, pose décontractée, qui vous fixent effrontément d'un regard qui semble réclamer : « Vos sous ! Vos sous ! »

Hier soir, fête de la musique. Je suis rentré à pied du dix-septième, depuis les bureaux de Médiachose. Mais je n'ai presque rien vu ni entendu en chemin – j'ai juste écouté le souffle du vent tiède, dans la cour carrée du Louvre, mêlé aux échos baroques de la flûte traversière qui s'y produit tous les soirs de l'année – et puis j'avais un tel mal de crâne qu'à 21 heures j'étais rentré.
Les habitants de l'immeuble voisin, sur la cour duquel donne mon studio, avaient organisé un petit buffet convivial, au son des pires remixes techno de Dalida et d'Earth Wind and Fire concevables.
Pour me venger, ce soir, je fais cuire du choux depuis deux heures, toutes fenêtres ouvertes.


Dimanche dernier, en mal de verdure, j'ai fait un tour au bois de Vincennes.
Il faisait chaud, et tous les Parisiens avaient sorti leurs vélos, leurs rollers, leur poussettes, leurs sacs à pique-nique, leurs chapeaux ridicules et leurs airs placides des mois d'été.
Les arbres du bois ont leurs feuilles rongées par je ne sais quelle maladie ou insecte.
Il fait très sec ces temps-ci, et le spectre de la canicule s'ébranle déjà dans les média assoupis.

Samedi dernier, j'ai traîné ma mélancolie sur les bords de la Seine, entre l'île Saint-Louis et Austerlitz, l'âme en peine, le cœur rebondissant entre le sentiment permanent de ma solitude, et le chagrin que me causent les déboires actuels de l'Europe – oui, ça aussi m'attriste.
Le monde semble traverser une crise de rejets, de rancoeurs et d'égoïsmes, et pour ma part, j'y suis transparent, sans attrait, plus léger et insignifiant qu'un petit papier.
Je ne me trouve pas aimable, pas désirable, incapable de pourvoir quoi que soit à quiconque, et j'en baisse les bras.
Les autres m'apparaissent de plus en plus incompréhensibles, de plus en plus lointains.
Oh il est certainement des garçons honnêtes, beaux et gentils, comme dans mes rêves, mais c'est comme si ces pépites étaient enveloppées au cœur d'un mur de pierres gris et épais, où je n'ai pas la force d'aller gratter pour me faire voir – avec la crainte trop grande d'être rejeté.
Alors je glisse, je me faufile dans un monde qui me fait mal, où les gens se mordent les uns les autres, se griffent et détruisent ce qui leur tombe sous la main, au nom d'idéaux de circonstance. Mais le seul ton de ce que j'entends suffit à me persuader qu'il n'y a rien de bon dans tout cela.


C'est toujours la même désillusion qui me poursuit.
Alors je n'ai pas le choix : je sors et je vais déambuler dans un endroit tranquille et lumineux.
Je vais promener mes pensées, comme d'autres vont promener Mirza.
Je médite et je finis par m'envoler, sur un coin de banc, le long d'une rue, et j'en arrive presque à me parler comme à un frère : je me murmure que je suis intègre, que je ne fais de mal à personne après tout, que rien de ce à quoi je crois n'est mauvais. Et alors c'est comme si je me blottissais, avec le sentiment de ma profonde nullité, comme si je me sentais soudain protégé de l'âpreté du monde, par le simple fait que je me déclarais droit et insignifiant à la fois. Je cherche à me rassurer, tellement ma situation est bizarre.
Je sais bien qu'en faisant ça, je pourrai y rester à jamais, que je pourrais me figer dans cette position misanthrope et désespérée jusqu'à la fin de mes pauvres jours. Que peut-être ce à quoi j'ai cru et attendu si longtemps, l'amour, jamais je ne le connaîtrai, pour des raisons qui me dépassent et que je renonce à chercher.