Journal 2012

Dimanche 15 janvier 2012

Je ne m'attendais pas à ce que ce petit voyage à Rome, qui était aussi le premier de ma vie, me jette à ce point dans des méditations romantiques sur la destinée humaine, sur le cours de l'Histoire, sur le destin des civilisations... Car même si, comme tout le monde, je n'étais pas ignorant du passé vénérable de cette ville, je crois qu'inconsciemment la Rome Antique avait toujours été associée pour moi à une sorte d'aimable mystification mythologique, largement entretenue par les auteurs classiques qu'on étudie en classe de latin, ceux-là mêmes dont les textes entremêlent constamment, comme on le sait, événements historiques, aventures divines, récits de bravoure et rodomontades en tout genre.
Il fallait que je constate, de visu, sur place, la présence de ces témoignages d'un passé deux fois millénaire, pour que tout ce corpus folklorique – d'Astérix à Jules César, des centurions aux Apollons, des aqueducs aux consuls plébéiens – puisse s'incarner, à mes yeux, dans des images dignes de foi.
Je crois d'ailleurs que c'est au moment de découvrir les statues d'Hadrien et de son amant Antinoüs, exposées quelque part dans une salle du musée du Vatican, trois heures à peine après avoir atterri à l'aéroport de Rome, que j'ai pris conscience que l'Antiquité n'était pas une Atlantide, ni un dada de muséographes, d'archéologues et de vieilles chouettes à lunettes, mais une époque réelle, traversée par des êtres de chair et d'os, et de désir, une prise de conscience que trois ans d'enseignement laborieux d'humanités, au secondaire, n'avait pas réussi à provoquer chez moi.

Cette civilisation romaine m'a semblé si palpable, si physiquement proche, que l'évocation du grand nombre d'années qui nous sépare d'elle m'a donné le vertige, et m'a conduit, comme la découverte des dessins préhistoriques, à réviser la manière condescendante dont instinctivement je portais mon regard sur les sociétés ancestrales.

Curieusement, peu de temps après mon arrivée à Rome, j'ai senti remuer en moi quelque chose en relation avec mon enfance, avec mon propre passé, avec ma propre histoire ancienne. Un sentiment de déjà-vu, de familiarité, qui s'est accentué jeudi matin au moment de pénétrer dans les ruines du Forum, dont l'intemporalité se trouvait magnifiquement soulignée par un beau soleil d'hiver et un ciel bleu immaculé. J'ai d'abord pensé que mon tempérament nostalgique se trouvait en sympathie avec cette ville si soucieuse de l'analyse et de la restitution de son propre passé. Puis j'ai compris que mon inconscient travaillait silencieusement, et qu'il y avait des symboles sous-jacents qui m'accompagnaient dans mes déambulations rêveuses entre les colonnes et les débris de temples : les symboles vestiges et fragments. Toutes ces pierres disséminées sur le sol, tous ces restes, toutes ces reliques d'une civilisation perdue me renvoyaient aux morcellements définitifs que constituent les souvenirs de ma vie passée, de mon propre monde perdu. Nous sommes faits de fragments, de morceaux, de restes, que notre mémoire imparfaite conserve de notre existence passée.
Cette image de temples que l'on a, pendant des siècles après la chute de Rome, impitoyablement démantibulés pour construire des palais et des églises, sans souci de préserver la mémoire de l'ancien temps, m'a d'ailleurs particulièrement frappé.
Autres symboles en sous-main : la lacune, la perte. La lacune éternelle d'un savoir oublié, la perte irrémédiable, non seulement de ce qui fut, mais de la simple connaissance de ce qui fut. Bon nombre d'événements de notre passé, dont certains pourraient grandement nous éclairer sur le cours de notre vie présente, sont tombés dans l'oubli. Et malgré cette ignorance, qui vient s'ajouter au morcellement du fil de notre conscience présente, nous parvenons, non seulement à vivre, mais à conserver un semblant d'unité. Quel mystère.

Parallèlement à ces réflexions narcissiques et psychologisantes qui m'accompagnaient dans ma progression solitaire dans les rues de Rome, d'autres pensées me venaient spontanément à l'esprit, sur notre condition de mortel, sur la brièveté des existences humaines... Des pensées d'une banalité consternante pour tous ceux qui ont philosophé un tant soit peu, mais que la routine de ma vie séculière m'empêche ordinairement de remuer. Je me disais que l'individu n'était rien, et que seule la culture humaine, collective, existait, et qu'elle existait à la manière d'un gigantesque ectoplasme qui aurait franchi les siècles d'entre les siècles en se dilatant lentement, un être collectif dont nous ne serions tous, temporairement, que des messagers, des intermédiaires, des porte-paroles.

Comment une civilisation pareille a-t-elle pu péricliter ?
Fascinant comme il est tentant, à Rome, de se laisser aller à la nostalgie de l'Antiquité, ce à quoi d'ailleurs s'abandonnaient déjà les grands Romantiques, comme Chateaubriand, avant que les fascismes du vingtième siècle ne cherchent à intégrer ce fantasme de l'héritage romain occidental dans leur programme politique. Quel génie architectural, sculptural, structural, organisationnel... On en oublierait presque l'esclavagisme, le militarisme, la violence des rapports politiques, la cruauté des jeux du cirque et des traditions sacrificielles de cette époque.
Ce n'est peut-être pas tant de la familiarité que je ressentais, qu'une analogie, l'analogie entre les grands impérialismes, politiques et dogmatiques, qui ont marqué l'Histoire récente : ceux de l'Antiquité, ceux de la Renaissance, ceux du Classicisme, ceux de la Révolution libérale et scientifique. Soudain, l'Histoire m'a semblé n'être qu'une succession d'ères tantôt fondées sur des sociétés locales, disséminées, modestes et mesurées – dont nous ne savons sans doute que peu de choses –, tantôt fondées sur des sociétés globales (mondialisées comme on dirait aujourd'hui) aux projets ambitieux et universels, aux inventions ingénieuses et spectaculaires, capables de défier le temps et l'oubli, et dont la civilisation romaine fut un illustre exemple. Et dont notre siècle est un autre exemple, certainement le plus vaste de tous, à la mesure de la Terre toute entière cette fois-ci, une totalité angoissante vers laquelle nous fuyons de plus en plus vite, ignorants ce qui se trouve au bout du chemin, à moins d'avoir cette naïve espérance qu'à la différence des civilisations précédentes, la nôtre ne se précipiterait pas vers son déclin, mais vers une sorte d'unité restituée, composée d'êtres humains qui communiqueraient et dialogueraient entre eux, au lieu de s'entretuer et de s'exploiter mutuellement. Comme si notre civilisation actuelle était le projet ultime dont les grands empires précédents n'avaient été, sans le savoir, que des esquisses, des prototypes avortés... Si ce n'est pas le cas, il y a de quoi se sentir mal à l'aise, car avec tous les poisons que nous avons réussis à développer et à disséminer sur le globe depuis 50 ans, je vois mal ce qui pourrait rester de la Terre si notre civilisation venait au contraire, comme les précédentes, à disparaître.

Voici les « hautes pensées » où un banal week-end à Rome m'a jeté !

Dimanche 22 janvier 2012

Un inconnu, à une terrasse de café

Lundi 12 mars 2012

Renouveau de sentiments d'angoisse... largement entretenus par l'annonce récente que P. A. voulait vendre l'appartement. Fin du bail : octobre prochain.
Et me voilà lancé dans de savants calculs d'apothicaire à n'en plus finir, à simuler des emprunts, à décortiquer les petites annonces, à fouiner sur les forums spécialisés, à me lamenter sur la laideur des logements étriqués de banlieue auxquels me condamnent mes maigres capacités d'emprunt... avant de tout envoyer promener en me disant qu'il n'y a rien de plus sinistre que ces histoires d'acquisition et de patrimoine immobiliers... d'autant que le fameux concept « d'investissement dans la pierre » est là pour nous rappeler, fort ironiquement, que la pierre, elle, nous survit toujours : face à la mort, il n'y a aucun investissement qui tienne, et s'il faut attendre d'être étendu sur son lit d'agonie pour s'en rendre pleinement compte, j'espère bien vivre un petit peu avant.

A part ça, une tentative de remise dans le bain du travail s'est soldée par ma démission au bout d'une semaine, tant l'atmosphère était infantile. On n'imagine pas quelles ambiances délirantes peuvent se cacher derrière certaines starts-up du secteur internet. J'ai beau avoir expérimenté pas mal de boîtes, il m'arrive encore d'être surpris. Je crois aussi que je ne suis pas fait pour travailler dans des équipes de développeurs trop importantes.
Je rempile mercredi dans une autre société, que j'espère moins tordue. Le patron, bavard comme une pie et complètement mégalomane, m'insupporte déjà, mais au moins je ne devrais pas avoir à supporter les batailles de bloc de polystyrène, les fléchettes en plastique qui volent et atterrissent sur le clavier, les prestataires informatiques arriérés qui expliquent, tout uniment, et à la cantonnade, comment ils ont été virés de leurs précédentes sociétés de service pour « incompétence », les débats passionnés autour des derniers jeux vidéo du moment, et surtout je devrais éviter la pénible séance collective d'interrogatoire à 10h tous les matins, où chaque développeur, tour à tour, vient se positionner devant son petit chef, assis pour prendre des notes – comme dans une séance de rapport de l'armée – et déclame solennellement ce qu'il a fait hier et ce qu'il est prévu qu'il fasse aujourd'hui, un rituel chronométré et religieusement respecté qu'ils appellent « daily scrum », avec « daily » prononcé « deli », comme l'épicerie new-yorkaise du coin (le plus étonnant, c'est qu'ils ne le font même pas par flicage, mais parce que c'est la seule méthodologie à laquelle chacun, dans ces boîtes d'ados attardés, semble croire et se sentir capable de s'astreindre).

Des bonbons ? Non, des bouchons
Enfin, dernière source de désagrément : depuis le mois de décembre, de nouveaux locataires occupent la chambre de bonne située juste au dessus de la pièce où j'essaye de reposer mes nerfs chaque nuit. Ils se lèvent à 5h45, me maintiennent éveillé pendant une heure avec leurs piétinements délicats d'ouvriers du bâtiment, et perturbent gravement mon cycle de sommeil.
Mon Dieu, la bourgeoise névrosée voit son cycle de sommeil gravement perturbé, qu'allons-nous faire ?
Eh bien, je teste toutes les boules Quiès du marché, jusqu'à en faire venir des Etats-Unis.

Bref, mon relatif optimisme de ces derniers temps est mis à l'épreuve. Je dois perpétuellement me raisonner, remettre les choses à leur place, tempérer. Tout ceci n'a aucune espèce d'importance, aucune. Le métro, le boulot, le dodo, aucune espèce d'importance.

A part ça, j'ai revu mon gendarme de banlieue le mois dernier, Dieu le bénisse, et j'ai fait du vélo au Bois de Vincennes, qu'un air printanier rendait aujourd'hui fort agréable.

Lundi 12 mars 2012

Dîner à la maison, à l'automne dernier

Le mois dernier, petit plan plan-plan à Versailles, dans un studio de poupée en bordure de forêt, avec vue imprenable sur le cimetière municipal, sous un ciel gris de fin de dimanche après-midi. Avec un jeune militaire détaché à la culture, qui, alors que je me repoudrais le nez après de brèves réjouissances costumées, me fait part de son désarroi amoureux : son copain du moment est un expatrié, c'est dur à vivre... Pas méchant le gars, du reste, même s'il n'avait que de l'eau minérale à boire. Me faisait un peu penser, physiquement, à mon cousin H.

Dans mon nouveau boulot, exercice de psychologie pratique : se retenir de m'emporter comme un diable en réunion lorsque le boss se pique de nous distribuer des leçons de choses, d'un air pontifiant et altier, comme s'il présidait le conseil d'administration d'une holding internationale. Dans sa pauvre PME à cinq péquins !
Le milieu des ressources humaines (où nous œuvrons, donc) a beau être terriblement coincé, vieux-jeu, ringard, même lorsqu'il verse dans les nouvelles technologies et le Web 2.0, je crois que ce sont surtout les attitudes à la fois chafouines, doctorales et bêtement contradictrices de M. Kolik, notre boss, qui me rendent l'individu pénible, de sorte que je redoute chaque jour le moment où je vais entendre jouer la serrure de la porte d'entrée, vers midi, son heure d'arrivée habituelle dans les locaux.
Au restau, une demi-heure plus tard, son prêchi-prêcha professionnel est battu en brèche par la voix de stentor et les commentaires politiques scandalisés, droitistes et vulgaires, de l'un des commerciaux. Des déjeuners où je m'illustre d'ailleurs par un silence sage et obstiné de petit garçon, silence qui ne semble déranger personne, au demeurant, et dont les grands débats footballistiques, auxquels je ne coupe malheureusement jamais, vers la fin du repas, lorsque les desserts tardent à arriver, ne sont pas du genre à me faire sortir.
Bon, il y a bien quelques avantages à ce nouveau poste, faute de quoi je l'aurais déjà quitté la tête haute : pas d'open space bruyant et inquisiteur, mais un bureau paisible que je partage avec un autre informaticien, discret et conciliant, dans un petit immeuble bourgeois du neuvième arrondissement, à vingt minutes de vélo d'ici. Et la pression du travail n'est pas trop excessive, malgré les incursions régulières de M. Kolik dans notre bureau, incursions qu'il ne peut s'empêcher d'accompagner de plaisanteries complètement ineptes sur le thème récurrent de l'exploitation abusive du prolétariat, des sarcasmes dont seul un petit patron de PME peut s'amuser, et que nous ignorons superbement, en continuant de fixer nos écrans et de tripoter nos claviers, si bien qu'il reste planté là au milieu du bureau comme un chou-fleur, et qu'il n'a pas d'autre choix que de repartir bredouille dans le couloir, avec la démarche maladroite et indécise d'un Charlot... pour revenir à la charge cinq minutes plus tard, volontaire et autoritaire cette fois, une poignée de documents en main, avec la ferme intention d'obtenir des éclaircissements sur tel ou tel sujet, de passer deux ou trois ordres d'une voix impérieuse, et d'assumer ce qu'il pense être son rôle de chef d'entreprise.

Si Versailles m'était conté...
Ma nouvelle garderie... (la corbeille est de mon côté, faut-il y voir un symbole ?)
The fairest of the seasons

Dimanche 22 avril 2012

Une cave parisienne. D'obscurs couloirs, humides et tièdes, baignés de l'éclat rougeâtre de quelques spots. Des silhouettes qui se suivent, qui glissent le long des murs de pierre, qui vont et viennent comme des insectes pris au piège. Dans les coins, ça se frôle, ça se tripote, ça s'embrasse, ça se prend, au son des halètements, des soupirs, des râles et des claques administrées sur les cuisses... Ici et là, le sol est glissant de boissons renversées et de fluides suspects... Des formes humaines attendent dans ce qui ressemble à des urinoirs.
Dans ces bas-fonds, mieux vaut ne pas respirer trop fort.

Au centre de ce cloaque, un îlot un peu plus éclairé : le bar. On s'y presse contre son comptoir, on papote comme au café du Commerce, c'est l'endroit que je préfère, vu que je suis incapable de m'abandonner dans le noir et en public. Des écrans vidéos suspendus diffusent du porno, comme on diffuserait les résultats du tiercé dans un PMU, sur un fond discret de musique techo, new-wave, trance, ou house, selon le thème de la soirée et l'humeur du serveur derrière le bar.
La clientèle est décontractée, et connait les lieux : elle est torse nue, en harnais, en bottes, en cuir, la couenne épilée, le crâne rasé, la peau hydratée, en casquette ou en calot, tout un cheptel de rumstecks vieillissants, rarement de première fraîcheur, mais bien soignés, et qui s'observent du coin de l'œil en jacassant d'une voix mâle.
Le temps passe, et voici qu'au pied même du comptoir, un mec en suce un autre, et personne n'a le mauvais goût d'y prêter la moindre attention.
Je m'éloigne de nouveau du bar, et je retourne errer dans les sombres couloirs, moins par envie que par mimétisme syncrétique, et pour me faire oublier un peu. Donc, les gens y font leurs affaires. Chasse, concurrence, convoitise et volupté... On connaît la musique. J'attends à côté du distributeur de Sopalin. Bien pratique pour ceux qui viennent de s'épancher. Certains en profitent pour se moucher. Un petit mec en tenue de sport, manifestement peu coutumier des lieux, a le regard fou, ses yeux se promènent frénétiquement d'un individu à l'autre, une agitation qui contraste avec les mouvements lents et précis des habitués. Le voilà qui se précipite dans le caisson des fumeurs. Mais que s'imagine-t-il y trouver ?

Ma période gay...
ça ne dure généralement pas longtemps
A côté de moi, un quadra bardé de cuir tape la causette avec un autre zig en latex. Ils commencent sur le mode acariâtre, d'une voix traînante :
– Ça se matte, ça se matte, mais ça ne baise pas, en fait...
– Bin non, pfff...
Ils enchaînent sur le prix du mètre carré à Berlin :
– Un copain à moi, il a visité un appart, 60 m2, 80000 euros à Schöneberg...
– Oh c'est cher. Je connais quelqu'un qui a acheté 80 m2 60000 euros à Wannsee. Tu vois où c'est Wannsee ? A côté du lac...
– Oui, oui...

Tout à l'heure, moi aussi j'ai tapé la causette avec un mec. On a discuté de nos petits fantasmes, comme si on parlait du beau temps. Il m'a avoué qu'il était uro, et qu'il n'en pouvait plus d'ailleurs, et qu'il était gonflé comme une outre. Je lui ai raconté deux ou trois anecdotes à ce sujet, histoire d'animer la conversation, tout en lui laissant entendre que je n'en faisais pas vraiment mon grand ordinaire. Je l'aimais bien quand même, ce type, parce qu'il n'a pas insisté, sans perdre de sa sociabilité pour autant. Certains deviennent horriblement collants dès qu'on leur adresse la parole, ou bien au contraire se figent comme des insectes, et vous fixent sans pouvoir aligner trois mots.

Le temps passe. Je continue mes allées et venues, désœuvré. Je reviens au bar, maintenant plein à craquer, et après un instant d'hésitation, je glisse un mot dans l'oreille d'un jeune type, cintré dans une tenue de maintien de l'ordre, que je reluque depuis quelques minutes. Mais je choisis mal mon moment, car il est en grande discussion avec une sorte de gros skinhead ; il me dit froidement merci, et ça tombe à plat.

Voilà : un four, et je me sens minable, ridicule, bonne à jeter. Tous ces musclors autour de moi, et moi, frêle comme un roseau.
Bon, j'en ai ma claque, je veux m'en aller. Comme d'habitude, j'aurai été incapable de rester ici plus d'une heure. Je remonte les escaliers. A la caisse, ça se prépare, ça s'apprête, ça enfile son latex, ça empoigne son bombers, ça zippe sa combinaison, ça ceinture son harnais, ça ferme son collier. Les coquettes !
Drôle comme toute cette condensation de la réalité, visuelle, sonore, olfactive, peut dissoudre un fantasme, et anéantir le désir. La concentration publique, un vrai dissolvant chez moi. J'ai toujours détesté les caves, les endroits sombres et étriqués. En même temps, pour marier certaines affinités particulières, il faut bien se regrouper. Tout à l'heure, quand je suis arrivé, le physio rembarrait un mec, pas assez looké pour cette soirée super-fétiche au dress code incontournable. Le mec, noir de peau, s'entêtait à protester, estimait qu'il était victime de discrimination, voulait montrer qu'il était du milieu, qu'il n'était pas une caillera, qu'il était « maître-fisteur », et que ce n'était pas normal qu'on ne le laisse pas entrer. Difficile de savoir... Tout le monde baissait les yeux, faisait mine d'ignorer l'incident.
Bon, moi je récupère mon manteau en tout cas.
« Déjà ? » me dit le garçon du vestiaire d'une voix gouailleuse, en me souriant.

Mercredi 2 mai 2012

Quelques soirées vagues, quelques entrevues alcoolisées...
De la drague sur internet, sans conviction. Résultat ridicule.

Rêves-cauchemars sur les thèmes de la mort et de la jouissance de la vie. Des personnages, des sortes d'aventuriers de l'Arche Perdue, et parmi eux, une femme qui se met à vieillir trop vite, son visage se fane à vue d'œil, c'est un sortilège, c'est cette église hantée qui s'est emparée de son âme pour toujours. Je réussis à m'échapper de cette cathédrale gothique maudite avant que ses portes ne se referment. Sensation d'horrification au réveil.

A propos – tiens, tiens... –, S. se serait, paraît-il, fait baptiser. Après 20 années de bouddhisme tibétain assidu et éclairé, il aurait épousé la liturgie sectaire et intégriste d'une petite église de Rouen. Le caractère ombrageux de nos derniers échanges, à l'automne dernier, au cours desquels il s'était d'ailleurs bien gardé d'évoquer sa nouvelle conversion, ne m'étonne plus. A quelle duplicité, à quelle fausse humilité, à quelles impostures toutes ces bigoteries peuvent mener... Tout ça pour ravaler des humiliations sociales, et masquer une incapacité à vivre en harmonie avec ses désirs. Quand d'autres, comme moi, ont fait le choix d'affronter, sans béquille spirituelle ou morale, une réalité pas forcément adaptée à tous les caprices de leur imaginaire, et bien souvent un défi pour leur âme obsessionnelle en mal de beauté, de cohérence et de vérité. Je suspecte dans cette attirance qu'a toujours eu mon cousin pour le sacré un goût du privilège de la distinction : le rituel, le savoir livresque, l'ésotérisme... La nostalgie d'une nobilité perdue. L'ivresse de la méditation. Un fantasme encore poétique et exotique lorsqu'il donnait dans le bouddhisme, mais complètement faisandé maintenant qu'il verse dans la religion catholique, surtout par les temps qui courent.

Plateau de Saclay
L'ironie de l'histoire, c'est que les paroles qu'il m'a tenues l'année dernière étaient authentiquement négatives, amères et viles, certainement pas celles d'un homme sur le point d'embrasser une nouvelle religion, à elles seules l'aveu inconscient que sa foi n'est qu'un artifice, et que son éminente érudition demeure, aussi vastes en soient les limites, à la mesure de son ignorance.
Mais je déverse ma bile, et sur une personne que je ne vois jamais, ce n'est pas bien. Pourquoi ? Parce que j'ai horreur qu'on me prenne pour un imbécile, d'abord. Ensuite je crois qu'avec le temps, je deviens de moins en moins disposé à accepter les faux-pas de ceux qu'on écoute toujours, de ceux qui ont le culot de prendre la parole, de ceux qui ont l'éloquence publique dont je suis dépourvu.

En forêt de Rambouillet
A part ça, excursions à vélo printanières.
La Seine, la Marne, le canal de l'Ourcq, la haute vallée de Chevreuse, la forêt de Meudon... Ces petits voyages solitaires autour de Paris me libèrent le corps et l'esprit, et leur souvenir continue de m'enchanter pour plusieurs jours ensuite.

Mardi 8 mai 2012

On a déboulonné l'affreux ! Très content que ce soit le style effacé, sans ostentation, un peu terne, de F. Hollande, qui l'ait emporté sur les agitations mégalomaniaques ridicules de son adversaire. Ce symbole à lui seul me ravit : que ce n'est pas parce que vous êtes rompu à toutes les esbroufes médiatiques que vous raflez forcément la mise. Que l'arrivisme et l'égocentrisme ne sont pas automatiquement récompensés. En tout cas pas une seconde fois.

Vroum vroum...
Donc, exit la clique des Guaino, Guéant, Besson, Hortefeux, et leur rhétorique sécuritaire nauséabonde. Quant aux discours... Un peu d'humanité ne fait pas de mal. Rappeler qu'un projet politique s'adresse avant tout à des êtres humains n'a rien de populiste, surtout après quatre années de crise économique et de discours d'austérité assénés comme des antiennes, par ailleurs prétextes, en France, à des petits réaménagements fiscaux au profit de ceux qui n'en avaient justement pas besoin.

Je me souviens de ce propos d'un ex-collègue, sympathisant de droite, qui déclarait ironiquement qu'il nous (les gauchistes) nous enviait, pour l'humanisme et les beaux rôles que nous prétendions incarner, depuis nos quartiers ouvriers bobos de l'est parisien, alors même que nous sommes conscients du fonctionnement général du système... Mais quoi, après tout, on choisit le rôle que l'on veut dans la vie ! Au moment de mettre le pied dans la tombe, qu'est-ce qui comptera le plus, aux yeux de notre conscience : cet alibi d'une soi-disant rationalité économique qui nous a surtout permis de préserver notre petit patrimoine, année après année, et dont nous ne mesurons que maintenant la vanité absolue, ou bien les principes universels auxquels on n'a jamais cessé de croire, et qui, génération après génération, ont rendu possible le progrès général de l'humanité ? Car il faut être issu de la bourgeoisie pour s'imaginer que tout est acquis d'avance, et je n'ai personnellement jamais cru que le progrès fût une constante donnée et inéluctable, une sorte de corollaire de la théorie de l'Evolution, un principe endogène de toute société humaine, je pense au contraire que si, dans les pays occidentaux, les inégalités sociales et économiques ont diminué depuis deux siècles, c'est bien parce que des individus, contre l'avis d'autres individus, ont décidé de faire avancer des idées courageuses (surtout au moment où elles ont été émises pour la première fois), parmi lesquelles celles de la solidarité, de la protection sociale ou du service public. J'en pense tout autant de la paix en Europe, – la construction européenne étant initialement le fruit d'idées pacifistes, nullement de doctrine politique ou budgétaire – et une bonne partie de mes convictions européennes provient de cette certitude, à savoir que la stabilité de ces cinquante dernières années découle de la promotion des projets collectifs, et des bons, c'est-à-dire de ceux qui transcendent les frontières. Laisser entendre, comme l'ont fait plusieurs orateurs à l'occasion de la campagne électorale, que la solution à la crise économique passerait par la préférence nationale, et que le salut public viendrait de « l'amour de la patrie », dans une verve nationaliste digne du début du XXème siècle, me dégoute au-delà de tout. Sur ce dernier point, le discours de Hollande lui-même a été parfois limite, probablement sous l'influence du score du FN au premier tour. Je lui pardonne une fois vu le contexte.

Dimanche 27 mai 2012

Fatigué de Paris ? Lassé de sa foule moutonnière et conformiste ? Je prends le guidon !

Je prends le guidon et je pédale sans m'arrêter le long du canal de l'Ourcq.
Je dépasse Pantin, Bobigny, Bondy, Aulnay-sous-Bois, Sevran...
Plus une voiture, plus un camion, plus un klaxon, plus rien d'autre qu'un ruban d'asphalte, sans fin, au bord d'un cours d'eau étale.

Grisé par les paysages verdoyants que je traverse, cheveux au vent (ceux qu'il me reste), je pousse jusqu'à un bled nommé Claye-Souilly.

Comme c'est exotique !

Lundi 28 mai 2012

Parfois le temps ne convient pas à notre humeur. Il fait un temps splendide, et je me mets au lit.
Je regarde l'immeuble blanc d'en face, les yeux mi-clos, mélancolique.
Plus aucune envie, plus aucun désir, plus aucune énergie.
Ma fatigue n'est pas naturelle.
Je m'endors rapidement, et je plonge dans des rêves gris et mornes.

J'ai parfois ces images sinistres qui me traversent l'esprit de mes parents devant vider mon appartement bellevillois parce que je suis mort.

Mercredi 30 mai 2012

Réunion de travail avec une boîte de recrutement spécialisée dans l'accueil et l'événementiel. Ils embauchent ces petites poupées automatiques, lisses comme des statues, qu'on rencontre sur les salons, les aéroports, les grands meetings, choisies pour leur belle gueule, leur silhouette ou leurs compétences linguistiques.
Donc réunion avec leurs recruteurs, quatre bonnes femmes pas commodes et conscientes de leur pouvoir. Il y a la jeune brune, sèche comme une botte de foin, coupante comme une lame de rasoir, dont les ongles recouverts de vernis noir s'impatientent contre la table. Elle pose des questions en se désaxant, le regard de biais, jamais dirigé vers vous, des questions qui résonnent toujours comme des mises au défi ou des déclarations de guerre. Il y a sa voisine de gauche, avec une tête de mouton et des dents de lapin, qui porte un gilet bleu et blanc à gros carreaux. Elle ressemble à une institutrice de CM2 des années 70. Elle opine du chef au moindre problème que sa collègue soulève.
En face d'elles, une bourgeoise fanée d'une soixantaine d'années, en chemisier Agnès B, joue compulsivement avec ses lunettes Prada à grosse monture, qu'elle place tantôt sur le nez, tantôt sur le crâne. Elle garde le silence et s'abstient de sourire, on voit bien qu'elle sait tout et qu'elle a tout compris avant nous. Elle porte une grosse bague au doigt, et sa crinière de lionne est figée au fixatif. Son visage a peut-être été joli à une époque, mais elle a un petit corps de hanneton, et son dernier lifting a foiré : tout son visage est exagérément tiré vers les oreilles, ce qui lui donne l'air de faire une grimace continuelle. Elle prend des notes dans un petit calepin en croco, avec le buste droit et la tête rejetée en arrière.
Enfin à ma droite, il y a la responsable informatique, bien en chair, qui parle d'une voix forte, avec un reste d'accent québécois. Elle, elle va droit au but. On va faire comme ça, comme ça et pas autrement. Bin oui c'est clair. Quoique moins méfiante que les autres, elle se montre intraitable sur les aspects contractuels : vu les enjeux financiers, elle a intérêt à ne pas se faire mener en bateau par nous, si elle ne veut pas que ses propres collègues la mettent en pièces ensuite.
Quatre furies à l'affut du moindre problème à souligner, du moindre lièvre à lever, quatre harpies qui ont commencé à se houspiller, à s'étriper, vers la fin de la réunion, comme des chattes enfermées dans une cage.
Et quand nous leur avons demandé de nous donner le nom d'un site de recrutement connu dans leur milieu, qu'est-ce que ces quatre affreux épouvantails ont glapi en chœur ? « Beauté-Job ! » bien sûr.

Mercredi 6 juin 2012

Istambul.

Dépaysement. Altérité. Similitudes. Cousinages.

Trois jours dont je me sens incapable de dire quoi que ce soit, alors qu'au moment de les vivre, je me disais que j'aurai quantités de choses à raconter ensuite. Comme à Rome l'hiver dernier, ce fut un voyage très dense, où j'ai beaucoup marché, passant rapidement d'un endroit à l'autre, pressé d'en voir le plus possible, ivre de sensations et de découvertes...
L'avantage d'être seul, c'est qu'on vous adresse la parole facilement, pour peu que votre visage paraisse ouvert et réceptif. C'est comme ça que je me suis retrouvé à dîner en tête-à-tête avec ce chypriote gréco-turc, que des rendez-vous d'affaires pour la tannerie familiale de son père avait amené à Istambul pour quelques jours. Un petit vieux tout desséché est venu me parler, alors que je lisais sur un banc, à l'ombre d'un arbre.

Ils sont minces, élancés, leurs yeux sont noirs comme leurs cheveux, et ils parlent une langue épicée, pleines d'influences mélangées. Ils sont fiers et ils ont la tête haute, mais ils sont fraternels, camarades, spontanés, et prompts à s'amuser. Je ne me lassais pas de les observer.

Frappé par la musicalité des appels à la prière. Ces mosquées si propres, chaleureuses et spacieuses. L'omniprésence des traditions religieuses, surtout dans la vieille ville. Le contraste entre cette vieille ville, Sultanahmet, pleine de sortilèges, qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais jusque là, et la ville moderne, frénétique, dont la principale artère commerçante, Istiklal, m'évoquait quelque avenue piétonne madrilène.

On ressent vite, cependant, les limites de la laïcité turque actuelle, une laïcité essentiellement politique et institutionnelle, aux bases sociales encore fragiles. L'attitude des femmes en dehors des zones touristiques m'a semblé révélatrice. En remontant les berges de l'avenue Kennedy sur deux kilomètres, dont les rochers étaient recouverts d'hommes allongés, indolents, venus prendre le soleil et exhibant souvent leur nudité, je n'ai vu qu'une poignée de femmes assises, dont la plupart étaient vêtues de la tête aux pieds. Comme dans n'importe quel pays musulman du bassin méditerranéen, en somme... même si l'on peut se demander s'il s'agit vraiment d'une société islamique, ou d'une société macho qui justifie hypocritement son phallocentrisme par des références à la religion. C'est une république adolescente, entre deux eaux, qui cherche à se raccrocher à de vieilles choses, mais qui n'a pas le choix que d'avancer dans l'inconnu, sans barbus, mais aussi sans son illustre "grand-papa".

Samedi 14 juillet 2012

Gay-pride des militaires.

Dimanche 22 juillet 2012

Back from Meudon

Dimanche 5 août 2012

Lilas party

Samedi 11 août 2012

Le Haras de Jardy

Samedi 1er septembre 2012

B. et JC
Béanciel. Je me proclame l'inventeur de ce vilain néologisme pour qualifier le sentiment d'absence de volonté et de grand vide intellectuel dont fut marqué cet été.
Cet été, et le printemps dernier, et l'hiver dernier, et l'automne dernier, etc.

Je suis construit avec tant de choses différentes que je n'arrive pas à tout satisfaire en moi.
Piètre excuse ?

A la mi-août, quelques jours en Isère, chez JC et B.
Piscine. Promenades en montagne. Relative sérénité intérieure.

En montant tous les trois au lac du Crozet, d'où l'on surplombe l'agglomération grenobloise comme du haut d'un plongeoir, j'ai retrouvé le même plaisir que j'éprouvais à grimper sur les sentiers du Canigou – quelques essences aromatiques dans l'air m'ont seulement manqué. C'est donc la montagne que j'aime, et non plus Vernet-les-Bains, dont la nostalgie m'a progressivement quitté.
Récemment d'ailleurs, alors que je rentrais du boulot à vélo, et qu'arrêté à un feu je regardais des péquins attablés à une terrasse de café, j'ai repensé à Vernet, et j'ai senti en un éclair la proximité d'un souvenir prêt à se dévoiler, un souvenir capital qui me serait resté caché depuis longtemps à propos de ce village des Pyrénées, et dont la révélation pourrait illuminer tout un pan de ma vie intérieure... mais le souvenir s'est malheureusement éloigné sans se montrer, et je suis entré au Simply Market faire mes courses – par ailleurs pris d'assaut par des Parisiens de mauvaise humeur à peine rentrés de vacances.

JC

En tout cas, à constater la qualité de la vie en province, l'idée de quitter Paris a refait surface chez moi. Grenoble n'est pas une très belle ville – son architecture austère me déprime un peu –, mais autant d'opportunités d'excursions en montagne à si peu de distance m'ont semblé fantastiques.
Quitter Paris, est-ce seulement possible ? Paris est une ville affreuse, agressive, grise et polluée, mais les interactions sociales y sont exceptionnelles. Encore qu'il ne s'agit parfois que d'un potentiel d'interactions, que je n'exploite presque plus. Pléthore engendre passivité et lassitude. Au bout du compte... le compte y est-il justement ?

Quelques jours dans la Hague, le week-end traditionnel dans le Cotentin avec la famille. Ne manquait que Z., retenue à Rouen par son boulot au musée.
Temps épouvantable le premier jour, un grand classique. Livres et biscuits qui ramollissent dans le gîte. Niko-Niko qui se cache sous un lit au moindre pas dans l'escalier. Une promenade silencieuse sur le sentier des douaniers, entre Port Racine et Saint-Germain des Vaux. Un déjeuner au restaurant du nez de Jobourg, à contempler les nuages qui se font et se défont autour de nous, sur la mer déchaînée. Les courses à Beaumont en fin de journée. Les touristes en blouson ou en ciré, qui traversent le hameau le nez en l'air, leur guide ouvert à la page sur Jean-François Millet. Les potins du coin, glanés par S. auprès de St., qu'elle nous raconte ensuite au dîner, dans la chaleur apaisante du feu de cheminée.

A Vauville, le grondement continu des vagues sur la plage grise et déserte... disparaît sitôt les dunes franchies : on n'entend plus que le sifflement du vent sur le sable, et le ronronnement d'un petit avion qui tracte un planeur dans le ciel.

De retour à Paris, je retrouve avec tristesse la rue Lafayette et l'espèce de vieux singe indolent qui « dirige » ma boîte. Paresseux, distrait, gaffeur, gestionnaire de pacotille, pingre comme un rat, il donne des leçons et distribue les mauvais points avec une assurance et un aplomb inouïs. Comment avoir confiance en un gérant qui oublie de payer ses factures, arrive systématiquement en retard à ses réunions, et joue aux échecs depuis son PC avec son associé, lorsqu'il s'est enfin décidé à pointer le bout de son nez au bureau ? Heureusement, depuis un mois ou deux, mes collègues se sont ouverts à moi, et nous rions maintenant de lui sous cape comme des enfants de leur vieux prof de catéchisme gâteux. Je ne donne pas cher de son affaire. Je suis devenu incapable de lui faire des risettes, de jouer la comédie. A la place, je lui oppose un visage glacial et sans concession : je doute qu'il supporte cela encore très longtemps.

Dans la montagne...
Septembre commence. Les mois, les années passent, et je m'épouvante chaque fois que j'y pense.
Il faut agir, et je reste planté là, comme un végétal.

« J'avais l'insouciance de ceux qui croient leur bonheur durable. » (Proust)

Dimanche 2 septembre 2012

Fontainebleau. Immense et magnifique forêt, magique et médiévale, où l'on se sent très seul, où l'on progresse difficilement sur des terrains sablonneux, dans la chaleur d'une fin de journée d'été. Parfois j'ai l'impression de reconstituer dans le réel des cauchemars déjà vécus.

Mercredi 19 septembre 2012

Mort de papi.

Quelques heures après son décès, survenus à des kilomètres d'ici dans un hôpital des hauts de Rouen, des pensées relatives à la vieillesse, à la fuite inexorable et rapide du temps, m'avaient justement maintenu éveillé dans mon lit.
Bizarrement, c'est toujours à mon enfance que je repense lorsque la mort surgit, que ce soit celle des autres, ou la perspective de la mienne. La cour d'école, les premiers amis, les jeux, les projections imaginaires, quand notre déchéance et notre disparition futures nous sont alors présentées comme des échéances si lointaines qu'elles en sont dépourvues de réalité et de crédibilité, comme les distances dans l'univers, bien trop grandes pour qu'on puisse s'inquiéter des phénomènes cataclysmiques que l'on observe au télescope dans la nuit noire.

Ces questions sur la mort et le sens de la vie sont parmi les plus importantes de toutes, et pourtant, ce sont celles que nous nous ingénions à ignorer durant toute notre existence d'adolescent, puis d'adulte. Encore que l'adolescent y songe bel et bien, mais en creux, en négatif : il s'agit pour lui de vivre maintenant, puisqu'il a tout entre les mains – enfin ! –, la jeunesse, la beauté, la séduction, la puissance... Un don dont il sait l'éphémérité. C'est l'adulte le plus fuyant et le plus naïf, puisque c'est lui qui, pervertissant ces trésors dont il disposait il y a peu encore, s'oublie maintenant dans l'argent, le pouvoir et l'érotisme, peut-être pour oublier ce qu'on lui avait appris d'un ton gêné lorsqu'il était petit, et que le décès régulier de ses proches lui rappellent maintenant : tout a une fin, et la tienne se dessine.

L'inhumation à Isneauville.

Depuis le train qui me ramène de Gisors
Le sermon du cureton, sous l'œil indifférent des statues, dans l'air cristallin du matin, dans la lumière joviale qui traversait les vitraux de cette petite église de campagne. Les sanglots poignants d'Isabelle sur le parvis – « Mon p'tit lapin ! », ce surnom favori qu'elle avait donné à son père, cette expression qu'on l'avait si souvent entendue prononcer, lorsque nous passions, ma sœur et moi, des vacances avec eux à Vernet-les-Bains.
I., l'enfant trisomique, maintenant orpheline, avec qui papi et mamie avaient vécu si longtemps en symbiose, le trio infernal, le trio d'amour.
Le long trajet en voiture jusqu'au cimetière, à cinquante kilomètres de là, les propos tantôt graves, tantôt légers que nous échangeons, l'audition déficiente de maman.
La remarque d'Alain : face à la passivité d'une personne âgée, devant le silence dans lequel elle se mure, difficile de faire la part de ce qui relève de la dégénérescence, et du renoncement délibéré.
Au restau des routiers, à la sortie de Saint-Clair-sur-Epte, où toute la famille s'était retrouvée pour déjeuner après l'enterrement, une bande de pompiers éméchés braillait à une table voisine, et l'un d'entre eux fit même éclater une boule puante sur le parking, au moment de quitter les lieux, blague de potache qui démultiplia leur excitation et les fit se disperser sur la route en chahutant.

On s'y attendait tous à ce décès. C'est son annonce qui déclenche la méditation, les questions, qui casse la routine du quotidien, bouleverse les vaines pensées qui font le lit de nos existences nonchalantes. Je lève soudain les doigts de mon clavier, je regarde par la fenêtre, et je plonge dans des souvenirs ou des rêveries.
Cette mort m'a semblé un peu moins douloureuse que celle de mamie, cependant, peut-être à cause du spectacle affreux que cela avait été de voir papi écrasé par le chagrin, brutalement amputé de toute une moitié de sa vie. Je me suis souvenu de ce moment de lucidité tragique, quand, se détournant en chancelant du trou béant où le cercueil de mamie venait d'être descendu, il nous avait tous regardé, ses enfants, ses petits-enfants, et qu'il avait crié, les yeux remplis de larmes, dans le vent d'hiver qui soufflait sur le cimetière où nous nous tenions tous en grelottant : « Et après, c'est moi qu'on mettra dans ce trou ! »
Oui, comme Gainsbourg, comme nous tous.

Dimanche 23 septembre 2012

© Marteen Vintage

Mercredi 26 septembre 2012

L'armoire de brassage de ma boîte est tout à son image...
De nouveau la crise.
De nerfs, j'entends. Je ne crois pas m'être mis dans un tel état depuis que j'ai quitté la société P., en 2004, après les éprouvantes passes d'armes que j'avais eu avec mon patron de l'époque, un type qui avait un peu perdu les pédales face à l'inévitable faillite qui menaçait son affaire. Ces petits patrons, plus leur gestion va dans le mur, et plus ils se rigidifient avec leurs employés : à croire qu'ils les prennent secrètement pour responsables d'une situation que ces derniers ne font généralement que subir. Bon, j'avoue que je suis au moins aussi têtu qu'un petit patron. J'avoue également que celui pour qui je travaille aujourd'hui m'insupporte maladivement... Mais j'ai horreur qu'on me prenne pour un imbécile (ce que M. Kolik fait avec à peu près tout le monde, en l'occurence), et j'ai horreur des donneurs de leçons (les donneurs de leçons n'étant toujours que de sinistres clowns faisant tout de travers, c'est bien connu)... Mon orgueil me perdra-t-il un jour ?
Ce qui est sûr, c'est que j'étais absolument hors de moi, il y a deux semaines, lorsqu'après une journée fastidieuse passée à colmater tout seul – mon collègue étant parti en vacances – les brèches d'une infrastructure mal conçue qui prenait l'eau, tout en répondant aux coups de téléphone de clients qui s'impatientaient, il a tenté de me servir un sermon sur le respect que je lui devais, et que je me suis entendu lui crier comme un poissonnier : « Ça m'est égal ! »
Moi si calme et réservé d'ordinaire...
Depuis, je joue le détachement et l'indifférence, tout en lui tirant une tronche abominable, et – subtile contorsion de ma part – tout en continuant à faire mon boulot normalement, pour ne pas me mettre en porte-à-faux avec mes trois autres collègues, que j'apprécie. Ces derniers, que le patron met parfois dans la confidence (malgré ce qu'il dit d'eux dans leur dos) et dont il cherche à recueillir l'approbation et le suffrage (puisqu'il a fini par se douter de ce que nous disions de lui dans son dos) m'ont d'ailleurs laissé entendre, ce midi au restau, que mon sort ne tiendrait plus qu'à un fil. Bah, comme je l'ai dit, ça m'est égal à présent...

  

Jeudi 25 octobre 2012

Pigeon épouillant sa compagne
Pourquoi je n'arrive pas à retenir les gens ? Je les laisse partir. Ou alors est-ce moi qui ne parviens pas à me retenir à eux ?

Quelques heures plus tard, c'est l'inverse : j'ai besoin d'air, et ils sont encore là. A m'imposer leur discussion idiote. A me regarder. A se demander ce que je veux. Pire : à me demander ce que je veux.

Je m'allonge sur le lit, et c'est la déferlante des pensées angoissantes. Hier c'était : la vieillesse et la maladie. Aujourd'hui c'est : la mort de mes parents. Comment pourrai-je vivre sans eux ? J'imagine la maison de Mont-Saint-Aignan à jamais privée de leur présence : l'horreur absolue. Tant de souvenirs y sont attachés. Cette maison pleine d'amour, de paix, de ce que deux êtres ont mis d'eux pendant des années...

Bientôt la Toussaint. Des pensées de circonstance.
Il est certain que l'annonce de ma mort, ainsi que celles de mes parents, m'ont traumatisé durant mon enfance. Mais je ne m'en souviens pas. A la place, j'ai ce souvenir-écran de moi apprenant à ma petite sœur Zoé la réalité de notre funeste sort, alors que nous regardions ensemble un film à la télévision. Un homme venait d'être tué d'un coup de pistolet. Après m'avoir demandé s'il était mort, elle eut ce soupir de soulagement, « heureusement qu'on ne meurt pas, nous », naïve expression d'espoir que je n'ai pu m'empêcher, un peu sadiquement, de doucher aussitôt. Comme elle ne voulait pas me croire, elle est partie en pleurant voir maman.
C'est vrai que c'est tellement naturel aussi, de penser que la mort ne nous concerne pas.

Je suis blotti douillettement dans mes couvertures. Il fait frais dans l'appartement, car je n'ai pas encore allumé le chauffage. Je regarde les nuages défiler dans le ciel, poussés par un vent du nord particulièrement glacial pour la saison. Il est 18 heures, la nuit tombe. Des grincements répétés se font entendre, sur un tempo bien connu. Les deux ouvriers qui habitent la petite chambre du dessus ? Pas possible ! Crouic, crouic. Des gémissements, ah, la voix d'une femme qui râle... Une femme, ouf.

Voilà, on pensait à la mort, et c'est la sexualité qui s'invite. Comme par hasard.
Car est-ce vraiment un hasard si les cris de la jouissance peuvent autant évoquer ceux de l'agonie ou les râles du trépas ?

Quelle ironie. Bien sûr, le seul motif d'angoisse ne devrait pas être la mort, mais l'idée, au seuil de sa vie, que l'on a pas fait ce que l'on aurait vraiment souhaité, ou connu ce que l'on aurait vraiment souhaité connaître. Au fond de soi. Et avec ma manière idiote de végéter dans la grisaille parisienne depuis 10 ans, je suis peut-être en train de commettre cette erreur.
Mais qu'est-ce que je veux ? J'en reviens toujours à la même question.

Mercredi 14 novembre 2012

Cauchemar la nuit dernière : je suis à Mont-Saint-Aignan. Ma mère s'approche de moi un couteau à la main, sans précipitation, mais avec détermination, le visage impassible, juste un imperceptible sourire au coin des lèvres. J'ai beau m'éloigner, changer de pièce, gagner le jardin, elle revient toujours comme par magie avec son abominable couteau. Quelle est son intention ? On en fera l'interprétation qu'on voudra bien en faire, mais ce rêve me rappelle vaguement quelque chose, peut-être un cauchemar de mon enfance.

Dimanche 18 novembre 2012

La petite église protestante où je chante à tue-tête comme une folle avec mon prof pédé... et le Saint Livre pour seuls auditeurs

Samedi 1er décembre 2012

Nouvel entretien tendu avec mon patron, suite du psychodrame.
Je le voyais noter dans son cahier certaines expressions que j'employais. Peut-être cherchait-il à me faire craquer. Son petit sourire aux lèvres lorsqu'il écoutait mes réponses à ses critiques me le laisse penser. De même sa manière d'enchaîner les reproches les uns après les autres, en ignorant mes explications, comme un enfant têtu qui a décidé, quoi qu'on lui dise, qu'il ne serait pas content. Là où il a été franc, c'est quand il m'a suggéré de « quitter l'entreprise », et qu'ils me laisseraient du temps pour ça : « Tu es bon (soudain j'étais bon), je pense que ça sera facile pour toi... » Un comble !
Motifs de son insatisfaction : il n'arrive pas à travailler avec moi, il n'arrive pas à prendre de décision à cause de moi, il n'a pas assez de « visibilité » sur mon travail...
Ce pénible entretien s'est heureusement terminé sur une note émouvante et lumineuse, lorsque sa voix s'est adoucie et qu'il m'a demandé de me mettre un peu « à sa place ». Me mettre à la place du patron, moi l'égoïste salarié ? Bon sang mais c'est bien sûr, que n'y ai-je pensé plus tôt ?

Il est tellement radin qu'il ne veut payer personne pour nettoyer bureaux et WC... C'est lui qui s'y colle, lorsque des clients ont rendez-vous dans nos locaux. Par contre, il va ramener une boîte de chocolats du "Salon du Chocolat", et il sera très fier de la partager avec nous. Quelle générosité ! Merci patron !
Cauteleux au moment de me demander de démissionner, il m'avait pourtant envoyé, la veille, les emails les plus vils que j'ai reçus dans ma carrière, emails dans lesquels il estimait que les informaticiens « indiens » faisaient mieux mon boulot que moi, que je devrais me réjouir du travail « prémâché » qu'il affirmait me donner, que l'entreprise n'était satisfaite ni de mes « résultats », ni de mes « méthodes de travail », ni de ma « communication »... et qu'au final je devrais me « poser des questions ».

Et le jour même de cet entretien dont l'objectif était, toujours selon ses mots, de « régler nos désaccords », j'en avais encore appris de belles à son sujet dans les couloirs, toute la mauvaise réputation qu'il a su se tailler dans le milieu RH, les casseroles qu'il traîne derrière lui... Comment tout récemment encore un prospect a confié à l'un de nos commerciaux avoir trouvé notre patron particulièrement « odieux et méprisant » après l'avoir rencontré au printemps dernier pour lui proposer des CV. Et ces retours de clients qui nous disent, à demi-mots, qu'il ferait mieux de « changer de métier »... sans compter ceux qui se sont brouillés à mort avec lui, et qui nous ont lâchés. Et je ne parle pas de nos propres commerciaux, les pauvres, qui doivent se coltiner l'individu au quotidien, qui n'en peuvent plus de sa négligence, de ses prêchi-prêcha, de ses emails ignobles, de ses voltes-faces, de ses poses de monarque et de ses impolitesses chroniques.

Sa grande phrase : « moi je ne travaille pas avec des cons. »

En fait de travail, il n'en fout pas lourd justement, vu qu'il passe une bonne partie de son temps à jouer aux échecs avec son associé (un type plus aimable et bonace, mais tout aussi paresseux). On les entend régulièrement s'esclaffer dans leur bureau, lorsqu'ils font une partie ensemble sur leurs ordinateurs, ou qu'ils regardent à la télévision une retransmission de tournoi. C'est peut-être la seule aptitude qu'il ait jamais eue dans la vie, jouer aux échecs. Leur partie terminée, ils s'en vont prendre un café dans la cuisine, puis il passe un coup de fil à sa femme, ou à l'entrepreneur qui s'occupe de retaper son appartement, puis il entre dans notre bureau pour jouer à l'inspecteur des travaux finis, en nous rappelant que nous devons remplir nos agendas en ligne afin qu'il puisse connaître à tout moment l'état d'avancement de nos projets.

Ce qui m'attriste, c'est que cette expérience professionnelle vient s'ajouter à celle de mes précédentes, pas toujours plus heureuses, et je crains que mon entourage, à force de m'entendre me plaindre des sociétés où je travaille, n'ait fini par me trouver caractériel et incapable de « faire des efforts », pour reprendre l'expression qu'un ami a employée un jour à mon sujet.

Faire des efforts, mais j'ai l'impression d'en faire en permanence, tout seul dans mon coin, sans le moindre soutien, face à des hurluberlus dont on n'imagine pas qu'il puisse en exister de pareils !