Mes histoires d'amour...

Est-il bien nécessaire que je sois plus explicite ?

A mon arrivée sur Paris, en ce fleuri mois de mai de l'année 2000, j'avais des envies d'aventures, des désirs de rencontres, et mon cœur innocent était rempli d'espoir, l'espoir que le nouveau millénaire qui venait alors de commencer serait celui de mon accomplissement amoureux.

JC m'a accompagné durant les premiers jours de ce périple. Je l'avais rencontré via un site de petites annonces gay, que je consultais depuis les postes Internet de mon école d'informatique de Rouen, le soir après les cours. Il vivait dans une maison au milieu de la campagne normande, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale. Bien que de quinze ans mon aîné, cet adolescent attardé dégageait une vitalité, un humour et une intelligence qui me le rendaient plus séduisant et charmeur que bien d'autres garçons de mon âge.
Pourtant, quelques semaines à peine après le début de notre relation, un dimanche soir sur le quai d'une gare, rongé par la culpabilité, je lui ai annoncé notre rupture. Je l'aimais comme ami, mais je voulais vivre autre chose, je voulais connaître d'autres transports et d'autres expériences...

C'est dans le cadre de la réunion hebdomadaire d'un petit groupe gay qui s'appelait Les Lucioles que j'ai alors rencontré Nico, un mois plus tard. Ce petit cénacle informel réunissait autour d'un verre, dans un bar du Marais, toutes les âmes en peine et tous les cœurs en mal de sociabilité, pour le plaisir simple de bavarder et de lier connaissance.
Comme d'autres membres du groupe, Nico avait fait Sciences Po. Il travaillait pour la revue interne d'un ministère, et dessinait à ses heures perdues.
J'ai passé la nuit chez lui, près de la porte de Bagnolet, ne me demandez pas comment ça s'est fait. Le lendemain matin, j'ai manqué le réveil, et je suis arrivé en retard à l'agence web de Boulogne-Billancourt qui m'accueillait alors en stage. Je ne savais pas très bien où cette rencontre inattendue allait me mener, mais au fond de moi, j'étais heureux, reconcilié et optimiste.

Et de fait, je vécus un mois de juin particulièrement ensoleillé et insouciant : Nico et moi allions de bar en dîner, de dîner en soirée, de soirée en boîte, nous buvions et nous nous déhanchions lassivement sur un remix de Cesaria Evora qu'on entendait à tous les coins de rue. Profitant de l'absence de mes parents, partis pour un week-end en Bretagne, nous avons même fait une virée jusqu'à Rouen avec Gilles, un autre ami des Lucioles. A la recherche d'un improbable night-club gay perdu dans la campagne normande, je nous revois traversant en voiture de sombres forêts, aux arbres fantômatiques tirés de l'obscurité par l'éclat des phares, tout en frétillant sur les rythmes hypnotiques d'un album de I:Cube. Vers minuit, dans un petit village humide de l'Eure, nous avons retrouvé JC, à qui j'avais donné rendez-vous pour l'occasion et que je comptais présenter à Nico. Il nous attendait chez un ami à lui, M. G., un peintre parisien à succès, dont les tableaux hyper léchés représentant de jeunes bellâtres à la peau dorée ornaient alors tous les bars gay de la capitale. Cette vieille tata maniaque et sourcilleuse nous fit entrer dans sa propriété normande, rangée et propre comme un sou neuf, et se mit à blêmir lorsqu'elle vit Nico, avec sa décontraction et sa franchise habituelles, commencer à fourrer son nez un peu partout avec force commentaires, avant de faire craquer dangereusement le beau siège en rotin où il s'affaissa comme une masse pour se rouler un joint.

Mais revenons à mes affaires. Lorsqu'à la fin de mon stage, début juin, on me proposa un CDI, je me décidai à chercher un logement décent, car les solutions de fortune, que j'avais enchaînées une à une depuis mes premières incursions parisiennes en 1998, ne me convenaient plus. Je visitai beaucoup d'agences immobilières, en vain.
Par un heureux hasard, Pierre, auquel Nico venait de me présenter, me fit la proposition de rester dans l'appartement inoccupé de son père durant une quinzaine de jours, vu que les clefs du studio que j'avais fini par dénicher, rue du Temple, ne pourraient m'être remises avant le 1er août.
Et c'est donc dans un grand deux-pièces des hauteurs d'une tour moderne et fonctionnelle, non loin de la gare Montparnasse, que je suis arrivé, ce dimanche 16 juillet 2000, seul avec ma valise. Dans ce quartier dortoir un peu triste, tout m'évoquait les vacances – le Bar de la Plage, la rue du Cotentin, jusqu'au ballet incessant des TGV Atlantiques dont je distinguais la livrée grise et bleue depuis les fenêtres de l'appartement. Malgré ces suggestions imaginaires du littoral, et en dépit de la poussière poisseuse de l'été parisien qui envahissait alors les rues et les horizons, j'avais l'impression que la Ville Lumière était là, face à moi, pour moi, avec tous ses possibles, tous ses lendemains éblouissants et ses heureuses promesses. Grâce à ce premier job stable sur Paris, je devenais libre et indépendant. Je m'émancipais – enfin ! –, et tout devenait possible maintenant.

De plus, la rencontre fortuite de ces deux garçons, Nico et Pierre, inspirés par le seul bonheur de vivre, intelligents, cultivés et festifs, me semblait épatante. Sans embarras, Nico m'emmenait chez ses amis, chez les amis de ses amis... Peu importe, d'ailleurs, s'il connaissait vraiment tous ces gens, on succombait vite à la chaleur, à la confiance et à la bonne humeur qu'il dégageait naturellement.
Pour autant, je n'étais pas vraiment amoureux, malgré toute l'affection que je lui portais, et nous n'avons pas cherché à forcer le développement d'une relation plus sensuelle et plus forte qui ne venait pas.
Vers la fin du mois, il est parti en vacances en Espagne.
Un soir, voulant le remercier pour l'appart, j'ai invité Pierre à dîner. Le repas s'est éternisé, et Pierre est resté dormir. Nous nous sommes revus, et je me suis installé quelque temps chez lui, à Bastille.
Avec ma modeste valise et mes quelques effets personnels, j'allais où l'on voulait bien de moi. Tout était si simple !

Mais j'ignorais à quel point Nico avait souffert de sa rupture avec Pierre, dont il était l'ex. Ils m'en avaient certes un peu parlé, chacun de leur côté, mais cette ancienne liaison appartenait au passé, à un passé que je n'avais jamais partagé avec eux, et qui m'indifférait, quelle que fût la durée et l'intensité de leur relation. Pour moi qui me délivrais à peine d'une solitude provinciale et névrotique, pour moi qui tentais de remonter la pente à coup d'antidépresseurs, de Lexomil et de séances psy, ces vieilles histoires de couple, ces vieilles rancœurs, laides et mesquines, mâtinées de jalousies et de masochisme, n'avaient guère d'importance. La vie était faite pour être vécue. Seul l'avenir comptait. Du reste, tout dans l'attitude insouciante, libérale et dégagée de ses deux garçons ne semblait que m'inviter à en profiter.
Nico m'en voulut pourtant beaucoup, lorsque de retour de vacances, il apprit ma liaison avec Pierre. Reclus dans sa voiture, en larmes, il m'appela un jour sur mon portable, alors que j'étais au bureau. Au comble du désespoir, il ne supportait pas l'idée que Pierre et moi étions ensemble.
J'étais aussi gêné que surpris. Lui si libre, si jouisseur, si hédoniste, lui l'entremetteur, si prompt à jeter les uns dans les bras des autres, pourquoi me reprochait-il soudain une conduite où je ne m'abandonnais qu'à mes sentiments, sans calcul, sans volonté de nuire, et, au passage, sans la moindre garantie de succès ? Nico et moi n'avions pas réussi à nous aimer d'amour. Nous serions deux amis. Qu'y avait-il de mal à ce que je tente ma chance avec Pierre ? Leur relation n'était-elle pas terminée depuis plusieurs mois déjà ?

Chez Pierre
D'autant qu'avec P., tout n'était pas si rose finalement. Les jours passaient, et je le trouvais préoccupé, insatisfait et renfrogné, encore qu'il se gardât bien de m'en parler à cœur ouvert. Si je sentais son âme rongée par de sourdes et pénibles pensées, je le connaissais encore trop peu pour savoir si cette souffrance faisait partie de sa personnalité complexe, ou si c'était mon irruption dans son existence qui, directement ou indirectement, lui occasionnait ces tourments.
Un soir enfin, le rideau tomba. Autour de la table basse de son salon, il me signifia la fin de notre histoire, et ce fut à mon tour de verser des larmes, comme une pauvresse.
Détail anecdotique : je me retrouvais avec une petite chatte sur les bras, en gestation de surcroît, un petit animal que nous avions recueilli alors qu'elle traînait misérablement en bas de l'immeuble de Pierre. J'ai profité d'un jour d'arrêt-maladie – qui me fut d'ailleurs à demi mot reproché par mon agence web (« ici, tu sais, il n'y a pas beaucoup d'arrêts-maladie », me signifia froidement la secrétaire, qui était en même temps l'épouse du patron) pour emmener ce petit félin, que je ne me voyais pas garder dans mon studio étriqué de la rue du Temple, à la SPA de Rouen, où un jeune homme l'adopta immédiatement, alors que j'attendais encore à l'entrée du chenil (dans le délire de la tristesse de ma rupture avec Pierre, j'avais imaginé que la SPA de Rouen, ville familière, ville de mon enfance, serait peut-être moins fatale à ce petit félin que celle de Paris). Après cette issue finalement plutôt heureuse, je suis rentré sur Paris partagé entre la peine et le soulagement. Cette histoire de chat, c'était comme le symbole d'une histoire avortée, qu'il me fallait réussir à dépasser.

La cicatrisation fut longue pourtant. Pendant un an, Pierre et moi nous sommes ignorés. Pour moi, il était devenu le diable, un être calculateur et sournois dont je crus comprendre, par la suite, qu'il n'avait pas complètement cessé de voir Nico, si bien que j'eus l'impression, a posteriori, de n'avoir été qu'un jouet passé de main en main.

Chez moi, rue du Temple
L'automne est arrivé, et j'ai commencé à faire de nouvelles rencontres.

Au début, j'y croyais. Naïf et ridicule, je déballais toute ma vie à des types qui ne voulaient que coucher avec moi. Parfois ils voulaient me revoir, mais c'était moi que ne voulais pas les revoir. Parfois c'était torride, parfois ça ne l'était pas du tout. Parfois c'était inutilement bavard et peu concluant, parfois c'était comique et surprenant. Mais aussi variées qu'elles fussent, les multiples combinaisons que je connus me laissaient toutes comme un arrière-goût d'insatisfaction, au delà du contentement libératoire du passage à l'acte.

J'ai commencé par rencontrer Sylvain, ingénieur du son de son état, un bisexuel charmant qui me parlait de ses ex-copines, et qui me parlait surtout de ce mec baraqué dont il était tombé follement amoureux, qui l'avait éconduit, et qu'il ne parvenait pas à oublier. Malgré ce tableau manifestement peu engageant, je l'ai poursuivi en vain de mes assiduités pendant trois semaines avec une candeur et une obstination ridicules.

En décembre, j'ai rencontré Vincent, un garçon malicieux, fin et fuyant – hôte d'accueil sur la Lufthansa – qui me parlait de son ex-copain, chez lequel il demeurait toujours, mais avec qui il avait rompu (un discours dont j'ignorais encore qu'il était un stéréotype). Il est reparti de chez moi avec un recueil de partitions pour orgue de Bach sous les bras, et je n'ai jamais revu ni l'un ni l'autre.

Puis j'ai rencontré « Romuald », un animateur de radio sur Europe 2. Un sex-symbol comme j'en vis peu, un étalon hors pair, un don du Ciel dont je n'osais croire qu'il m'était vraiment destiné – avec le recul, je me dis parfois que j'ai été bien crétine de ne pas saisir cet oiseau magnifique au vol...
On s'est vu une première fois chez moi, où je fus comme le petit pop-corn qui rebondit dans la grosse marmite.
Puis, par une sombre nuit d'hiver, il m'a fourgué dans sa grosse voiture, un break qui sentait le vieux clébard, et nous avons roulé jusqu'à Saint-Martin d'Etampes, une bourgade aux confins des Yvelines où il louait un appartement humide et défraîchi. Dans la pièce principale, je suis tombé nez à nez avec un immense poste de télévision, et des rayonnages entiers de cassettes vidéo aux titres à vous donner le frisson : Jean-Marie Bigard, Mimie Mathy, la Grande Vadrouille, Terminator... J'aperçus également des poupées anciennes, soigneusement habillées, alignées sur des étagères, dans des alcôves ou sur des radiateurs. Elles appartenaient à son ex, m'expliqua-t-il passablement gêné, son ex qui adorait les poupées.
Ah ? Son ex... Des poupées... Bien sûr.
Nous avons fait l'amour dans l'odeur de sa vieille chienne, un imposant berger allemand noir dont j'ai senti la présence toute la nuit, lovée dans un panier au pied du lit.
Les jours suivants, il m'a demandé de choisir. C'était lui, ou c'était fini.

Au début de l'année 2001, je me suis entiché d'un Suédois assez compliqué et hautain, qui s'était aventuré en France avec l'objectif mystérieux de rédiger une thèse sur l'influence de Freud dans l'œuvre de Thomas Mann (sic). Il vivait dans un studio minuscule de la rue Saint-Sabin, du haut duquel, en proie à ses tendances suicidaires congénitales, il s'absorbait dans la contemplation des profondeurs d'une sinistre petite cour. Il avait un copain, dont il me parlait parfois, comme pour se protéger de mes avances sournoises, un copain qui suscitait mon imagination et qui ne pouvait être que le plus beau des Dieux, à la mesure du physique sublime de cette créature scandinave inaccessible, mais qu'il voyait peu souvent, m'expliqua-t-il, car il vivait dans le sud de la France.
Nous marchions côte à côte le long du canal Saint-Martin, vêtus de nos grands manteaux, lentement, tels deux héros romantiques d'un autre temps. En fait de romantisme, Fredrik critiquait absolument tout, les Français et Paris au premier chef (inutile de préciser qu'il était incapable d'articuler le moindre mot de français). Avec l'indulgence et l'esprit de conciliation qui me caractérisent, je tempérais, je modérais, je lui expliquais, je le comprenais. Quand il était question d'amour, il me semblait s'exprimer avec un détachement, une lucidité et une sagesse qui m'émerveillaient, au point que je me disais que ce garçon devait avoir atteint le nirvana, et qu'il était bien aimable de condescendre à me parler. Cela ne m'a pas empêché de m'incruster innocemment chez lui, un vendredi soir, en lui promettant de ne faire que passer. Nous avons bu de la vodka jusque tard dans la nuit, et je me suis glissé dans son lit. Là, j'ai tenté de l'embrasser – évidemment –, mais il m'a repoussé en riant, sans dureté, sans méchanceté, presque avec bonté. Je suis reparti de chez lui aux premières lueurs du jour, déçu, furieux, en me promettant de ne plus jamais le revoir.

Ça, pour ramer, j'ai ramé
Or ce jour-là, le destin voulut que je rencontre un jeune ingénieur en thermodynamique issu de la petite bourgeoisie francilienne, un mec assez simple et passe-partout, quoique très mignon et attendrissant d'optimisme, qui fréquentait encore ses copines de lycée, qui avait fait une excellente école, et son stage de fin d'étude à l'étranger. Nous avons pris un verre dans un bar quelconque des voisinages de la place de la République, et je l'invitai ensuite chez moi, sous le prétexte fallacieux de lui faire admirer le rameur que je venais d'acheter à Go Sport, une machine lourde et encombrante dont j'espérais qu'elle contribuerait à donner à mon corps ces formes avantageuses qui me faisaient défaut, et dont je croyais que l'absence était la raison du désintérêt de Fredrik pour moi.
La soirée s'éternisa, et Adrien finit dans mes bras.

Bien sûr, je m'empressai de raconter ce dernier flirt à mon grand Suédois, avec qui je déjeunai pas plus tard que la semaine suivante (une épreuve un peu pénible, d'ailleurs, car aucun restaurant végétarien n'était assez végétarien à son goût), en dépit de mes promesses de ne plus le revoir. Loin de susciter sa jalousie, comme je l'espérais, ma rencontre sembla le ravir. Il me dit que j'avais bien tort de ne pas m'intéresser davantage à ce jeune ingénieur, dont je lui parlais en haussant les épaules.
C'est qu'Adrien, lui, n'étais pas suédois, et n'écrivait pas de thèse sur Thomas Mann. Il travaillait pour un centre de recherche quelque part en Seine-Saint-Denis, vivait dans un immeuble moderne et tristounet du 10ème arrondissement, cuisinait aussi mal que moi, et faisait du squash tous les mardis soir avec un copain hétéro. Je ne constituais que sa deuxième ou troisième expérience sexuelle, et c'était peut-être finalement là la vraie raison de son attachement et de sa tendresse avec moi : il était plein de la bonté du débutant.

Au bout de deux ou trois semaines, la larme à l'œil, je lui ai donc envoyé le misérable email suivant :

Adrien,

Je voudrais d'abord te remercier de la confiance que tu m'accordes, et de la tendresse que tu me donnes ; tu es plein de générosité, derrière ta réserve, et c'est une qualité très précieuse.
Je voudrais aussi m'excuser ; je ne me sens vraiment pas à la hauteur de ce que tu attends peut-être de moi, et je n'ai pas ton équilibre intérieur. Et comme amant, je ne me trouve assez minable !! :)
Comme je t'en avais un peu parlé l'autre soir, j'ai la tête ailleurs. J'ai été assez perturbé dernièrement à propos d'un autre mec, bien qu'il n'y ait plus d'espoir permis avec lui maintenant. J'en fais le deuil et puis voilà – même si ce n'est pas très évident. Pour cette raison, je ne veux pas que tu t'attaches trop à moi. Et je me méfie aussi de mes sentiments.
L'autre soir, à une question que je te posais, tu m'as répondu que, plus tard, tu t'imaginais vivre en couple. Alors je t'ai imaginé dans ce futur, menant une existence heureuse avec un garçon. J'ai trouvé ça très beau, et bêtement je t'ai envié.
Et c'est en cela que je te trouve plus équilibré que moi – moi qui vis dans une indépendance suffisante et égoïste.
Il me reste encore beaucoup de choses à apprendre et à accepter, comme par exemple le respect pour les sentiments d'autrui – d'expérience je sais que j'ai manqué parfois de tact sur ce plan, même avec des amis proches.
Pourtant je te respecte beaucoup, parce que – je le répète – je sais que tu as un coeur, et je ne suis pas sûr qu'on puisse en dire autant de tout le monde, au risque de paraître aigri et pessimiste...
Tu l'as compris, je cherche à te dire que je ne crois pas que nous puissions former un couple ensemble. Mais que je tiens à toi.
Je t'embrasse,
Baptiste

Ce garçon s'est encore charitablement accroché à moi quelques jours, avant de se décider à me jeter, lassé de mes atermoiements. Mes sentiments étaient en effet assez ambivalents, paradoxaux, et j'ai finalement beaucoup souffert de notre séparation, qu'il a consommée sans me prévenir, en me quittant brutalement pour un autre, quasiment sous mes yeux, alors que je nageais encore dans l'indécision, le doute et la culpabilité.

Quant à Fredrik, il quitta Paris peu de temps après ma rupture avec A., et partit travailler comme assistant pédagogique dans un collège enneigé de Moscou.

A ce jour, je n'ai jamais revu ni l'un ni l'autre.

Ce 1er mai 2001, à une soirée chez Nico, rue du capitaine Ferber, j'avais donc décidé de beaucoup boire pour oublier toutes ces déconvenues amoureuses. Si bien qu'assez vite je me suis retrouvé dans les bras de Fabien, un inconnu qui passait par là, que j'ai embrassé goulûment et sans pudeur, au milieu du salon, des invités et des coupelles de cacahuètes, si longtemps, que je ne me souviens pas avoir fait autre chose de cette soirée.
Nous nous sommes revus plusieurs fois. Il habitait un petit réduit avec poutres, rue Mouffetard, qui donnait sur l'arrière-cuisine d'un restaurant chinois. Mais à lui aussi j'ai déclaré que je ne voulais pas continuer. Bis repetita. Mortifié, il a voulu savoir ce qu'il avait fait de mal, et comme je lui assurais qu'il n'avait absolument rien fait de mal, il s'est fâché tout rouge, m'a méprisé et m'a chassé. Et comme d'habitude, je suis rentré chez moi soulagé, malheureux et coupable à la fois.

Trois ans plus tard, il est d'ailleurs revenu dans le cours de mes pensées, assez étrangement, car je l'avais plus ou moins perdu de vue. C'était l'été 2004. Je cuisais alors en Sicile avec Pierre et son copain du moment, et je me suis mis à rêver de lui la nuit. Etait-ce l'effet de la chaleur écrasante, des sortilèges immémoriaux de la Sicile, ou du Rivage des Syrtes, que je lisais alors ? J'avais en tout cas l'âme à vif, les nerfs en pelote, et je me sentais comme en détresse. Heureuse coïncidence, peu après mon retour en France, Fabien organisa justement une soirée à laquelle il me convia, et au cours de laquelle, assis sur le canapé à discuter avec lui, j'hésitai à tenter une nouvelle approche. Mais je n'ai pas osé. Ses regards semblaient fuir les miens à présent. Peut-être a-t-il senti mon hésitation, et s'est-il dit, va te faire foutre, c'est bien fait pour toi, tu n'avais qu'à pas me jeter la première fois.
Nous avons pris quelques verres ensemble, au cours des années suivantes, toujours à mon initiative.

Au chapitre des courts-métrages, il y eut Julien aussi, un ado de bonne famille de la banlieue ouest, encore au lycée, encore chez ses parents, en situation d'échec scolaire, il me quitta pour un homme mûr.

Je connus Yannick également, un étudiant en psychologie d'une vingtaine d'années, aussi dénué de tendresse avec moi qu'il était caractériel et maladroit.

Je passe sur les flirts stériles qui duraient des semaines et des semaines, et jamais ne concluaient sur le moindre rendez-vous, avec des types compliqués ou mélancoliques : un passionné de culture estonienne, un norvégien francophile, un militant socialiste débordé.

Oui je sais, je suis grave de conserver des trucs comme ça...
A l'automne 2001, j'ai rencontré F., un jeune infirmier, mince, le visage pâle, avec de grandes oreilles et un regard d'enfant. Mais ce garçon paisible, agréable et disponible, je pense qu'il recherchait surtout un homme, un vrai, un mâle susceptible d'incarner autant le rôle de père que d'époux, et d'ailleurs aujourd'hui il vit avec un mec-mec, et je ne me fais guère d'illusion sur la répartition des rôles au sein de leur couple. Toujours est-il que ce garçon étant plutôt sympa, nous avons continué à nous voir, même après qu'il m'ait dit, gêné, dans le tumulte de la place du Châtelet, qu'il ne voulait pas continuer avec moi (il m'a avoué ça en ajoutant que, dans la journée, alors qu'il traînait au magasin Ikea de Roissy où il s'était rendu pour acheter des babioles insignifiantes – des bougies parfumées –, il avait ressenti de brusques bouffées de chaleur, suivies d'une violente crise d'angoisse qui l'avait contraint à s'asseoir ; dans le genre drama-queen, vous voyez, j'avais trouvé là un spécimen à ma hauteur).
Malgré cette répudiation qui ne m'étonna guère, nous avons fait un concert ensemble, quelques semaines plus tard : Goldfrapp en première partie, suivi du groupe Alpha. La musique était langoureuse, contemplative, très belle, et je crois même que j'ai pleuré, coincé comme une sardine dans la foule des spectateurs, sous les poutres volutées de l'Elysée-Montmartre. Après le concert, nous avons pris un verre sur une terrasse de la rue des Abbesses, en nous racontant des bêtises et en ricanant comme des collégiens... avant de rentrer ensemble, chez lui, dans un deux-pièces du vingtième arrondissement, près de la place des Fêtes.
Il m'a fait comprendre que ce serait un coup juste comme ça, et qu'il ne voulait pas que je m'attache à lui de nouveau. N'importe, je jubilais à l'idée de retrouver ses bras délicats, son corps si fin, sa peau si laiteuse, et de pouvoir l'embrasser comme avant.
Cette nuit fut très douce, un moment sans nuage, sans crainte, un moment hors du temps dont je me souviens encore.
Mais le lendemain matin, je fus réveillé par le bruit de la pluie qui tombait sur les toîts, doublé de celui d'un disque de Brigitte Fontaine, qu'il mit peut-être pour me faire décamper plus vite.

Mœurs légères en tenue légère...

Les années ont passé, et j'ai cessé de raconter ma vie aux individus que je rencontrais, ça n'en valait pas la peine, je me rendais juste ridicule. Je ne me contentais plus que de plans "sans blabla", comme ils disent.
Je les chopais sur le net, ou dans des boîtes, quand j'avais de la chance. Comme je fais déjà étalage de certaines de ces rencontres quelque part dans ce présent site internet, ce n'est sans doute pas la peine que je m'étende davantage sur ce chapitre peu reluisant.

Le flic marié. Le consultant en produits financiers. Le médecin polonais. Le kiné galeux (ce qu'il m'annonce après coup par SMS). Le musicologue puant. La techno-queen automatique. Le banquier allergique aux pollens. Le motard qui bosse chez Pier Import. Le contrôleur des impôts dominateur SM. Le Basque en mal de son pays. Le vieux couple fétichiste dans son immeuble de la Défense. L'étudiant guimauve en sciences éco. Le jeune Américain de passage à Paris avec ses parents. Le cinéaste amateur qui s'y croit déjà. Le designer islandais ultra-sophistiqué. Le consultant en évasion fiscale (légale). Le vendeur en verroterie. L'humanitaire désabusé. Le chanteur lyrique branché cuir. Le comptable maniaque. Le chef de projet interactif et dynamique. Le festivalier sous ecsta. Le danseur de l'Opéra de Paris. Le commandant de l'armée de terre tout bedonnant (oui, même ça).

Les quelques backrooms auxquelles je me risquai me déçurent ; j'appris qu'à la saleté et à l'étroitesse des lieux, peu en phase avec ma claustrophobie, s'ajoutaient l'attente et un désœuvrement infini, ainsi que la mise en évidence, derrière l'apparente dissolution des barrières sociales, de la ségrégation sexuelle : les plus beaux attrapent les plus beaux, les mieux foutus s'envoient les mieux foutus – souvent des mecs en couple d'ailleurs, pour lesquels la backroom s'inscrit autant comme un divertissement qu'une habitude de vie, au même titre que le tennis, le théâtre et les cours de yoga –, tandis que la piétaille restante, âgée ou mal fichue, est condamnée à errer sans fin dans les corridors, la queue basse, telle une meute de vieux chiens battus et efflanqués, avec l'espoir comme unique ressort, et les pièces plongées dans le noir absolu – où s'élèvent soupirs et bruits de succion – comme derniers lots de consolation. Je découvris que l'espace public de la backroom ne ressemblait pas vraiment au paradis libératoire de la chair et de la luxure que je m'étais naïvement imaginé. Ce n'était qu'un écosystème fondé sur la compétition, aux lois tacites, où chacun possédait et défendait sa place, fonction de son âge, de son apparence physique, et de sa plus ou moins bonne acceptation de soi et de ses désirs sexuels, c'est-à-dire de paramètres que la fréquentation même des boîtes à cul n'avait aucune raison de modifier chez moi, et contre lesquels la consommation préalable d'alcool, destinée à surmonter ma pudeur et à masquer mon inexpérience, ne pouvait manifestement rien.

Into the night
Aussi bien, j'ai cessé de me rendre dans ce genre d'endroits, avant d'arrêter également les plans à domicile, lassé par ces inconnus qui débarquaient dans mon studio, comme arrive chez d'autres la pizza du samedi soir, blasé par ces types chez qui je m'invitais au beau milieu de la nuit, comme on irait visiter des appartements en vue d'une première acquisition. Non qu'en moi une conscience vertueuse, ou une improbable morale intime, trouvassent à ces rencontres furtives et sensuelles la moindre chose à redire, mais tous ces manèges par sites internet de rencontre interposés s'avéraient finalement assez longs et fastidieux à préparer et à organiser, pour un résultat pas toujours à la hauteur du désir que je voulais y mettre au départ, et dans ce domaine là, comme dans d'autres, je m'avère finalement assez paresseux, peu persévérant, et prompt à baisser les bras.

Aujourd'hui, les trentenaires me dépriment, les quadras m'effraient, et les plus jeunes n'ont aucune raison de s'intéresser à moi, vu mon âge et mes poses accablées à la Calimero.
Et je ne veux plus abuser de personne. Je ne veux plus éconduire de soupirant, je ne veux plus envoyer promener un garçon qui commencerait à s'attacher à moi – pour autant que cela soit encore possible. Alors je ne tente plus rien, je n'entreprends plus rien, je m'oublie dans la solitude et l'inaction – même si je continue à trouver sain, dans l'absolu, le principe de la rencontre, quand bien même elle ne débouche sur rien, quand bien même les tentatives restent vaines, quand bien même on croit avoir perdu son temps. Car il faut agir. Il faut toujours agir, n'est-ce pas ?
En 2003, je lisais Yourcenar, qui a cette phrase si éclatante dans un de ses romans :
Il y a quelque chose de pur, même dans un acte coupable, par rapport aux pensées que nous nous en formons.

Le lit défait de mes aventures
Les raisons pour lesquelles l'envie m'a quitté sont compliquées à expliquer, et sans doute encore assez mal reconnues de ma part.
Il y a d'abord une profonde désillusion. Je croyais à l'amour, et je me sentais plein d'amour, gouverné par l'amour, par l'envie de rencontrer des garçons, et d'en aimer un, mon mister right, mais en même temps, il fallait que je m'engage, il fallait que je me donne à un être plus qu'à un autre, il fallait que je m'enchaîne à une personne comme on amarre un bateau à un port, il fallait que je m'enferme dans un ménage, comme un oiseau dans une cage (jolie la rime), il fallait que je me condamne à peindre avec une seule couleur jusqu'à la fin de mon existence. La vie tout en vert. La vie tout en mauve. La vie tout en jaune. Et non seulement je devrais continuer à supporter la vulgarité et l'incomplétude de mon quotidien, mais je devrais en plus endurer celles d'un autre.
Et puis choisir, c'est aussi accepter de mourir, puisque c'est accepter de renoncer à toutes les autres possibilités. Or s'il y a une chose que je suis bien incapable d'affronter, c'est la mort.
Donc, j'ai fait du mal, en voulant prendre la fuite, tout comme on m'a fait du mal, lorsqu'on a voulu me fuir.
Ça désenchante.
On ne badine pas avec l'amour.
Ainsi donc c'était vrai ?

Ensuite, mon apprentissage de la sexualité masculine fut long et maladroit, la découverte de mes désirs fut tortueuse, et mes petits fantasmes pas toujours simples à assouvir. On découvre les rôles, on découvre les attentes particulières du partenaire, on découvre son corps et ses fétiches, c'est tout un équilibre à trouver, un langage qu'on ne maîtrise pas comme ça, du soir au lendemain. Et plus on vieillit, et plus on a affaire à des individus rôdés aux techniques sexuelles, qui s'attendent à ce que vous le soyez aussi ; or je ne me suis jamais considéré comme un expert de ces questions, je n'ai jamais été un bon mécanicien, alors que par bien des aspects, la sexualité est une histoire de mécanique.
Je me souviens d'un type qui est venu chez moi, un soir, et qui physiquement n'était vraiment pas beau. En réponse peut-être à cette ingratitude de la nature, il avait cependant cultivé une habileté tout à fait exceptionnelle dans certaines pratiques, au point que j'en conçus de la gêne, tant je me trouvai gauche et inefficace en comparaison.

Juin 2000, peu de temps après ma rencontre avec nico
D'autres désillusions m'attendaient aussi. A la rentrée 2003, N. s'est désolidarisé de moi. Je n'ai jamais su pour quelle raison, et nous n'en avons jamais parlé ensemble. Avec lui, ça n'avait pas toujours été facile, à cause de mon aventure originelle avec P. en particulier, mais je pensais que nous avions dépassé cette histoire douloureuse. Je me suis ouvert de cette froideur subite à un ami commun, qui me dit n'avoir rien remarqué.
Quelques mois plus tard, nous nous sommes rapprochés, N. et moi, à l'occasion d'un week-end en Bourgogne qui marqua notre réunion. Mais ce ne fut jamais tout à fait comme avant. La confiance était rompue, comme le démontra l'évolution de nos relations les années suivantes.

Alors, si même l'âge, la rancune, l'ingratitude, le désespoir et l'égoïsme viennent gâcher vos amitiés les plus fortes, comment se sentir digne d'être aimé ensuite ? Comment ne pas être tenté de se recroqueviller sur soi, lorsque vous constatez que les amitiés que vous croyiez les plus profondes – comme celle que j'avais également avec Marteen – ont fini par pourrir comme de vieux fruits ?

Toutes ces blessures, que j'ai d'ailleurs pu attiser au travers de mon propre comportement, ont eu raison de ma volonté. C'est comme si quelqu'un en moi me dépréciait en permanence et me répétait que je ne méritais pas de jouir de l'existence, et que de toute façon je n'arriverai plus jamais à plaire à la personne susceptible de m'attirer.
Ma psychanalyse, loin d'avoir mis un terme à cette frigidité mélancolique, ne l'a que davantage mise en évidence à mes yeux.
Si je croise un homme qui me plaît, une lassitude s'abat sur moi dans la minute qui suit, conséquence de l'angoisse de connaître un échec avec lui, et de retomber dans ces petits jeux libidino-adolescents qui, tout poétiques qu'ils fussent, n'avaient mené nulle part et m'avaient laissé insatisfait.

Il y a de l'idéal dans tout cela. De l'Autre idéal. Du soi idéal. Du moi idéal. De la sexualité idéale. Du corps idéal. Du phallus idéal. J'ai placé haut la barre, et dans mon ascèse je me condamne à gravir seul la montagne de mes désirs. En bon scientifique que je suis, j'ai pensé un moment qu'il y avait dans ces symptômes une équation à résoudre, de nature à éprouver ma sagacité.
Mais je crois maintenant qu'il n'y a rien à résoudre.
Il n'y a qu'à vivre.
C'est pourtant bien ce que je désirais tant, en arrivant sur Paris, en ce fleuri mois de mai de l'année 2000.
Il faudrait que je retrouve la même énergie, le même courage, la même folie, le même abandon et le même espoir, qui nourrissaient alors ma démarche, et orientaient mon regard.
En ai-je encore la faculté, dix ans plus tard ?