Journal 2011

Dimanche 9 janvier 2011

Noël sous un ciel bleu, cosmique et boréal.
Ce rituel de Noël, comme celui de mon anniversaire, a perdu toute sa poésie d'antan. C'est comme si aucun cadeau ne pouvait plus me faire plaisir à présent.
Sinon l'amoûûûr, bien sûr...
L'amour de ma vie, que j'attends encore, mais chaque jour avec moins de conviction.
En attendant, je range ma chambre.

Avons rendu visite à papi, alité dans un hôpital de Bois-Guillaume pour une occlusion intestinale. Epuisé, les yeux mi-clos, il nous a reconnu et souri pendant quelques secondes, avant de replonger dans le sommeil. La télé débitait une série américaine à tue-tête. Dehors, des jardins grelottants, des congères, des voitures garées immobiles. Personne ne savait quoi dire. Un détecteur de fumée était accroché au plafond blanc. Pendant combien d'heures, de jours, de mois, des malades, dans cette même chambre, ont-ils observé fixement cet objet insignifiant, sans plus penser à rien, dans la douleur, dans la détresse, dans le désespoir, dans un tel état de dépersonnalisation qu'ils en étaient devenus eux-mêmes des détecteurs de fumée, inconscients de leur propre existence ?

Il paraît que l'appartement de la rue Bouquet a été vidé de ses dernières affaires. Quelques cartons de vaisselle, des babioles d'antan, des objets inutiles – comme un plat à escargots ou une série de coquetiers – ont atterri chez mes parents. Depuis le départ de papi en maison de retraite, depuis la mort de mamie, la famille range, déplace, liquide, récupère, administre leurs affaires de toute une vie. Ça se fait lentement, mais irrémédiablement, sans enthousiasme et sans résistance, comme une tâche ordinaire, naturelle, qui se serait imposée à eux. On dirait qu'on remballe le décor après une pièce de théâtre, ou qu'on vide les bouteilles et les cendriers après une grande soirée.

Ici, à Paris, l'angoisse. L'écho des bruits de pas dans l'escalier et des voix dans le couloir me sortent ma torpeur et m'y replongent en même temps. Comme si j'avais peur qu'on vienne me chercher.
Angoisse absurde d'avoir un cancer des poumons, à cause d'une légère gêne que je ressens du côté droit.
Angoisse chaque matin à six heures, quand le voisin du dessus se lève et fait résonner sa démarche lourde et frénétique sur le plancher de son studio pendant un temps interminable.
Angoisse à l'idée que je dois partir, angoisse à l'idée que je ne fais rien pour partir.

J'écoute un peu Arcade Fire, et je me calme, je retrouve espoir, je reprends confiance en l'existence.

Au boulot, je crois distinguer la fin du tunnel. Encore quelques mois à tenir... Même si je ne sais pas où j'irai ensuite... Ça m'est devenu presque égal. Je veux juste aller ailleurs. Ne plus voir leurs têtes chaque matin, ne plus entendre leurs voix, leurs exclamations idiotes, leur assurance vaniteuse.
Au passage, la puissance du symbolique nous rattrape tous. Même les organisations n'y échappent pas.
Tenez, dans ma boîte, c'est la merde qui vient s'inviter symboliquement.

En témoignent ces deux élégants clichés que j'ai pris.
La première photo se passe d'explication : ces chiottes sont régulièrement bouchées, rien n'y fait. Les étranges petites crottes de mouche que l'on discerne sur la seconde, et que je vis longtemps sans voir, ne sont pas des crottes de mouche, mais des crottes de nez, dont un de mes collègues semble s'ingénier à décorer le mur derrière la porte des WC.
De cette dernière cochonnerie, je suspecte un type de mon service, un mec assez atteint, celui-là même qui a toujours une blague des « Guignols » à vous raconter ou une scène des « Bronzés » à vous faire partager, qui croit que Jeanne Moreau est une actrice porno des années 60, qui dégueulasse le frigo de la cafétéria – au grand scandale des filles qui doivent le partager avec lui –, qui s'essuie les mains dans l'essuie-main en sortant des toilettes sans s'être lavé les mains, qui traverse l'open-space en claudiquant et en appelant tout le monde « mon caillou ».

Quant à moi, je suis dans le cirage. Je réalise une fois devant ma porte que j'ai laissé mes clefs d'appart au boulot, et le lendemain matin, fraîchement arrivé à mon poste de travail, j'extrais de mon sac, pensant en sortir un stylo bille, une boîte de haricots verts.
C'est à cause de ces réminiscences... Avec l'élaboration de ce site internet, je suis monté dans une espèce de machine à remonter le temps. A 10 heures, c'est la récré, à 16h30, je veux mes BN. Envie de jouer avec mes copains de primaire, envie de m'acheter des Lego.
Je cherche maintenant à me rappeler mes garderies. Je cherche, je cherche, comme un interrupteur à tâtons dans le noir. Quelques images me reviennent, certaines douteuses, d'autres avérées. Des fragments de rêves me reviennent aussi, désappointants comme des rêves. Quantités de questions m'assaillent, sur les lieux, les époques, les événements, dont la plupart restent sans réponse. Parfois des impressions anciennes me submergent pendant une fraction de seconde, avant de me laisser hébété devant mon écran ordinateur, comme un pantin électrocuté.

Le souvenir est verbal, et je crois qu'il est difficile d'avoir un souvenir qu'on ne puisse associer à des éléments du langage articulé. La mémoire au contraire est une trace, une empreinte, par laquelle nous éprouvons un sentiment familier à la vue d'un objet pourtant oublié depuis longtemps, un jouet par exemple. La mémoire est muette, instantanée et passive, alors que le souvenir, aussi vague et fugace soit-il, contient toujours le début d'une histoire, d'un récit.
Ces flashs qui me secouent au bureau sont à mi-chemin entre la mémoire et le souvenir, je les appellerais romantiquement des impressions d'être.
Par exemple, je vais retrouver un regard, celui que j'avais à l'âge de trois ou quatre ans, et c'est stupéfiant, parce que c'est comme si je basculais dans une autre galaxie, une autre vie. Des quelques impressions éphémères que je retrouve, je prends conscience que l'univers de mes cinq premières années était un monde clos, refermé sur lui-même, organisé autour des rituels de la vie d'un petit enfant, et en même temps, c'était un monde immense, sans limite, ouvert sur l'infini, comme s'il avait toujours été là : ni ma naissance ni ma mort n'existaient, c'était une vie perpétuelle, sans pudeur, sans morale, sans l'angoisse du clap final (et même lorsque ma mère m'apprit que je mourrai aussi, comme tout le monde, mais dans « très très longtemps », c'est comme si l'on me disait aujourd'hui que je ne mourrai pas avant cent mille ans). Cela dit, malgré ce sentiment d'éternité tout-puissant qu'il y avait en moi, c'était aussi un quotidien rempli de peurs sourdes et absurdes, inarticulables, une vie hallucinée, hypnotisée, animiste, où les objets, voire de simples formes, pouvaient prendre vie devant mes yeux.
La forme des objets... La mécanique des objets... Le bruit des objets...
Le bruit du monde... ne fut-il pas mon premier contact avec le monde extérieur ?

Moi, encore fasciné par un truc
Mais j'ai grandi et cette inquiétante substance vitale qui animait les objets et les corps autour de moi s'est évaporée comme la brume, pour venir habiter des espaces conceptuels gris et abstraits, sinistres, des peurs d'adultes qui maintenant me pourchassent.

Presque paradoxalement, je crois que ma vie d'antan avait quelque chose de moins schizophrénique que ma vie actuelle, en ce sens que le rôle de ce grand gardien qui me surveille et s'occupe de moi en permanence aujourd'hui (pour le meilleur et pour le pire) était jadis tenu par une personne en chair et en os, ma mère, alors qu'aujourd'hui ce grand intendant est intériorisé, installé, loti comme une ménagère dans sa cuisine. Couper le cordon, dit-on. N'est-ce pas plutôt le contraire : on l'avale, on l'ingère, on le fait sien, ce cordon ombilical...
Mais je psychologise comme une mauvaise revue, alors qu'il est l'heure d'aller faire dodo.
Je ferais peut-être mieux de retourner voir un psy, plutôt que de raconter n'importe quoi ici aux quatre vents, mais rien que l'idée m'épuise.

Mercredi 9 février 2011

Dimanche dernier, libido.
Je récure, je brosse, je désinfecte, je nettoie le carrelage, je ramasse mes vieilles chaussettes, je range mon fourbi, je fais la vaisselle, je secoue le tapis de chien, je collecte les poils de chat, tout ça en prévision de la visite d'un amant – du moins était-ce ce que j'escomptais, car les premiers de la liste auxquels, avec la même impatience qu'un rafiot en détresse sur des eaux furieuses, j'ai lancé des signaux, ont fait les morts, les monstres. A la place, ironie du sort, mon téléphone recevait des SMS de casse-pieds, comme de ce vieil olibrius, là, à qui j'ai eu le malheur de laisser mon numéro en quittant une soirée le mois dernier, et qui me pourchasse depuis de ses ardeurs.

Tout ça pour finalement accueillir une espèce de satyre polymorphe bisexuel, doté d'une grosse bouche et d'une grosse voix, qui, chaque fois que je le vois, allez savoir pourquoi, m'évoque simultanément le gratin dauphinois et les bottes en caoutchouc, un bûcheron insatiable capable de violer une grand-mère.

Toujours au chapitre des vantardises sexuelles, petit tour au Full Metal vendredi, pour la soirée Bronx. Petit four au Tool Metal, oui. Je suis vraiment incapable de faire mes affaires en public, ça ne me convient pas du tout. Et puis dans ces bas-fonds, si l'on s'enferme dans une cabine, on passe pour égoïste et pudibond. Pour tuer le temps, j'ai donc discuté avec un quadra américain originaire de Boston, déguisé en skinhead pour l'occasion, un homme d'affaires impeccable le reste du temps, à n'en pas douter.

Au boulot, j'attends la fin du mois pour leur tirer ma révérence.
Il est temps. Depuis mon dernier entretien d'appréciation (si j'ose dire), celui qui a duré 3h30 et au cours duquel je me suis passablement écharpé avec mon « manager », les regards de la direction à mon endroit me semblent plus méfiants que d'habitude.
En tout cas, les chiottes sont enfin débouchées, même si ça sent toujours aussi mauvais. Quant à la fuite d'eau qui avait inondé les toilettes, elle serait due, selon les plombiers, à un « excès de pression » accumulée dans les tuyaux. Quand je dis qu'on est dans le domaine du symbolique, dans ma boîte !

La fille du service des litiges, coupante et vulgaire comme un filet de poisson séché, est arrivée l'autre jour dans le bureau du responsable réseau, pour lui annoncer que nous allions être « réquisitionné » par la gendarmerie de « je sais plus trop où », à cause du site frauduleux d'un client que nous aurions hébergé. Je me suis abstenu de leur proposer mes conseils avisés, tirés de l'expérience que l'on sait.

Vu le film Poetry. C'est tellement beau et triste à la fois qu'en sortant de la salle, la vision du boulevard parisien luisant sous un samedi après-midi pluvieux d'hiver m'a paru presque gaie et printanière.

Une de mes anciennes amoureuses m'a recontacté via Facebook.
J'avais 10 ans. Elles étaient deux, elles s'appelaient Charlotte et Marie-Pierre, et elles fréquentaient une école primaire voisine de la mienne. Nous attendions le déjeuner du midi pour nous voir, car nous partagions la même cantine. Comme M.-P. me l'a rappelé dans son message, j'allais exprès les « frôler » en cuisine, lorsqu'elles venaient y chercher du rab. Selon elle, je n'étais « pas si timide que ça » finalement. On se retrouvait à la Maison des Associations après l'école, ou bien j'allais les attendre à la sortie de leur cours de caté le mercredi à 17h (elles étaient issues d'un milieu un peu coincé ; les parents de Charlotte m'ont chassé comme un vaurien, lorsqu'un jour j'ai eu l'audace d'aller sonner à leur porte).
Et puis j'ai quitté l'école primaire pour le collège, comme pour l'armée, et elles sont entrées dans une institution privée, comme au couvent, et nous avons cessé de nous voir.
Je dois admettre que je suis un peu mal à l'aise avec ce souvenir. S'il n'y avait rien de très sexuel dans ces amourettes en culotte courte, il s'agissait pourtant bel et bien d'un désir, authentique et entier, qui transfigurait mon quotidien et faisait battre mon coeur. Pour des filles... quelle drôle d'idée !
Comme elle évoquait dans son message ce bisou sur la bouche qu'elle n'avait jamais pu me faire à l'époque, je me suis empressé de répondre à Marie-Pierre, non sans une certaine inélégance, que j'étais devenu « 100% gay ».

La maison d'Antoine
A propos de mon enfance, et pour rester dans la thématique de la discordance entre l'imaginaire et le réel, entre le passé et le présent, j'ai récemment rêvé d'Antoine et de sa maison d'antan. Sentiment de satisfaction devant une retrouvaille, même si mon rêve superposait plusieurs lieux différents.
Lorsque je revis ce garçon au lycée en 1991, presque dix ans après son déménagement, je suis immédiatement tombé "amoureux" de lui. Je ne pensais plus qu'à lui, je ne rêvais plus que de lui, pendant comme ça plusieurs années. Mes sentiments étaient d'autant plus chimériques et absurdes que nous avions manifestement beaucoup changé l'un et l'autre, qu'aucun déclic ne semblait se refaire entre nous, et que nous étions finalement plutôt gênés de nous croiser dans la cour du lycée.
Mais j'étais hypnotisé, captivé, subjugué, et je tombais en syncope lorsque par hasard son visage m'apparaissait dans la meute d'une quelconque soirée rouennaise.
Longtemps je me suis demandé pourquoi une telle fixette. Qu'avait donc eu de si particulier notre relation d'enfance ? Pourquoi lui ? C'était très énigmatique.
Je commence à comprendre que c'était poser le problème à l'envers, ou placer les pièces dans le mauvais ordre.
Ce qui compte, c'est ce que j'ai ressenti étant enfant. Et ce que j'ai ressenti, c'est une grande tristesse lorsqu'il a déménagé, et c'est ce sentiment là que j'avais occulté de ma mémoire. Comme j'avais occulté de ma mémoire la jalousie que j'éprouvais lorsqu'il jouait avec d'autres enfants que moi.
Comme la SHUR, comme Vernet-les-Bains, Antoine représente un paradis perdu. Peu importe ce qu'il est devenu aujourd'hui.

Sans transition, mon implant dentaire est enfin posé. 1500 € dépensés, et c'est plus désagréable qu'avant. Mais c'était ça, ou la dent opposée qui se déchaussait. Je peine déjà à séduire le chaland avec l'épouvantail huileux et maniéré que je suis devenu, alors si je perds mes dents...

Voilà pour les litanies du jour... moins entraînantes que celles de Jehan Alain cependant, qui m'ont réveillé en fanfare sur France-Musique l'autre jour. J'adore cette musique de curé déjanté.

Mercredi 15 février 2011

J'ai une envie impérieuse de tout dire à Antoine maintenant. Je sais bien qu'il ne s'agit pas de lui en réalité, pas de lui aujourd'hui, mais je voudrais voir si un aveu franc et massif ne pourrait pas m'aider à comprendre ce que je suis/étais. Voir si cela n'éveillera pas d'autres souvenirs. Voir si cela n'éveillerait pas un souvenir chez lui. Voir de l'autre côté du miroir.
Oh, ce sera la plus grande honte de ma vie. J'en tremble rien que d'y songer. Dire à un ancien ami d'enfance qu'on est:
1. devenu homosexuel
2. amoureux de lui
3. pas amoureux de lui parce qu'en fait on est amoureux d'une image de soi-même
4. narcissique, chiant et taré
... n'est-ce pas l'une des choses les plus humiliantes qui soit ? Mais je suis doué pour ça.
J'ai besoin d'aide. Je ne sais pas si j'arriverai à le faire. Il faut que je le fasse pourtant.

Mercredi 9 mars 2011

Je balance comme un pendule. A mes peurs ancestrales et catastrophiques d'être abandonné succèdent des états de paix et d'optimisme. A mes angoisses de mort et le sombre sentiment de la brièveté de ma vie succèdent des actions légères et des échanges libératoires. A mes réflexions lugubres sur la fin prochaine de l'humanité succède une insouciance sotte et printanière. A mon sentiment d'être lâché par mes amis succède l'éphémère soulagement que j'ai à les revoir.

Je refais un peu de musique. Je planifie des vacances en Amérique pour le mois de mai. Je batifole avec un mec. Je fais du vélo. J'émerge de Proust, je replonge dans Nabokov.
Je suis seul, mais je m'occupe.

A part ça, au boulot, ça se corse. Du coup, je crois que je vais finir par me conduire en corse.

Dimanche 13 mars 2011

Pour solde de tout compte : Antoine

Jeudi 17 mars 2011

Autoportrait
Rêve pénétrant la nuit dernière.

Je me trouve dans une chambre un peu sombre. Ma mère est là, sur ma gauche, mais je ne vois pas son visage. Je lui dis que je sais qu'après ma conception (accidentelle), c'est elle qui a décidé de me garder. Puis je fais allusion aux avortements qu'elle a pu faire dans sa vie. J'ajoute, d'un air résigné : mais que je sois, ou que je ne sois pas, quelle importance après tout... Et en disant ça, je ressens une immense tristesse. Je parle et je pleure en même temps, comme chez le psy lorsqu'on réalise, à la mesure de l'émotion qui nous saisit en les évoquant, combien certaines choses – que nous avons pourtant toujours sues – nous touchent plus profondément que nous le pensions. Pendant que je parle de ma procréation, de la manière dont je suis venu au monde, le sexe de mon père apparaît, en haut à droite, comme une incrustation à la télévision. Un instant je l'imagine qui pénètre le ventre de ma mère, mais cette image ressemble un peu à celle d'un dessin animé. Puis je m'avance vers la fenêtre de la pièce. Il pleut, et je vois tout un réseau de gouttes ruisseler contre la vitre. J'aperçois un port, que je suppose être celui d'une ville atlantique, à moins qu'il ne s'agisse d'un canal. Je réalise que nous nous trouvons dans une chambre d'hôtel. En un instant, je suis dehors, la pluie a cessé, et je marche seul dans une rue. Les enseignes, les voitures, l'atmosphère, tout me paraît pâle et vieillot, comme dans un film des années 70. Mon rêve s'interrompt soudain.

Il se trouve que la veille, je m'étais couché en me demandant quelles avaient bien pu être mes théories sexuelles infantiles. Mon rêve ne me fournit en rien la réponse – au contraire, il me renvoie aux représentations abstraites que les adultes m'ont fournies de la procréation – mais la coïncidence est troublante. C'est surtout ma tristesse dans mon rêve qui me frappe. A mesure que les heures passent, la raison de cette peine m'échappe de plus en plus. Mais c'était une peine sincère et profonde.
Je ne sais à quel âge ma mère m'a expliqué que j'étais né du hasard, d'une sorte d'erreur de procédure, et que c'était elle, ma mère, qui, apprenant qu'elle était enceinte, avait décidé de me garder contre l'avis de mon père. J'ai l'impression de l'avoir appris relativement tard, vers l'âge de 10 ans peut-être, et de ne pas y avoir attaché une grande importance. Or, la tristesse que je ressens dans ce rêve, j'ai l'impression de l'avoir déjà éprouvée alors que j'étais beaucoup plus petit. Ce n'est donc peut-être pas tant la révélation de ne pas avoir été "désiré", que celle de la contingence et du hasard qui président à l'avènement de toutes les destinées, qui, enfant, m'a touché.
D'ailleurs, je crois que ma tristesse, dans ce rêve, venait finalement surtout du fait que des « tas de bébés » ne soient pas nés du ventre de ma mère (il y a d'ailleurs là, pour le coup, une part de fantasme infantile, ma mère n'ayant évidemment pas passé son temps à avorter). En fait, le terme d'avortement n'est même pas présent dans mon rêve, il s'agit simplement de tous ces autres qui auraient pu naître, mais qui ne sont pas advenus, quelle qu'en soit la raison. En pensant à « tous ces autres », je constate que je pense plutôt à des bébés garçons, donc je pense sans doute à tous ces frères que je n'ai pas eus. Et moi, justement, à la différence des autres, je suis né, absurdement. Je crois que c'est c'est là que gît, un peu paradoxalement peut-être, ma tristesse.
Mais trêve de sensiblerie, on se croirait dans une chanson de Maxime Le Forestier.

Le truc noir au fond du lavabo remuait !
Quelques news intéressantes du boulot :
Depuis quelques jours, le lavabo des toilettes réservées aux visiteurs (sur lesquelles nous nous rabattons lorsque les nôtres sont occupées, ou devenues trop dégoûtantes) est bouché. Des dépôts grisâtres se sont formés dans l'eau stagnante, dont une odeur désagréable se dégage en continu. Et l'autre jour, c'est avec un frémissement d'horreur que j'ai même constaté qu'un insecte noir difficilement identifiable (un croisement transgénique de cafard, d'araignée et de cloporte, sans doute) remuait lentement ses pattes au fond de la vasque.

A part ça, tout est bien qui finit bien : un arrangement a été trouvé, ce qui ouvre la voie à mon départ sous trois mois.

Dimanche 10 avril 2011

Au vert
Promenade à vélo jusqu'au parc de Sevran, sous un soleil éclatant digne d'un dimanche d'été.
Tout le monde était de sortie : les marmots, les vieux, les amoureux, les célibataires, les riches, les pauvres, les étudiants, les sportifs, les noirs, les blancs, les jaunes, les poivrots, les portugais, les amerloques, les joueurs de pétanque, les pêcheurs à la ligne, les lecteurs de magazines, les buveurs de pastis, les peintres du dimanche... En bicyclette, en skate, en trottinette, en mobylette, en rollers, en fauteuil roulant... En jogging, en jean, en baskets, en bermudas, en lycra, en tchador, en jupe, en débardeur, en marcel... Il y en avait partout. Mais sur le canal de l'Ourcq, après Pantin, on commençait à respirer.

C'est que j'avais besoin de respirer.
Je traverse une zone de turbulences. Des hauts et des bas. Les bas sont très bas, filés même, et les hauts pas très hauts, des petites collines.
Je n'ai plus d'inspiration, je me sens paralysé. Ce site lui-même me devient insupportable.
Ce que j'écris me semble vain, futile, prétentieux, toujours à côté. Je me sens nul.

Quelques jours plus tard, tout va mieux. J'avance comme sur un tapis volant. Je fais ce qu'il me plaît, je donne mes soucis au vent, je tends les bras à la vie.
Avant de retomber lourdement sur le sol, un vendredi soir, épuisé par ma semaine de travail, aux prises avec ma lassitude et mon sentiment d'abandon, face à face avec mon existence misérable.

Belleville, un peu crado ces temps-ci

A propos des Misérables...

...un peu beaucoup
Curieux de voir comment mes rapports avec N. et G. ont évolué depuis un an. Du haut des quatre étages de mon immeuble, je les vois aller et venir à l'atelier, certains soirs. Je les entends rire, s'amuser. Et moi je suis là, seul dans mon appart, botté en touche, et je les entends. Ça fait au moins un an que ça dure – un peu blessant pour l'amour-propre, mais je crois que je m'y suis fait, à la longue. Bizarrement, rien n'est dit, rien n'est explicite. Quand nous nous voyons, nous faisons comme si de rien n'était. Par exemple, si je provoque N. en lui disant qu'il ne me convie plus comme avant, il me répond d'un air faussement blasé que, oh, ils ne sortent plus, ils ne font plus rien. Parfois, ils prennent les devants : ils me disent qu'en traversant la cour, l'autre soir, « ils n'ont pas vu de lumière » à mes fenêtres. « Tu étais à Paris le week-end dernier ? On pensait que tu étais à Rouen » (le grand classique). Etc. Et moi, de jouer le jeu, de faire des dénégations polies, d'entretenir cette absurde diplomatie où rien n'est dit, aux antipodes de ce qui nous unissait autrefois.
Bref.
La cantine, où nous dînâmes l'autre soir
La semaine dernière, j'appelle G. pour prendre un verre après le boulot. Il me dit, un peu embarrassé, qu'ils avaient justement prévu de manger ce soir-là avec W. et T. sur une terrasse de Belleville, mais que je peux venir, il n'y a pas de problème. Je réponds que, non, non, je ne veux surtout pas les déranger, avant de finalement me taper l'incruste, comme je sais si bien le faire. Mon Dieu, je crois que je ne me suis jamais senti aussi peu à ma place. Je rejouais dans ma tête toutes les fois précédentes où nous avions ainsi dîné à cinq, et soudain j'avais l'impression d'avoir toujours été la pièce rapportée, incluse dans le groupe par une sorte de charité, de bonté tiède vis-à-vis de la dame de compagnie des anciens temps, maintenant gâteuse et pénible, mais qu'on n'ose pas rejeter, de peur de l'achever. Et toujours j'avais fait semblant de ne pas le voir... Je suis de plus en plus mal à l'aise avec les couples de toute façon, ça me rend nerveux, et ça doit se sentir. Certes, G. et moi arrivons toujours à débiter un certain nombre de conneries à la seconde quand nous nous voyons, ça me décontracte, heureusement... même si c'est surtout sa propre attitude à mon endroit qui a le plus changé depuis un an ou deux, marquée par une distance de plus en plus grande. Ça aussi j'ai refusé de le voir. Je ne sais pas ce qu'il pense vraiment. Parfois j'ai l'impression que quelque chose dans mon attitude l'a blessé un jour. Mais ce n'est peut-être qu'une indifférence croissante.
Quant à N., il m'est devenu impossible de discuter avec lui. Je me raidis instantanément, sans trop bien savoir pourquoi d'ailleurs. Quand il me parle maintenant, je me sens aussi naturel que si j'étais sur un plateau de télévision avec Mireille Dumas. Il faut dire que vu le contraste qu'il peut y avoir entre le ton dont il use, particulièrement quand il a bu, pour parler des gens quand ceux-ci ont le dos tourné, et les simagrées avec lesquelles ils les accueille, si on commence à douter de son amitié, si la confiance est rompue, alors c'est terrible... c'est une boule de neige qui dévale la pente et qu'on ne peut plus arrêter... surtout avec moi, qui suis rancunier et susceptible comme un chameau. Je crois qu'il y a en moi, vis à vis de lui, des dépôts noirs comme ceux qu'on trouve au fond des théières. De toute façon, depuis quelque temps, il est incapable de rester en ma présence plus de deux minutes. On a l'impression que ses vieux amis le fatiguent, ou le vexent, pour une raison mystérieuse, et qu'il préfère la solitude de l'atelier, la compagnie des inconnus, ou les voyages au bout du monde. Mais ce n'est peut-être, chez lui aussi, que l'effet d'une indifférence et d'une lassitude croissantes vis de celui qui ne les amuse plus.

Pour compliquer les choses, j'ai cru comprendre que G. était venu lire ce que je raconte ici, donc ça devient vraiment intenable. J'ai l'impression de les entendre rire dans mon dos.
Mais bon, comment puis-je être objectif au sujet de tout ça ? Il me faudra encore sans doute des années pour avoir le recul nécessaire pour en parler.

Mercredi 13 avril 2011

Le centre culturel Marc Sangnier

Dimanche 17 avril 2011

Hands up!

Lundi 25 avril 2011

Nos petits compagnons

Mardi 24 mai 2011

Montréal, Québec.
Le printemps surgissait à peine. Lumière nord-atlantique, sensation d'une ville se libérant de mois rigoureux et glaciaux, et comptant bien en profiter : les autochtones sortaient en masse, comme des papillons de leur cocon, pique-niquaient, faisaient du sport, tondaient déjà la pelouse dans les beaux quartiers.
Ville bilingue, sucrée-salée, un peu triste lorsque le ciel est couvert, éblouissante et cosmique lorsqu'il fait beau.

Les quartiers du plateau Mont-Royal sont mignons, les espaces industriels reconvertis du canal Lachine, fascinants – une source infinie d'explorations péri-urbaines si j'y habitais.

Sur nos « Bixis » (l'équivalent des Vélib parisiens), nous filons de block en block, de quartier en quartier, en nous arrêtant sur les marchés pour manger un morceau : Jean-Talon, Atwater...

Les deux crétines
L'aspect minéral de cette ville me rappelait un peu une cité nordique ou helvétique – mais la comparaison s'arrête là. Les artères commerçantes sont trop frénétiques, l'architecture et la signalétique trop nord-américaines, et puis c'est une ville curieusement négligée en certains endroits, comme si la neige avait fondu dans les jours précédant notre arrivée, laissant à découvert tous les détritus de l'année passée.
Mais je ne suis qu'un maudit français, toujours prêt à médire. D'ailleurs je me sentais gauche et handicapé comme dans n'importe quel pays étranger, malgré la présence familière de la langue française.

Kerlerec Street
Et puis nous embrayons sur New Orleans. Autre ambiance, autre niveau de vie. Odeurs fortes et multiples, couleurs et architectures latines, déjà le début des Caraïbes.
Dormons dans un studio du faubourg Marigny, un appartement au confort minimal que nous loue une imposante madame sèche comme un cactus. Moins touristique que le célèbre French Quarter, qu'il borde à l'est, le faubourg Marigny a capté avec le temps toute une faune de musiciens, d'étudiants lettrés, de ratés, et d'intellectuels incompris.

Pierre à la recherche d'un petit déjeuner (le magasin à l'angle est une librairie gay)
Les journaux ne parlent que de la montée dramatique des eaux du Mississipi, dûes aux importantes précipitations qui ont affecté le centre des Etats-Unis dans les semaines précédentes : d'immenses déversoirs de secours ont été ouverts en amont du fleuve, inondant des régions entières, afin d'épargner New Orleans et Baton Rouge. Mais s'il n'y avait pas les média pour en parler, nous ne nous douterions de rien, tant la météo est clémente, et l'atmosphère comme elle l'est certainement chaque autre jour que Dieu fait : musicale, festive, indolente, futile.
Louons une voiture pour une journée, que nous faisons conduire à P., malgré sa migraine. Dans les bayous le matin, dans une plantation l'après-midi. Les bayous : il faut imaginer des marais denses et verdoyants, bruissants de bruits de jungle, et trente degrés qui vous pèsent sur les épaules comme dans un sauna. Nous avançons dans des nuées de libellules, de mouches et de fourmis géantes, entre des aligators faussement assoupis et des grenouilles à l'affût. Nous avançons comme des cons d'Européens, enduits de répulsif, poussant des petits cris lorsque nous faisons soudain fuir un serpent.

Oak Alley Plantation
Visitons la Laura Plantation, censée se distinguer des autres exploitations agricoles longeant le Mississipi, en ce qu'elle a conservé des témoignages du passé esclavagiste de ces anciennes familles créoles qui venaient à la plantation l'été pour récolter le coton ou la canne à sucre, et rentraient à Niou Oliiins pour passer l'hiver. Le guide qui nous fait la visite des lieux, un étudiant à lunettes de Baton Rouge, poli et attentionné, nous détaille par le menu toute une dynastie créole dont les noms m'entrent par une oreille et en ressortent aussitôt par l'autre. Je retiens surtout que l'histoire du monde créole est plus subtile qu'on ne le croit.
Nous grimpons un talut, et que trouvons-nous à son sommet, à notre grande surprise ? Le Mississipi, encore lui. En Louisiane, il ne faut pas le chercher vers le bas, comme un fleuve traditionnel, mais vers le haut.

Vendredi, Patrick m'amène à une soirée sissy bounce : de la bounce music – une sorte de hip-hop hypnotique – animée par des trav. Bonne ambiance, tout le monde danse en souriant. On ne sait pas qui est gay, qui ne l'est pas, de toute façon la question est bien trop vulgaire pour qu'on se la pose dans ces réseaux nocturnes de New Orleans, où tout se mélange dans un grand pot-pourri alternatif et musical. A New Orleans, les jeunes sont tous des robins des bois, tous distingués dans leur douce pauvreté.

Ne me demandez pas ce que ce "charbonnet" vient faire dans l'histoire, c'est assez compliqué comme ça...
Samedi, nous assistons à une « second line ». Une « second line », c'est un défilé funéraire ouvert à tous, qui a lieu quelques jours ou quelques semaines après les obsèques officielles d'une personne. Ici, point de tristesse. On défile joyeusement dans la rue, accompagné d'un orchestre de jazz. En l'occurrence, ici, le défunt était un ancien trans (!), dont une carriole, en tête du cortège, promenait gaiement les cendres. Une photographie de l'individu, toute de frais maquillée, encore dans son bel âge, avec ses boucles d'oreilles et ses mèches Liza Minnelli, avait été punaisée sur la charrette, que tirait un couple de chevaux blancs et blasés.
Le jour où on verra un truc pareil sur le boulevard de Sébastopol...

Dimanche matin, nous assistons quelques minutes à une messe dans l'église Saint-Augustine, au cœur d'un quartier black. C'est comme dans les films : avec gospel, piano, batterie, et des fidèles qui tapent dans leurs mains en rythme, remplis de béatitude.

Dans la Bourbon Street, les beaufs de toute l'Amérique viennent se saôuler la gueule. Dans la Royal Street au contraire, plus délicate, marchent des noirs bien habillés, un saxophone sous le bras.

Dans toutes les maisons, le raffût des climatiseurs fait rage.
Les rues sont blanches de lumière et plombées de chaleur.
Un chat se prélasse dans un jardin.

Vers 20h, lorsque le soleil se cache enfin, un calme temporaire tombe sur la ville. Les petites vieilles ferment leurs volets, et lorsqu'elles vous aperçoivent, qui que vous soyez, elles vous gratifient d'un sourire amène, augmenté d'un petit signe de tête. Plus loin, dans la rue, un monsieur à barbiche, passablement hirsute, vous dit bonsoir.
– Hayoudouï !
– Hayoudouï.

Le dernier jour, Patrick nous emmène au "Bacchanal", un bar inqualifiable dans un quartier périphérique, à côté d'une ligne de chemin de fer abandonnée, derrière un centre de la Navy complètement silencieux et désert. On entre dans une maison au coin d'une rue, une petite maison en bois que rien ne distingue des autres. On choisit sa bouteille de vin parmi les nombreuses caisses disséminées sur le sol – du vin français, italien, californien, un choix fabuleux –, on paye à la caisse, et puis on part s'installer à une table dans l'arrière-jardin, où l'on peut également commander des grillades, et écouter le petit orchestre de jazz qui joue sagement dans son coin. Un lieu décontracté, fréquenté par des habitués, des gens qui se retrouvent ici pour fêter la fin du week-end.

Patrick et moi dans les marais, vus par Pierre
J'étais ravi de revoir P. J'ai retrouvé avec étonnement les mêmes impressions qu'il m'avait laissées, la première fois que nous nous étions vus en 2004. Il me ressemble par certains côtés – sa difficulté à communiquer autrement que par écrit, son hypersensibilité, sa fragilité, son idéalisme.
Je le sens amoureux de cette ville, et en même temps, comme piégé par elle, comme si elle l'avait ensorcelé.

Petite leçon d'histoire-géographie pour terminer.
Point commun entre Montréal et New Orleans : le fantôme des Acadiens bien sûr, qui, chassés de leur terre par les Anglais au 18ème siècle, ont fui en Louisiane pour devenir les fameux Cajuns.
Autre point commun : la présence de deux fleuves majeurs, le Saint-Laurent à Montréal, ce fleuve des Grands Lacs et des froids territoires du nord-est, et le Mississipi à New Orleans, ce grand collecteur des eaux inférieures, ce grand collecteur des rebuts et des reliquats de la société américaine puritaine et capitaliste, dont le refoulé se termine dans la trash city.

Toutes les photos...

Lundi 20 juin 2011

Paralysie générale. Plus aucune envie, de rien. Sentiment de vide, d'abandon. Pensées morbides, dans la journée, ou le soir, impression d'être arrivé au terme de ma vie, je m'imagine dans un lit d'hôpital, mourrant, ma mère à mon chevet. Je me dis que je vais refaire de la musique, ça m'absorbe une soirée, je n'arrive pas à terminer, je vais me coucher, un peu moins morose, des harmonies dans la tête. Mais le lendemain matin, je suis agressé par la lumière grise du dimanche. Je me traîne dans l'appartement. Plus envie de faire de la musique, les notes ne viennent plus à moi comme la veille. Aucune envie de mettre le nez dehors non plus, même si le soleil resplendit. Page vide. A quoi bon écrire ? Alors je vais faire quelques courses, puis je me recouche. Honte latente à éprouver cette souffrance, conscient de ce que ma situation est tellement enviable, comparé à celle de ces êtres qui souffrent de faim, de maladie, ou de tout ce que le sort peut réserver d'injuste. Que puis-je faire, alors, sinon me taire ? Et les jours passent. Les semaines passent. Un week-end entier s'écoule sans que j'aie adressé la parole à quiconque. Personne ne me parle non plus. Si : on me demande un renseignement, une pièce, de faire mon code. Je regarde les gens autour de moi : les passants dans la rue, les jeunes attablés à une terrasse de café, les nageurs à la piscine, les clients du supermarché. Ce n'est pas que j'ai l'impression que quelque chose me sépare d'eux. C'est que j'ai l'impression de ne plus exister, d'être une coquille vide, transparente, inutile, d'être déjà mort.

Jeudi 30 juin 2011

Et voilà, fin de contrat, fin de combat. Cette boîte à la noix, terminé. Rideau.

C'en est fini, d'être un pigeon
Quel plaisir de me savoir affranchi de mon manager, de ce petit chef irascible, désagréable et sec comme un cactus, jamais content du travail des autres, dénué d'humilité, d'empathie, de toute bonne foi. Peut-être avait-il des qualités en dehors de son boulot, mais ses défauts m'étaient devenus insupportables. Si encore j'avais pu le respecter sur un plan technique... Mais ce n'était un programmeur médiocre, brouillon, gauche, qui ne pensait qu'en terme de machines, sans le moindre sens de l'abstraction, ni la moindre intuition architecturale. Par contre, pour donner des ordres, formuler des impératifs, couper court aux discussions, il était très fort.
Mais voilà, c'est fini !
Je n'aurai plus à entendre ses remarques réprobatrices, ses affirmations péremptoires.
Je n'aurai plus à entendre ses complaintes et ses emportements subits, le bruit des papiers qu'il remuait frénétiquement sur son bureau lorsqu'il était énervé, le bruit des touches de son clavier qu'il écrasait sous le coup de l'émotion, en s'exclamant d'une voix excédée « C'est pas possible, c'est pas possible, c'est pas possible ».
Je n'aurai plus à entendre ses mastications de chewing-gum, ni surtout le bruit caverneux de ses renvois réguliers – des éructations énormes, surnaturelles, dont tout le monde profitait jusqu'à vingt mètres à la ronde, des rots d'une puissance à faire vibrer toutes les tables de l'immeuble.
Je n'aurai plus à supporter son ton cassant lorsqu'il me contredisait, la fixité de son regard lorsqu'il me mentait effrontément, son silence impitoyable lorsque je balbutiais et que je cherchais mes mots.
Je n'aurai plus à supporter l'accueil froid et désagréable qu'il réservait aux collègues qui avaient le malheur de le déranger, ses opinions assurées sur les derniers jeux vidéo du moment, son hilarité à ses propres blagues vaseuses.
Bref, je n'aurai plus à voir sa pomme, quel soulagement.
Et quel soulagement de pouvoir cracher comme ça ici tout mon venin, ah, ça faisait longtemps.

C'est la plongée dans l'inconnu maintenant, avec le retour au statut de chômeur dans un premier temps, et tout ce que cela signifie, en terme de perte de repères, de dérèglements temporels, de remise en cause de ma compétence, de sourde panique lorsque je constaterai que des semaines, des mois ont passé.
Mais bon, pour le moment, farniente et vacances.

Vendredi 1er juillet 2011

Comment dire ?
Dans la journée, quand j'y pense, les mots viennent à moi facilement. Je suis un orateur imaginaire qui parle à des êtres imaginaires, et mes mots sont comme les notes de musique d'une symphonie que je dirigerais, avec aisance et élégance. Pourtant dès qu'il s'agit de les attraper, de les figer dans l'écriture, ils deviennent insaisissables, ils m'échappent comme des papillons, et je plonge dans une indicible torpeur. Tout est devenu vain tout à coup, tout est devenu silencieux, inaccessible et inexprimable, et je suis renvoyé à ma faiblesse, à ma nullité, à ma monumentale béance.

Moi-même. Comment être moi-même ? Comment échapper à ce que je pense que les autres pensent de moi ? Comment échapper à l'horreur de leur implacable jugement, réel ou supposé ?

Je me suis levé samedi matin dernier, j'ai expédié un rendez-vous chez le dentiste, avant d'aller m'acheter une nouvelle paire de lunettes. Puis je suis rentré à l'appartement. J'ai déjeuné, et je me suis allongé sur le lit, sans la moindre volonté, sans le moindre désir, sans le moindre espoir. Tout m'était égal, et toute initiative me semblait hors de portée.

Je savais qu'il y avait la Gay-Pride cet après-midi là, mais la simple idée de m'y rendre m'épuisait. J'ai regardé le plafond lézardé de ma chambre, puis j'ai regardé le ciel, d'un bleu d'été immaculé.

J'ai reconnu leurs voix lorsqu'ils ont soudain traversé la cour. Les habitants de l'immeuble qui se trouvaient là réunis pour la « fête des voisins » – à laquelle je n'avais pas eu la moindre envie de participer cette année – ont reconnu ce couple d'homosexuels notoire, ces deux vieilles figures pittoresques de l'immeuble qui faisaient irruption. Ils se sont salués, et l'un des voisins leur a demandé – probablement parce qu'ils étaient déjà plus ou moins déguisés – s'ils allaient « à la Gay-Pride ».

Puis les voix se sont tues, remplacées par le cri des enfants qui jouaient dans la cour. Bruits de porte. Chant lointain d'un oiseau.
J'ai regardé l'heure : 15h. Je me suis retourné sur le ventre, ma bouche s'est tordue sur le matelas, je me suis mis à baver. J'ai observé, comme au microscope, le maillage répétitif du drap, les infimes poussières posées dessus, les poils de chat. Atomes, atomes, nous ne sommes que des atomes.

Faut se montrer pour exister
J'ai plongé dans le sommeil. Je me suis libéré de ma tristesse le temps d'un somme.
Une heure a passé et j'ai rouvert les yeux. J'ai fait un immense effort pour me lever. Comme un robot, j'ai enfilé la première paire de chaussures venue, lentement, mécaniquement, et je suis descendu en vélo jusqu'au boulevard Saint-Germain.
Là j'ai regardé passer les chars du cortège un à un. J'ai observé les types qui se dandinaient à leur suite, comme un régiment de soldats qu'on aurait dévêtus, déréglés, azimutés, j'ai écouté la musique, mystérieuse et organique, machinique, j'ai respiré toutes ces phéromones au parfum si familier et si inimitable, cette odeur de testostérone dégénérée, sucrée, poivrée, qui plane au fond de toutes les boîtes gay du monde, et qui reste longtemps accrochée aux tee-shirts. Un petit mec étranger m'a abordé pour me draguer, en anglais, puis en allemand, mais ce n'est que lorsqu'il s'est éloigné que j'ai compris sa manœuvre, parce qu'en plus d'être une grosse cloche et de n'avoir aucun à-propos, je n'avais même plus conscience que j'existais physiquement et que quelqu'un pouvait m'avoir remarqué et voulu m'aborder.
Lorsqu'à la fin du cortège, les camions nettoyeurs ont commencé à m'asperger les pieds, je suis sorti de ma léthargie mélancolique, et j'ai enfourché mon vélo.

Je suis allé à la piscine, comme chaque samedi soir, noyer mes états d'âme dans des fluides et des exercices corporels.
Puis j'ai filé à l'anniversaire d'E., à Montreuil. La maison qu'elle a achetée avec F. n'est encore qu'une ruine, l'électricité est empruntée à un voisin, l'eau tombe du ciel, mais il y a un jardin parfaitement propice à l'organisation d'une soirée.

Ils sont arrivés vers minuit, peu après moi. Tout le monde n'attendait qu'eux, et ils le savaient. Lorsqu'on me disait bonjour, c'était d'ailleurs la première question qu'on me posait : mais où sont-ils ? J'aurais pu répondre que je m'en tamponnais, que ce n'était que deux crétines égoïstes qui se foutaient du monde, mais j'ai choisi de faire comme avec T. lorsque, quelques jours avant son décès, il m'avait demandé avec un dépit manifeste dans la voix ce que diable ils devenaient, et à qui j'avais répondu, sans vraiment croire à ce que je racontais moi-même, qu'ils étaient très occupés en ce moment, qu'ils avaient beaucoup de travail, à les défendre en quelque sorte, malgré leur égoïsme, bref, ce soir, j'ai répondu poliment que j'ignoraient où ils se trouvaient, que nous faisions maintenant chambre à part, et qu'ils ne devraient pas tarder.

Et en effet ils sont arrivés comme des stars, G. en tête, caché derrière des lunettes de soleil, suivi de N. de C., de M. et de S.
Toute la cour.

Et ça n'a pas raté : alors, tu n'es pas venu à la Gay-Pride avec nous ?
Comme si j'étais censé savoir qu'ils s'y rendaient !
La veille, ils avaient invité du monde à l'atelier, et je n'avais pas été mis dans la boucle. Constatant cela, et comme la nuit tombait, j'avais fait exprès de ne pas allumer les lumières dans l'appart, pour qu'ils s'imaginent que j'étais absent, pour qu'ils s'imaginent que j'avais quelque chose à faire de mon vendredi soir, pour qu'ils s'imaginent que j'avais une vie – ridicule accès d'orgueil de ma part. Péché d'orgueil, péché d'orgueil, le pire de tous ! Orgueil, égoïsme, vanité, de toute façon, mon compte est bon.

Bref, ce samedi, chez E., c'était finalement très sympa.
S. ou C., qui sont complètement étrangers à cette histoire, doivent quand même trouver ça un peu bizarre et compliqué... N. et G. doivent leur répéter que, non, pas du tout, il sait très bien qu'il peut venir quand il veut, c'est lui qui ne se montre pas, c'est lui qui ne veut plus nous voir, voire « c'est lui qui nous déteste » comme je l'ai entendu une fois.
Mais comment être à l'aise dans un tel contexte ? Comment être naturel lorsqu'on dévale la pente, qu'on boit la tasse, que les autres nous dégoûtent, tandis qu'eux, d'année en année, au contraire, pleins de sociabilité et de spontanéité, ils élargissent leur cercle, et qu'ils vont par monts et par vaux, nourris d'une intarissable énergie ? Comment être gai et confiant lorsqu'on constate qu'ils continuent à s'amuser sans nous, tandis que nous, on est tellement déprimé qu'on n'arrive même plus à sortir de sa tannière ? Comment être fort et positif lorsqu'on vit tout seul, qu'on n'a personne à qui confier nos états d'âme, personne sur qui reporter notre affection froissée, personne pour nous protéger, personne à aimer ? Et puis comment pourrais-je débarquer naturellement dans leur atelier lorsque je viens de ressentir l'envie grotesque de me précipiter du haut de l'appartement pour venir m'écraser sur le pavé de la cour, juste devant eux, dans une mise en scène macabre et pathétique ?

Malgré tout, ce soir là, chez E., l'alcool aidant, la présence et la chaleur de gens que j'apprécie aidant, j'ai réussi à boire, à danser, à ouvrir la bouche quelques minutes, à sourire, à défaut d'arriver à tenir une discussion intéressante, j'ai réussi à donner le change, à oublier mes humeurs... Instants précieux.

Pourtant, lorsque N. s'est approché de moi et qu'il a entonné le refrain bin ça fait plaisir de te voir ce soir... de ce ton de confidence parfumé, complice et cajoleur si caractéristique, j'ai esquivé poliment. Sans se décontenancer, il est revenu à la charge en déclarant, un peu plus fraîchement, que s'il y avait quand même une chose que je ne pouvais pas écarter, c'était G., hein, « parce qu'il n'y a pas que moi dans l'histoire, il y a aussi G. »
Là je me suis entendu prononcer un « Je sais » péremptoire et maladroit, qui a coupé tout net la discussion, non que j'eusse compris ce qu'il voulait dire à propos de G., mais parce que j'ai senti que s'il continuait sur ce chapitre, j'allais fondre en larmes.
C'est d'ailleurs ce à quoi je me suis abandonné sur mon vélo, sur le chemin du retour, à la faveur des ombres de la nuit et de la tranquillité des rues.

Pourtant, même s'il l'avait fait en se plaçant au dessus de la mêlée, j'étais reconnaissant à N. de cette allusion soudaine, en ce qu'il abordait pour la première fois ce sujet entre nous – ce sujet, c'est-à-dire notre amitié, nos amitiés –, et qu'en pointant du doigt son existence, il me signifiait que je n'étais pas complètement folle, que mon chagrin n'était pas imaginaire, que je n'étais pas la proie d'un délire paranoïaque ou d'une nouvelle crise de drama-queen comme j'y succombe parfois, qu'il y avait bel et bien un problème, et que, peut-être, je n'avais pas été le seul à ressentir de la peine ou du dépit – ce qui d'ailleurs, au passage, laisse présager la tenue d'un futur procès en règle, que je vais mettre en place de ma propre initiative, masochistement, dont N. et G. seront à la fois les victimes et les procureurs, et moi le coupable, tout naturellement.

Mais en même temps, à quoi bon ? Parfois, j'ai l'impression que ma tristesse n'est plus qu'une tristesse de deuil, que le mal est fait, que j'en ai trop entendu, que j'ai été trop blessé et que j'ai moi-même trop déçu, et trop de monde. Je ne crois pas en Dieu, et pourtant je me dis que lui, il sait, car il lit dans nos cœurs. Evidemment, je sais bien qu'il ne sait rien du tout, qu'il ne lit dans le cœur de personne. Je sais bien que le monde est rempli de gens qui toute leur vie ont cru qu'un jour la vérité de leur drame intérieur serait dévoilée, et puis le temps a passé, ils ont fini par mourir, et rien d'eux ni de leur drame intérieur ne fut révélé bien sûr, parce que le monde entier s'en foutait complètement.

Celui qui prend la parole est le plus fort. Parce qu'il a la force et le culot de parler justement. Je ne sais pas pourquoi j'arrive à m'exprimer ici aujourd'hui, alors que j'en étais incapable ces dernières semaines – la fin de mon contrat de travail peut-être. Je ne sais même pas à qui je m'adresse, du reste.
C'est d'ailleurs là que réside l'échec de cet absurde journal en ligne, dont le plus grand défaut est que, parmi les rares personnes qui le lisent se trouvent des gens que je connais, malgré la répugnance que j'ai toujours éprouvée à évoquer son existence avec eux. Si je m'étais complètement abandonné dans ce journal, si j'y avais écrit tout ce que j'avais vraiment pensé, si j'y avais livré tout ce qui m'avait pesé sur le cœur ces dernières années, toutes mes frustrations, toutes mes pensées mesquines, si j'avais rapporté ici chaque petite parole blessante dont j'ai souffert, chaque petite pique, chaque indélicatesse, j'aurais exprimé tellement d'amertume, de rancune et de partialité, j'aurais témoigné d'un tel sentiment de solitude et d'abandon, et j'aurais été si brutal, et si incisif, et si cassant, que personne n'aurait compris mon attitude, qu'on m'aurait trouvé plus vil, plus injuste et plus pleurnichard que jamais, et absolument plus personne n'aurait jamais voulu m'adresser la parole de nouveau – à commencer par les gens que j'aurais impliqués, et que pourtant par ailleurs j'aimais.

C'est là tout le paradoxe : plus vous êtes sincère, et plus vous risquez de blesser. Mais moins vous êtes franc, et moins vous intéressez. Devant tout récit autobiographique, le lecteur guette l'aveu, la faille, le moment où la parole va sortir du cadre de ce qui est convenable et prévisible, du registre de la banalité, pour basculer dans la subjectivité, dans l'extravagance, dans l'insondable, dans ce qui va jaillir des tréfonds de l'âme et du cœur... (jusque dans certaines limites, évidemment, car s'il se laisse aller de trop, celui dont on a apprécié la liberté de ton ou le mordant deviendra un monstre, un provocateur, un fou... ou une pauvre fiotte éplorée).
L'écrivain le sait, et c'est pour cela qu'il se tient constamment sur le fil du rasoir lorsqu'il doit écrire sur lui-même. S'il en dit trop, s'il mouille les autres, il sera méchant et irresponsable. S'il n'en dit pas assez, il sera ennuyeux et artificiel.
Du coup, dans le récit autobiographique, la tentative de la censure est omniprésente. C'est comme ça qu'Otto Franck a coupé tous les passages écrits par sa fille au sujet de sa mère – des choses pourtant guère surprenantes de la part d'une jeune adolescente... mais voilà, autant de subjectivité dans un livre pareil, aussi crucial sur le plan historique et littéraire, ce n'était pas possible à ses yeux, ce n'était pas convenable.

Mais bon, de toute façon, je ne suis pas un écrivain. Alors pour qui je me prends ? ... comme disait Dominique A.
Je ne suis qu'un con d'informaticien, autiste, orgueilleux, complexé, qui n'a rien d'intéressant à raconter, qui passe son temps à geindre sur les petites misères de sa vie, et qui exhibe sa sottise et son manque de discernement à tout va.

Car celui qui prend la parole est le plus fort, mais c'est aussi celui qui prend le risque de se tromper, d'étaler publiquement sa méprise ou son ignorance. Il court le risque d'être la risée, d'être ridicule. Il le sera d'autant plus qu'il n'aura pas été sincère, la candeur et la franchise gagnant l'indulgence, la dissimulation et la langue de bois le vouant aux gémonies. Ça semble si facile, pourtant, d'être sincère, d'avoir le ton juste à propos de soi et des autres. Qu'on s'y colle : au bout de trois phrases, on doit renoncer.

C'est un exercice terriblement difficile, car tout lecteur, par définition, est impitoyable. Et si vous avez eu la mauvaise idée de le citer, lui personnellement, le lecteur, et si vous avez commis la maladresse d'exprimer une idée qui lui déplaît à son propre sujet – même une bagatelle, une remarque insignifiante –, alors vous passerez pour un ingrat à ses yeux, pour le plus sournois et le plus cruel des individus. Nous ne devrions jamais savoir ce que les autres ont dit de nous à un moment donné, en notre absence. Nous ne goûtons à la subjectivité d'autrui, voire nous en rions de bon cœur, que lorsque nous ne sommes pas concernés.

Bref, mon journal prête le flanc à tous les travers, il échoue sur tous les tableaux, en plus de compliquer sérieusement ma relation aux autres. Il froisse les susceptibilités, alimente les malentendus, et renvoie une image de moi plus narcissique, plus glaciale et plus vaniteuse que jamais.
Peut-être que je continuerai à m'exprimer en ligne, mais plus ici, dans le cadre d'un prétendu « journal », futile projet pour lequel, de toute façon, je crois que toute inspiration m'a quitté.

Dimanche 31 juillet 2011

A « Bowdow », comme disent les touristes américains...

Puis à Vernet...

Mein Weg hat Gipfel und Wellentäler...

Etait-ce une bonne idée de revenir dans cet appartement ? Il était à vendre, alors j'ai demandé à le visiter.
Seuls les volumes m'ont paru familiers, ainsi que la vue depuis le balcon. Mais je ne reconnaissais rien du reste. Un inutile papier peint enlaidissait les murs de toutes les pièces. D'affreuses fausses moulures encerclaient les plafonniers. La cuisine a été réaménagée avec la froideur et le mauvais goût d'un équipement d'entrée de gamme. Et je ne parle pas de la salle de bain, ni des WC. Cet appartement – dont j'ai si souvent rêvé, au propre comme au figuré, que j'y remettais les pieds – m'a semblé fondamentalement étranger. Il porte à jamais les stigmates du passage de quelqu'un d'autre, il en est souillé. Et mes grands-parents n'étaient pas là pour m'accueillir, dans leurs meubles et dans leurs murs, comme j'avais naïvement pensé que je les y retrouverais. « Dans les murs », c'est d'ailleurs l'expression que j'avais employée dans une lettre très personnelle, pleine de candeur, que je leur avais envoyée au milieu des années 90 dans l'espoir d'infléchir leur projet de vente : je leur avais écrit qu'ils étaient, pour moi, dans les murs de leur appartement de Vernet-les-Bains, qu'ils faisaient corps avec eux. J'ai pu constater qu'il n'en était rien. Si ma grand-mère se trouve aujourd'hui dans les murs de quelque chose, c'est bien dans celui de son caveau familial.

On croit aimer les choses. On aime les gens. Tout n'est qu'extension, métonymie. Ce lieu me renvoie à des époques, à des moments privilégiés passés avec des membres de ma famille.
L'unique chose que j'aimais déjà enfant, et que je retrouve encore intacte, immaculée, au cours de ces séjours nostalgiques à Vernet-les-Bains, c'est la montagne. Majestueuse, labyrinthique, mystérieuse, elle me comble par sa beauté, par ses contrastes, par les défis qu'elle continue à me lancer, au cours des longues randonnées que j'entreprends pour la retrouver.

Cet appartement n'est pas le mien, et ne le fut jamais. Ce sont mes grands-parents qui, au début des années 70, alors qu'ils recherchaient un établissement thermal pour y soigner Isabelle, ont découvert par hasard ce petit village des Pyrénées-Orientales, et qui ont décidé d'en faire leur résidence secondaire. C'est leur geste. Pas le mien. Mon amour pour ce lieu fut longtemps un amour passif, et comme tous les amours passifs, un amour où l'on s'annihile. Or ce qui compte dans la vie, ce sont les actes, ce sont les décisions personnelles que l'on prend, soi, sous l'influence de son propre désir. Aujourd'hui, si j'en avais les moyens, choisirais-je d'acheter cet appartement ? Pas une seconde, en le visitant, je n'en ai ressenti l'envie.

Du coup, d'ailleurs, je me pose la question : si je ne souhaite pas investir à Vernet, où serais-je prêt à le faire ? J'ai l'impression que je m'en fiche. Seuls mon avancée inexorable dans l'âge, ainsi que l'angoisse à constater que les autres autour de moi se lancent fébrilement dans des acquisitions matérielles, m'amènent, en passant, à me poser cette question financière, somme toute bien peu essentielle.

Et puis Lausanne. J'y rejoins C., qui m'accueille chez elle pour quelques jours.

Comme spécialité suisse, je préfère l'Appenzeller

Samedi 20 août 2011

Le temps se découvre le jour de mon départ.
On va dire que ça fait partie du charme de cette région.

Vendredi 2 septembre 2011

Mardi 4 octobre 2011

Vendredi 18 novembre 2011

Depuis quelques mois, une espèce de réalisme modeste, de positivisme mesuré, côtoie mon fond d'angoisse habituel. Ce n'est pas exactement de l'optimisme, plutôt une façon de mettre en sourdine mon désespoir (pour combien de temps ?).

J'essaye de faire quelques pas en direction des autres, j'envoie des messages à des gens que je n'ai pas revus depuis longtemps.
Résultat mitigé, mais je m'en fiche, ce n'est pas ça qui compte.

Comme je l'écrivais à P. l'autre jour, j'ai l'impression que ce n'est qu'à partir du moment où j'ai accepté l'idée qu'ils n'étaient pas autant attaché à moi que je ne le suis à eux, que mon amertume a reflué. Il me fallait accepter cette divergence, ainsi que leurs propres mensonges, qui venaient s'ajouter aux miens.

Vélo.
La fraîcheur orangée du bois de Vincennes à l'automne.

Ciné avec P.

Des entretiens d'embauche. Rasage au dernier moment, cravate nouée en vitesse, chaussures de curé. Petits mensonges, artifices, propos de circonstance, sourires forcés. On s'évalue mutuellement, on se jauge autour d'une table. Déception : je sens que c'est un chieur, ou bien ils sont trop loin (Colombes, la Défense, Boulogne-Billancourt), ou bien le poste est inintéressant...
Difficulté à me projeter dans l'avenir. Quel avenir ?
En guise d'avenir, je fais la grasse mat.

Cabinet de recrutement (ne pas se laisser décontenancer par le Figaro qu'ils ont laissé exprès sur la table pour mettre mes nerfs à l'épreuve)
Quelques soirées. Quelques soirées où je bois comme un trou, léger et volubile, où je me donne en spectacle dans une robe longue, où je me blesse sur le pavé de la cour, sur des hauts talons que je brise à force de danser comme une folle. Le lendemain, redescente épouvantable, immense sensation de solitude sous le ciel gris, envie de rien, ennui, déprime, Royco minute soup, fin du week-end.

Ma peur : celle du vieux trentenaire, la peur de voir le temps filer, de voir disparaître mes espoirs d'une autre vie, outremer, différente, atemporelle, mes rêves d'une existence lumineuse, ouverte sur de grands horizons bleutés, peuplée d'êtres doux, beaux et secrets. Des gens merveilleux, assis sur une colline de la périphérie, avec qui je regarde en silence le soleil se coucher sur la ville.
A la place, je dois me contenter d'immeubles parisiens vétustes, de crottes de chien et de gaz d'échappement.

Revu S. Méconnaissable. Il refuse de l'admettre, mais ses dix ans passés chez les trotskistes n'ont fait que l'engluer dans une affreuse rancœur vis-à-vis de la « société actuelle » et des « mentalités sataniques de notre temps », comme il dit, tandis que lui me voit pris dans un filet d'illusions « sentimentales » entretenues par les médias. Dialogue de sourds. Décevant. M'a renvoyé à quelques écrivains qu'il apprécie : des "nouveaux réacs", des intellectuels chagrins qui s'imaginent avoir levé le lièvre, et qui tentent de vous refiler leur petite morale nauséabonde. D'antisioniste convaincu, j'ai l'impression qu'il vire conspiratio-négationniste. Je pense qu'il perd la boule. J'ai fini par le traiter de vieux schnock dans un email.

Problèmes de chauffage toujours pas réglés. Conduit d'évacuation à moitié bouché, chaudière qui se met en sécurité, et je me caille comme l'hiver dernier.

Catastrophisme ambiant... Banques vacillantes, marchés indécis, hommes politiques ridiculisés, technocrates appelés à la rescousse. Quelle farce !

Acheté des plantes détoxifiantes chez Truffaut.

Vendredi 2 décembre 2011

Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vue des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'horizon.

Flaubert, Madame Bovary

Mardi 6 décembre 2011

On s'avance dans l'automne.

Superstitieusement, je n'ose dévoiler ce nouveau projet qui me trotte dans la tête, dont aucune de mes actions quotidiennes, évidemment, n'anticipe ni ne prépare la réalisation.

Un motif de satisfaction cependant : je commence à penser que j'avais raison sur certains points, et que ce n'était pas moi qui étais dans le tort ou dans l'illusion. Pour m'en convaincre, il a fallu que j'agisse un tantinet, que je me secoue un peu. Ce que j'ai découvert est un peu décevant sur le plan de l'amitié, mais au moins, je n'ai plus de raison de m'en vouloir.

S'il fallait résumer son travail en deux mots, je dirais avec pédanterie qu'elle montre, du latin monstrare, dont dérive le mot « monstre ». Et d'ailleurs au départ, ça ressemble bel et bien à du voyeurisme, cette galerie de monstres de foire, tous ces nains, ces géants, ces trisomiques, ces handicapés grimaçants...
Avec son goût du cocasse, de l'étrange, de l'anecdotique, de l'informe, de l'absurde, Diane Arbus a le regard qui louche, un regard qui part de biais, et c'est avec la tête penchée qu'elle s'immortalise dans un autoportrait.

C'est du moins ce qu'on se dit au début de l'exposition.

Puis on s'apitoie sur cette pauvre femme qui vivait prisonnière d'un univers parallèle, d'une quatrième dimension inaccessible à nos sens, d'une sorte de diablerie contemporaine dont elle était capable de discerner les démons et les chimères au travers d'images subliminales qu'elle capturait pour nous.

Mais l'abondance de portraits de personnages anodins, en rien spectaculaires, fait assez vite écarter ces hypothèses trop simplistes. Tiens, une passante. Tiens, un décor de cinéma. Tiens, une réunion d'individus à un vernissage. Tiens, un petit garçon dans un parc.

On réalise alors que ses photographies se lisent comme un message, qu'elles sont porteuses d'une intentionnalité. Il faut d'ailleurs parfois un petit temps d'analyse pour discerner ce qu'elle cherche à nous présenter exactement. Par exemple, elle ne nous montre pas un individu, mais un individu portant une certaine paire de lunettes (souvent ridicules), ou un individu affublé d'une certaine coupe de cheveux, ou un individu exhibant un certain objet : une grenade, ses muscles, ses organes génitaux, des bigoudis, ou une broche avec marqué « I'm proud ».

Et puis finalement, on se rend compte que c'est bien la réalité qu'elle nous montre, et non le particulier, ou l'anecdotique, ou le monstrueux. Elle montre la réalité, une réalité générale, diverse, multiple, protéiforme, que dans la vie de tous les jours, nous ne pouvons apprécier dans le détail. Car c'est bien notre regard normatif, lissant les aspérités et masquant les singularismes, qui nous amène à ne distinguer que ce qui est conforme aux canons esthétiques générés et validés par le collectif. Le reste nous échappe. Ce n'est pas un hasard si D. A. refusait toute retouche ou recadrage lors du tirage, moins par dogmatisme artistique, à la manière de Cartier-Bresson, que pour nous prouver qu'elle n'a rien inventé de ce qu'elle nous montre, aussi folles et décalées soient ses images.

Je furète aussi au Louvre
On en vient à trouver sa démarche humaine et respectable, alors qu'au départ on la jugeait gratuite et suspecte, en tout cas incompréhensible. Certes, il y a une bonne dose de moquerie dans son travail, un humour pince-sans-rire que l'on retrouve d'ailleurs dans son propre commentaire, mais il faut bien constater qu'il n'y a pas qu'elle qui s'amuse, le public aussi, et il faut bien admettre que tous ces sujets anonymes qui s'exhibent et qu'elle a photographiés toute sa vie durant, ce sont eux qui ont accepté de poser pour elle (puisqu'elle ne prend presque jamais personne à son insu) et donc que ce sont eux qui, gracieusement, dans la monstration fraîche et spontanée de leur laideur, de leur stupidité, de leur banalité ou de leur débilité, dans l'exhibition de l'absurdité de leur désir ou de leur condition, se sont inconsciemment, sinon tournés en dérision, du moins offerts en spectacle. Diane Arbus s'efface et se réduit alors à la dimension d'une lentille photographique, nous laissant seuls en face de notre propre image, à ricaner bêtement dans notre miroir – ce qu'elle résume très bien dans cette lettre où elle invite l'un de ses amis à venir découvrir au plus vite sa dernière grande exposition à New York, « une très belle exposition » écrit-elle non sans esprit, où elle se promène incognito entre les visiteurs penchés sur ses photographies, à écouter, fascinée, leur réaction.

Je suis si content que des gens comme elle aient eu la patience et l'audace de produire de telles oeuvres. Je pensais à Goldin, à Dijkstra, à Parr. A Avedon, à Mapplethorpe. Ces artistes me ravissent, en ce qu'ils ont placé l'être humain au centre de la photographie. Mais à la différence de portraitistes classiques, d'académie ou de circonstance, à l'expressivité prudente et de bon goût, et à la différence des photojournalistes, témoins de leur époque, ces artistes ont fait de l'être humain leur sujet non pas tant esthétique, ou social, ou historique, que métaphysique, démultipliant du même coup tout l'horizon de l'art photographique, plaçant la photographie bien au-delà de la fabrique d'images, et il n'y a rien de tel qu'une rétrospective comme celle que j'ai vue aujourd'hui au Jeu de Paume, permettant d'embrasser d'un seul regard toute une œuvre, pour s'en rendre pleinement compte.

Mercredi 14 décembre 2011

Pris un verre avec P. hier soir.
Il trouve encore la force de filer rencard à des mecs, à l'occasion. Je l'envie, je me berce de souvenirs, je me rappelle l'époque où j'étais moi aussi capable de mobiliser assez de désir pour me mettre en situation de rencontre... Je constate qu'aujourd'hui, le courage et la volonté me manquent, dans tous les sens du terme.
A la réflexion, je crois que c'est, de ma part, à la fois un exercice d'auto-privation de ma jouissance, et un renoncement devant la crainte que celle-ci ne sera jamais aussi intense que les rassurants schémas autoérotiques que je me conçois. Comme une espèce de dévalorisation et de survalorisation conjuguées.
Une gangrène, un cancer de mon désir.
Quelle régression.

Oh, j'ai bien cet espoir secret d'arriver à m'extraire de cette triste situation un jour. Il faut juste que je trouve assez de confiance en moi pour franchir le pas, pour m'engager, et que je trouve cette voie moyenne, mesurée, maîtrisée, sur laquelle je pourrais avancer d'un pas assuré, serein, libéré de toute peur et de toute exaltation superflues...
Oh comme c'est bien dit.
Tout ça juste pour dire que je me sentirai mieux le jour où je ferai complètement ce que j'ai envie de faire, sans me soucier du point de vue des autres.